JMG

le-clezio.1223539200.jpgA 13 heures aujourd’hui, on saura qui a obtenu le prix Nobel de littérature 2008… en d’autres temps, je m’en serais complètement fichu, mais voilà, il a fallu que les médias nous allèchent avec la possibilité que Le Clézio l’obtienne, pour que j’attende cette heure avec impatience. Grande chance pour que je sois déçu. Un peu comme lorsqu’à son corps défendant, alors qu’on n’éprouve pas beaucoup d’intérêt pour le sport en général, on attend le résultat d’une compétition qui, pour une raison qu’on ignore, a suscité notre intérêt… mais là, la raison, je la sais : mon admiration pour JMG. Pour, par exemple, ce ton simple qu’il sait adopter comme en ce moment sur France-Inter, cette manière de sortir des paroles profondes comme s’il s’agissait d’évidences. Il est le symbole même de ce qu’un être peut gagner à se mettre en marge de l’agitation des jours, de l’actualité des marchés (et Dieu sait qu’en ce moment…) et du commentaire en prise directe sur un présent qui n’existe jamais.

Je me suis moqué de lui parfois : ce ton grave peut aussi passer pour une gravité surfaite, un manque de sens de l’humour etc. et je le regrette, et à l’écouter vraiment, je me dis que j’aurais mieux fait de me taire. Je ne crois pas que dans ce qu’il dit figure une seule seconde le souci de se conformer à une image attendue (de l’écrivain, de « l’homme en ce siècle »…). Ainsi lorsque Vincent Josse, le chroniqueur de France-Inter, lui demande, au cas où il aurait à faire un discours de réception Nobel, quels sont les thèmes qu’il pourrait aborder, il ne s’empare pas de quelque grande cause humanitaire facilement exploitable : il répond simplement qu’il aimerait parler de la difficulté qu’ont les jeunes à publier et surtout, surtout, de la difficulté qu’ont les jeunes créoles à adapter leurs projets d’écriture à la langue française et à ensuite se faire publier. C’est peu de choses. Ce peu est pourtant beaucoup : il entraîne avec lui rien moins que la survie des cultures.

J’ai lu, dans un vieux numéro du « Magazine Littéraire » (je l’ai encore, c’est le numéro 362, de février 1998), qu’en 1978-79, Jean-Marie Le Clézio s’était porté à deux reprises, candidat au CNRS. Je recopie l’article : « Malgré un rapport plus que favorable, le soutien du doyen Ruff et du directeur scientifique du CNRS Jean Pouilloux, sa candidature n’est pas retenue. Motif invoqué : on met en doute sa compétence scientifique en matière de mythes amérindiens ». Plus précisément, les membres de la commission avaient eu « tendance à considérer qu’une existence de romancier ne saurait relever de leur commission ». Comme si une commission pouvait juger d’une « existence »…

J’aime aussi qu’il déclare « qu’il n’est pas à la hauteur de Claude Simon, car « La Route des Flandres » est un livre étonnant » et qu’il dise son admiration pour Nathalie Sarraute (qui est la solution de la prochaine énigme de Chantal Serrière ).

(photo prise sur le blog http://vishalakshi.blogspot.com/)

PS: (13h30) Eh bien voilà, je suis exaucé, il l’a eu!

 

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Les abricots d’Alchi

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inde2008-678.1221944850.jpgAucun voyage au Ladakh ne peut se terminer sans une visite au temple (chos-skor) d’Alchi. Enfoui au fond d’une vallée peu visible des grands axes, et que, pour cela, les envahisseurs successifs, depuis le XIème siècle ont toujours ignorée, cet ensemble de quatre temples a la beauté des pierres de gemme quand on les casse en deux et qu’on découvre leur intérieur. Les murs et les plafonds sont totalement recouverts de peintures, bouddhas miniatures dans toutes les poses répertoriées, arhats, ou figures de mandala impressionnantes : cercles concentriques qu’on peut assimiler, au-delà des différences de culture, aux cercles des enfers de Dante. Dans le Sumtsek (sum veut dire ‘trois’), trois bouddhas (connus comme Avalokiteshvara, Maitreya et Manjusri) de stuc surgissent, haut de trois étages, dont les jambes sont recouvertes de scènes de la vie du Bouddha. On s’y promène avec une petite loupiote afin d’éclairer successivement toutes ces images qui sont telles des enluminures.

 

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Le Dukhang (hall d’assemblée des moines) est le temple le plus ancien. Les spécialistes y reconnaissent une influence cachemiri, on trouve même une composition, que l’on appelle la « Scène de libations royales » dont les personnages sont habillés de kaftans iraniens, prouvant ainsi la connexion avec des peintres établis dans une région qui subissait fortement les influences perses.

Le Lotsawa Lakhang est consacré à Lotsawa Rinchen Sangpo , que l’on baptise « le Grand Traducteur », qui a réintroduit le bouddhisme dans la région (grâce notamment à la traduction qu’il a faite des textes du Bouddha du sanskrit au tibétain). C’est dans ce temple que l’on trouve les étranges mandalas d’Amithaba et d’Avalokiteshvara « entourés par les milliers de bouddhas de l’âge des promesses » (bhadrakalpa).

Et à l’extérieur, dans le village paisible, on cueille les abricots (chulli), principal fruit du Ladakh (au point que pour beaucoup de ladakhis, le mot est synonyme de fruit) dont chaque partie, de la pulpe au noyau est traitée et utilisée pour faire des boissons, des fruits séchés (patin) ou de l’huile.

Sur les hauteurs du village, on peut aussi visiter un temple moins connu (Tsatsapuri ), datant vraisemblablement du 14ème siècle, qu’une équipe de jeunes, envoyés par une fondation allemande (Tibet Heritage Fund ), est en train de restaurer : les fresques s’inspirent du chos-skor.

Nous avions marché la veille de Lamayuru (monastère célèbre) à Wanla, village qui doit sa richesse à ses écoles d’artisanat. Malheureusement, la saison était déjà close : plus de guest house, ni de taxi pour nous conduire vers la route Srinagar-Leh. Nous sommes restés au village et avons dormi dans un home de fortune à côté du terrain de camping. Merveille des soirs dorés quand les villageoises rentrent le blé coupé et que les enfants en uniforme sortent joyeux des écoles (l’Inde fait ce qu’elle peut pour éduquer ses jeunes, notamment comme on l’aura lu dans la presse il y a peu en donnant une roupie par jour aux filles si elles viennent en classe !). Au sommet de Wanla, figure aussi un petit monastère, lui aussi du XIème siècle et rénové par la même mission allemande.

 

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Retour sur voyage

rentreedesvaches.1222867602.jpgJ’ai peu parlé du Ladakh du point de vue de l’organisation de la société (sauf dans le billet écrit avant notre départ , en se basant sur les travaux de l’ethnologue Pascale Dolfus), or c’est un sujet qui me tient également à cœur. D’après nos conversations avec « l’homme de la Milarepa », c’est-à-dire son propriétaire, par ailleurs « chief-executor » de la ville de Leh (excusez du peu !), aussi bien qu’avec notre guide Sarfaraz, la société ladakhie se transforme. La tradition polyandrique se perd et les jeunes ne veulent plus s’astreindre à rester dachoskit.1222867445.jpgns la maison des parents, ils se marient et vont tenter leur chance à la ville ou bien font comme Choskit, la charmante employée de la guest-house, qui passe l’été à Leh et, dès le mois d’octobre, part pour Delhi où elle ira vendre des vêtements de laine sur le marché tibétain en face de Red Fort. Quelque chose des liens sociaux traditionnels disparaît ainsi. On peut le regretter. Toutefois il ne faudrait pas croire que tout disparaisse : l’occidental qui a subi toute l’année la propagande libérale du « chacun pour soi » et de la maximisation du profit au prix de l’écrasement d’autrui, cette idéologie qui en prend un coup ces temps-ci (comme je l’ai lu récemment dans un journal humoristique que je ne nommerai pas : « après avoir prôné le rôle de la Main invisible, ils se la prennent dans la gueule »), est surpris de rencontrer autant de solidarité entre les gens, autant de concertation au niveau des tarifs (tous alignés en ce qui concerne les services proposés aux touristes, qu’il s’agisse du prix des treks, de l’heure de communication par Internet, de celui du trajet en taxi ou de l’hébergement en guest-house en fonction du standing) et autant de signes d’une entente qui réunit sous une même législation la communauté musulmane et la bouddhiste.
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Cet été, des évènements graves se sont déroulé au Cachemire : la circulation des marchandises et des personnes a été bloquée au niveau de la ville de Jammu, interrompant ainsi l’approvisionnement des régions plus au nord, comme justement le Ladakh. Un tel arrêt entraîne en principe des conséquences pour le long terme : on peut s’attendre à ce que le stock de nourriture soit insuffisant pour l’hiver, ou bien que la pénurie ne fasse dangereusement monter les prix. Or, monsieur Dorje (notre « homme de la Milarepa ») nous expliquait que les stocks pour l’hiver étaient déjà constitués et que les prix n’augmenteraient pas parce que tous les commerçants respecteraient les tarifs fixés par le Conseil. Bel exemple de socialisme.

 

Dans un autre domaine, celui de l’écologie, de nombreuses associations n’ont pas attendu les recommandations, en général non suivies d’effets, des grands sommets environnementaux (ni le Grenelle de l’environnement !) pour faire entendre leur voix et générer des attitudes vertueuses. Ainsi l’Alliance des Femmes du Ladakh a-t-elle ouvert plusieurs boutiques (« Dzomsa ») où l’on peut se ravitailler en eau bouillie (façon d’éviter une trop grande consommation de bouteilles en plastique), en produits locaux à base d’abricots (huile, jus de fruit, fruits séchés) et où on peut déposer son linge avec l’assurance qu’il sera lavé sans utiliser de détergents se déversant dans le précieux réseau fluvial (le linge sera lavé à sec, déposé un jour, récupéré le lendemain, le tout payé au poids). L’Association Ecologique du Ladakh (Ledeg) existe depuis trente ans, organisant des conférences et projetant des films sur les avantages d’une économie locale évitant les transports de marchandises coûteux financièrement et écologiquement. helena_norberg_hodge.1222867487.jpgIl faut noter le travail à ce propos de Helena Norberg-Hodge, militante écolo britannique, qui s’est investie à fond dans l’étude et la diffusion des mille recettes (ce qu’on appelle souvent « les bonnes pratiques ») dont recèle l’organisation économique ladakhie (et qui pour cela a reçu le « Right Livelihood Award », sorte de Prix Nobel alternatif).

J’ai déjà évoqué la présence dans les villages de « nurseries de plantes », c’est-à-dire de lieux collectifs où sont gardées les semences, évitant ainsi le recours aux sociétés spécialisées. Cela n’a l’air de rien, mais cette pratique est précieuse quand on sait ce qu’il advient d’autres paysans indiens, plus au sud, qui sont tombés dans le piège de Monsanto, et acculés au suicide quand ils ne peuvent plus payer en prévision de leur récolte future.

Bref, un modèle économique ? En ces temps d’ébranlement profond du système capitaliste et de rumeur de catastrophe mondiale, on se prend à rêver… et si des micro-sociétés de ce genre nous montraient la voie ?

Et si une certaine forme de tourisme n’était pas une manière à la fois d’aider à un développement économique maîtrisé d’une région, et de recevoir en retour une leçon concernant l’organisation possible de notre monde ?

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(tirer la langue au modèle capitaliste?)

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capitalisme d’état

cme.1222667036.jpgLes évènements tragiques ont toujours une part de comique…. Je trouve drôle le ralliement de tous les ex-chantres du libéralisme à ce qui n’est rien d’autre que… le Capitalisme d’Etat. Cela a au moins le mérite de me rappeler ma jeunesse, quand j’étais au PC et qu’à l’époque, la doctrine de ce parti était basée sur la théorie dite « du Capitalisme Monopoliste d’Etat », élaborée entre autres par un certain Paul Boccara aujourd’hui largement oublié…. Louis Althusser lui-même avait articulé sa propre théorie des « Appareils Idéologiques d’Etat » sur cette critique du capitalisme. Que n’a-t-on moqué dans les années quatre-vingt cette théorie du « CME » (basée sur l’idée que l’Etat, courant au secours des grandes entreprises et notamment des multinationales, allait prendre de plus en plus d’importance dans le contrôle de l’économie), qui pourtant aujourd’hui s’appliquerait presque mot pour mot aux souhaits exprimés par les Bush, Sarko et consorts….

Et puis, il y a ça aussi qui me stupéfie : la lecture dans le Nouvel Obs de cette semaine, de propos recueillis auprès de l’économiste Michel Aglietta :

La Chine développe un modèle alternatif de capitalisme maîtrisé par l’Etat et fondé sur la puissance de l’épargne. L’essor de la finance asiatique qui va progressivement organiser ses marchés financiers et développer ses investisseurs institutionnels permet d’envisager un système financier selon de nouveaux schémas

Un modèle alternatif de capitalisme maîtrisé par l’Etat… on reste songeur. Décidément, les économistes nous en disent de belles, et Marx a encore bien de l’avenir. On voit en tout cas très bien ce que donne ce capitalisme monopoliste d’état dans le cas chinois : une main-mise totale sur l’information et les médias aboutissant à l’enrôlement idéologique selon les méthodes les plus frustes. Marie Holzmann, dans son intervention au Forum de Libé, révélait que le scandale de la mélanine dans le lait avait éclaté avant les JO et que l’appareil d’état avait tout fait pour le contenir afin de ne pas ternir la gigantesque opération de propagande que nous savons….

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Potala

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(juillet 2005)

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Revenir sur la question tibétaine

On le sait hélas depuis longtemps : une actualité chasse l’autre. Le Tibet faisait la une il y a six mois, et puis il y eut les JO (« qui-se-sont-si-bien-déroulé-n’est-ce pas ? ») et il y a maintenant LA crise (enfin, la crise financière, car il y en a sans doute d’autres, plus graves, à venir). Alors les deux ou trois millions de Tibétains, pensez si on s’en balance (en fait, six millions si on prenait la totalité du Tibet historique). Or, le reportage passé hier soir sur France 2 dans l’émission « Envoyé Spécial » nous rappelle à l’ordre.

C. et moi avons passé une douzaine de jours au Tibet en 2005 (difficile de séjourner plus longtemps, même alors, à cause des permis) et déjà nous avions été frappés par le sort fait aux Tibétains (des citoyens de seconde zone) et par la présence policière, mais nous pouvions nous promener relativement librement (même si un incident banal – un distributeur automatique de billets en panne – nous révéla que nous étions probablement surveillés en permanence – le surgissement soudain de « quelqu’un pour nous aider » n’étant quand même pas fortuit !). Certes, nous avions du passer par une agence et avoir un guide – surtout en réalité pour faire un trek, entre Ganden et Samye – mais l’agence était tibétaine, ainsi que le guide, et celui-ci, qui ne se gênait pas pour montrer son attachement à l’indépendance et au Dalaï-Lama, nous avait laissé une paix royale pour notre visite de Lhassa. Nous avions pu notamment entrer dans tous les monastères que nous voulions et même dans celui de Ramoche, connu pour abriter les moines les plus coriaces (quel moment extraordinaire avions-nous passé au milieu d’une forêt de robes rouges amassées autour du trône d’un grand lama livrant ses enseignements, buvant des tasses de thé aux moments rituels et écoutant ces voix graves qui vous remuent les entrailles). Bien sûr, la flicaille éjectait sans ménagement les paysans qui ne leur convenaient pas du parcours de la « kora », mais nous pouvions dormir dans des petits hôtels tenus par des familles tibétaines (et recommandés par le guide Lonely Planet !).

Le reportage d’hier soir nous montre toute autre chose : une journaliste se faisant passer pour une touriste escortée en permanence par un guide officiel, ne pouvant faire un pas en dehors du « programme » de visite, des hôtels fermés pour absence de touristes, des patrouilles militaires parcourant sans cesse les rues de la ville et particulièrement la place du Jokhang , et puis des chiffres : quatre mille disparus, à Sera – le seul monastère « autorisé à la visite », où on n’a le droit de voir que des salles vides – deux cents moines au moins qui manquent à l’appel (et seraient partis nous dit-on « voir leur famille » !), et tous ces gens, surtout des jeunes, qui implorent qu’on ne leur pose pas de question qui pourrait passer pour « politique ».

Il est temps de dire « assez », temps de dire qu’un chat est un chat et un processus de colonisation un processus de colonisation…. En mars, j’ai exprimé une position retenue sur cette question car je pensais qu’il n’était pas utile d’encourager les Tibétains à aller au casse-pipe… maintenant qu’ils y sont allés, au casse-pipe, et que le résultat est bien conforme, hélas, à ce qu’on pouvait prévoir, il n’y a plus de retenue à exprimer. Le Tibet est le seul cas contemporain de colonisation de peuplement à l’ancienne, avec son cortège d’injustices, de tueries et de gestes d’anéantissement d’une culture. Ceci doit être dit en dépit de toutes les dénégations des Mélenchon et consorts.

Que le régime théocratique existant avant 1949 déplaise à certains peut se comprendre, mais ce n’est en aucun cas une raison de tolérer la brutalité exercée contre un peuple. En soixante ans, le régime en question aurait pu évoluer tout seul de bien des manières : le Dalaï-Lama lui-même a donné des gages d’une telle volonté d’évolution dans l’impulsion qu’il a donnée aux institutions de Dharamsala (nomination d’un premier ministre en charge des affaires non religieuses, élection d’une assemblée – les contradicteurs raillent cette assemblée au principe qu’elle ne serait pas très représentative, quel cynisme ! on ne voit pas bien comment on pourrait recueillir l’avis des Tibétains de l’intérieur….). De plus, il faut qu’on en finisse avec cette idée absurde (qui fait tant de ravages en d’autres endroits du monde) selon laquelle il faudrait qu’un peuple montre son attachement à une démocratie vue sous l’angle occidental pour avoir le droit d’être défendu… Soyons contre le relativisme, d’accord, mais l’universalisme a souvent bon dos, qui peut se muer à l’occasion, en toute innocence, en impérialisme de pensée…

Que faire ? Bien sûr d’abord aider à diffuser une culture tibétaine (notamment une philosophie) qui risque de disparaître, servir de relai en quelque sorte. Et puis, quand on ne sait pas comment intervenir positivement, au moins agir contre ceux qui interviennent négativement chez nous, en démontant leurs arguments. Assez des Mélenchon qui renvoient tout un peuple à un pseudo « Moyen-Age » (sic) et des Chieng (cf. mon billet du 20 septembre) qui sont les propagandistes d’une soi-disant « efficacité » chinoise : cette efficacité, on la voit bien à l’œuvre en effet dans ce reportage….

Anecdote: monsieur André Chieng, « économiste spécialiste de la Chine » prétendait l’autre jour, au Forum de Libé que, contrairement à ce qu’on dit, un contre-pouvoir existe bel et bien en Chine, il est constitué par les millions d’internautes… bel exemple de cynisme quand on sait la manière dont Internet y est encadré et tous les cyber-cafés fliqués…

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Ôm Shanti

Dans mon billet précédent, je relatais le point de vue très sombre de deux penseurs ayant pas mal de points communs (en particulier ils sont tous deux polytechniciens et ont enseigné ou enseignent encore à l’X) : Jean-Pierre Dupuy et Albert Jacquard. Point de vue sombre (mais je les crois lucides) qui conduit le deuxième d’entre eux à soupirer : « ne faites pas d’enfant ». Edgar Morin, lui, est un irréductible optimiste : il croit encore en la possibilité de points d’inversion (autres catastrophes, au sens mathématique du terme !). Qui aurait prédit, en 1942, alors que l’Allemagne nazie était triomphante, qu’en quelques jours de décembre, la situation allait se retourner ? Sa métaphore préférée vient encore du domaine du vivant : au point où nous en sommes, nous pouvons disparaître, mais nous pouvons aussi nous métamorphoser, telle la chenille en papillon. Les idées de Jacquard ne sont pas toujours bonnes : de même que son idée de désarmement unilatéral peut nous jeter dans la gueule du loup, la solution « pas d’enfant » a tout de la promesse « self-fulfilling », si vous n’avez pas d’enfant, bien sûr l’espèce s’éteindra, et votre prédiction s’avèrera donc correcte !

 Sur ces entrefaits, j’apprends que je suis grand-père, pour la première fois.

 Et sans que j’y sois pour quoique ce soit (m’assure-t-on) les parents ont choisi pour prénom de leur fille : Shanti. Ce qui veut dire « paix » en sanskrit

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 Qui vous dit que ce n’est pas cette Shanti là qui va nous tirer d’affaire ?

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De la vertu pédagogique des catastrophes : le débat entre Jean-Pierre Dupuy et Albert Jacquard au Forum de Libé

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(Du 21 septembre)

[Attention : ce billet n’est pas gai]

Le point de vue de Jean-Pierre Dupuy commence à être connu : nous allons évidemment vers LA catastrophe, nous ne savons pas quand, mais nous y allons, et les catastrophes antérieures, qui auraient dû nous enseigner quelque chose, nous sont restés lettre morte, comme si elles n’avaient pas existé et comme si nous pensions benoitement que si nous nous en sommes sortis, eh bien nous nous sortirons aussi des autres. Il n’y a donc pas de « pédagogie de la catastrophe », quelles soient naturelles (et alors souvent attribuées à la responsabilité humaine – voir les récents tsunamis et autres cyclones Katrina – selon un paradigme que Dupuy fait remonter à Jean-Jacques Rousseau lorsque celui-ci s’opposait à Voltaire, un peu après le tremblement de terre de Lisbonne de 1755) ou qu’elles soient morales, et alors, fait curieusement remarquer Dupuy, elles sont traitées sur le mode de catastrophes naturelles (le mot « Shoah » renverrait à « tremblement de terre, inondation » pour ne pas dire… « tsunami » ! et lorsqu’ils furent interrogés sur Hiroshima, de nombreux Japonais donnèrent à la catastrophe nucléaire déclenchée par l’homme, justement le sens du mot « tsunami »). Pire même : la catastrophe, loin de servir de repoussoir et d’être vue comme livrant des leçons pour le futur, exerce une fascination : le tsunami de 2004 est immédiatement perçu comme un motif de communion morbide entre les peuples de la planète (voir le déchaînement de la charité internationale, que Dupuy qualifie d’indécent); à l’emplacement de l’effondrement des tours de New York, on installe un « lieu sacré », mais, demande Jean-Pierre Dupuy à ses élèves : pourquoi « sacré » ? où se trouve l’élément religieux là-dedans ? N’est-ce pas que l’on qualifie de « sacré » simplement ce pour quoi nous n’avons plus de mots pour le qualifier ? La catastrophe vient évidemment des hommes, mais elle est si énorme qu’ils ne peuvent la voir autrement que comme « tombant du ciel », selon un processus qu’on peut qualifier d’auto-transcendance. (Un auditeur rappelle la belle phrase de Marx, dans le livre II du Capital : « les hommes font l’histoire, mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils font »). Dans ses propos (que l’on retrouve développés dans deux livres très accessibles : « Pour un catastrophisme éclairé » et « Petite métaphysique des tsunamis »), Jean-Pierre Dupuy prend appui sur ces trois grandes figures de la philosophie allemande du XXème siècle que sont Hannah Arendt, Hans Jonas et Gunther Anders (auxquels il ajoute leur cadet : Ivan Illitch – dont j’ai déjà parlé sur ce blog, en, liaison avec André Gorz). A Hannah Arendt, il reprend le concept d’invisibilité du mal : dans les catastrophes monstrueuses comme le fut la Bombe d’Hiroshima, il n’y a plus de responsable direct, la cause est « anonyme » (le largage de la bombe lui-même est un acte abstrait, une tâche technique à accomplir en vertu d’un plan déterminé, non une agression physique commise sur un champ de bataille). Et voilà bien le terrain préparé pour la prochaine monstruosité qui, elle-même, aura des causes et responsabilités diluées, surgira comme un cataclysme que l’on ne pouvait prévoir alors que tous les instruments de la prévision sont, au contraire, présents.

Albert Jacquard part, lui, d’un autre point de vue sur la notion de catastrophe : le point de vue mathématique. Je me souviens que, dans les années quatre-vingt, le mathématicien René Thom avait lancé toute une série de travaux passionnants sur cette notion, au sein d’une théorie justement dite « des catastrophes ». Cette théorie n’est qu’une partie de la géométrie différentielle : elle étudie la notion de singularité. Tout un chacun, dans son bagage de mathématiques du lycée, possède la notion de fonction continue, et celle de fonction dérivable. De telles fonctions sont « agréables » et tranquilles car elles ne possèdent ni saut brusque (pour une fonction continue), ni point anguleux (pour une fonction dérivable), or ce sont justement de tels points qui sont intéressants quand on s’intéresse à la morphogénèse car c’est à partir d’eux que peut se déployer une dynamique nouvelle. En bref, une catastrophe est une brusque discontinuité, telle qu’il en arrive à intervalles réguliers dans l’histoire de l’univers (souvenons-nous du film de Kubrick où chacune de ces catastrophes était marquée par l’occurrence d’un mystérieux parallélépipède d’un noir de cristal). Jacquard en connaît au moins deux dans le règne du vivant : celle au cours de laquelle tout à coup, on change le mode de reproduction des espèces : jusque là, on se dédoublait, comme une paramécie, et voilà qu’après, il fallait se mettre à deux pour produire un troisième individu. Et puis celle au cours de laquelle, pour une raison inconnue (mais c’est toujours ainsi !), le cerveau d’une espèce de mammifère se met à grossir grossir, son nombre de neurones étant multiplié par vingt, avec comme conséquence que le petit de cette espèce ne peut plus naître à terme et qu’il doit donc surgir du ventre de sa mère alors qu’il est inachevé… Les conséquences ensuite s’enchaînent, la masse neuronale faisant apparaître des capacités totalement insoupçonnées jusque là comme par exemple celle d’imaginer l’avenir. Puis vient la catastrophe démographique, qui conduit à ce qu’on jette « des ponts absurdes entre les hommes » incarnés par la sacro-sainte compétitivité. Jacquard et Dupuy sont entièrement d’accord sur une chose : la survenue imminente de la catastrophe finale. Le premier des deux le dit sûrement avec le plus d’émotion : nous sommes au bord du précipice et si nous ne faisons rien, nous y tomberons. Il est pourtant bizarrement plus optimiste que Dupuy, car il croit en une sorte d’action, par exemple lutter pour la dénucléarisation de la planète, alors que Dupuy, lui, ne se fait aucune illusion sur une telle action : éliminez les stocks nucléaires, vous n’éliminerez pas le savoir-faire ! En trois mois, n’importe qui de pas trop mal outillé reconstruit suffisamment d’armes nucléaires pour faire sauter la planète ! A Jacquard citant Giscard d’Estaing qui dit, dans ses mémoires, avoir acquis la conviction que jamais un président français n’appuierait sur le fameux bouton, Dupuy répond : « pure folie, c’était justement la croyance en une riposte qui pouvait jusqu’à présent nous mettre à l’abri d’une frappe nucléaire. Si on claironne que, de toutes façons, il n’y aura pas riposte, alors c’est fichu ! ». Les mécanismes de la dissuasion nucléaire mettent en place une situation de jeu diabolique. Pour l’illustrer, Dupuy fait référence à un voyage de Clinton à Moscou, chargé en principe de convaincre les dirigeants russes de l’utilité conjointe d’un bouclier anti-missiles qui aurait pour tâche d’intercepter les armes des « états voyous ». Pour arriver à ses fins, le président américain doit dire à son interlocuteur, Poutine, que bien entendu le bouclier n’arrêterait pas les armes russes et qu’ainsi, au cas où les Etats-Unis décideraient d’attaquer la Russie, celle-ci aurait encore toute possibilité de répliquer ! Clinton offre ainsi son peuple en holocauste comme garantie de sa protection !

Pour Dupuy, « la solution » ne tient donc pas dans une action pacifiste qui consisterait simplement à se découvrir face au danger, mais parce que l’essence de la dissuasion nucléaire repose sur le fait que la catastrophe peut toujours surgir par ACCIDENT (en cela, nous sommes d’ailleurs en plein dans le tragique grec), il faudrait choisir les attitudes et les politiques qui visent à retarder au maximum l’échéance de cet accident. Vous avez dit : solution ? A vrai dire… on ne voit pas bien comment, concrètement, la mettre en pratique !

Peut-être n’y a-t-il tout simplement… PAS DE SOLUTION. Je vous avais prévenu : ce billet n’est pas gai.

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Forum de Libé : débats avortés

Ce samedi, moins de consensus (heureusement). Le matin, un débat entre Nicolas Schmit (ministre des affaires européennes du Luxembourg) et Laurent Fabius, qui tourne au meeting fabiusien. Autant j’avais trouvé l’an dernier Fabius un personnage plutôt sympathique et en tout cas serein face à Finkielkraut, autant aujourd’hui, je le trouve manipulateur et insincère. Le thème du débat : « comment intéresser les peuples à l’Europe ? ». Pour Fabius : comment faire oublier que j’ai fait voter « non » à un traité européen, en me montrant démagogiquement plus européen que les pro-européens… Son interlocuteur (ainsi que le modérateur Jean Quatremer, envoyé de Libé à Bruxelles) a beau jeu de le mettre face à ses contradictions (le traité constitutionnel aurait permis, s’il avait été appliqué, justement de répondre à bon nombre des vœux de Fabius). Mais rien n’arrête une locomotive emballée. Le lyrisme de Fabius emporte la salle et quand vient la séance de questions… il est déjà parti prendre son train.

Troisième débat, qui nous intéressait particulièrement, C. et moi : « le modèle chinois ? ». Bon, là nous avons craqué. D’abord C. est partie. Ensuite quand j’ai entendu un certain André Chieng, polytechnicien et commerçant, comparer la Chine et l’Inde en disant que, certes l’Inde était « démocratique » mais regardez ce qui se passe : quand l’Inde veut construire une autoroute, elle n’y arrive pas, car il faut, n’est-ce pas, prendre en compte l’avis des gurus qui surgissent à chaque carrefour, devant une telle mauvaise foi et un tel mépris de l’autre, j’ai du me lever et lancer à la cantonade : « assez de conneries ! » (un jeune journaliste de Libé m’a rattrapé pour me demander de m’expliquer).

Enfin quatrième débat (salle pleine à craquer) : entre Fadéla Amara et Aminata Traoré sur « Immigration et intégration sont-ils compatibles ? ». Dur pour la secrétaire d’état d’endiguer le flot de colère si bien exprimé par l’ex-ministre du Mali ! Celle-ci connaît son sujet, elle sait mettre l’accent sur la recherche des causes de la volonté de migration des jeunes Africains. Face à elle, Fadéla Amara défend la directive européenne sur l’émigration qu’Aminata Traoré dénonce comme liberticide. La logorrhée inconsistante de Fadéla Amara finit par lasser le public, qui trépigne, ce qu’elle prend pour une volonté de l’empêcher de parler et lui donne l’occasion de jouer au martyr. Bref, tout cela se termine dans la confusion (quand même extraordinaire d’entendre Fadela Amara, se présentant comme « ministre de gauche », se réfugier derrière l’écran du 11 septembre – légitimant la peur du « fascisme vert » (sic) – pour ne pas répondre aux questions redoutables de sa contradictrice sur la responsabilité de l’ancien colonisateur vis-à-vis des ressortissants des pays africains).

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Forum de Libération : des « débats » sous haute surveillance

 

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Autant l’an dernier, j’avais manifesté un enthousiasme naïf pour le premier forum de Libé, tenu à Grenoble (à la MC2), autant cette année…. J’éprouve un malaise. Deux constatations d’abord :

1- d’abord une présence policière impressionnante aux abords de la MC2. On me dira : bon, il faut bien assurer la sécurité des invités (des ministres, des secrétaires d’état, des responsables de l’opposition), mais il n’y a pas que ça, ou alors dirais-je c’est le bon prétexte… De qui a-t-on peur ? de quoi a-t-on peur ? On peut le dire ouvertement : Grenoble est une ville où se maintient une opposition radicale assez forte. On l’a vu au moment du lancement de Minatec (la firme/programme qui coordonne les industries nanotechnologiques), qui s’est quand même soldé par plusieurs blessés, dont un gravement à l’œil. On l’a vu aux Municipales où Destot n’a pas obtenu 50% au deuxième tour, contesté qu’il a été par la liste écolo + extrême gauche (réussissant à obtenir 25%), laquelle l’attaquait principalement sur le Stade, et sur le pharaonique projet de rocade souterraine. On le voit aussi presque quotidiennement avec les envois par email du groupe quasi clandestin PMO (Pièces et mains d’œuvre) qui s’en prend à la politique de soutien inconditionnel aux industries bio- et nano-technologiques qui s’établissent dans la région.

2- ensuite, une tendance de plus en plus manifeste au consensus. Débat vous avez dit ? J’assistais hier à la « confrontation » entre Michel Destot, maire de Grenoble (PS, soutien de Delanoë) et (le chef de cabinet de) Valérie Pécresse sur un sujet qui m’intéresse au premier chef (étant universitaire) : « la France peut-elle combler son retard en matière d’enseignement supérieur ? ». Inutile de dire que j’ai été très déçu. Les deux participants étaient étonnamment complices : et que je te passe de la pommade par ci, et que je te remercie chaleureusement par là. Pensez ! Grenoble a été élu parmi les dix villes bénéficiant du fameux « plan campus ». On a vu des ralliements politiques pour moins que ça. Il faut tout de même rappeler à ces messieurs qu’il y a à peine six mois, les universités étaient en grève contre la LRU, le campus de Grenoble était à feu et à sang (le directeur de l’Institut d’Etudes Politiques avait pété les plombs, ce qui n’a pas été trop ébruité, se saisissant d’un panneau de travaux publics pour agresser des étudiants grévistes). On pouvait évidemment penser ce que l’on voulait de ce mouvement (je me suis exprimé en son temps sur ce blog à ce sujet) mais on ne saurait nier que ce mouvement a existé, eh bien… c’est vraiment comme s’il n’avait jamais existé ! La situation de l’enseignement supérieur en France aujourd’hui ? mais voyons, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, puisque Grenoble a été élu pour le plan campus ! Le budget va parait-il augmenter dans des proportions remarquables (même si dans le même temps on supprime 900 postes, mais ce n’est rien voyons, tout n’est qu’illusion). Actuellement, l’état dépense 6000 euros par étudiant et par an, contre une moyenne de 12000 euros au sein de l’OCDE, le représentant du gouvernement corrige : non, 7000, et l’an prochain 7500. Destot trouve ça formidable (la France est le seul pays d’Europe où ce que l’on dépense pour un lycéen est (nettement) plus important que ce que l’on dépense pour un étudiant, Destot lui-même ajoute que ce qu’une municipalité comme Grenoble dépense pour un bébé en crèche est de 18000 euros par an, pour donner une idée…).

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