Journal de voyage en Bolivie: qu’elle était verte ma lagune

La beauté du monde éclate au plus froid et plus troublant des lointains, là où la route ne mène plus, et où seuls, quelques improbables chercheurs d’or salissent encore leurs guêtres, ou bien quelques poètes. Mais le langage, même chez les plus grands poètes, s’arrête au seuil des visions extrêmes. On comprend que Rimbaud, une fois qu’il ait décidé de s’affronter à la réalité dure à étreindre, et qu’il ait commencé à voir ce que cette réalité recélait de beautés jusque là inconnues (en partant pour l’Indonésie, où l’on ne sait trop ce qu’il fit de sa vie, puis au Yemen et en Ethiopie – où l’on sait trop bien à quels trafics il se livra) n’ait plus eu la force d’écrire : tant qu’on est à Charleville-Mézières, le langage peut servir de remède voire de refuge pour des pulsions vers le sublime que l’on a en soi et que l’on chercherait vainement à l’extérieur de soi, mais quand on est aux plus beaux endroits des déserts ou aux plus beaux sommets des Andes, ou auprès des lagunes, qu’elles soient « vertes » ou « colorées » qui miroitent comme les bijoux encastrés dans notre planète, que dire ? Un peintre peut essayer de reproduire ces douceurs et ces fulgurances, ces reflets et ces opacités, je m’y suis un peu essayé avec l’aquarelle, mais en toute modestie. Quelle palette pouvait me donner ces tons étranges, entre la mort et la vie, plus près sans doute des sur-réalités désertiques des planètes non encore parcourues que des émeraudes et des saphirs de notre terra cognita ?

Lagune blanche

Revenons sur le voyage proprement dit, là où nous l’avions laissé, par une froide nuit passée dans un petit hôtel du Lipiez, avec dans la tête toutes les promesses que notre guide, Jaelle, nous avait faites, celles par exemple de voir la laguna kapina, que l’on appelle aussi lagune blanche car elle est pleine du borax dont on sait qu’il blanchit la porcelaine, depuis un col situé à 5000 mètres, ou bien de nous tremper un peu dans l’eau chaude d’un lac à Polquies. En continuant vers le sud, parcourir la zone aride et froide dont l’aspect a été tant qualifié de « surréaliste » qu’on l’a baptisé officiellement du nom de Salvador Dali – alors qu’il me fait aussi penser aux faux paysages d’Yves Tanguy – en fin de matinée atteindre la laguna verde, revenir à une zone de geysers et de marmites de souffre que l’on appelle Sol de Mañana, puis finir à la laguna colorada au bord de laquelle nous trouverions refuge (à vrai dire une sorte d’hôtel, alors que nous nous attendions à quelque dortoir digne des huttes alpines d’autrefois…).

Les promesses furent tenues au centuple. Etre à 5000 mètres, dans le vent, face au volcan Licancabur dont les jets de lave ont nourri le bijou turquoise qui luit faiblement, de cette lumière éteinte propre à la pierre précieuse : de quoi nous faire croire que nous avons franchi les frontières d’un autre monde. La lagune verte contient une foule de minerais, arsenic, magnesium, sulfate de cuivre qui expliquent l’absence de toute vie en elle. On dit que des chercheurs de la NASA sont venus ici pour tester cette absence de vie et qu’ils en ont déduit une bonne ressemblance avec les terrains mortifères d’autres planètes. C’est pour cela que, plus haut, je parlais de tons étranges, entre la mort et la vie, d’une beauté, donc, qui transcende leur opposition.

laguna verde

La Terre, ici, jouit et bouillonne, mais par endroit, elle se tait, devenant la statue momifiée d’elle-même, la Terre ici incluant les fonds marins : beaucoup de roches que nous foulons du pied ne sont-elles pas des coraux pétrifiés ? Quand elle jouit et bouillonne, cela donne les geyzers, cette respiration d’orque caché sous le sol, imprévisible et stupéfiante, on dit que des touristes imprudents se sont laissés prendre par les rejets de souffre, en sont morts brûlés, engloutis, que d’autres ont perdu un membre. Par moment, le nuage de gaz change d’orientation, au gré du vent, il fonce vers nous et nous avons à peine le temps de nous enfuir, mais le nuage n’est pas dangereux, il donne seulement à la montagne ces fumeroles blanches que l’on voit au loin.

Sol de Manana

La Terre est statue d’elle-même dans ces étendues déjà évoquées, où les boules de basalte ont été projetées depuis les volcans tout proches et sont restées là, refroidies, immobiles pour l’Eternité.

laguna colorada

La laguna colorada est d’une autre teinte, d’une autre nature, elle ne doit pas sa couleur rouge à un quelconque minerai mais aux micro-organismes qui se multiplient en elle se nourrissant de substances propices, ainsi passons-nous de la mort à la vie : tant de vie que lesdits micro-organismes, sortes de petites crevettes roses servent d’aliment de choix aux grands flamants roses qui se livrent en cette saison à leurs parades amoureuses. Au bord du lac, dans les ajoncs, fleurissent des nids dont certains contiennent des oeufs prêts à éclore. D’autres ont déjà éclot, engendrant ces oiseaux gauches et gris – ils n’ont pas encore mangé assez de crevettes roses pour prendre leur couleur d’adulte ! – que l’on voit s’ébrouer sur des ilôts près des rives. Avec le soir qui descend, se modifie la couleur du lac, le rouge migre vers les zones encore éclairées et demain matin, notre laguna colorada sera encore différente car vibrante sous les rayons du soleil du matin. C’est à ce moment-là que l’on me laissera quelques temps au bord de la rive opposée où je pourrai à loisir essayer de rendre ses roses, ses pourpres et ses blancs de titane.

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3 commentaires pour Journal de voyage en Bolivie: qu’elle était verte ma lagune

  1. l'effronté dit :

    Je ne sais comment tu as rendu  » les roses, les pourpres et les blancs de titane  » de la Laguna Colorada, mais tu as eu à contempler des merveilles que tu n’oublieras pas de sitôt !
    Merci de nous les donner à rêver grâce à tes photos. Toutes témoignent, autant qu’il est possible,  » des visions extrêmes  » que tu as eues à contempler. La réalité de tels joyaux nous serait difficilement perceptible, sans elles et sans la description enthousiaste que tu en fais !
    Mille mercis pour cette belle page de ton journal de voyage.

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  2. Debra dit :

    Merci pour ces belles images, et ce beau texte qui les accompagnent, pour rêver de cette solitude où l’Homme est si petit.

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