Logique villiériste

Aujourd’hui, sur France-Inter, vers 8h30, à l’émission Radiocom, dont l’invité était le redoutable de Villiers :
Question : monsieur de Villiers, comment définissez-vous un Français ?
Réponse : un Français c’est quelqu’un qui a la nationalité française. D’ailleurs je ferai changer la manière de l’attribuer… (suit ensuite une diatribe contre l’attribution automatique de ladite nationalité à toute personne vivant en France qui atteint ses dix-huit ans).

Par ailleurs, M. de Villiers souhaite qu’on mette fin au « scandale » de l’admission automatique dans les écoles de tout enfant présent sur le sol français. Cela n’empêche pas M. de Villiers de « souffrir quand il voit un enfant pleurer » (sic).

Dimanche dernier, je regardais « La liste de Schindler » (en DVD). Les soldats SS tapotaient les joues des mignons enfants juifs avant d’envoyer leurs parents dans les crématoires…

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La Fleur vaincue par le gel

Parler du Tibet (et de la résistance tibétaine) en cette période de concentration de l’actualité au Proche-Orient peut sembler un point de vue décalé. C’est un reproche souvent fait à ceux qui défendent cette cause. Il y a trois ans, je devais faire une intervention en faveur du Tibet dans une manifestation locale, qui se déroulait dans les contreforts de la chaîne de Belledonne, (joli nom : « le Festival de l’Arpenteur »). Le festival de cette année-là était consacré aux « résistances » dans le monde. Il y avait plusieurs représentants éminents de la cause tibétaine, dont un écrivain relativement célèbre pour ses poèmes et ses émissions de radio sur France-Culture. J’avais fait de mon mieux pour tracer le portrait d’un peuple effectivement écrasé sous le pouvoir d’un autre, essayant de survivre dans les maigres interstices que lui laissait l’occupant, mais devant se battre au quotidien jusqu’à ce que, n’en pouvant plus, il tente par tous les moyens de s’enfuir et migrer vers l’Inde accueillante ou bien d’autres horizons, Suisse, France, Etats-Unis… De jeunes militants d’autres causes m’avaient assez vigoureusement apostrophé : le thème du Tibet avait tendance à se mettre en avant, à occulter les luttes d’autres peuples (il était question de la Palestine, de peuples amazoniens eux aussi menacés de disparition) et il avait bonne presse. Tout pour plaire : un beau pays, une culture pleine de mystère, une religion, le bouddhisme, devenue très « in ». Bref, je surfais sur une vague trop facile. En guise de réponse, j’avais bredouillé quelques concessions en affirmant haut et fort qu’en aucun cas la défense d’un peuple ne devait faire oublier ce qui se passait ailleurs. Ce qui fut curieux alors, ce fut le « savon » que je reçus ensuite de la part de l’écrivain poète dont je parlais plus haut : « on n’a pas à s’excuser de défendre la cause du Tibet » me dit-il en substance, furieux.
Je ne sais qui avait raison, de lui ou de moi, peut-être un peu les deux, mais il reste que la défense de la cause tibétaine dans nos pays occidentaux reste entachée d’ingrédients qui ne sont pas très clairs. Il y avait récemment dans « le Monde » un article passionnant de deux pages sur le mythe de « Shangri-La », avec tout ce que ce mythe comporte d’éléments propres à fasciner l’Occident et avec la part qu’il a eue dans la fabrication d’idéologies néfastes (les nazis s’en inspirèrent).
Il est difficile de dégager la réalité d’un pays sous tant de mythes, vrais ou faux, accumulés au cours des siècles d’exploration par une foule de promeneurs étranges et d’aventuriers, au masculin comme au féminin (Alexandra David-Neil n’y est pas pour rien, elle qui assurait avoir vu des moines en lévitation sur le haut-plateau).
Toujours dans le bulletin WTN (cf. ma note du 18 aôut), je lis le point de vue d’un jeune réalisateur tibétain, Tenzing Sonam, lucide, à propos des films qui sont en général consacrés à son pays, et qui vont de « Kundum » de Scorcese, à « Himalaya », de Valli, en passant par « Sept ans au Tibet » (Heinrich Harrer, encore un ex-nazi) de Jean-Jacques Annaud, « Samsara », film indien de Pan Nalin et le récent film chinois « Kekexili, la patrouille sauvage » de Lu Chuan (film que, sur un plan purement cinématographique, j’avais trouvé extraordinaire). Il déplore que l’on aille toujours au plus « sensationnel » dans la mythologie et ce qu’on prête comme coutumes aux Tibétains. Un exemple : aucun de ces films ne ratera l’occasion de montrer une de ces « funérailles célestes » où le corps du défunt est laissé en pâture aux vautours.
Or, il y a un autre Tibet, plus réel. Où les gens ne sont pas meilleurs qu’ailleurs, où les paysans ne sont pas nécessairement pleins de respect et d’admiration pour les moines, où peut-être même le Dalaï-Lama n’est pas encensé à tout bout de champ… ce Tibet-là est difficile à rencontrer. Paradoxalement, on le trouve parfois sous la plume de certains écrivains chinois (je veux dire « han »), qui ne se gênent pas pour exprimer ce qu’ils tirent de leurs expériences sur le terrain, et peut-être aussi dans une littérature tibétaine naissante.
Je recommande à ce sujet « La Fleur vaincue par le gel », petit « roman » de Thöndrupgyäl paru aux éditions « Bleu de Chine » en 2006. Je mets des guillemets parce que la structure du récit ne ressemble pas au roman auquel nous sommes habitués : une part de structure propre à la littérature orale entre dans la composition du récit. On trouve aussi ce qui peut passer pour une marque de modernité : le même récit repris par des narrateurs distincts, tous les personnages de l’action prenant la parole à tour de rôle. Ce qui est raconté est un fait-divers banal sans doute dans la société tibétaine : l’histoire d’un jeune homme et d’une jeune fille amoureux l’un de l’autre, mais la jeune fille a été promise à un autre par son père et tout cela dégénère en drame. En chemin, on rencontre des moines violeurs et de vieilles nonnes qui ont fort à faire pour défendre la cause des femmes au sein d’une société non seulement féodale mais machiste (je sais, les deux vont ensemble). En dépit (ou à cause ?) de cette banalité, on en apprend plus sur le Tibet réel dans ce court livre que dans les épopées hagiographiques à la gloire des dalaï-lamas.
Et cela n’enlève rien à la prise en compte de la souffrance du peuple tibétain. Simplement, cette souffrance est replacée dans un cadre mondial, au voisinage d’autres, dont il est en effet tout aussi légitime de se soucier.
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Beauté du Tibet, disais-je plus haut… non, vous ne couperez pas à une ou deux photos (prises en juillet 2005… le train du haut plateau n’était là que pour des essais…)

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Tibet

Je parlais du Tibet. Voici ce qu’on voit à Lhassa, dans ce qui reste de la vieille ville (et il y a un point « police » environ tous les 20 mètres dans le parcours de la « khora » autour du Jokhang)
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Le dalaï-lama, le Spiegel et le secrétaire

Dans le bulletin WTN (World Tibet News) que je reçois chaque jour (Subscriptions to:listserv@lists.mcgill.ca (SUB WTN-L [yourname])) je lis une interview de Zhang Qingli (Secrétaire du Parti Communiste Chinois pour le Tibet), parue dans le « Spiegel ». Le journaliste est pugnace. Le secrétaire du PCC désarmant. On lui demande pourquoi, aux yeux du pouvoir de Pékin, « le Dalaï-Lama ne mérite plus d’être un leader religieux respecté ». La réponse tient dans un syllogisme à méditer : tout homme respectable aime sa patrie. Le Dalaï-Lama, en quittant le Tibet en 1959 a montré « qu’il n’aimait pas sa patrie », donc le Dalaï-Lama n’est pas respectable. Le journaliste insiste : vraiment ? il n’aime pas sa patrie ? Réponse : non, il a déçu sa patrie. Mais le Dalaï-Lama est respecté à travers le monde… Réponse : si je me souviens bien, de 1959, au début de cette année, il a dû faire 312 visites en divers lieux à travers le monde… (il se souvient drôlement bien, le secrétaire du PCC !). Et la fin pour terminer. Question : le Dalaï-Lama a soixante et onze ans. Il a suggéré qu’il pourrait n’avoir ni successeur, ni réincarnation. Comment réagissez-vous ? Allez-vous quand même encourager la recherche d’une réincarnation ? Réponse : le Dalaï-Lama actuel est le 14ème, nous ne savons pas combien de temps encore il va vivre, nous pensons que les bonnes personnes vivent plus longtemps que les mauvaises personnes. Le Spiegel : alors, à 71 ans, il doit être une bonne personne… (Grrr). Quand les officiels chinois cesseront-ils de tenir des propos qu’on n’oserait pas tenir à des enfants de quatre ans ?
Ceci dit, le Dalaï-Lama n’est pas un saint…

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Flaubert

Aujourd’hui, dans la check-list du Monde: dans le match entre la France et la Bosnie, but de la victoire de FLAUBERT! Il faut dire que, cette fois, Buffon n’était pas le gardien adverse… (annonce rectifiée quelques minutes plus tard, c’était Faubert qu’il fallait lire…)

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L’oiseau est malade

Tel est le titre en français du roman d’Arnon Grunberg (2006, Actes Sud) qui aurait dû en principe (si l’on en croit le titre original, en néerlandais) être : « Le demandeur d’asile ». Drôle d’histoire… « l’oiseau est malade », c’est la première phrase du livre. Celle que prononce la femme du héros (quel héros…) c’est elle, l’oiseau. Car c’est comme ça qu’il l’appelle lui. « Oiseau » ou « Petit Oiseau ». et elle est malade, en effet. Et, lui, c’est Christian Beck. Il aime sa femme. Ou il s’applique, c’est selon. Car il refuse toute illusion. Là aussi, il s’applique. Avant d’habiter à Göttingen (où il a suivi sa femme, chercheuse dans un institut), il habitait à Eilat. « Tous les matins, à Eilat, il se levait tôt pour devancer la chaleur, et il marchait à la recherche d’illusions à démasquer, lui, le plus grand détecteur d’illusions ». sa vie se passe à ça : traquer les illusions. Mais bien sûr croire en un monde sans illusions en est une… Par exemple, pour ne pas se laisser prendre à l’illusion de l’amour… il planifie son amour. L’amour n’est-il pas « une question de pure discipline, comme le massacre et le travail en usine » ? Bref, il ne peut que lui arriver des choses étranges. Sa femme est un peu bizarre aussi. Un jour, à Eilat, elle a amené à la maison un « défiguré ». Un défiguré le plus défiguré qui soit. Et il a dû lui céder sa place dans son lit. A Göttingen, elle lui a annoncé son désir de se marier. Mais pas avec lui. Avec un « demandeur d’asile » (d’où le titre, en néerlandais). Lui a cru à une volonté de bonne action de sa part (toujours prête à aider). Il l’a bien pris. Il est allé au mariage, comme témoin. Mais il s’attend à ce qu’une fois la formalité accomplie, il déguerpisse, le demandeur d’asile. Ben non, elle lui dit : « je l’aime ». Il ne peut répondre que « Ah ? ça, tu me l’avais pas dit… ». Et à partir de ce moment-là, il dort sous le porte-manteau de l’entrée. Roman désespéré ? Il y a du Beckett chez Beck (ou Grunberg). Avec le même genre d’humour. Par exemple, sortant du cabinet de consultation avec sa femme et le demandeur d’asile, il recommande à ce dernier de bien mettre son manteau pour ne pas attraper froid, « mais sa femme dit : « arrête de prendre ce ton paternaliste, tu n’es pas ta mère ». ce à quoi il répond, en marmonnant : « tôt ou tard, nous devenons tous notre mère». Et il y a beaucoup de choses encore dans ce roman, comme péripéties. Comme son agression sur une fille d’un bordel de Eilat, et l’interrogatoire qui s’ensuit, par un policier plutôt doux et compréhensif, ou bien la fin, autour d’une nouvelle que, lui, Beck, a écrite il y a quelques années, et qu’il avait fini par faire publier « pour pouvoir payer la climatisation ». Mal lui en a pris car justement, l’attentat qu’il décrivait dans la nouvelle se déroule vraiment dans la réalité, à Amsterdam. Ce qui lui vaut de passer dans une émission de télé, sorte de Reality Show, d’où il sort en courant après s’être rendu compte combien il s’était fait piéger. Il a honte, de cette honte qui « est le vrai reste, ce qui colle au fond de la marmite quand les mets ont brûlé ». Et à la fin, il ne lui restera plus que la satisfaction que personne, non, personne, n’aura jamais réussi à pénétrer son Moi intime…

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Souvenirs d’une visite en Israël

Guerre entre Israël et le Liban (ou faut-il dire entre Israël et le Hezbollah ?). Je me souviens… novembre 2000, quand je me suis rendu en Israël. J’avais auparavant déposé un projet de collaboration scientifique franco-israélienne (dans le cadre d’un programme appelé « Keshet », ce qui veut dire « Arc-en-ciel » en hébreu), conjointement avec un partenaire du Technion de Haïfa. A vrai dire, ce qui me motivait, c’était plus le fait d’aller voir Israël que le projet scientifique lui-même… Pas de chance, la seconde Intifada venait de commencer, Ariel Sharon avait fait son tour sur la place des lamentations et cela avait été ressenti comme une provocation par les Palestiniens… et ça avait été justement le but recherché. Bref, je me souviens de Haïfa, aujourd’hui bombardée par les « katioucha », et je me souviens de la belle villa de mon collègue, à Naharya, encore plus proche de la frontière avec le Liban. Il faisait bon manger des salades fraîches sur la terrasse, face à une Méditerranée toute scintillante. Des années auparavant, sur cette même plage, un commando du Fatah avait enlevé des baigneurs, mais c’était avant, maintenant il n’y avait plus de risques. J’avais parlé avec un autre collègue, plus jeune que le précédent (lequel allait sur ses soixante, comme moi d’ailleurs…) à la terrasse d’un bistrot branché de Haïfa. Je lui avais fait part de mes impressions : que dès mon arrivée à Tel-Aviv, j’avais ressenti ce pays comme une « colonie », pays à deux vitesses, avec sa population arabe mise à part, qu’il faudrait un jour trouver des compromis, qu’on ne pouvait pas continuer comme ça, que Jerusalem devrait être administrée par les Nations Unies etc. Toutes idées avec lesquelles bien sûr il était en désaccord. Un apartheid ? Allons donc, la constitution israélienne donne exactement les mêmes droits aux Arabes qu’aux Juifs… « ils ont même plus de chance car ils ne sont pas contraints à la conscription »… Je n’osais pas lui faire remarquer que justement ce point montrait bien une discrimination. Quant aux compromis, lui était d’accord, mais étant donné qu’il savait bien que la majorité de la population ne l’était pas, il devait se rallier à cette majorité par solidarité.

Le week-end, nous visitâmes un kibboutz tout près de la frontière, mon partenaire dans l’échange, sa femme et moi. C’était le kibboutz où ils avaient vécu heureux dans les années cinquante, soixante, quand la vie était vraiment collective, que les enfants menaient leur vie séparés des parents, quand tout le monde partageait la même voiture, qu’on pouvait réserver à condition de s’y prendre plusieurs jours en avance. Ce kibboutz (je ne me souviens plus de son nom) était historique : il renfermait d’ailleurs un petit musée, qui racontait des épisodes héroïques de la « libération », entendez : de la libération par rapport au colon britannique. Il apparaissait au visiteur que ces terres avaient été arrachées aux Anglais… jamais aux Arabes ! En tant « qu’homme de gauche », j’adhérais au schéma selon lequel le conflit israélo-arabe était d’essence coloniale, même si je me rendais bien compte que les populations juives avaient en fait habité ces lieux, conjointement avec les populations arabes de tout temps. La femme de mon collègue était une sabra : elle m’émouvait par son attachement à son pays, c’était évidemment une femme de haute valeur morale et intellectuelle.

Six ans ont passé, et aujourd’hui les obus pleuvent sur les lieux visités naguère. Je ne pourrais plus me faire prendre en photo complaisamment devant le poste frontière annonçant d’un côté « Beyrouth, 105 kms » et de l’autre « Tel-Aviv, 200 kms »…

Mes schémas d’intellectuel de gauche devraient me commander de blâmer Israël pour son « attaque disproportionnée » à l’égard d’un « petit pays sans défense ». Mais je sais que ce n’est plus une guerre de décolonisation qui se mène là-bas (le Hezbollah ne défend pas les Palestiniens, on le sait bien), que les Israëliens sont des gens comme moi et qu’ils ne souhaiteraient rien tant que vivre tranquillement et aller en vacances à l’étranger dans les pays qui les bordent, qu’aucun pays n’accepterait que se constitue un arsenal gigantesque à ses frontières et que le Hezbollah est tout sauf un innocent mouvement de défense.

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Récemment j’ai réagi dans ce sens à un éditorial du Monde, révolté par un courrier qui parlait de la « lâcheté » des Israéliens et qui disait en substance qu’Israël ne devait pas être fier de « tirer sur une ambulance » (le Hezbollah, une ambulance…). Je ne comprends pas pourquoi mon message a été filtrée et n’est jamais paru sur le site….

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Nouvelles de Georgie

En 1999, un colloque organisé conjointement par l’Université d’Amsterdam et l’Université d’Etat de Tbilissi (troisième symposium sur « Langue, Logique et Calcul ») m’a attiré en Georgie pour la première fois : c’était à Batumi, ville portuaire au bord de la Mer Noire, capitale de la Province d’Adjara, à l’époque sécessionniste et dirigée par un tyran local du nom d’Abachidze. Les participants au colloque étaient regroupés dans l’enceinte d’un hôtel de luxe en bordure de plage, délimitée par des fils de fer barbelés. On pouvait sortir se promener quand même, à condition de passer par la grande porte… et on se retrouvait alors dans un village à quelques minutes de la ville, avec son marché où on vendait de belles pastèques. Quelques usines rouillaient en bordure de mer. Il y avait une ligne de chemin de fer qui arrivait jusque là, et des gens qui vivaient dans des wagons abandonnés. La ville elle-même de Batumi avait son cœur bâillonné : son centre était occupé par le palais présidentiel et toutes les rues qui y conduisaient étaient barrées par des chevaux de frise. Des hommes nerveux en uniforme, la kalachnikov à l’épaule, en filtraient les accès. Le soir, les rues étaient sombres car les éclairages étaient inexistants. La bande de Hollandais avec laquelle je trainais cherchait désespérément un bar pour boire des bières et sans s’en rendre compte, nous échouâmes… dans un bordel. Je rencontrai à l’époque quelques collègues georgiens, notamment quelques enseignantes parlant un français excellent, qu’elles tenaient de leur tradition familiale. Ils avaient un grand espoir dans la démocratie. Selon eux, la capitale, Tbilissi, était très en avance sur cette province barbare où nous étions obligés d’être. Je suis sûr qu’ils ont applaudi, et même participé, à la « révolution des roses ».

Pourquoi en reparler aujourd’hui ?

Parce que je reçois de collègues néerlandais ayant co-organisé ce colloque, des informations alarmantes, dont la presse occidentale s’est peu fait l’écho. Apparemment, le nouveau gouvernement souhaite « faire des économies » et couper sombrement dans le budget de l’éducation et de la recherche, divisant par quatre ou cinq le nombre d’employés et notamment d’enseignants. Ainsi, à la faculté de Physique, sur 115 enseignants, 23 ont été conservés dont seulement quatre avec un statut permanent. Les enseignants se sont mis en grève et ont voulu occuper leurs locaux. La police est intervenue violemment (voir les nouvelles sur les sites suivants :

http://www.geotimes.ge/index.php?m=home&newsid=675

http://www.civil.ge/eng/article.php?id=12975 )

Les mêmes enseignants georgiens que ceux évoqués ci-dessus appellent au secours : selon eux, la situation est devenue pire qu’aux temps de l’Union Soviétique.

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Langue et calcul: une autre vision

Le meilleur complément que je puisse trouver à ma note précédente est une référence aux travaux de mon collègue linguiste Pierre Pica, cf. http://umr7023.free.fr/Membres/Pica.htm qui, avec d’autres chercheurs a mené une étude minutieuse sur les capacités arithmétiques des Mundurucus (un peuple de l’Amazonie brésilienne). La langue mundurucu ne possède qu’un lexique et qu’une syntaxe de noms de nombre réduits : ces noms sont par exemple limités à un, deux, trois, quatre ou cinq. Il y a aussi la présence de quelques quantifieurs vagues (peu, beaucoup, quelques…). Les auteurs de l’étude (à paraître dans Science le 15 octobre prochain) montrent que « malgré leur lexique et syntaxe des nombres réduites, les Mundurucus ont une capacité semblable à la nôtre d’approximation numérique ». Sur son site, P. Pica évoque la manière dont ces résultats ont été obtenus (par des tests qu’on a fait passer à 55 personnes). Alors, même avec un système linguistique qui, en apparence, ne s’y prête pas, on serait capable d’avoir les mêmes activités de pensée mathématique que celles de tout autre peuple ? Oui, probablement. Même s’il existe quand même certaines opérations plus fines qu’il n’est possible de faire que lorsque le système linguistique s’y prête (les Mundurucus semblent peiner dans les soustractions…)… Peut-on établir une connexion avec les recherches signalées dans ma note précédente ? Si quelqu’un a des idées…

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des cerveaux différents?

Hier, dans mon courrier électronique, cette nouvelle, envoyée sur une liste de diffusion :

   SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES

   Les langues maternelles auraient une influence sur les maths

   http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/34634.htm

« Les personnes de langue maternelle anglaise, si on les compare à celles de langue maternelle chinoise, traitent les calculs mathématiques différemment, selon une étude conjointe du McKnight Brain Institute de l’Universite de Floride, du Banner Alzheimer Institute en Arizonie et de la National Science Foundation de Chine.

Des recherches ont été faites sur ces deux groupes en leur faisant faire des calculs arithmétiques faciles (3+4, par exemple) et en prenant des images cérébrales des sujets simultanément. Chaque groupe utilisait, entre autres, la partie du cerveau appelée cortex inférieur pariétal (c’est dans cette partie du cerveau que se trouvent les capacités de représentation quantitative et les capacités de lecture). En revanche, les personnes de langue maternelle anglaise et de langue maternelle chinoise utilisaient en complément des parties différentes de leur cerveau durant ces opérations.

Les personnes de langue maternelle anglaise montraient de l’activité dans la partie du cerveau consacrée au traitement des langues, tandis que les personnes de langue maternelle chinoise avaient plus d’activité dans la partie du cerveau responsable pour le traitement de l’information visuelle.

Ces résultats impliqueraient alors que les personnes de langue maternelle anglaise ont une manière différente des personnes de langue maternelle chinoise pour résoudre les problèmes mathématiques.

Richard Nesbitt, le directeur du "Culture and Cognition Program" de l’Université du Michigan avait également fait une étude l’année dernière sur les américains du nord d’origine européenne et ceux d’origine asiatique, en étudiant les différences dans l’activité du cerveau quand ils regardaient une image. Les américains du nord avaient tendance a se concentrer sur les détails et les objets du premier plan, tandis que les asiatiques se focalisaient sur l’arrière-plan et toute l’image. Selon le Dr. Nesbitt cette nouvelle étude sur les langues et les maths confirme son hypothèse selon laquelle il y a des différentes façons -au sens de l’activité cérébrale- de voir le monde et même de penser ».

(L’étude a paru dans les "Proceedings of the National Academy of Sciences" en juin).

Sources : – Randolph Schmid. " Chinese, English speakers vary at math ". Lycos Wired News.

http://news.lycos.com/wired/story.asp?section=Science&storyId=1540921

– Yiyuan Tang, Wutian Zhang, Kewei Chen, Shigang Feng, Ye Ji, Junxian Shen, Eric M. Reiman, and Yijun Liu, " Arithmetic processing in the brain shaped by cultures. " Proceedings of the National Academy of Sciences, 30/06/2006 –

http://www.pnas.org/cgi/content/abstract/103/28/10775

Rédacteur : Elodie Sutton, assistant-stic.mst@ambafrance-us.org

(Cette information est un extrait du BE Etats-Unis numero 44 du 20/07/2006 rédigé par l’Ambassade de France aux Etats-Unis)

Cette information me laisse perplexe, comme beaucoup de résultats « scientifiques » rapportés de cette manière, je veux dire : comme des faits bruts, des « découvertes ». Ainsi il y aurait des manières de penser différentes, selon qu’on est asiatique ou américain du Nord. Observation basée sur combien de cas ? Ne se pourrait-il pas que demain, on trouve un Américain du Nord dont le cerveau, au moment d’une activité arithmétique, fonctionne de la même manière que celui d’un Chinois ? et puis comment interpréter cette observation ? par rapport à quelle construction théorique ? Doit-on la lire comme affirmation qu’il peut y avoir des manières de penser différentes selon les peuples ? Les ethnies ? S’il y a des manières différentes de penser, alors il y en aurait de supérieures à d’autres ? D’où peuvent venir les différences ? Des gènes ? Du système linguistique ? Le fait que les Chinois soient, tout petits, habitués aux idéogrammes (pardon, on dit aujourd’hui « sinogrammes ») peut-il être à la base de ce fonctionnement mental différent ?

Bref, plein de questions… qui appellent des réponses qui pourraient complètement modifier par leurs éclairages différents ce « fait » prétendument « observé ». La nouvelle ne veut pas entrer là-dedans. Le scientifique expérimentaliste probablement non plus d’ailleurs…

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