Ame brisée, Akira Mizubayashi

Je l’ai déjà dit, je parle peu souvent de musique, par peur, principalement, de ne pas avoir les mots pour en parler. Comme s’il n’était pas possible de mettre la musique en mots (alors que l’inverse est si souvent vrai). Or voilà tout à coup un auteur qui sait ô combien exécuter cette translation. Et dans un roman au titre subtil : « Ame brisée ». On devine que là justement un pont est établi d’un continent à l’autre, car il s’agit autant de l’âme d’un violon, cette petite pièce indispensable à l’instrument, que de l’âme humaine dont on peut croire aussi qu’elle est indispensable à celui ou celle qui la porte – mais je reviendrai plus loin sur cette notion d’âme, tellement empreinte de spiritualisme. Ce qui est curieux dans ce double sens est que la dénotation la plus concrète est du domaine le plus éthéré – la musique – alors que la deuxième dénotation, qui est le sens le plus courant, est la plus abstraite. Et quand, à « âme » on ajoute « brisée », le quiproquo ne fait que s’amplifier. Comme on peut le penser, tout le roman portera sur ce double sens et c’est ce qui en fera sa grande beauté. Je ne connaissais pas auparavant Akira Mizubayashi. Internet me dit qu’il est né en 1951 au Japon et qu’il a entamé des études de littérature et civilisation françaises à Tokyo avant de les terminer à Montpellier, de faire trois années d’études à l’ENS et de retourner au Japon en 89 pour y enseigner. Il a écrit cinq ou six livres dont l’un lui a valu… le Goncourt des animaux ! Il écrit dans les « remerciements » en fin de volume de ce livre-ci : « Contre toute attente, c’est pendant la phase d’élaboration de mon texte « Shindemo shinikirenai » paru dans l’ouvrage collectif Armistice (Gallimard, 2018) dirigé par Jean-Marie Laclavetine, que l’idée d’Âme brisée m’est venue à l’esprit et a pris corps avec une fulgurance dont je suis le premier à être étonné. Avançant en âge, je ressens, que ce soit à Tokyo où je vis ou à Hiroshima où j’ai mis la dernière main à « Shindemo shinikirenai », que nous sommes entourés de fantômes, de morts-vivants, qui se trouvent en peine dans l’espace de l’entre-deux-morts ».

J’ai été fasciné par ce livre pour des raisons qui ont peu à voir avec ce que je cherche d’habitude dans la littérature : il n’y a pas ici de recherche d’écriture particulière, ni d’analyse savante d’une réalité complexe. L’écriture est simple et si analyse il y a, elle est faite en finesse et toute en légèreté, elle reste dans l’implicite. C’est au lecteur de deviner. Ce en quoi on retrouve ce qui fait le charme de beaucoup d’écrivains japonais, de Tanizaki à Aki Shimazaki (dont j’ai déjà parlé). Dans la manière d’évoquer avec pudeur un passé enfoui ou bien des sentiments que l’on tient en laisse, finit par s’exprimer avec force une réalité contraire aux apparences, c’est-à-dire profondément troublée.

Le héros qui, au début, est un enfant de onze ans accompagnant son père à une répétition d’un quatuor, va vivre une partie importante de sa vie avec un seul objectif : réparer le violon du père, qu’il a vu martyrisé par un soudard de l’armée japonaise en 1938. Une seule idée : réparer. N’est-ce pas justement l’idée qui s’impose pour un vingtième siècle qui a vu tant de douleurs et de monstruosités. Et comment après ces dernières, un être peut-il à lui seul réparer le destin de millions de gens ? Par la musique, semble nous souffler l’auteur de ce roman.

Bien sûr, ce n’est pas n’importe quelle musique que joue notre quatuor (constitué d’un Japonais, Yu Mizusawa et de trois Chinois, dont une Chinoise, Lin Yanfen) c’est un quatuor de Schubert, et plus précisément le quatuor à cordes en la mineur opus 29, appelé communément « Rosamunde » (C’est alors que Yu se glissa tout doucement dans la musique et se posa sur le soubassement sonore installé en pianissimo, mais solidement, par les trois instruments : il exposait souverainement le premier thème d’une beauté frémissante. « Mi—do-la–, do-si—ré-do-si-do-si-la–do-si—sol#-do—la-ré–ré#–mi— » p. 35). Les quatre musiciens répètent ce quatuor quand surgit une bande de soldats dirigée par un caporal Tanaka qui voit tout cela d’un très mauvais œil : trois Chinois sont là, on joue une musique étrangère… et ce Yu a tous les airs d’un intello à qui on va faire payer cher le fait d’exister. C’est à ce moment que le violon de Yu est piétiné, écrasé. Pas n’importe quel violon, pas un Stradivarius non plus, mais un Vuillaume. Ici, le lecteur peu au courant apprend qui furent les frères Vuillaume qui, à la fin du XIXème siècle, exercèrent la belle profession de luthier dans le petit village de Mirecourt, dans les Vosges. Une sorte de Crémone français.

Heureusement dans ce malheur, apparaît dans la pièce de répétition, un autre militaire, un lieutenant cette fois, dont on apprendra qu’il se nomme Kurokami, Dieu Noir en japonais. Ce Dieu noir est un homme raffiné et cultivé, il connaît Schubert autant que Bach et il demande à Yu de jouer quelque chose sur un autre violon afin de faire la démonstration qu’il n’est pas un quelconque conspirateur mais, bel et bien, un musicien. Il va alors jouer la Gavotte en rondeau de la Partita n°3 en mi majeur de Jean-Sébastien Bach.

Notre héros, Rei Mizusawa, le collégien de onze ans est pendant ce temps-là enfermé dans un placard avec un livre dont le titre est : Dites-moi comment vous allez vivre – où l’on entend comme une allusion au roman de Oé : Dites-nous comment survivre à notre folie. Il est donc témoin de toute la scène, y compris de l’arrivée d’un autre soldat encore qui fait part de l’obligation d’emmener tous les suspects au poste. Ainsi verra-t-il son père pour la dernière fois puisqu’on devine que les choses ne vont pas s’arranger pour le musicien japonais, on apprendra bien plus tard, lorsque Rei aura retrouvé Yanfen, bien malade et âgée de quatre-vingt-douze ans dans un hôpital de Shanghaï où elle vit ses derniers jours, qu’en plus, Yu avait sur lui ce livre qui était gage de « gauchisme » à l’époque : Le bateau-usine (célèbre roman de Takiji Kobayashi qui raconte la dure vie, voisine de l’esclavage, des marins à bord d’un baleinier).

Rei devra sa survie à un journaliste français, Philippe Maillard, qui était un ami de son père, et qui le recueillera le soir même du drame. Le couple Maillard adoptera Rei qui deviendra Jacques Maillard et qui poursuivra des études de lutherie à Mirecourt, où il rencontrera sa future compagne, Hélène, mais il laissera celle-ci l’attendre pendant de longues années, le temps qu’il faut pour réparer le violon dont il avait ramassé les débris…

Je n’en dis pas plus, bien sûr, sur les péripéties émouvantes de cette histoire, la façon dont Jacques et Hélène vont rencontrer Midori qui n’est autre que la petite fille du lieutenant Kurokami, devenue elle-même une grande violoniste, ni comment Jacques retrouvera Yanfen dans cet hôpital de Shanghaï. Je ne parlerai pas davantage des souvenirs de Midori sur son grand-père, devenu obsédé, après ce drame, par les musiques de Schubert et de Bach, et par les violons, jusqu’à entreprendre lui aussi le voyage de Mirecourt… La fin est bouleversante, où Jacques/Rei et Hélène, deux personnes bien âgées, sont invitées au concert que donne Midori à Pleyel, qui joue de manière magistrale le Concerto à la mémoire d’un ange – superbe description faite par l’auteur – et où, en fin de concert… « fantôme » qui se trouve bien « dans l’espace de l’entre-deux-morts » comme disait Mizubayashi dans ses « remerciements », Rei retrouve son père. Otoosan.

On comprend que ce roman est, tout en douceur, l’expression d’une mélancolie triste qui va fondamentalement avec le quatuor de Schubert « Rosamunde », il en épouse la structure, donnant à chaque partie le nom d’une partie musicale : allegro ma non troppo, andante, menuetto : allegretto et allegro moderato, mais cette musique toute en prose se détache sur un arrière-fonds de catastrophes et de souffrances : Hiroshima, la guerre sino-japonaise… La langue est ainsi le dépositaire des souffrances endurées, en même temps qu’elle porte en elle l’arbitraire des hiérarchies sociales. Akira Mizubayashi interroge indirectement sa société au travers de la langue. Au début, une discussion a lieu entre Yu et ses amis chinois après le passage de Philippe, l’ami français. Il a appris qu’en français, contrairement au japonais, on peut s’adresser à tous les locuteurs avec les mêmes mots, que les mots sont les mêmes pour parler à un garçon de café, à un chauffeur de taxi, à un médecin, à un professeur ou à un ministre. « Imaginez une situation dans laquelle je parle avec un homme important, socialement supérieur […] je voudrais évoquer son père : eh bien, je ne peux pas nommer son père en français autrement que par « votre père » ». Alors qu’en japonais, il faudra trouver un mot adapté à sa position vis-à-vis de son interlocuteur. Cela laisse les amis songeurs un bon moment. Ils réalisent que la langue devrait être un bien commun au moment même où ils découvrent que la musique a déjà ce caractère, qu’elle est en quelque sorte en avance sur le langage. Cette aspiration à l’unité et à la beauté qu’incarne la musique traverse tout le roman.

Cet hymne à la musique est aussi, comme dit plus haut, un hymne à l’âme humaine, mais qu’est-ce que l’âme ? Certainement pas une entité séparée, une simple aura spirituelle comme on nous l’aura dit dans nos jeunes années d’enseignement religieux, mais cet ensemble de processus profondément enracinés en nous qui nous fait aspirer à des valeurs comme la beauté, la justice ou la vérité.

Or, l’âme de l’humanité est brisée, fondamentalement brisée, elle, peu réparable donc, à la différence de l’âme du violon et c’est peut-être ce que veut nous dire Mizubayashi à la fin du livre : « son art de luthier, celui de rendre les sons de l’âme, de la vie intérieure, de la plus noire mélancolie comme de la joie la plus profonde […] n’était rien d’autre que la tentative d’apaisement de la douleur traumatique issue de la destruction foudroyante de ce qui vous attache le plus intensément au monde et à la vie ». Dans le contexte de ce roman on comprend que l’auteur veut parler de cette séparation d’avec le père, accomplie dans des conditions historiques tellement dramatiques, mais d’une manière plus générale, ne sommes-nous pas tous et toutes issus d’une telle douleur traumatique et ceci ne nous montre-t-il pas – du moins, c’est mon interprétation – que l’âme n’est jamais rien d’autre que cet effort désespéré que l’être humain fait sans cesse pour arriver à apaiser sa souffrance primordiale, la douleur d’une séparation qui remonte aux premiers jours ? Et la musique (comme la poésie, l’art etc.) viendrait alors toujours comme apaisement.

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Un commentaire pour Ame brisée, Akira Mizubayashi

  1. Si le luthier peut réparer l’âme du violon, lutter permet aussi de s’opposer à la destruction que nos dirigeants sans pudeur (« J’assume » est leur mantra) préparent pour notre société.

    Et leur musique militaire nous casse vraiment les oreilles ! 😉

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