Une soirée de charango

Calle Jaen

Je fais ce court intermède à notre journal de voyage en Bolivie pour en venir aux derniers jours, que nous venons de vivre, jours tout chauds encore donc, et palpitant de la vie trépidante de La Paz, pour y parler musique, un sujet que j’aborde bien peu sur ce blog simplement parce que je n’y suis pas très compétent. Mais compétent ou pas, l’émotion compte aussi et on peut tâcher de la communiquer même si l’on ne dispose pas du vocabulaire technique. D’où me vient en ce dimanche pluvieux mon émotion ? Du concert auquel nous avons assisté hier soir en la calle Jaen, une petite rue calme du vieux La Paz, riche de quelques musées et demeures coloniales et qui, surtout, compte parmi ses maisons cossues au patio traditionnel un musée et une demeure, le musée est celui des instruments de musique et la demeure celle de celui qui a collectionné ces milliers d’objets musicaux en plus d’avoir été un des grands compositeurs de musique latino-américaine des soixante-dix dernières années, le maestro Ernesto Cavour. Ernesto Cavour a été l’un des cofondateurs du groupe Los Jairas dans les années 60. Il est le maître de la guitare charango. Le charango est une guitare à 10 cordes (regroupées par 2), en général de très petite taille. On raconte que les premières furent créées par les indigènes du Pérou et de Bolivie à partir de carapaces de tatous et qu’il fallait pouvoir les dissimuler aux yeux des colons espagnols qui interdisaient aux autochtones l’usage des instruments à corde. Le son est évidemment un peu acidulé, mais gai, dynamique. La main droite du charanguiste peut battre les cordes à toute vitesse, ou bien se faire douce et délicate en pinçant très légèrement les cordes entre pouce et autre doigt. Le fabricant peut faire varier tant qu’il veut la disposition du ou des manche(s). Cavour a été un grand inventeur. On voit dans son musée des charangos à double ou triple manche, voire à cinq manches disposés en étoile (instrument dénommé estrella), on voit des charangos appariés à des flûtes queña qui pemettent au musicien de passer très vite d’un instrument à l’autre, et même des charangos vuelta-vuelta (dites aussi muyu-muyu, du terme aymara qui a la même signification) qui unissent deux faces qui s’opposent, l’une avec des cordes classiques et l’autre avec des cordes métalliques, six cordes d’un côté, douze de l’autre, le joueur qui veut passer de l’une à l’autre n’ayant qu’à retourner l’instrument.

Museo de Intrumentos Musicales de Bolivia

Trois musiciens sont à la source des concerts du samedi en ce lieu pétri de musique : Ernesto Cavour, bien entendu – homme maintenant âgé, mêlant l’élégance à l’humour – Rolando Encinas, un extraordinaire flûtiste spécialiste de la quena, et Franz Valverde, le grand maître de la guitare muyu-muyu. Ce samedi, ils avaient invité un jeune groupe, les « Voces de Wayra », bel ensemble unissant spécialistes de la zampoña (flûte de pan), charanguistes et percussionniste, accompagnés de Encinas et de Valverde. Première partie d’une première partie qui devait se poursuivre avec tout un récital de guitare muyu-muyu qui nous laissait éblouis.

extrait d’un concert déjà ancien (2013) ressemblant à ce que nous avons écouté en ce samedi 6 octobre

La deuxième partie était toute consacrée à Cavour, passant sans arrêt d’un instrument à l’autre, y compris cette petite arpinette, sorte de coffre en bois avec des cordes comme une harpe sur chaque face opposée, avec un son cristallin et enjoué, et qui ne dédaignait pas le chant, d’une voix qui, pour cassée qu’elle fût, n’en était pas moins douce et grave. Le concert devait durer deux heures et puis, vous savez ce que c’est, une anecdote en appelle une autre, un musicien un autre et ainsi de suite pendant trois heures. Et avec un jeu avec le public, chaleureux et bon enfant – moi qui suis si piètre danseur et bien mauvais en rythme, invité à monter sur scène pour faire quelques pas de danse bolivienne et des gestes cadencés… – qui ne faisait que réchauffer l’ambiance au fur et à mesure que nous avancions dans la soirée. A un moment, c’était presque fini, nous prenions déjà nos manteaux et nos parapluies, et voila qu’un très vieux monsieur, d’une petite voix fluette, rappelait son existence, il demandait à prendre la parole. On sentait la salle – tous de fins connaisseurs – transie d’émotion. La fille de Cavour, Kantuta, d’une grande beauté brune, qui s’était illustrée par son jeu de percussions, demandait à ce que l’on prît des photos, les membres du public accouraient au devant de la salle pour fixer ces instants immortels sur leurs smartphones. Qui était ce petit homme ? Alors que les instruments étaient déjà pliés, il fut décidé qu’il fallait les ressortir de leurs étuis respectifs et reprendre le concert et le petit homme prit sa place, grattouillant son charango. A la fin, les larmes coulaient, les mains se serraient, les corps s’embrassaient, quelle leçon de transport par la musique ! Avant de partir, ces vieux messieurs tinrent à nous serrer la main et nous finîmes par nous faufiler dans la rue Sanjinès, cette longue rue qui descend dans la direction de la place San Francisco en bordure de laquelle se trouvait notre hôtel. Mais quelle soirée !

Ah ! Aux dernières nouvelles (je me suis renseigné, pensez!) le très vieux monsieur de la fin du concert était un certain Willy Loredo, maître du charango de Potosi. Si tant d’émotion était déversée, c’était aussi comme on pourrait s’en douter, parce que deux de ces musiciens au moins se retrouvaient aux abords du grand âge et de la maladie peut-être et que c’était un peu comme si ce à quoi nous avions assisté devait être un des derniers moments de ce théâtre. Nous venions d’assister peut-être, sans le savoir, à un des ultimes concerts de ces musiciens icônes de la Bolivie.

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3 commentaires pour Une soirée de charango

  1. l'effronté dit :

    A-t-on besoin de technique, quand ta sincérité et ta générosité nous invitent au partage de l’émotion ?
    J’ai lu cet article et écouté la musique avec grand bonheur. Tu nous offres là une belle fête, un beau  » transport par la musique  » !
    Tu as, d’un coup, ouvert le vaste monde de la guitare à moi qui l’aime tant et en connais si peu !

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  2. Debra dit :

    Merci pour ce dépaysement si émouvant.
    Je peux vous dire que la musique… comme ça me manque en France, surtout maintenant.
    Mais je n’en dirai pas plus…

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