L’oiseau est malade

Tel est le titre en français du roman d’Arnon Grunberg (2006, Actes Sud) qui aurait dû en principe (si l’on en croit le titre original, en néerlandais) être : « Le demandeur d’asile ». Drôle d’histoire… « l’oiseau est malade », c’est la première phrase du livre. Celle que prononce la femme du héros (quel héros…) c’est elle, l’oiseau. Car c’est comme ça qu’il l’appelle lui. « Oiseau » ou « Petit Oiseau ». et elle est malade, en effet. Et, lui, c’est Christian Beck. Il aime sa femme. Ou il s’applique, c’est selon. Car il refuse toute illusion. Là aussi, il s’applique. Avant d’habiter à Göttingen (où il a suivi sa femme, chercheuse dans un institut), il habitait à Eilat. « Tous les matins, à Eilat, il se levait tôt pour devancer la chaleur, et il marchait à la recherche d’illusions à démasquer, lui, le plus grand détecteur d’illusions ». sa vie se passe à ça : traquer les illusions. Mais bien sûr croire en un monde sans illusions en est une… Par exemple, pour ne pas se laisser prendre à l’illusion de l’amour… il planifie son amour. L’amour n’est-il pas « une question de pure discipline, comme le massacre et le travail en usine » ? Bref, il ne peut que lui arriver des choses étranges. Sa femme est un peu bizarre aussi. Un jour, à Eilat, elle a amené à la maison un « défiguré ». Un défiguré le plus défiguré qui soit. Et il a dû lui céder sa place dans son lit. A Göttingen, elle lui a annoncé son désir de se marier. Mais pas avec lui. Avec un « demandeur d’asile » (d’où le titre, en néerlandais). Lui a cru à une volonté de bonne action de sa part (toujours prête à aider). Il l’a bien pris. Il est allé au mariage, comme témoin. Mais il s’attend à ce qu’une fois la formalité accomplie, il déguerpisse, le demandeur d’asile. Ben non, elle lui dit : « je l’aime ». Il ne peut répondre que « Ah ? ça, tu me l’avais pas dit… ». Et à partir de ce moment-là, il dort sous le porte-manteau de l’entrée. Roman désespéré ? Il y a du Beckett chez Beck (ou Grunberg). Avec le même genre d’humour. Par exemple, sortant du cabinet de consultation avec sa femme et le demandeur d’asile, il recommande à ce dernier de bien mettre son manteau pour ne pas attraper froid, « mais sa femme dit : « arrête de prendre ce ton paternaliste, tu n’es pas ta mère ». ce à quoi il répond, en marmonnant : « tôt ou tard, nous devenons tous notre mère». Et il y a beaucoup de choses encore dans ce roman, comme péripéties. Comme son agression sur une fille d’un bordel de Eilat, et l’interrogatoire qui s’ensuit, par un policier plutôt doux et compréhensif, ou bien la fin, autour d’une nouvelle que, lui, Beck, a écrite il y a quelques années, et qu’il avait fini par faire publier « pour pouvoir payer la climatisation ». Mal lui en a pris car justement, l’attentat qu’il décrivait dans la nouvelle se déroule vraiment dans la réalité, à Amsterdam. Ce qui lui vaut de passer dans une émission de télé, sorte de Reality Show, d’où il sort en courant après s’être rendu compte combien il s’était fait piéger. Il a honte, de cette honte qui « est le vrai reste, ce qui colle au fond de la marmite quand les mets ont brûlé ». Et à la fin, il ne lui restera plus que la satisfaction que personne, non, personne, n’aura jamais réussi à pénétrer son Moi intime…

Cet article a été publié dans Livres. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s