Lu en voyage, en février

Dans cet avion qui allait de Paris à Nairobi en février, j’avais entamé dès le décollage la lecture du dernier roman de Nancy Huston, « Infrarouge », et je ne devais plus la quitter jusqu’à l’arrivée, ému, tendu et impatient de voir comment allait se solder cette improbable semaine passée par une jeune femme, son père et sa belle-mère, en Italie, en cadeau d’anniversaire pour les soixante-dix ans du monsieur. C’est tout l’art de Nancy Huston, la romancière canadienne installée en France depuis bien longtemps (les années 70 ?), de nous lier à ses personnages d’un attachement charnel, voire viscéral, tellement fort qu’on a du mal à les quitter et qu’on finit toujours par s’y retrouver peu ou prou. Ses opus précédents (« Ligne de faille », « Une adoration », « Dolce agonia »…) étaient déjà de cette veine, et elle n’a jamais rompu le filon.

Ne lui en déplaise, Nancy Huston est moins bonne essayiste que romancière. Ses « Professeurs de désespoir » par exemple nous auront laissé perplexes : elle voulait dénoncer les postures nihilistes d’écrivains du siècle dernier qui figurent parmi les plus grands (Thomas Bernhardt, Samuel Beckett, …) sans voir que la littérature dans son essence se nourrit d’un tel nihilisme : pourquoi écrire si tout va bien et si le monde nous paraît riche d’une plénitude métaphysique ? Le paradoxe est que, dans ses romans, elle ne semble pas céder à cet optimisme : ils nous renvoient, au contraire, inéluctablement à nos abîmes de solitude.

Au début, celui-ci m’a paru étrange, suspect, exagéré. Je ne comprenais pas une telle outrance à railler les gens ordinaires qui partent faire du tourisme à l’étranger. Car elle y va fort quand même, à mettre dans la bouche de ses personnages des remarques d’ignorant (comme si par exemple « Vecchio » pouvait être le nom d’un duc toscan qu’on aurait donné à divers bâtiments, Palazzo Vecchio, Ponte Vecchio etc.) et à pointer les travers d’une foule grossière, avalant des gelati tout en contemplant distraitement les atouts du beau David ! Mais la raison d’être d’une telle outrance s’éclaire : le roman est cette vue subjective qui nous renvoie à nos impatiences, nos agacements, autant qu’à nos (souvent naïfs) émerveillements.

Ce roman se passe donc pendant une semaine, juste une semaine. Rena, femme photographe engagée, qui vit avec Aziz, a dû se soustraire à son amour et à son métier pour escorter son père montréalais, Simon, et la femme, néerlandaise, de celui-ci, Ingrid, le temps d’un court voyage en Italie. Le couple âgé est lamentable dans son comportement de touristes ignorants. Ils sont bêtes, les touristes. En devenant touriste, on devient bête. Leitmotiv des premières pages de ce livre. Mais on le sait, toujours, à quelque chose malheur est bon : si on s’ennuie en voyage avec des compagnons exaspérants, il reste toujours la possibilité de s’évader dans le songe. Rena n’est pas avare en rêverie : toute son existence défile, en contrepoint de la visite des hauts-lieux de Florence. Ce père n’a pas été toujours aussi lamentable : il fut un chercheur brillant. Rena a un frère, Rowan, envers qui elle a éprouvé un amour absolu, conduisant à l’inceste, au viol, à la torture. Que de secrets au fond des familles… (L’inceste est-il si ordinaire qu’il soit devenu un ingrédient presque standard des romans modernes ?). Horreur et grandeur des amours enfantines et familiales. Famille juive. Grand-mère qui s’appelait déjà Rena, cousins et cousines emportés par la Shoah. Le roman de Nancy Huston est parcouru de destins déchirés et de souffrances terribles, comme l’évocation de Lee Miller, violée à 7 ans et subissant des lavages à l’acide de ses parois vaginales.

Rena a un double imaginaire, Subra, qui la suit partout et à qui elle raconte tout. Ce roman a donc aussi la structure d’un dialogue. Quand Rena s’évade tout à coup du deuxième étage de la maison de Dante (« tu te rends compte, les gens qui ont construit cette maison ne savaient pas que les Etats-Unis existaient » Ils sont bêtes, les touristes. En devenant touriste, on devient bête.) pour suivre un beau mâle dans sa chambre d’hôtel, on y croit bien sûr, même si finalement « cela se produit en un quart de seconde ». Imaginaire.

Retour à l’enfance. A la cruauté, la torture, le délice enfantin de donner des ordres absurdes à un plus faible que soi terrorisé (épisode d’un jeune autiste gardé par la famille pendant le voyage du père à l’étranger). Souvenir qui depuis dégoûte des attitudes autoritaires. Mais un jour, tout cela culmine, à peu de temps de la fin du séjour, devant le cloître San Marco, qu’on aura préféré aux Uffizzi parce qu’il est plus calme en cette fin d’après-midi. On se réjouit de voir Giotto, et puis voilà, Simon frappe durement le sol avec son front. Ambulance. Primo Roccorso. Attente angoissée. Ce n’est rien, non, ce n’est rien. Sauf qu’en faisant les radios de contrôle, on a décelé quelque chose que l’on n’aurait pas dû voir. Tumeur au cerveau. Simon et Ingrid peuvent-ils seulement rentrer au Canada ?

Entre temps, dans sa confrontation avec ce père qui lui ouvre l’accès à tant de souvenirs et de retours sur elle-même, la belle assurance de Rena se sera effritée. Elle devient fragile. Elle, qui est voyageuse si expérimentée a ce moment de trouble que nous connaissons toujours au cours de nos voyages : nous sommes dépassés, et c’est à ce moment là que nous sommes fragilisés, que nous commettons l’impair. Le sac laissé en rade par inadvertance, l’écart soudain qui cause la chute, la voiture non fermée… et nous perdons tout à coup l’appareil photo, le portefeuille, le passeport, bref, ce à quoi, l’instant d’avant, nous tenions tant.

Ainsi Rena, pendant ce court laps de temps, aura tout perdu, sa caméra et sa carte bleue, certes, mais surtout son amour et son travail. Nous sommes en novembre 2005, en France, la révolte gronde dans les banlieues, elle n’est pas là pour photographier, pas là pour soutenir son amant, tourneboulé par ces évènements qui le touchent de près. Et sa compagne imaginaire, Subra peut seulement lui dire : « Tu as perdu ton fiancé, mais tu as retrouvé ton père ».

« Infrarouge » ? parce que simplement c’est le rayonnement qui, pour le photographe, permet le mieux de détecter la réalité à fleur de peau, au ras de l’intime. Pourtant, l’infrarouge ne suffit pas, il y a encore des ombres dans la tête et des souvenirs cachés qui lui échappent.

Comme dans ses autres romans, la romancière canadienne fait la synthèse entre la radiographie d’une subjectivité et l’écoute des soubresauts du monde autour d’elle, mêlant l’histoire (Florence, les Cenci, la guerre des guelfes et des gibelins…), l’actualité (les émeutes de 2005) et les tréfonds d’une âme.

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Nuage rouge

C’est la dernière semaine pour Mondrian. Un moment de libre et j’y suis allé ce lundi cherchant sans doute quelque consolation dans cette recherche solitaire que fut, durant toute sa vie, l’œuvre du peintre néerlandais. Comme beaucoup d’expositions, celle-ci manquait de place pour s’étaler, tous ces carrés, toutes ces lignes auraient mérité davantage d’espace mais ici, tout était ramassé, blotti : la reconstitution de l’atelier donnait l’impression d’une visite d’appartement modèle dans une foire d’automne. Et pourtant… Devant ces meubles géométriques, ces pavillons élégants où toutes les lignes concourent à l’harmonie, je ne pouvais m’empêcher de penser : « voilà une modernité que nous n’avons toujours pas atteinte ». Comme quoi, la beauté est de bien peu de poids dans les choix architecturaux. En dépit de cette sensation d’étouffement, on soulignera surtout l’intérêt de la première partie de l’exposition : quand tout cela se préparait. Quand ces peintres épris d’absolu tiraient leur inspiration du courant théosophique, Annie Besant, Krishnamurti … Cela donne des toiles étrangement austères et dans l’esprit du symbolisme, et où déjà apparaît l’obsession des lignes, comme dans ce clocher zélandais rose et vert ou ce chrysanthème pourrissant (« métamorphose »), ou bien encore, un peu plus drôle, cette série de vaches peinte par van Doesburg. « Le nuage rouge » nous sert le cœur (mais c’était involontaire au moment où on a conçu l’exposition) car il rappelle immédiatement un autre nuage, hélas. « Bois » de Jacoba van Heemberck (1912) s’harmonise avec le thème de l’arbre, abondamment travaillé par Mondrian.

De l’arbre comme réseau de nervures dessinant des lignes de tension autour desquelles s’organise l’univers visuel. On pense à ces théories contemporaines de la vision et de l’écriture qui prétendent que les formes des lettres de nos alphabets ne sont pas choisies au hasard : elles correspondraient aux lignes frontières les plus répandues dans la nature. Quête obstinée du sens. La figure de Mondrian demeure impassible et fermée même quand il parcourt les rues de New-York et nous fait sentir les vibrations urbaines dans son boogie-woogie, dernière œuvre, où les barres noires du grillage enfin se volatilisent pour donner des raies de lumière.

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Quand l’impossible est certain

Rien de pertinent à dire sur ce qui nous préoccupe le plus aujourd’hui : le tremblement de terre au Japon et ses suites sous forme de prévisible catastrophe nucléaire. Rien sauf l’envie d’exprimer sa compassion avec les japonais, rien sauf l’envie de mettre un lien vers le blog de Tokyo. Rien sauf l’envie qu’on se taise un peu (sur les ondes notamment, qu’on donne les nouvelles, mais qu’on ne s’oblige pas à faire comme si de rien n’était en continuant d’émettre les mêmes banalités, les mêmes idioties, le même soi-disant « humour », les mêmes déplorations des « défaites françaises » en rugby ou ailleurs…). Rien sauf le souhait qu’on n’en rajoute pas trop (notamment du côté écolo) sur l’aspect « on vous l’avait bien dit », « ils n’avaient qu’à pas » ou « il n’y a qu’à ». Il ne faudrait pas se voiler la face : les humains ne vivent que d’énergie, sous toutes les formes. Ils ont besoin de manger, de se vêtir, de se chauffer, de se transporter, toutes activités qui demandent de l’énergie. Si on a un souhait (tel qu’il émerge d’ailleurs au même moment dans un autre endroit du monde, le Maghreb et le Moyen-Orient), c’est que tous les humains soient logés à la même enseigne, et donc bénéficient des conditions de vie qui sont celles des peuples dits développés (ou alors, on est de sacrées immondes personnes), ce qui ne peut se réaliser non pas par une décroissance de la consommation d’énergie mais par une croissance. On ne remplacera pas en quelques années les centrales nucléaires (qui ont assuré la vie normale notamment de centaines de millions de Japonais) par des éoliennes et des panneaux solaires. Il faut s’attendre donc à ce que ce genre de catastrophe survienne, jusqu’à peut-être hélas, la catastrophe finale. Mais comme dit Jean-Pierre Dupuy, le fait de le savoir, de s’y attendre et de la préparer peut être la seule manière de l’éviter.

Le catastrophisme éclairé consiste à penser la continuation de l’expérience humaine comme résultant de la négation d’une autodestruction – une autodestruction qui serait comme inscrite dans son avenir figé en destin. Avec l’espoir, comme l’écrit Borges, que cet avenir, bien qu’inéluctable, n’ait pas lieu. (Pour un catastrophisme éclairé, p. 216)

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Le Tibet de Mélenchon

Il y a quelques temps, mourait une dame de talent, Claude B. Levenson. J’ai oublié à l’époque de lui rendre hommage. Je l’avais pourtant croisée au cours de mes activités pro-tibétaines : elle était venue nous rendre visite, à Grenoble, pour donner une conférence sur le Tibet dans un amphithéâtre de la Fac. Nous ne l’avions pas très bien reçue : les autres conférences de cette journée tibétaine avaient été… nulles ( !). J’avais souhaité un vrai débat, et un tel débat n’avait pas eu lieu, à vrai dire. Ce n’était pas de sa faute, mais plutôt de la mienne, qui n’avait pas su prévoir les bons intervenants. Enfin, bref, c’est du passé. Claude Levenson a consacré sa vie à la défense du Tibet. Et il est bien normal d’en parler en ce jour de commémoration de l’invasion chinoise et en ces temps de fermeture du lointain pays des neiges. Elle n’a cessé de publier des reportages sur ce pays, mêlés à des récits et romans qui le mettent en scène. Elle fut aussi biographe du Dalaï-Lama. Elle était la compagne d’un grand journaliste, collaborateur du « Monde », Jean-Claude Buhrer, qui, au cours de cette journée grenobloise, nous avait enchanté en nous parlant de la connaissance qu’il avait du monde balkanique. Lors des élections de 2002, le mouvement pro-tibétain ayant pris de l’ampleur, il avait été question de présenter un ou une candidat(e) pour porter en avant la revendication tibétaine. Elle aurait pu être cette candidate. Evidemment (heureusement ?), ce projet avait avorté. Il n’y avait bien sûr pas eu les signatures nécessaires.

(Tibet actuel et Tibet « historique »)

Pourquoi revenir sur elle et sur ces évènements ? Notamment à cause des propos de  « Méluche » sur Canal + l’autre jour, en réponse aux questions que lui posait le journaliste perfide – forcément perfide, aurait dit Duras – Jean-Michel Apathie. Il n’était en effet pas inopportun de demander au candidat du Front de Gauche de préciser ses idées concernant les liens Chavez – Khadafi, la situation du Tibet et son admiration pour Fidel Castro. C’est le deuxième point surtout qui m’a fait sursauter, quand j’ai entendu le pourfendeur des médias (au nom de « la vérité ») déclarer que la Chine était dans ses droits et que le Dalaï-Lama était un curé irresponsable qui revendiquait l’indépendance du Tibet historique (« est-ce que vous savez seulement où c’est, monsieur Apathie, le Tibet historique ? Non, i sait pas. C’est immense, le Tibet historique », bon, lui non plus il ne sait pas. Pour expliquer, le Tibet historique c’est le Tibet actuel, plus le Qinghai et le Sichuan, ainsi Chendu par exemple en ferait partie) et donc l’expulsion de cet immense territoire des centaines de millions de chinois qui s’y trouvent ! On ne peut qu’être atterré d’une telle contre-vérité. Depuis de très nombreuses années, le Dalaï-Lama ne se bat évidemment plus pour l’indépendance du Tibet (et encore moins celle du Qinghai et du Sichuan), mais pour son autonomie au sein du grand empire chinois. Son gouvernement en exil demande des pourparlers, qui ont vaguement lieu, mais sans jamais déboucher sur rien. Qu’est-ce qui est en jeu ? Le maintien d’une langue et d’une culture, des emplois pour les jeunes Tibétain(e)s (et pas seulement pour ceux qui acceptent d’abandonner leur culture), la possibilité pour chaque Tibétain de vivre selon ses propres valeurs culturelles (qui valent bien celles des autres), et surtout, surtout, le droit de ne pas être considéré comme citoyen de seconde zone dans son propre pays (accessoirement pour les femmes célibataires de ne pas être condamnées au dilemme « pute ou nonne »). Les Tibétains d’aujourd’hui sont dans la condition qu’ont pu connaître les Algériens musulmans au temps de la colonisation française, ni plus ni moins (ou les Arabes en Israël, si on veut). On a pour eux aussi des « villages de regroupements », ils doivent déserter le centre des villes, et sont surveillés dans leurs moindres déplacements. C’est ce que l’état chinois appelle leur apporter le confort de la civilisation.

Il y a quelques années, les propos de Mélenchon auraient déchaîné les militants de la cause tibétaine, Claude Levenson en tête sans doute. Aujourd’hui, le soufflé est un peu retombé. On peut l’expliquer par le découragement desdits militants. Que faire pour aider efficacement les Tibétains ? Aucune réponse n’a jamais été donnée à cette question. Certainement pas manifester dans les capitales européennes. Encore moins en Chine (la cause tibétaine apparaîtrait alors, ainsi que l’ont soutenu maintes fois les autorités chinoises, une cause « de l’étranger »). On ne peut qu’attendre. Rêvons d’un jour (peut-être pas si lointain) où le « vent démocratique » poussera jusqu’en Chine et où il apparaîtra tout à coup évident à tout le monde (comme il est apparu récemment que l’Egypte ou la Tunisie n’étaient pas vouées à la dictature) que le Tibet aussi… a droit à la démocratie (et la Chine aussi, du même coup).

(carte extraite du site http://www.linternaute.com/histoire/magazine/magazine/dossier/tibet/)

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D’un vieux pays…

« Je vous parle d’un vieux pays » disait de Villepin à la tribune de l’ONU… et chacun d’applaudir. Le « vieux pays », c’est synonyme de sagesse, d’expérience. Parce que je vous parle depuis un vieux pays, je peux d’autant mieux vous apporter des conseils éclairés : ne faites pas cette guerre, inutile et dangereuse. Soit. Mais attention, le grand âge ne suffit pas toujours. Pour un vieillard heureux et sage que nous rencontrons auprès de son arbre, dans quelque village provençal qui n’existe plus que dans la littérature, combien de vieillards aigris qui n’ont à la bouche que des recettes d’un autre temps ? « Ah, de mon temps… » on n’aurait pas fait ci ou pas fait ça, de mon temps etc. De mon temps, on envoyait les récalcitrants en camp de redressement, les femmes étaient au fourneau, et les étrangers filaient droit. Les mauvais élèves étaient châtiés (coup de règle sur les doigts), et on laissait les familles laver leur linge sale. Oui, la vieillesse d’un pays, c’est cela aussi : le radotage, l’absence de peur du ridicule, le retour aux « solutions » du passé. Pendant que les médias, pleins d’innocence, font semblant de tresser des lauriers aux manifestants de Tunis et du Caire, en vantant leur – indéniable – idéal démocratique, que font les « vieux pays » de leur « démocratie » ? Un « vieux pays » comme la France, monsieur, madame, réveille ses fantômes du passé, c’est dans les vieux pots qu’on fait la meilleure soupe, n’est-ce pas ? Dans son célèbre, « De quoi Sarkozy est-il le nom ? », Badiou établissait déjà le lien de filiation entre Pétain et Sarkozy, c’était prémonitoire. Aujourd’hui nous devrions préciser cette idée : un tel lien n’était pas encore évident, manifeste, il n’était que potentiel : on n’avait pas encore tout vu. On n’avait vu ni les discours sur les Roms, ni, surtout, la mise en place, lente et progressive, des conditions parfaites pour un retour direct, et non métaphorique, à Pétain, sous les traits désormais d’une dame blonde qui crève l’écran (parce que personne en face ne sait lui répondre) et dont on nous dit qu’elle ne cesse de progresser dans les sondages. La France est un vieux pays. Oui. Philippe Sollers avait avancé en son temps les adjectifs de « moisie », de « rance », ce qui lui avait coûté une volée de bois vert, mais je ne crains pas de le reprendre. Qu’y a-t-il en effet de plus rance qu’un pays qui porte désormais aux nues un journaliste digne de « Je suis partout » en la personne d’un Zemmour se glorifiant de ses condamnations pour propos racistes. Le racisme (voyez comme le mot va bien avec esprit rance, racisme – rancisme) se porte de mieux en mieux dans le pays de France. Lorsque des personnes de bonne compagnie se retrouvent dans le café chic d’une ville de province, elles établissent une connivence en tenant des propos « sur les bronzés » et quand, en rage, vous le leur faites remarquer, elles sont révulsées comme si on brisait leurs jouets. Quatre ans de sarkozysme ont suffi pour faire de ce pays un gouffre d’où nous ne sommes pas sûrs de sortir en 2012… car nous verrons alors resurgir le style d’attaques d’un autre temps, des années trente, contre Strauss-Kahn, déjà on a évoqué son absence de « terroir »… qu’attendent-ils pour l’accuser de « cosmopolitisme » ? qu’attendent-ils pour exhumer les vieux clichés anti-sémites ? Tout cela parle, hélas.
Sauf miracle… les années prochaines s’annoncent sombres. Il y a certes une jeunesse en France, mais étant donné le peu de considération dans laquelle le pouvoir la tient, il est normal de s’attendre à ce qu’elle s’abstienne massivement, attendant peut-être un jour prochain où elle se décidera à manifester dans les rues, à l’instar des jeunesses tunisienne et égyptienne aux cris d’un « xxx, dégage ! ». Attendons-nous alors à ce que ceux qui font aujourd’hui semblant de glorifier l’héroïsme de ces dernières ne l’entendent plus du tout de la même oreille… arguant que la démocratie n’est pas la voix de la rue, qu’il y a des urnes pour ça… autrement dit des élections. Truquées par l’argent, truquées par les sondages…

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Inde : terre mère (Rossellini)

En 1957, Roberto Rossellini répondait à une invitation de Nehru pour faire une visite en Inde de plusieurs mois : il profita de ce voyage pour emmagasiner quelques-unes des plus belles images qui se puissent voir sur ce sublime continent. « Chaque image est belle, dira par la suite Godard, non parce qu’elle est belle en soi, mais parce qu’elle est la splendeur du vrai, et que Rossellini part de la vérité ». Le choc de la rencontre de l’Inde l’avait tellement ébranlé qu’à son retour, il se séparait de la belle Ingrid Bergman, pour se remarier avec la scénariste indienne (qui figure d’ailleurs au générique du film) Sonali Das Gupta. Le film vient de sortir en DVD, c’est évidemment un chef-d’œuvre. Certains se plaignent que le DVD soit fait à partir d’une copie en mauvais état : cela n’est pourtant pas gênant car ne fait qu’ajouter aux images cette patine, cette pâleur et ce léger tremblement qui les font ressentir comme encore plus précieuses. Elles nous viennent d’un temps lointain (plus de cinquante ans), d’avant l’Inde de la conquête spatiale et des géants industriels, mais d’un temps qui demeure pour tous ceux qui ont eu la chance de traverser la campagne indienne, oserais-je dire la campagne la plus belle du monde, quand les saris des paysannes rougeoient au soleil et que les longs fils blancs des tisserands font des stries blanches sur la végétation d’un vert profond.

Ce film énumère des chapitres en forme de nouvelles indépendantes les unes des autres, avec le fil conducteur des êtres rencontrés, aussi bien hommes ou femmes qu’animaux. Il dit la langueur et la douceur de l’âme indienne quand il s’étend sur l’harmonieuse complicité de l’homme et de l’éléphant, dans une séquence longue où le premier n’en finit pas de caresser, dorloter, choyer et nettoyer le second.

Il dit aussi la joie des fêtes – et la place en particulier du cirque, dont on sait à quel point il mobilise les foules indiennes – et la dureté du labeur dans cette belle séquence qui évoque la construction du barrage de Hirakud sur le fleuve Mahanadi parallèle au Gange. En visionnant ce film, on se prend à penser que Rossellini invente et développe une grammaire de l’image. Il faut en effet lire chaque séquence comme un grand signe élaboré de façon complexe à partir des gestes permis par la caméra, se tournant tantôt vers l’énigme d’un visage en gros plan, tantôt au contraire vers des paysages infinis où la terre se craquelle ou bien l’eau emplit l’espace, et tantôt vers le ciel, où les oiseaux et les chauves-souris apparaissent et disparaissent. Les animaux ont leur partition, comme les hommes et les femmes : le tigre qui rôde et n’attaque que lorsqu’il se sent menacé par les prospecteurs de minerais, le singe en deuil de son maître qui ne survivra que d’aller de captivité en captivité, où l’éléphant, bien sur, qui pour travailleur qu’il soit quand il est domestiqué, n’en revendique pas moins les horaires syndicaux ! Le film se termine comme il a commencé, rendant hommage aux foules en mouvement, aux machines – qui, elles aussi, ponctuent le propos, mais ce sont les machines du temps où elles n’étaient que des masses de travail potentiel prêtes à s’exercer au bénéfice des humains, et non comme aujourd’hui, ces puissances mystérieuses qui nous assujettissent –  et aux métiers.
De quoi donner l’envie de partir, toutes affaires cessantes, se lover au cœur de ce grand corps de l’Inde.

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Effets du racisme ordinaire

Dimanche, vers 6 heures du matin, à la sortie du vol Nairobi – Paris, aéroport Roissy- Charles de Gaulle. Deux policiers de la PAF se sont dépêchés en avant des postes de contrôle pour vérifier les passeports dès la descente de l’avion. Dans la file, je suis derrière une jeune et superbe jeune femme noire, qui tend son document au fonctionnaire de police. Celui-ci le consulte d’un air dubitatif et examine consciencieusement chaque page :
–    « vous voyagez beaucoup, madame… »
–    …
–    « vous êtes allée récemment en Egypte ? »
–    « oui… »
–    « c’est bien, l’Egypte, c’est bien… »
–    
–    « allez, vous avez beaucoup de chance, madame ».
Tout cela dit sur un air goguenard. Après, vient mon tour… évidemment, moi, c’est autre chose, coup d’œil rapide sur mon passeport, et puis clin d’œil qui veut établir une connivence :
–    « vous n’êtes pas allé en Egypte, vous, hein ? »
–    « euh, ben non »
–    « bon, allez, vous irez un jour »
Sous-entendu : les noirs voyagent, pendant que les blancs travaillent, mon brave monsieur, et n’ont pas tout leur temps pour voyager.

Mardi, métro, ligne 13, vers midi. Affluence. Comme d’habitude. Une jeune femme debout un peu corpulente, au regard doux. Elle a le bras gauche dans le plâtre, et un sac à main en bandoulière. Entre un jeune au physique maghrébin. Elle s’efface pour le laisser passer, et aussi vraisemblablement pour protéger son bras. Ce faisant, elle appuie son bras sur son sac. L’homme part en invectives : « ça y est, vous croyez que j’en veux à votre sac ! », « mais non, monsieur, je vous assure, vous voyez bien, j’ai le bras dans le plâtre ». L’autre continue, il dit son exaspération de faire partie d’une communauté stygmatisée, « il n’y a pas que les Arabes qui sont pickpockets madame ! ». Elle, elle continue de se défendre, « j’essaie de m’effacer car je sais que je tiens beaucoup de place » dit-elle presque au bord des larmes. Au bout d’un moment, lui perçoit qu’il s’est trompé, qu’elle est sincère. « Oui, je sais madame, je vous crois, excusez-moi, j’ai cru que… mais vous savez, on devient parano avec ce soupçon général contre nous ». Ils en sont maintenant à rivaliser d’excuses. A la station « Place de Clichy », ils descendent tous les deux, ils s’excusent encore mutuellement et se séparent en se souhaitant une bonne journée.

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Retour d’Afrique – bis

Décidément l’Afrique ne me réussit pas. Je projette d’y aller et je n’y vais pas ou bien je me prends les pieds dans le tapis, comme cette fois où je fus saisi d’un malaise vagal chez les Dogons… Je m’y prends mal avec l’Afrique parce que je n’y connais rien, que l’atmosphère étrange, mi-magie mi-sorcellerie, ne me vaut rien, que je ne sais pas ce que j’y fais, quel rôle je dois y tenir, que l’attitude des Africains me désoriente, que j’y ai le sentiment d’être obscurément manipulé, que peut-être je souffre de ce que Pascal Bruckner appelait « le sanglot de l’homme blanc ».
Et puis ces voyages sont trop courts, deux semaines seulement. Ils viennent à un moment de l’année où l’on est pris à autre chose, à son travail, ses recherches, ses préparations, où l’on n’a pas toute sa tête à soi et à ça. En tout cas pas au « ça » de l’Afrique. Alors que voit-on ? (puisqu’on reste uniquement dans le « voir »). Evidemment on voit des gens, des gens bariolés qui vont au long des routes sur de longues guiboles et d’un pas ample, des gens qui se réunissent au marché, des gens qui veulent qu’on les ignore alors que nous, on est là pour les regarder. Avec les bêtes c’est plus facile. C’est réputé ne pas penser, ou alors dans un monologue interne si loin du nôtre. On aimerait savoir ce que se disent deux girafes. J’avais imaginé un jour qu’elles philosophaient entre elles. Mais en tout cas, elles ne nous disent rien, les girafes. Elles se contentent de nous regarder avec un œil étonné.

Et les lions ? les lions eux, ils se balancent, ils s’en balancent. Repus, ils dorment, gare à eux seulement s’ils ont faim, mais là dans la torpeur de leur sieste d’après repas, on pourrait venir leur compter les griffes. Et les antilopes agiles, et les gazelles délicates, qui se mêlent aux babouins qui les protègent, ne sont-elles pas d’un autre monde ?Rhinocéros qu’on voit au loin, hippopotames qui se mouillent, cela surgit d’un décor, comme dans un livre d’enfants qui énumérerait les merveilles du monde, et on nous les montre comme tels, on nous les donne à voir, servis comme sur un plateau  à des touristes exigeants comme des enfants, justement, et qui veulent en voir toujours plus, encore et encore. En contrebas de la lodge, il y avait un village de bushmen misérables à qui un employé de l’hôtel tenait à ce qu’on rende visite. Malaise. Malaise des fausses rencontres, des regards qui craignent ou qui espèrent. Malaise des rapports non maîtrisés parce qu’on n’y a pas pensé avant, qu’on n’a pas de concepts, justement, pour penser « ça », qui vous tombe dessus comme une grêle non prévue, dont vous sortez peu fiers, parce que vous avez donné quelques billets pour vous dédouaner.

Le Kilimandjaro était notre but. Inutile de dire que je l’ai raté, car lui aussi était trop dur pour moi à apprivoiser. A l’occasion, j’ai enfin compris que je n’étais pas fait pour les hauts sommets. Il était temps. Malheureusement, j’ai entraîné dans ma chute d’autres que moi. On dira qu’étrangement, il y avait abondance de neige sur le Kili, cette année-là. Que, contre toute attente, elle donnait même de la glace. C’est de cela que j’ai eu un peu trop peur. Bref, j’ai abandonné à 5400 mètres, c’était encore loin du but. Bien sûr, on dira qu’auparavant, il y avait eu le Mont Meru que tout le groupe avait gravi. Mais ce n’était que 4500 petits mètres. Et là au moins, il n’y avait pas de neige, la descente n’était donc pas glissante.


Reste le meilleur : le plaisir d’avoir marché dans la cohésion et l’amitié, avec un groupe de gens de la même famille, cousins de Suisse et du Canada, auquel s’était joint un de leurs amis. Merci à eux d’avoir été ce qu’ils étaient, avec leur bonne humeur, leurs pieds sur terre, et il le fallait bien pour marcher neuf jours durant par étapes de parfois quatorze heures. Bravo à P. que l’on n’aurait jamais imaginé, tellement peu sportive elle paraissait, capable d’un tel exploit, au point que l’ami québécois confessait en avoir eu les larmes aux yeux. Bravo aux deux frères qui ont su vaincre l’adversité et atteindre Uhuru Peak et redescendre, le tout en une dizaine d’heures. Bravo à l’épouse québécoise qui a su se décider à temps, et dans la bonne humeur, pour redescendre alors qu’elle commençait à souffrir de l’altitude. Bravo et merci à Y. l’organisateur (et à Road_to_Patagonia), qui a su mettre sur pied une organisation remarquablement huilée. Et, comme on dit dans les avertissements des livres, après avoir remercié ceux qui nous ont aidé : s’il y a des fautes, elles ne sont dues qu’à l’auteur.

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poème départ

On partirait loin vers des orages passagers, des brumes noires, des torrents de lave incandescente, on arrêterait l’aiguille du temps et on verrait s’épanouir indéfiniment les joues fraîches de l’enfant, auréolées de blond et de rires d’étoile. On finirait par mourir mais par simple inadvertance, histoire de faire se souvenir de nous. On mélangerait les teintes, les eaux pures pour diluer de grands soleils et au moment où on monterait dans l’arche, on se retournerait une dernière fois pour attraper aux branches la dernière papaye ou le dernier avocat.

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Arrêt pour voyage

Demain….

ce blog ne reprendra qu’à mon retour… dans une quinzaine de jours (pas de halte cyber en prévision entre temps… ou alors, ce sera exceptionnel)

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