Guyotat/Rimbaud soldat en Algérie

Idiotie… Pierre Guyotat. Une manière d’écrire comme si l’on pouvait attaquer les sentiments, les affects au ras du sol, sans s’entourer de précautions ni de convenances. Etreindre le réel à pleins bras. C’est bien ce qu’avait tenté (et plutôt réussi) Rimbaud. D’ailleurs, cette « idiotie », ça vient de lui, non ? Rappelons-nous : « Encore tout enfant, j’admirais le forçat intraitable sur qui se referme toujours le bagne ; je visitais les auberges et les garnis qu’il aurait sacrés par son séjour ; je voyais avec son idée le ciel bleu et le travail fleuri de la campagne... » et puis ceci, dans « les poètes de sept ans » : « cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue / sous des habits puant la foire et tout vieillots, / conversaient avec la douceur des idiots ! ». Guyotat dit ceci, page 149 : « Illumination : (vous voyez ce qu’il doit à Rimbaud) : c’est de la bête que je dois faire une œuvre, de l’idiot qui parle, du « rien », encore un peu de psychologie française, de « personnages » […] et bientôt l’épopée de l’idiot – par l’idiot, détruire l’humanisme, comprendre le monstre politique ou de camp (le culturel n’a pas empêché la pire déshumanisation) – de l’idée fixe : qu’est-ce après tout qu’Antigone, qu’Electre… ? Le Christ lui-même… plus le mental et les préoccupations sont limités, plus le verbe est beau et ample : l’idée fixe comme percée et éclatement du réel ». Après ça, on comprend qu’il n’ait pas été sélectionné pour le Goncourt…

livre de Serge Pauthe paru chez l’Harmattan

Mais que dit-il ? Que raconte-t-il par le biais de cette prose tellement hachée, cassée, novatrice, rimbaldienne ? La Guerre d’abord. Celle d’Algérie. Lui aussi (comme mon ami Serge, le comédien, qui viendra lire au Poët le 18 novembre ses « lettres aux parents », où il dit cette atrocité d’avoir dû partir avec les autres appelés, début des années soixante, au front, sur le lieu des opérations, comme on dit) décrit cette aventure forcée où il a fallu être. La mort, le sang, et ce qu’on voit. L’œuvre de Guyotat est parcourue par la pulsion scopique, c’est toujours voir, regarder par le trou des serrures, sous les jupes, voir sans être pris, voir en faisant le moins possible, pas l’amour en tout cas. On pense encore à Rimbaud : « Mais l’orgie et la camaraderie des femmes m’étaient interdites ». Voir comme voit un myope : en gros plan, le nez dessus l’objet.

Je découperais ce récit en trois parties : 1) l’adolescence (autour de 18 ans), 2) le théâtre opérationnel, 3) le retour, et la longue scène où se montre l’obsession sexuelle du narrateur. Ce sont les deux premières parties qui m’ont le plus intéressé, pour la troisième, il faudrait partager cette obsession autant que lui pour ne pas finir par se lasser. La première partie est – encore ! – très rimbaldienne, on pense là aussi aux « Poètes de sept ans » : « Et qu’il était sous elle, il lui mordait les fesses / car elle ne portait jamais de pantalon / et par elle meurtrie des poings et des talons / remportait la saveur de sa peau dans sa chambre », sauf que ces poètes-là ont (ou sont censés avoir) sept ans, ce ne sont pas des adolescents. Guyotat, lui, écrit, page 21, en parlant d’un très jeune couple : « Lui, assis sur le drap, avant-bras aux genoux levés, membre érigé contre les plis de dessous son nombril, yeux vaporeux derrière la fumée de la cigarette que sa grosse main tient en tremblant, voix à la mue géante emplissant toute la chambre : « … tu ne perds rien pour attendre, ma minou ! » / Quels sauvages enfants à naître d’un inceste d’entre deux défécations en chiotte d’arrière-cour ! ».

Le jeune Pierrot a quitté sa famille. Sa mère est morte d’un cancer. Lui aime son père mais il a honte. Terrible séance d’aveux pour un billet dérobé dans une cassette. Il est voleur et menteur. Tout cela probablement expliquera son errance et son angoisse. Vivant dans un village proche de Saint-Etienne, il part pour Paris où il sera seul et pauvre, trouvera à se loger montagne Sainte-Geneviève, chambrette où il est interdit de se faire à manger, de toutes façons dans une misère telle qu’il ne peut rien s’acheter pour manger hormis du pain et de l’huile, fera ses repas du soir de quignons trempés dans cette huile. Un dimanche, tout grelottant, il se réfugie à Saint-Eustache. La faim le fait chavirer, on le suit dans ses pensées, ses fantasmes, toujours l’idée fixe : le corps de la femme à observer, à aimer en secret. Aveu, rapprochements émouvants, page 56 : « les petites flammes des cierges se couchent vers la direction du porche sous le grand orgue derrière moi ; ses seins sont-ils tendus à cru sous la fourrure qui avance le long de moi ? Un chemisier léger prend, recouvre les seins jusqu’à la naissance du cou, les tétons, gros – mais que sais-je alors des tétons de fille, en vrai, hors photo, film, peinture ? Je n’en ai jamais touché de mes doigts, encore moins de mes lèvres, mais, jadis, non conscient, corps libre, j’ai touché et sucé ceux de ma mère – y affleurent ». Ce « j’ai touché et sucé ceux de ma mère » ici, éclaire beaucoup, la source des fantasmes sexuels serait-elle dans les liens qui nous unirent forcément à notre mère, est-ce par nos liens à elle que s’expliquent par la suite nos comportements amoureux ? Oui, bien sûr, Freud a dû dire cela mille fois… Au retour de son malaise, il revient à son hôtel où il reçoit une lettre de son père. Rapport religieux avec le père (« il me faut l’emporter pour la lire, dans une église ancienne et devant l’autel et son tabernacle allumé »). Il entre dans un cinéma (pour voir Le Carrosse d’or, de Jean Renoir) et là, dans la pénombre, il ouvre la lettre et lit ces mots, non pas « ton père » mais « papa » : « la neige fond sous mes semelles, non pas du peu de chaleur de l’air mais comme de celle qui me descend du cœur ; plus le film avance plus le cœur me serre de ces vies chaudes […] ». Au Louvre, face à une oeuvre du Titien, le Transport du Christ, il pleure : « je suis ce corps qu’on porte vers sa tombe – mais pour qu’il en ressuscite, plus grand encore, face lavée de toutes les illusions. Abattre mon je, vivre sans. Sans retenue, les seuls sens, animal, exister sans être ».

Dérèglement de tous les sens, disait Rimbaud. Je est un autre. Vivre sans je : l’idéal de tout être qui veut éviter le jugement, voudrait vivre sans le surmoi, animal, raccordé à la nature par le seul moyen des sens, et de l’instinct, fuir l’intellect, le poids inutile de ce cerveau qui nous embarrasse, ne plus passer son temps à ruminer, être dans l’extase permanente (ou bien au contraire dans l’abrutissement constant, mais les deux ne sont-ils pas la même chose?).

œil blanc, bleu…

Puis c’est l’Armée. L’armée qui le prend dans ses rets alors que, comme d’autres sans doute il aurait pu y échapper, mais il ne demande même pas le sursis auquel il aurait eu droit, on devine chez lui cette envie de partager avec autrui, ses camarades d’âge, leur sort. Du reste, alors qu’il est déjà écrivain, un « intellectuel » donc, on voit qu’il se complaît dans la compagnie d’hommes qui n’ont ni son savoir ni son goût pour l’art, paysans qui n’ont jamais lu de livres, pauvres gars pour qui la guerre est façon de sortir de chez soi, de voir du pays (j’en connais un comme ça, réformé pour cause de maladie mais qui, à l’époque, le déplorait car c’était occasion pour lui, cette guerre, de sortir de son village…), gens avec qui les seuls mots échangés tournent continuellement autour des mêmes formules (« on n’est pas sorti de l’auberge… »). L’obsession sexuelle sévit, même si tempérée par le bromure abondant dans le triste picrate. Symbole : son ultime compagnon, celui avec qui il s’évade à la fin de la guerre, indépendance proclamée, est un pauvre type qui viole les chèvres et les chiennes, bref tout ce qui passe. C’est avec lui cette errance sans fin de la dernière partie, qui finit par écœurer, dans les villas délaissées par les colons, déjà en partie pillées, où demeurent, on ne sait pourquoi ni comment, un étrange couple enfantin formé d’une fille jeune dont l’odeur du sang fait vibrer le narrateur, non moins que les fentes et orifices qu’il devine au travers des chemisiers trop légers et des culottes trop courtes, et d’un garçon qui manie le canif.

Le sang. Sang de toutes les guerres. On aurait raison de vouloir réunir toutes les guerres dans un même jour commémoratif. Evidemment, certains râleraient et protesteraient car ils tiennent à la spécificité de leur guerre, c’est MA guerre, je ne veux pas qu’on y touche. Or, toutes les guerres se ramènent à cela : le sang versé. Les viscères en plein jour. Les cervelles éclatées. Il n’est pas nécessaire d’aller faire la différence entre des morts par obus, des morts par mitraillette ou des morts par gaz, c’est toujours la même mort dégueulasse, les yeux qui se noient et deviennent fixes et la pâleur cadavérique qui s’étend sur des corps promis à la pourriture. Pourriture, mouches, excréments : des mots qui reviennent souvent sous la plume de Guyotat. Et le sang bien sûr, le sang qu’il classe en plusieurs catégories : Le sang de guerre : comme pour le sexe, c’est toujours la première fois ; pour le sang de paix, celui que mon père rapporte à ses doigts d’en bas son cabinet pour déjeuner et dîner avec nous ou le plus souvent après nous, celui qui jaillit de la chair blessée ou infectée qu’il nettoie, tranche de son scalpel quand, frères et sœurs et moi, nous l’aidons, enfants, adolescents, à tenir le patient, enfant ou adulte ou vieillard (p. 199) et puis encore, pourrait-on dire, sang des vainqueurs, sang des vaincus, sang des révolutionnaires, sang des contre-révolutionnaires, des bourgeois ou des prolétaires, sang des rebelles ou des colons, où est la différence, brièvement, Guyotat l’évoque (p. 156) : « Dans Oran, suite à une panique – provoquée ou spontanée ? – près de deux mille Européens – beaucoup descendus du bled pour s’embarquer pour la France – sont massacrés, certains écorchés vifs, pendus aux crocs de boucherie » (je me souviens maintenant des deux années que j’ai passées en tant que coopérant dans les années soixante-dix, à Oran justement, la cité où nous étions logés – Dar el Beida – distante d’un ou deux kilomètres de cet affreux « petit lac » dont on disait que c’était là que les massacres avaient eu lieu, devenu depuis un quartier de petits artisans où l’on allait pour acheter les planches dont nous faisions nos meubles de fortune – puisque nous ne devions rester que deux années). Serge, qui lira ses propres lettres, me disant l’autre jour : après la dénonciation par l’état français (par Emmanuel Macron – beau geste, et après on va lui chercher des poux parce qu’il a été hésitant sur le cas de Pétain) de la responsabilité de l’armée dans l’assassinat de Maurice Audin, on aurait aimé « qu’ils » nous rendent la pareille…

J’ai lu quelque part (A. O. C. site de réflexion critique) une analyse d’Idiotie, l’auteur (Julien Lefort-Favreau) y relevait une dimension politique de l’écriture, au sens, bien évidemment, d’une subversion qui ne serait pas qu’une indignation conjoncturelle comme on en lit tant (et qui n’a pas beaucoup d’effets, on en conviendra) mais à celui d’une sorte de « soulèvement de la vie », comme ce à quoi en appelait encore Rimbaud. Je connais bien le scepticisme que l’on peut ressentir : après tout, l’art et la poésie n’ont pas changé grand chose à l’histoire, ni aux guerres ni aux massacres. Mais ils provoquent encore ces petits soulèvements individuels dont nous avons besoin pour vivre, et nous convaincre que tout n’est pas encore réduit à l’état de marchandise. Ainsi, un passage intéressant du livre se situe quand le narrateur est soumis à un interrogatoire sévère, de plusieurs jours, parce qu’on a trouvé sur lui des écrits où il racontait son quotidien de l’armée, en même temps que ses états d’âme plus ou moins coupables. Le colonel veut lire des extraits de ces textes en les dénaturant, ce qu’il ne parvient pas à faire : « j’y redécouvre le plaisir, l’assurance qu’on ne peut rien contre la pensée, fût-elle, celle fragile, d’un tout jeune homme » (p. 121). Je me souviens d’une expérience similaire, un camarade de classe ayant voulu prouver que la poésie n’était que mots et que selon la prononciation que l’on en faisait, on pouvait la tourner en ridicule, avait tenté l’expérience avec Baudelaire, mais au bout d’une strophe, il renonçait, vaincu, conscient qu’aucune lecture ne pouvait dénaturer le texte. La poésie était plus forte que cette intention. Politique ? Oui, dans un sens très abstrait, qui touche à la fabrication des sujets.

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Un commentaire pour Guyotat/Rimbaud soldat en Algérie

  1. Je me souviens du choc à la lecture de « Tombeau pour 500 000 soldats »…
    Pas encore lu ce dernier livre (primé) de Guyotat et pas voulu parcourir tout ton article afin de garder un minimum de surprise !

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