Dans cet avion qui allait de Paris à Nairobi en février, j’avais entamé dès le décollage la lecture du dernier roman de Nancy Huston, « Infrarouge », et je ne devais plus la quitter jusqu’à l’arrivée, ému, tendu et impatient de voir comment allait se solder cette improbable semaine passée par une jeune femme, son père et sa belle-mère, en Italie, en cadeau d’anniversaire pour les soixante-dix ans du monsieur. C’est tout l’art de Nancy Huston, la romancière canadienne installée en France depuis bien longtemps (les années 70 ?), de nous lier à ses personnages d’un attachement charnel, voire viscéral, tellement fort qu’on a du mal à les quitter et qu’on finit toujours par s’y retrouver peu ou prou. Ses opus précédents (« Ligne de faille », « Une adoration », « Dolce agonia »…) étaient déjà de cette veine, et elle n’a jamais rompu le filon.
Ne lui en déplaise, Nancy Huston est moins bonne essayiste que romancière. Ses « Professeurs de désespoir » par exemple nous auront laissé perplexes : elle voulait dénoncer les postures nihilistes d’écrivains du siècle dernier qui figurent parmi les plus grands (Thomas Bernhardt, Samuel Beckett, …) sans voir que la littérature dans son essence se nourrit d’un tel nihilisme : pourquoi écrire si tout va bien et si le monde nous paraît riche d’une plénitude métaphysique ? Le paradoxe est que, dans ses romans, elle ne semble pas céder à cet optimisme : ils nous renvoient, au contraire, inéluctablement à nos abîmes de solitude.
Au début, celui-ci m’a paru étrange, suspect, exagéré. Je ne comprenais pas une telle outrance à railler les gens ordinaires qui partent faire du tourisme à l’étranger. Car elle y va fort quand même, à mettre dans la bouche de ses personnages des remarques d’ignorant (comme si par exemple « Vecchio » pouvait être le nom d’un duc toscan qu’on aurait donné à divers bâtiments, Palazzo Vecchio, Ponte Vecchio etc.) et à pointer les travers d’une foule grossière, avalant des gelati tout en contemplant distraitement les atouts du beau David ! Mais la raison d’être d’une telle outrance s’éclaire : le roman est cette vue subjective qui nous renvoie à nos impatiences, nos agacements, autant qu’à nos (souvent naïfs) émerveillements.
Ce roman se passe donc pendant une semaine, juste une semaine. Rena, femme photographe engagée, qui vit avec Aziz, a dû se soustraire à son amour et à son métier pour escorter son père montréalais, Simon, et la femme, néerlandaise, de celui-ci, Ingrid, le temps d’un court voyage en Italie. Le couple âgé est lamentable dans son comportement de touristes ignorants. Ils sont bêtes, les touristes. En devenant touriste, on devient bête. Leitmotiv des premières pages de ce livre. Mais on le sait, toujours, à quelque chose malheur est bon : si on s’ennuie en voyage avec des compagnons exaspérants, il reste toujours la possibilité de s’évader dans le songe. Rena n’est pas avare en rêverie : toute son existence défile, en contrepoint de la visite des hauts-lieux de Florence. Ce père n’a pas été toujours aussi lamentable : il fut un chercheur brillant. Rena a un frère, Rowan, envers qui elle a éprouvé un amour absolu, conduisant à l’inceste, au viol, à la torture. Que de secrets au fond des familles… (L’inceste est-il si ordinaire qu’il soit devenu un ingrédient presque standard des romans modernes ?). Horreur et grandeur des amours enfantines et familiales. Famille juive. Grand-mère qui s’appelait déjà Rena, cousins et cousines emportés par la Shoah. Le roman de Nancy Huston est parcouru de destins déchirés et de souffrances terribles, comme l’évocation de Lee Miller, violée à 7 ans et subissant des lavages à l’acide de ses parois vaginales.
Rena a un double imaginaire, Subra, qui la suit partout et à qui elle raconte tout. Ce roman a donc aussi la structure d’un dialogue. Quand Rena s’évade tout à coup du deuxième étage de la maison de Dante (« tu te rends compte, les gens qui ont construit cette maison ne savaient pas que les Etats-Unis existaient » Ils sont bêtes, les touristes. En devenant touriste, on devient bête.) pour suivre un beau mâle dans sa chambre d’hôtel, on y croit bien sûr, même si finalement « cela se produit en un quart de seconde ». Imaginaire.
Retour à l’enfance. A la cruauté, la torture, le délice enfantin de donner des ordres absurdes à un plus faible que soi terrorisé (épisode d’un jeune autiste gardé par la famille pendant le voyage du père à l’étranger). Souvenir qui depuis dégoûte des attitudes autoritaires. Mais un jour, tout cela culmine, à peu de temps de la fin du séjour, devant le cloître San Marco, qu’on aura préféré aux Uffizzi parce qu’il est plus calme en cette fin d’après-midi. On se réjouit de voir Giotto, et puis voilà, Simon frappe durement le sol avec son front. Ambulance. Primo Roccorso. Attente angoissée. Ce n’est rien, non, ce n’est rien. Sauf qu’en faisant les radios de contrôle, on a décelé quelque chose que l’on n’aurait pas dû voir. Tumeur au cerveau. Simon et Ingrid peuvent-ils seulement rentrer au Canada ?
Entre temps, dans sa confrontation avec ce père qui lui ouvre l’accès à tant de souvenirs et de retours sur elle-même, la belle assurance de Rena se sera effritée. Elle devient fragile. Elle, qui est voyageuse si expérimentée a ce moment de trouble que nous connaissons toujours au cours de nos voyages : nous sommes dépassés, et c’est à ce moment là que nous sommes fragilisés, que nous commettons l’impair. Le sac laissé en rade par inadvertance, l’écart soudain qui cause la chute, la voiture non fermée… et nous perdons tout à coup l’appareil photo, le portefeuille, le passeport, bref, ce à quoi, l’instant d’avant, nous tenions tant.
Ainsi Rena, pendant ce court laps de temps, aura tout perdu, sa caméra et sa carte bleue, certes, mais surtout son amour et son travail. Nous sommes en novembre 2005, en France, la révolte gronde dans les banlieues, elle n’est pas là pour photographier, pas là pour soutenir son amant, tourneboulé par ces évènements qui le touchent de près. Et sa compagne imaginaire, Subra peut seulement lui dire : « Tu as perdu ton fiancé, mais tu as retrouvé ton père ».
« Infrarouge » ? parce que simplement c’est le rayonnement qui, pour le photographe, permet le mieux de détecter la réalité à fleur de peau, au ras de l’intime. Pourtant, l’infrarouge ne suffit pas, il y a encore des ombres dans la tête et des souvenirs cachés qui lui échappent.
Comme dans ses autres romans, la romancière canadienne fait la synthèse entre la radiographie d’une subjectivité et l’écoute des soubresauts du monde autour d’elle, mêlant l’histoire (Florence, les Cenci, la guerre des guelfes et des gibelins…), l’actualité (les émeutes de 2005) et les tréfonds d’une âme.















