2666 ou combattre la barbarie qui vient

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que voulaient dire ces troix « six » accolés après un « deux ». Etait-ce vraiment comme suggéré par le programme une entrée vers le XXIème siècle ? Mais cela n’expliquait pas tous ces « six »…

cela durait douze heures, en réalité onze heures trente, mais rassurez-vous pas d’une seule traite : mais des « parties » durant d’une à deux heures séparées par des entractes, entre trente minutes et deux heures. Une salle comble. Pas un spectateur songeant à s’en extraire avant l’heure ultime. Une oeuvre fleuve, baroque au possible, un récit confus mais des scènes hallucinantes, des monologues qui nous saisissent comme des incendies, des tempêtes, des cris, des hurlements. Bref un truc qui vous inonde, vous enserre de part en part, entre bruit et fureur, musique assourdissante et videos omniprésentes. Pas vu souvent ça. J’étais au dernier rang (rang X) mais ne le regrettais pas pour une fois, car ainsi j’avais tout sous les yeux, que je pouvais de temps en temps fermer en m’appuyant sur le mur du fond, quand c’était trop dur, ou que j’étais fatigué. Et la faim qui vous tord les boyaux comme si elle était une partie intégrante du spectacle, comme s’il fallait ressentir toute cette souffrance exposée comme aussi un élément de soi (inutile de dire que la MC2 de Grenoble est infoutue de vous fournir une bouffe acceptable, sandwiches immondes dans du pain blanc caoutchouteux assorties de vins minables, tartelettes à la Nutella de bazars, soupes froides quand il y en a encore, le tout servi après une demie-heure voire trois quarts d’heure de queue, mais à qui cette maison a-t-elle donné sa concession, qui vous fait presque regretter le Quick ou le McDo?). Sur le fond une histoire qui pourrait être banale : un mystérieux écrivain allemand connu sous le nom de Benno von Archimboldi, sur qui on organise colloques et séminaires, un candidat au Nobel que personne n’a jamais vu, existe-t-il seulement ? Des critiques littéraires en discutent au cours de la première partie, Liz Norton, la critique anglaise, est leur muse à tous, scènes érotiques tamisées par la lumière, derrière un écran mais filmées par une caméra video qui les retranscrit sur d’autres écrans… Un lien ténu relie cet Archimboldi au Mexique : on en est sûr, une indiscrétion a permis de localiser le romancier allemand dans cette ville de la frontière au nord du Mexique, dans l’état (fictif) du Sororo, Santa-Teresa (en vrai Ciudad Juarez), mais qu’allait-il faire là-bas ? Difficile d’imaginer un touriste de quatre-vingts ans s’égarer dans le labyrinthe des ruelles de Santa-Teresa, cette ville, hélas, si connue pour ses assassinats de femmes ? Deuxième partie, celle de Rosa Amalfitano, fille de Oscar Amalfitano, philosophe plus ou moins wittgensteinien obsédé par la géométrie vivant à Santa-Teresa, troisième partie, celle de Fate, journaliste noir américain parti pour commenter un match de boxe et qui choisit d’enquêter à son tour sur les meurtres. Quatrième partie, la plus terrible, celle des crimes. Où sont donnés comme une litanie les noms des victimes et la description des sévices qu’elles ont subies et cinquième enfin, avant la sortie dans le froid et la neige de la nuit grenobloise, la partie, enfin, d’Archimboldi, où l’on apprend qu’il existe, qu’il est né en 1920, qu’il s’appelait Hans Reiter, qu’il n’eut pendant longtemps qu’un seul livre, qui parlait de la faune et la flore des côtes des mers du Nord, qu’il a fait la guerre, évidemment, dans les rangs des nazis, qu’il fut sur le front de l’Est, qu’il rencontra un certain Fred Saumer, administrateur de la barbarie nazie ayant eu à exterminer bureaucratiquement plusieurs centaines de juifs grecs arrivés dans sa circonscription polonaise par hasard… dont le neveu, Klaus Haas est cet homme qui a été enfermé à Santa Teresa comme coupable des meurtres mais seulement parce qu’il fallait trouver un coupable commode. Voilà l’histoire. Elle tient plus de mille page dans le roman de Roberto Bolaño d’où est tiré ce spectacle. Roman que je n’ai pas lu. Que je lirai peut-être un jour. Les spectateurs qui l’ont lu étaient émerveillés par ce que le réalisateur, Julien Gosselin, avait réussi à en faire car a priori il n’y avait pas de dialogue dans le roman.

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A première vue, 2666 ressemble plutôt à un spectacle total sur le Xxème siècle et ses crimes qu’à une entrée dans le XXIème… à moins que. A moins que Bolaño veuille nous dire que cette barbarie que nous avons sous nos yeux n’est qu’un préambule à ce que sera le XXIème et nous commençons, il est vrai, à en ressentir le frisson, avec tous ces Trump, ces Le Pen et ces relents de populisme. Barbarie ? Deux barbaries se rencontrent en effet dans cette oeuvre : celle du nazisme, bien entendu. La longue confession de Sammer au cours de la cinquième partie nous relate la vie dans un village de Pologne, où les enfants boivent de l’alcool et jouent au football et où, lui, Sammer, qui a reçu en cadeau ces cinq cents Juifs venus de Grèce se demande ce qu’il va en faire si ce n’est nettoyer les rues, au long desquelles ces juifs seront traités par les enfants alcooliques comme des animaux. Sammer aura l’ordre de se débarrasser de ces centaines de Juifs, il aura pour s’en occuper seulement huit policiers, c’est bien modeste pour un tel travail, n’est-ce pas, et tuer tous ces juifs à si peu c’est un peu comme vider la mer avec une cuillère, alors idée de génie, Saumer emploiera les enfants pour faire ce travail, c’est bien que les enfants apprennent à bosser ça les change de l’alcool et du football, surtout que c’est un travail qui plaît. Tuer.

Et puis, comme barbarie, celle qui s’exerce contre les femmes. Permanente celle-là. Pas encore éteinte. Qui renaît, même, et pas seulement dans les états de l’Islam puisqu’un « grand-peuple-épris-de-liberté » (comme ils disent) s’est choisi le plus misogyne, le plus brutal des présidents, celui qui se vante de « les » prendre par la chatte. Bolaño tape très fort contre le machisme. Grâce lui soit rendu pour cela. A côté des descriptions horribles de viols et de tortures (viols par les deux orifices, par les trois orifices etc. jusqu’à cinq, voire huit si on inclut les possibilités avec les oreilles, les yeux et le nombril – sic -) il donne une séquence où un policier dans un commissariat minable du Nord-Mexique égrène une série vertigineuse de « blagues » misogynes qui sont comme des incitations à vomir et dont pourtant, je suis sûr, des hommes continuent à rire grassement (« le seul neurone qu’ont les femmes en plus des chiens c’est pour leur permettre de mieux identifier les chiottes pour les nettoyer »). Oui, il faut avoir le courage de mettre son nez et ses yeux dans cette merde omniprésente pour la voir, pour comprendre, pour sortir de cet abrutissement dans lequel nous sommes et qui nous fait admettre, bon an mal an, que l’on tue, que l’on agresse, que l’on blesse par des mots, la moitié de l’humanité. Sur ce blog, j’ai eu à virer les commentaires d’une lectrice (et oui, vous avez bien lu : une lectrice pourtant), adepte de quelque secte évangélique, qui trouvait que j’y allais trop fort dans ma dénonciation du machisme (c’était à propos de l’affaire Beaupin), elle me disait que je me « radicalisais » (!)… et qu’après tout, la femme devait s’inscrire dans le respect de son seigneur et maître… il y a parfois des « radicalisations » qui valent la peine, à mon avis. Il y a aussi ceux qui mettent en balance la nécessaire lutte contre le sexisme avec le risque d’être taxé d’islamophobie… comme s’il était plus important de ménager des susceptibilités religieuses que d’empêcher que l’on voile des petites filles. Le populisme devient le cache-sexe de cette misère intellectuelle. Certains inventent une notion de « peuple » qui aurait tous les droits, y compris celui d’être sexiste et homophobe. S’y opposer serait automatiquement manifester du « mépris social ». On doit dire non à tout cela et par là refuser la barbarie qui s’annonce.

Ce que cette pièce montre, c’est que le machisme est un nazisme rampant à l’égard des femmes.

Entrée dans le XXIème siècle ? Hélas… si on considère que le combat fondamental de ce siècle risque d’être celui contre la barbarie, tout simplement.

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Matière consciente

Dans le billet de la semaine dernière, je disais que Chomsky avait ouvert une voie vers une approche scientifique de la conscience. il ne donnait pourtant pas de solution et ne cherchait pas à « expliquer la conscience » plus que Newton au XVIIIème siècle n’avait cherché à donner une explication à la gravité. Il se contentait de suggérer que des approches nouvelles pouvaient exister pour peu que l’on se débarrassât du vieil antagonisme entre le corps et l’esprit.

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Newton, justement – toujours lui – avait eu l’audace de se débarrasser de l’idée de corps au sens où la véhiculaient Descartes et les autres philosophes de l’époque. La matière se trouvait tout à coup dépouillée de l’aspect intuitif qui l’accompagnait, basé sur la dureté, la solidité, le contact. Les « forces » devenaient citoyennes de première zone dans la République des sciences, si l’on ose dire. Tout le monde ne s’en est sans doute pas rendu compte tout de suite si l’on en croit la façon dont cette représentation de la matière a subsisté longtemps : on la trouvait encore chez les découvreurs de l’atome qui ont probablement cru qu’ils avaient trouvé les constituants ultimes, et qu’ils étaient insécables et corpusculaires. Jusqu’à ce que la physique quantique passe par là et fasse justice de ces images pour installer à la place des fonctions d’onde et des densités de probabilité… La matière est loin d’être la substance au sens de Démocrite… On peut juste lui assigner des propriétés : masse, charge électrique, spin… Elle répond à la gravité mais il ne faut pas la voir comme un assemblage de balles de ping-pong.

Et il y a peut-être alors divers types de matières, et l’un de ces types pourrait être celui de notre esprit/cerveau (Chomsky parle souvent de mind/brain pour désigner ce mixte bizarre d’une matière et d’une pensée), Bref, il pourrait y avoir une matière consciente. Et cette propriété de conscience pourrait n’être pas plus étonnante alors que celle de gravité appliquée à la matière « normale »…

Dans ce genre de direction, il est fascinant de prendre en considération les thèses de Giulio Tononi, un professeur de l’Université du Wisconsin, présentées la première fois en 2004, car elles sont basées sur l’idée que la conscience est identique à une certaine sorte d’information, dont la réalisation requiert une forme physique, et pas seulement fonctionnelle, et qui peut être mesurée au moyen d’une métrique que l’on appelle une « métrique phi ».

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Quand il dit « une forme physique et pas seulement fonctionnelle », Tononi cherche à s’affranchir des thèses fonctionnalistes qui demeurent dualistes en ce qu’elles supposent que, comme dans un ordinateur, un niveau fonctionnel abstrait existe par-dessus les composants physiques, par exemple électroniques, et que c’est ce qui fait qu’on puisse parler de « symboles », de « fonctions », de « programmes » sans faire appel à la manière dont ils sont réalisés au sein de la matière. Ici, l’information est « intégrée » au monde physique. D’où la dénomination donnée à la théorie de : « Integrated Information Theory of Consciousness » – Théorie Informationnelle-Intégrée de la Conscience ». Cette théorie essaie de tenir compte de deux ensembles de convictions : d’une part elle tient à préserver l’intuition cartésienne selon laquelle l’expérience est immédiate, directe et unifiée, d’autre part, elle part des descriptions du cerveau effectuées par les neuro-scientifiques.

Pour le dire brièvement, la Théorie « I-I » de la Conscience suppose que des éléments soient regroupés dans un système, avec des relations physiques de cause à effet les uns sur les autres. Grâce à ces relations entre eux, les éléments se différentialisent « pour eux-mêmes » sans qu’il y ait besoin d’intervention extérieure. Parmi les divers regroupements au sein d’un système qui sont susceptibles d’avoir de telles relations de cause à effet les uns sur les autres, il en existe un qui le fait de façon maximale (au sens d’une certaine mesure dite « phi ») : c’est lui qui réalise la conscience.

Pour respecter le point de vue cartésien la théorie formule cinq axiomes :

1- Existence : la conscience est un phénomène réel et indéniable, il s’agit d’une réalité intrinsèque à un sujet,

2- Composition : chaque expérience a une structure, la couleur et la forme par exemple structurent l’expérience visuelle,

3- Information : la manière d’être d’une expérience la différencie de toute autre expérience, toute expérience est spécifique, distincte des autres,

4- Intégration : les éléments d’une expérience sont interdépendants, par exemple la couleur et la forme qui structurent uen expérience visuelle sont éprouvées ensemble, de manière inséparable.

5- Exclusion : chaque expérience a ses frontières, parce que chaque expérience est spécifique, elle exclut les autres.

Noter au passage qu’assurer ce qui peut paraître évident aux yeux de chacun, à savoir que la conscience est, et que non seulement elle est, mais elle a une action (entre autres sur elle-même) n’est pas anodin : des théories antérieures sont arrivées à la conclusion qu’elle n’était qu’illusion, voire épiphénomène, puisqu’on ne parvenait pas à « expliquer » pourquoi les fonctions cognitives, dont on arrivait bien à rendre compte, avaient besoin de provoquer chez le sujet cette sensation « d’avoir conscience de » afin de s’exercer. On a même connu des thèses surprenantes, suite aux expériences de Libet, affirmant que nos « décisions apparentes » de faire une action étaient postérieures au déclenchement du début de ces actions dans notre organisation cérébrale (ce qui en apparence réduit à néant notre libre-arbitre). Attaquer la théorie de la conscience sous l’angle de ces axiomes consiste donc à abandonner la vision qui s’impose en apparence d’une dissociation entre le mental et le physique pour mettre résolument au premier plan le constat d’une réalité bien à nous : la conscience (un peu comme Newton l’avait fait en son temps avec la gravitation universelle en abandonnant l’hypothèse mécaniste).

Ces axiomes vont de pair avec un certain nombre de principes :

1- Etant donné que pour qu’une chose existe, elle doit faire une différence avec d’autres choses, et cela grâce à un pouvoir de cause à effet (une chose n’existe pas si elle n’a pas un tel pouvoir sur une autre), la conscience existant à partir de sa propre perspective (en elle-même), elle doit avoir un tel pouvoir de cause à effet sur elle-même.

2- Le caractère compositionnel de la conscience entraîne que les éléments du système puissent se combiner, les combinaisons ayant leur propre pouvoir de cause à effet,

3- Pour que la conscience puisse distinguer une expérience d’une autre, elle doit disposer d’un répertoire d’actions pour cela, tous les répertoires pris ensemble constituant sa structure cause – effet. Cette structure est à chaque moment dans un état particulier. Evidemment le nombre d’états est très grand.

4- Le système formé devant être irréductible, autrement dit ses parties devant être interdépendantes, chaque élément doit pouvoir agir comme cause sur le reste du système comme il doit pouvoir être affecté par le reste du système.

5- Les frontières impliquent que chaque état d’un système conscient soit bien défini. Il existe des possibilités de regrouper les éléments de diverses manières en formant des sous-groupes simultanés qui ont chacun leur propre structure de cause à effet, mais parmi tous ces sous-groupes, un seul possèdera une structure irréductible : c’est la structure conceptuelle maximalement irréductible (MICS) ou, dit autrement : l‘état conscient.

Ces « éléments » qui forment structure à partir des relations de cause à effet pourraient bien être n’importe quoi, mais le cas le plus intéressant est celui de notre cerveau, qui engendre l’expérience au travers des neurones communiquant physiquement les uns avec les autres dans des systèmes liés par ces fameuses relations (autrement dit telles que les neurones puissent agir les uns sur les autres de manière à former une structure maximale insécable, irréductible à l’ensemble de ses éléments ou à la somme de ses parties).

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Maintenant intervient la mesure phi. Il est clair que si nous partitionnons un système de deux photodiodes sans connexion entre elles, il ne va rien se passer… cela ne va pas changer la connectivité du système puisque de toutes façons, il n’a pas de connexion. Conséquence : pas de phi dans ce système. Mais on peut avoir heureusement des systèmes où certaines partitions changent la connectivité : des connexions vont par exemple être supprimées. Il y a aussi des éléments dont la désactivation a peu d’effet sur la désactivation d’autres éléments, des systèmes aussi peu sensibles à certaines partitions ont un coefficient phi plutôt bas, ils sont assez… apathiques. Cela arrive pour des systèmes où l’information ré-entrante est concentrée localement mais avec peu d’intégration globale, mais cela arrive aussi quand il y a beaucoup de redondances dans les relations cause-effet. Un cerveau qui par exemple serait plein de ces redondances (des « stéréotypes ») aurait un faible phi, donc un faible niveau de conscience. Parmi tous les sous-systèmes connectés dépendant les uns des autres, il en est un qui maximise phi : c’est le MICS, autrement dit… une conscience. Si on prend un groupe de gens conversant, donc s’échangeant de l’information, il est possible de calculer le phi de ce groupe, mais il sera très inférieur au phi de chacune des personnes, le groupe de personnes ne constitue donc pas une conscience unifiée, alors que chaque personne l’est (ou plutôt le MICS associé à chacune). (La conscience de classe ne serait-elle qu’un mirage?).

La mesure phi est évidemment quantitative ; deux MICS peuvent bien avoir le même phi et pourtant être organisés différemment ce qui se traduit par : ma conscience de telle ou telle situation peut bien être aussi riche que la tienne et pourtant en être différente, et même, c’est sûr, elle est différente ! (compte-tenu du nombre astronomique de structures possibles).

Une telle théorie est bien sûr étonnante : elle contient en germe l’idée qu’après tout, il n’y aurait pas que notre cerveau qui soit susceptible d’engendrer de la conscience, d’autres systèmes peuvent le faire. Inutile de dire que les cerveaux des animaux ont leur propre niveau de conscience, ce qui va dans le sens de tous les mouvements actuels qui défendent la condition animale. Mais aussi des systèmes artificiels peuvent engendrer de la conscience. Cela est très étroitement lié, certes, aux architectures de ces systèmes. Certains peuvent être très complexes mais ne pas avoir assez de relations de ré-entrance : c’est probablement le cas de nos ordinateurs et robots actuels qui n’arrivent pas à différencier leurs états de fonctionnement pour eux-mêmes (seul un observateur arrive à le faire). D’autres systèmes auxquels nous ne songeons même pas pourraient avoir ce type de conscience. J’ai été frappé de lire les bilans de recherches sur les propagations d’ondes à l’intérieur de l’écorce terrestre, le modèle qui intègre ces mouvements est d’une très haute complexité, il n’est pas interdit peut-être de songer à calculer un phi à son propos et donc d’y voir une forme de conscience… terrestre !

L’autre point surprenant est la façon dont une telle approche remet au goût du jour la phénoménologie, autrement dit la description minutieuse de nos états de conscience comme relevant en fin de compte autant de la science que de la littérature. On peut imaginer que la littérature soit une entreprise de description de ce qui s’élabore à la surface de la conscience et que cette nouvelle science de la conscience s’en serve comme terrain d’analyse (il me semble voir là d’ailleurs comme une réminiscence de quelques idées des surréalistes, au moment où ils expérimentaient l’écriture automatique). Quelle valeur de phi associée à un état de conscience très local pour s’émouvoir à la lecture d’un poème ou d’un roman ?

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Lire, ainsi, peut-être, serait simplement s’enrichir la conscience… mais ça… on le savait déjà !

NB : ce billet est fortement influencé par la lecture d’un article de la « Internet Encyclopedia of Philosophy » écrit par Francis Fallon (Email: Fallonf@stjohns.edu) St. John’s University U. S. A. Certains passages sont des traductions directes en français de passages de cet article. Mais les suggestions faites dans les deux derniers paragraphes sont de moi.

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Chomsky et les créatures que nous sommes

Commençons cette année 2017 par la lecture d’un ouvrage récent du grand linguiste américain Noam Chomsky. Que nous le voulions ou non, l’Amérique va être au centre de nos intérêts en cette année : quelle catastrophe va nous occasionner Donald Trump ? Il menace déjà la Corée du Nord à mots couverts… nous n’avons pas fini d’en voir. Chomsky dans tout ça ? Outre qu’il a su raison garder tout au long de ces élections (se positionnant clairement en faveur de Hillary Clinton alors qu’il était partisan de Bernie Sanders, simplement dans le but d’éviter la catastrophe Trump, et rejetant les thèses de certains « gauchistes » à la Zizek, toujours partisans de la politique du pire), il demeure, avec Michael Moore, une ressource de réflexion et d’analyse dont nous ne saurions nous passer. Mais lorsqu’il a écrit ce petit ouvrage paru ce printemps en France : « Quelle sorte de créature sommes-nous ? », il n’était pas question de Trump, il était seulement question de linguistique, d’épîstémologie et de réflexion sur ce qui nous fait humains, rien qu’humains…

noam chomsky, london dec 2002 © chris saunders

noam chomsky, london dec 2002 © chris saunders

Quelle sorte de créatures sommes-nous ? demande le linguiste, philosophe, essayiste politique… Nous ne sommes pas des anges, hein ? Ça, nous le savons. Et nous ne le regrettons pas car je n’ai jamais entendu parler d’anges heureux (ni malheureux d’ailleurs), et d’ailleurs les anges n’ont pas de sexe, comment donc seraient-ils heureux ? Sérieusement : si nous étions des anges, nous pourrions concevoir que notre capacité de connaissance soit sans limite, nous croirions dur comme fer à la proclamation d’un David Hilbert, le grand mathématicien allemand du début du XXème siècle qui était persuadé que rien ne pouvait résister à notre effort de connaître, qu’un jour nous saurions tout, TOUT. Le malheureux, trois courtes décennies après, recevait de Gödel un démenti cinglant : une telle ambition était sans espoir, il n’y aurait jamais de « machine » (procédure de décision) qui dirait en un clin d’œil si telle ou telle affirmation de la mathématique était vraie ou fausse…

Nous ne sommes pas des anges parce que notre manière de connaître est encapsulée dans un cerveau aux capacités limitées. Nous ne connaissons que ce que notre cerveau nous permet de connaître, de la même manière que nous ne parlons que les langues que notre cerveau nous permet de concevoir. Peut-on fabriquer n’importe quelle « langue » ? Une langue par exemple où le mot de négation apparaîtrait systématiquement en troisième position de la phrase, une langue où le rang d’occurrence d’un mot dans la phrase serait une donnée grammaticale ? Non. C’est le premier enseignement que nous donne la linguistique moderne (générative) : l’ordre linéaire est une propriété secondaire, les phrases ne sont pas des chaînes de mots que l’on égrène. Le donné structural est premier. La négation de Les chats qui miaulent courent dans le village est Les chats qui miaulent ne courent pas dans le village, ce n’est pas Les chats qui ne miaulent pas courent dans le village, encore moins Les chats qui pas miaulent courent dans le jardin. Lorsqu’on tente de fabriquer une langue artificielle où la négation se marque en troisième position (ou n’importe quelle autre position) et qu’on tente de l’enseigner à des sujets, on constate par les techniques d’imagerie cérébrale que ce ne sont pas les zones du cerveau normalement associées au langage qui sont activées. Autre chose est en jeu mais pas la langue. Chomsky pense que le langage a sa source dans un module particulier de l’esprit, un dispositif imprimé dans la neurobiologie du cerveau, ce qui n’est pas étonnant puisque tous les humains ont au moins cette propriété commune : celle de pouvoir parler. En quoi Jean-Claude Milner a raison, comme vu dans le précédent billet, de les nommer « corps parlants », et de dire que la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen est d’abord et avant toute chose adressée aux corps parlants (et non à des individus dotés de certains particularismes, religieux ou ethniques).

quelle-sorte-de-creature-sommes-nousSimple, une langue ? Oui, mais dans sa partie purement « syntaxique » (narrow syntax) seulement. Parce que dès que nous observons une langue particulière en action cela devient bien moins simple. L’hypothèse de Chomsky est que la difficulté viendrait de la manière dont ce système doit interférer avec les autres systèmes biologiques, pour arriver à rendre visible ou audible ce qui est conçu de manière langagière (articuler des significations au moyen des cordes vocales, des lèvres, de la langue voire dans le cas des langues des signes au moyen des gestes), et à rendre compris ce qui est exprimé (faire passer les mots dans les concepts, les représentations, les actions contenus dans le cerveau, qui peuvent donner lieu à des souvenirs, des évocations, des inférences…). Pour cela, le langage donne « aux interfaces » avec ces systèmes des faisceaux de traits plus ou moins abstraits : des traits phoniques, des atomes de sens.

Mais qu’est-ce qui prouve tout cela ? Les sciences de l’homme, qui commencent à la linguistique, ont ceci de gênant qu’elles manquent de méthodes de preuve. L’appareillage technique qui serait nécessaire inclut des méthodes d’imagerie sans doute encore insuffisantes aujourd’hui pour discriminer des hypothèses à propos du langage, et il n’est guère question de disséquer un cerveau vivant… On en est réduit donc aux hypothèses, en faisant confiance à quelques principes comme l’idée d’optimalité : les systèmes vivants que l’on étudie se devraient d’être les plus simples possible, faisant appel à des efforts minimaux, c’est ainsi par exemple que l’on explique la forme hexagonale des alvéoles des ruches. Mais dans le domaine du vivant, cette notion de « simplicité » n’est pas aussi… simple que l’on croit. N’existe-t-il pas des formes en apparence bien complexes par rapport aux fonctions supposées des organismes qui les portent ? voire des parties d’organismes inutiles comme l’appendice, la vésicule ou les amygdales… A la décharge de Chomsky, existe le fait que ses hypothèses « minimales » permettent de décrire un grand nombre de langues, même si l’on n’est pas sûr que toutes puissent l’être étant donnée leur nombre sur cette planète et l’apparente complexité de chacune.

Ceci étant dit, la démarche chomskyenne inaugure une manière de penser qui pourrait s’appliquer à d’autres domaines, comme celui de notre aptitude à la connaissance, justement. Qu’est-ce que nous pouvons connaître et comment pouvons-nous le connaître ? Charles Sanders peircestandingfistonhipPeirce a popularisé la notion d’abduction : il s’agit de la remontée des phénomènes observés vers les principes qui permettent de les expliquer. Bien sûr, si ma lampe ne s’allume pas, j’ai à ma disposition un stock limité d’hypothèses pour l’expliquer. Peut-être est-ce parce que le filament de l’ampoule s’est cassé, ou bien parce que les plombs ont sauté, que sais-je. En tout cas le nombre est limité, il est même restreint à des routines standard de l’explication. Dans les domaines généraux de la nature ou de la vie (voire pire : de la conscience!), on n’en est pas là, et pourtant notre esprit ne peut nous offrir que des branches d’alternative très conventionnelles, rodées aux tentatives (essais et erreurs) précédentes. Notre cerveau aurait ainsi une sorte de « grammaire des hypothèses » comme il a une grammaire des langues. Et cela explique que nous soyons bien dépourvus face à nombre de « faits » qui nous assaillent, y compris dans notre quotidien. Ainsi, rien n’est plus immédiat ni évident que la conscience, la conscience que j’ai par exemple des mots que j’écris au moment où je le fais ou bien la conscience que j’ai de percevoir en face de moi un magnifique tableau de Kandinski. La conscience est évidemment classifiée par les chercheurs contemporains comme le plus dur des problèmes (« hard problem ») et on ne voit absolument pas comment on pourrait l’expliquer à partir de notre arsenal actuel d’outils et de représentations conceptuels. Devons-nous alors abandonner la recherche d’une solution à ce problème ? Chomsky ouvre un parallèle intéressant avec les découvertes de Newton concernant les lois de la gravitation. Ses contemporains, tous profondément influencés par la pensée cartésienne, étaient très insatisfaits de telles propositions. Lui-même d’ailleurs en doutait. Pour Descartes et pour d’autres après lui, on ne pouvait expliquer les phénomènes que par des lois mécaniques, autrement dit par des corps matériels entrant en collision avec d’autres corps matériels, des poulies entraînant des pignons et des engrenages agissant les uns sur les autres. En évoquant la possibilité d’actions à distance, Newton donnait l’impression de revenir aux vieux principes aristotéliciens d’attraction (vers le haut pour l’air parce que léger, vers le bas pour les poids parce que lourds) et de répulsion, mais l’appareil mathématique (le calcul infinitésimal) inventé pour la circonstance donnait une précision jamais atteinte pour décrire et prédire les phénomènes de la gravité : c’était un bond en avant gigantesque, mais en même temps le refoulement dun ensemble de questions qui demeureraient à jamais dans les limbes du mystère : comment expliquer la gravitation ? (La théorie de la relativité générale en donne une idée mais on sait combien tous les problèmes de la physique sont loin d’être résolus de nos jours). Il pourrait en être de même pour le problème de la conscience, autrement dit on avancerait très loin sur son fonctionnement selon certaines lois mais on abandonnerait définitivement l’idée d’en expliquer la source à partir de nos pauvres concepts actuels. Il faudrait ainsi nous débarrasser de l’antique opposition entre corps et esprit (ce que les anglo-saxons nomment depuis lontemps the mind-body problem) : on sait que cette opposition que l’on l’appelle aussi le dualisme ontologique est stérile. Il nous vient de Descartes. Les cogniticiens des années quatre-vingt-dix l’ont abondamment discuté. Certains (les époux Churchland notamment) ont radicalement rejeté « l’esprit » en prônant l’idée que les soi-disant états mentaux sont tous réductibles à des états physiques (neuronaux). D’autres (John Eccles) ont remis le dualisme au goût du jour : il apparaissait évident que tout le mental n’était 313573656-casperpas réductible au physique. Dennett ridiculisait les dualistes en ressortant la vieille idée du fantôme dans la machine : Casper était un gentil fantôme que personne ne voyait, et pour cause, mais qui pourtant était capable de rendre service aux humains, par exemple en ramassant des draps en train de sécher avant qu’ils ne tombent par terre. Comment un être immatériel peut-il être matériel en même temps ? Chomsky revient au mind-body problem en montrant qu’il s’est dissout depuis longtemps, depuis Newton justement. Par son avancée scientifique en effet, Newton n’a rien fait d’autre que supprimer le corps. Il a en effet, implicitement, tiré un trait définitif sur le corps matériel des cartésiens, bâti sur le modèle des machines et des automates. En faisant reposer l’explication du mouvement dans l’univers sur des forces agissant à distance, il a mis l’accent sur « l’esprit » comme l’entendaient les savants du XVIIIème siècle, peut-être pas sur l’esprit au sens des spiritualistes divers et variés mais sur cette entité étrange qui naît quand on débarrasse la matière de préjugés anciens (dureté, contacts) et qu’on la rapproche de notions abstraites comme celle de force. Dans le domaine de la conscience, il en irait de même, le réductionnisme à la Churchland n’aurait aucun sens, mais on pourrait tenter néanmoins de réduire une entité à une autre en observant que celle à laquelle on veut réduire l’une d’elles automatiquement se transforme et prend des caractéristiques de celle qu’on veut réduire.

Mais tout cela reste tributaire de notre propre système biologique, il n’est pas plus raisonnable de demander aux humains que nous sommes d’éclairer enfin les nombreux mystères qui sont autour de nous que de demander à des rats de faire la théorie des labyrinthes bâtis sur les nombres premiers. Chomsky l’affirme carrément : « Les limites [de nos connaissances] pourraient faire l’objet de recherches empiriques sur la nature de ce qu’on pourrait appeler la « faculté d’élaborer la science », laquelle serait un de nos « organes mentaux » » (donc semblable en cela au langage).

Conception intéressante de « la science » mais qui n’est pas sans poser de sérieux problèmes, car enfin si cela est le cas… où se trouve la notion de vérité ? Si, comme le dit Chomsky, « l’être humain possède des capacités internes qui, d’instinct, lui procurent ce que les éthologues appellent un Umwelt, un monde d’expérience, qui n’est pas le même pour lui que pour l’abeille – qui, en fait, varie d’une personne à l’autre selon son entendement », Umwelt en vertu duquel par exemple « ce que j’interprète comme du bruit est perçu comme de la musique par mes petits-enfants adolescents », et si, comme il le dit encore, « il en va généralement de même pour le reste », autrement dit pour ce que nous reconnaissons comme vrai, alors ne sommes-nous pas amenés à en rabattre sur l’objectif de vérité que nous nous donnons dans la recherche ? Evidemment, il reste une solution : celle de croire que les humains sont suffisamment raisonnables pour « s’entendre sur un vaste ensemble de questions et mènent leurs recherches avec application et dans un esprit de collaboration »… Mais n’est-ce pas un vœu pieux ? Et en quoi sommes-nous sûrs que ce sur quoi s’entend la majorité (le consensus) est bien effectivement ce qui correspond à quelque chose de réel ? Chomsky illustre la tendance pragmatiste particulièrement développée dans la philosophie américaine. Ce n’est pas une tare. On doit reconnaître ce que cette tendance a apporté à notre réflexion philosophique et épistémologique. Mais le problème demeure. Et il est d’autant plus aigu que Chomsky lui-même se prend au piège, lui qui, à juste titre, dans ses prises de position politiques en appelle aux faits, rien qu’aux faits (il a dit récemment que la première tâche des intellectuels et peut-être la seule devrait consister dans la recherche des faits vrais) comment peut-il faire appel à une vérité des faits là où il n’y aurait finalement que des systèmes individuels de mise en place d’une vérité « pour soi » ?

Et, ici, nous en revenons à… Trump. Une intense polémique a opposé récemment un tenant de la vérité « métaphysique » et une tenante du pragmatisme. Le premier avait cru bon de mettre en cause le pragmatisme à propos de la victoire de Trump qui se présente comme une victoire de l’ère dite « post-truth », mise en cause à première vue légitime puisque cette « victoire » nous montre in vivo à quoi aboutit une attitude générale basée sur le mépris d’une « vérité universelle » et appuyée plutôt vers ce que les individus ont envie de considérer pour vrai. Il s’est reçu de la part de la seconde une stupéfiante volée de bois vert, sous la forme d’un article intitulé « Trump abaisse le débat jusqu’en France » et sous-titré : « La vérité n’appartient à personne, elle n’est pas affaire d’autorité mais émerge de l’expérience et de la vie. Et n’en est pas moins vraie. »…. Comprenne qui pourra.

Je n’ai pas de solution à ce genre de dilemme (faut-il croire en une vérité indépendante de nous ou bien doit-on se résigner à une notion de vérité imprimée dans la grammaire de nos hypothèses et croyances). J’avoue que j’oscille, un jour séduit par les observations convaincantes des pragmatistes, le lendemain reconnaissant leurs limites et admettant ce que la notion de Vrai a d’utile et nécessaire… Je crois qu’il en sera ainsi jusqu’à la fin des temps, cette question ayant toute sa place dans la série des « mystères » dont nous entretient Chomsky…

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Vous avez dit « Révolution »?

jeanclaudemilnerOn connaît depuis longtemps les analyses fines de Jean-Claude Milner, d’abord quand il était linguiste et portait son regard aigu sur ce que voulait dire Chomsky, puis quand il devint philosophe et essayiste parfois un peu provocateur. A la différence de maints pseudo-philosophes à la française, voilà quelqu’un qui ne parle pas pour ne rien dire. On peut lui prêter l’oreille, on en sortira toujours instruit. Son dernier livre porte sur la révolution française, autrement dit « La révolution »…. puisqu’il n’y en eut jamais d’autre (là est du moins l’une de ses thèses). Il nous propose rien moins que « Relire la révolution ». Une action qui s’impose en effet, et qui ne peut que faire du bien en des temps où le mot vient à être utilisé à tort et à travers. Sur beaucoup d’historiens (et des meilleurs), Milner a cet avantage qu’il pense avec recul, qu’il n’est pas obnubilé par « les faits » dans tous leurs détails, qu’il sait mettre en perspective une réflexion sur l’histoire à partir de connaissances linguistiques et philologiques et d’auteurs parfois anciens et méconnus. On l’a compris, il ne s’agit pas d’historiographie. En continuateur de Marx (qu’il ne suit pourtant pas sur toute la ligne, loin de là), Milner met l’accent sur les mouvements de l’histoire en tant qu’ils se produisent par eux-mêmes et que si les individus en sont bien les porteurs, c’est souvent à leur corps défendant, et bien peu comme « agents ». L’histoire fait les individus autant que les individus la font, et même : s’ils la font, c’est à partir de places qu’ils occupent, déjà distribuées dans une structure dont ils héritent. Si la révolution française a été la seule vraie révolution, c’est parce qu’elle est à l’origine d’une authentique « croyance révolutionnaire » qui a donné quelques bases aux tentatives suivantes ; révolution russe, révolution chinoise, encore que ces deux dernières n’aient pas connu, loin s’en faut, le succès de la première et que même on puisse dire qu’elles ont lamentablement échoué. « Révolution anglaise », « révolution américaine » ? Milner les balaie. La première n’était pas vraiment une révolution : juste une guerre civile, la deuxième plutôt une guerre de libération nationale, en tout cas ni l’une ni l’autre n’ont abouti à un bouleversement des rapports sociaux comme cela fut le cas de celle de 89. Hannah Arendt a bien défendu l’américaine contre la française, indiquant au passage que la première au moins ne connut pas d’épisode de Terreur, mais, lui rétorque Milner, elle fait peu de cas de la Guerre de Sécession qui s’en suivit, ni des conquêtes territoriales qui provoquèrent un authentique génocide (« L’implosion immédiate de l’Union a certes était évitée après 1776 mais au prix d’une politique de conquête territoriale dont la durée, l’étendue et la férocité font de Napoléon un amateur. Ce dernier a jonché la terre de cadavres, mais il n’a anéanti aucun peuple »).

relirelarevolutionConfrontée à la théorie marxiste qui voudrait voir en toute révolution un bouleversement qui résulte de contradictions qui s’exaspèrent entre les classes sociales, la croyance révolutionnaire attachée à la révolution française débouche aussi sur le constat qu’elle est la seule : « la révolution française est la seule révolution qui ait jamais eu lieu dans un pays développé, la seule révolution aussi qui se soit produite dans l’une des principales grandes puissances du moment et cela sans guerre extérieure ni conflits intérieurs qui excèdent l’ordinaire ; la seule enfin qui ait proposé une solution viable à un problème alors majeur : la question agraire ». Et Milner de préciser que la Russie de 1917, par contraste, était engagée dans une guerre extérieure et qu’elle était très en retard sur le plan industriel. Quant à la Chine, n’en parlons pas… Les marxistes conséquents devraient d’ailleurs refuser d’établir un lien entre ces trois événements.

On peut ajouter que si la révolution de 89 fut bien lisible en termes de lutte des classes, le tiers-état visant à abolir les privilèges de la noblesse, elle n’aboutit pas à une élimination physique (extermination) de la classe alors dominante. Les privilèges, simplement, furent abolis. En opposition avec ce qui se fit dans les deux révolutions suivantes qui se réclamèrent de sa geste. En Russie et en Chine, les propriétaires terriens furent abominablement traqués et mis à mort. Ainsi, c’est du moins le point de vue de Milner, les autres « révolutions » advenues (la russe, la chinoise, la cubaine) se sont nourries de la geste mise en place entre 89 et 99, d’une rhétorique, d’un ensemble de « croyances » mais elles ont échoué : elles étaient dans le mime. Pire même : elles n’étaient que des « coups d’état prolongés ». La révolution française, elle, a réussi (puisque nous vivons encore dans les institutions qu’elle a mises en place) sans un « parti révolutionnaire » qui aurait été préalablement constitué.

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Polybe en compagnie de Scipion devant les ruines de Carthage

Terreur ? La lecture que Milner donne de l’épisode de « la Terreur » est neuve et intéressante. Elle ne se comprend selon lui qu’à partir de références à un auteur antique bien oublié mais qui fournissait tout un lot d’enseignements aux hommes engagés du XVIIIème siècle : Polybe, né vers 208 et mort vers 126 avant J-C, un Grec déporté par les Romains puis intégré à la noblesse dirigeante romaine. Dans le livre VI de ses Histoires, il donne un cours de philosophie politique fondateur. Il ne se donne rien de moins comme but que de théoriser l’histoire, et Milner résume ainsi sa doctrine, que je résume à mon tour :

– les régimes politiques possibles sont au nombre de six, trois formes fondamentales et trois formes dégradées,

– les formes fondamentales respectent la tripartition un – plusieurs – tous : pouvoir d’un seul ou monarchie, pouvoir des meilleurs ou aristocratie, pouvoir du peuple tout entier ou démocratie,

– à chacune correspond sa forme dégradée. La monarchie devient tyrannie, l’aristocratie devient l’oligarchie et la démocratie se dégrade en ochlocratie : « le gouvernement de tous devient gouvernement par la foule, le peuple d’individus libres et autonomes s’absorbe dans la populace indistincte. » Les changements de régime sont ordonnés : l’aristocratie s’érige sur la contestation de la tyrannie et la démocratie abat l’oligarchie. Quant à l’ochlocratie, il n’y est mis fin que grâce au pouvoir d’un seul… et le cycle se réamorce. Il est sidérant que de telles thèses aient été formulées il y a plus de deux mille ans. Evidemment, toute ressemblance avec des circonstances actuelles etc. etc.

Exécution de Robespierre, Saint-Just, Couthon et Dumas

Exécution de Robespierre, Saint-Just, Couthon et Dumas

La révolution de 89 aurait donc connu rapidement un basculement vers l’ochlocratie : Robespierre et d’autres ont cru pouvoir utiliser/maîtriser les foules, hélas celles-ci ont commencé à emporter le lit du fleuve : c’est le mouvement des sans-culottes, c’est le 10 août 1792, « la foule attaque les prisons : dix mille morts en trois jours […] Le slogan « vive la mort ! » s’entendit pour la première fois. Il portait en germe toutes les formes possibles d’exécutions sommaires ». A ne pas confondre avec la Terreur, celle de septembre 1793. Après un raisonnement que je n’ai pas la place de retranscrire ici, Milner conclut (p. 151) : « La guillotine, telle que Robespierre la conçoit, n’est pas la continuation des massacres ; bien au contraire elle en marque le point d’arrêt ». « D’un côté les massacres, dit-il encore, […] de l’autre côté la Terreur ; décidée par le pouvoir législatif, elle est mise en oeuvre par une autorité judiciaire ; elle retire à la foule tout droit et toute possibilité d’agir ». Ainsi il aurait fallu en arriver là, et Robespierre l’aurait bien compris : instituer des lois de Terreur pour mettre fin à la terreur… mais comme on sait, Robespierre y succomba lui-même, autrement dit l’ochlocratie triompha… avant de voir apparaître la fin de la Révolution, ce 18 Brumaire où notre Napoléon national rafla la mise. Polybe l’avait prédit : après l’ochlocratie, le cycle recommence…

Cette analyse nous éloigne des tableaux sommaires présentant l’idée par exemple que toutes les « révolutions» sont homologues entre elles: des fanatiques, des groupes qui se radicalisent jusqu’à s’entre-dévorrer, tableau qu’on nous a servi il y a peu à propos de… Daech (!), sous la plume d’un « expert » américain qui prétendait en gros que les djihadistes de Daech étaient les dignes successeurs de nos révolutionnaires … On peut toujours trouver des analogies entre tout et tout mais il n’y a pas de rigueur dans la pensée analogique… Encore faut-il voir ce qui distingue.

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Si la révolution de 1789 est une révolution unique, c’est surtout aussi parce qu’elle invente une proclamation nouvelle : la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Milner nous en restitue le caractère totalement neuf. Ce n’est pas seulement la « Déclaration des droits de l’homme », mais celle « de l’homme et du citoyen ». C’est dire qu’il y a une scission (en même temps qu’une conjonction, bien sûr). Milner analyse en détails la relation entre droits de l’homme et droits du citoyen et il démontre que : « les premiers définissent les droits d’un individu, qu’il appartienne ou non à une association politique ; ainsi l’étranger, le criminel, le traître, le fou, l’enfant, l’exclu, le solitaire, tous les hors-loi ont des droits. Les particularités empiriques ayant été éliminées, ces droits sont simples et peu nombreux. Les droits du citoyen, en revanche, concernent un individu, doté de qualités spécifiques, au sein d’une société réelle et soumise à une constitution entièrement déterminée. Ils sont complexes et aussi nombreux qu’il est nécessaire ; ils peuvent varier selon les constitutions et selon les périodes […] Mais ils obéissent à une contrainte : ils ne sauraient en aucun cas contredire un droit de l’homme ». Ce dernier point est capital : il fonde le fait que le citoyen se doit de défendre les droits du non-citoyen. Car le non-citoyen, c’est l’homme soustraction faite des citoyens, donc si les droits du citoyen ont pour contrainte d’être avant tout compatibles avec les droits de l’homme, alors implicitement, ils garantissent ceux du non-citoyen, autrement dit du fou, de l’enfant, de l’étranger, du migrant. De ce point de vue, on ne saurait édicter des droits particuliers, liés à un type d’individu spécifiques (comme les droits de l’enfant, ou les droits du migrant par exemple) car les droits de ces individus sont déjà inclus dans la Déclaration. Edicter ce type de droit serait donc revenir sur l’essence de cette Déclaration, faire des droits à partir de situations empiriques, ce qui ouvrirait la voie à une foule de revendications car chaque catégorie spécifique estimerait avoir des droits spécifiques, ce qui n’est pas le cas. Il est frappant que la Déclaration débute par : (Art. 1) « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit », car c’est associer directement un fait de nature (« naître ») et un fait de culture (« liberté et égalité »).

La révolution de 89 est donc unique à de multiples titres, non seulement elle change les rapports sociaux et elle résout un problème (la question agraire) mais encore et surtout, pour la première fois, elle jette les bases d’une Humanité universelle en affirmant des droits qui ne sauraient en aucun cas dépendre d’une appartenance particulière, à une ethnie, un peuple ou une religion.

Que faire de tout cela au moment où les notions héritées de ce passé (pas si vieux) semblent avoir été écartées, négligées au point que les accents de nos prétendants à la présidence de la République portent plutôt sur les « traditions » (religieuses, patriotiques…) ? Où l’on a fait semblant de confondre universalisme et mondialisation ? Courant des Lumières et scientisme ? Le livre de Milner a le mérite de nous engager à réexaminer (relire) les étapes essentielles du processus révolutionnaire de 89-99 en nous montrant ce qu’à de précisément définie la notion de droit qui est une notion qui transcende les particularismes. A lire pour nous remettre d’aplomb si, par mésaventure, nous étions tentés de prêter l’oreille, justement, à des revendications particularistes…

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Deux « cultures »?

Parler avec de plus jeunes que soi, échanger des idées au sein d’un appartement chinois… fut une opportunité précieuse pour tenter de voir où en est le monde et où, soi-même, on se situe face à des enjeux qui sont parfois sous-estimés. Depuis pas mal de temps déjà, j’avais cru comprendre que le monde de la culture était divisé en deux. Qu’il y avait d’un côté (auquel j’appartiens vraisemblablement) ceux qui voient dans la culture un monde de transcendance : la culture au-dessus des divisions sociales et des écarts générationnels ayant pour finalité de nous convaincre de la possibilité d’une vie meilleure, d’une vie mieux et davantage vécue grâce à la contemplation et/ou la lecture d’œuvres intemporelles. Pour reprendre le titre d’un blog, une conception pour laquelle en somme, « la vraie vie, c’est la littérature », où le fait d’écrire – par exemple, mais aussi de peindre, de produire des films, de la musique etc. – serait avant tout une manière d’approcher notre être véritable (ce qui suppose, je le conçois, qu’il y ait un être véritable, mais qui est honnête avec soi-même reconnaît que vivent en soi une ferveur, des désirs qui nous font être distincts des autres, nous donnent une caractéristique propre, en bref, nous font être ce que nous sommes, que cet être préexiste, comme sans doute certains le croient, ou qu’il se construise au cours de notre vie, ce que je crois). Et qu’il y avait, en face, un autre monde de la culture pour qui tout ceci est foutaise, pour qui la culture serait avant tout divertissement, accessible immédiatement à un public qui n’a besoin pour cela d’aucun travail. La culture comme plaisir d’une pure immédiateté sans chercher à comprendre davantage. Les tenants de ce second monde accusent ceux du premier d’intellectualisme, d’élitisme. Ces derniers ne peuvent même dire ce qu’ils aiment sans être taxés de vieux intellos qui n’ont plus rien à dire sur le monde d’aujourd’hui puisqu’ils en sont peu à peu éconduits, âge de la retraite aidant. « D’où parlez-vous ? » est le refrain de cette seconde « culture ». « D’où émettez-vous vos jugements ? ». Il serait vain de répondre que c’est à partir d’un « savoir » acquis et que ce savoir après tout en vaut bien un autre et se trouve lui-même descendre de savoirs bien plus anciens que soi. Vain de dire que ce savoir n’est pas par essence détenu par une élite, mais qu’au contraire, pour peu que l’on fasse quelques efforts, il est ouvert à tous, ce qui distingue grandement ce que la littérature sociologique a nommé « capital symbolique » du capital tout court, car qui accumule du capital financier le fait sur le dos des autres alors que qui accumule du capital culturel ne le fait sur le dos de personne, c’est un « capital » partageable à volonté.

Nous sommes à l’époque des renoncements et des destructions. D’autres moments de l’histoire ont été comme cela, une partie de la Révolution Française, la Révolution Culturelle de Mao Dzedong, d’autres époques de transition à l’intérieur de l’histoire chinoise. On a envie de répondre avec un malin sourire : oui, mais à chaque fois, on en est revenu. La Chine d’aujourd’hui n’a pas assez de mots fleuris pour honorer Confucius (alors qu’il était banni sous Mao) et il y a beau temps que, chez nous, l’art de l’ancien régime a été reconsidéré. Mais ne faisons pas les malins : cette fois, l’offensive est plus grave, bien plus sérieuse, puisqu’elle a toutes les puissances du capitalisme néo-libéral derrière elle. Il s’agit de rien de moins que convaincre que TOUT est marchandise, vous avez bien compris : TOUT, y compris évidemment l’art, la littérature, la poésie, l’amour. Y aura-t-il encore « besoin » d’amour lorsque les casques de réalité virtuelle vous donneront toutes les sensations que l’on éprouvait autrefois dans les bras d’une belle ou d’un beau? Lorsque l’on entend : « mais qui est-il celui-là, pour émettre un jugement (sur telle ou telle star des médias, du genre de Nabila ou de Kim Kardashian) ? » il faut entendre : « que vaut-il ? Quelle somme d’argent représente-t-il ? ». Autrefois, Staline disait : « le Pape, combien de divisions ? » aujourd’hui remplacé par : « Untel, combien de millions ? ». Il n’y a pas de valeur autre que l’argent car l’argent est la valeur universelle, celle en laquelle tout peut se convertir, l’eau comme l’amour, l’amour comme le plaisir des paysages.

J’entends déjà ici quelques benêts me dire : « et alors, qu’as-tu contre l’argent ? Ne peut-il justement être conçu comme valeur universelle – sous-entendu : ceux qui arrivent à gagner de l’argent ont bien quelque valeur par eux-mêmes pour arriver là », à cela on répondra que plus une valeur (ou un concept mais ici les deux se recouvrent) est riche en extension, plus elle est pauvre en compréhension. Parce que l’argent peut tout, il est, dans son essence, minimal, ce qui veut dire évidemment qu’il existe (au grand dam des puissances d’argent) des valeurs qui, elles, sont d’extension peut-être faibles (notamment fleurissant dans des cultures particulières, spécifiques à ces dernières) mais qui ont en contre-partie une compréhension forte : elles ne sont pas négociables. Ainsi, en principe, la poésie et l’amour ne sont pas négociables. Jusqu’à ce que…

Dernière attaque en date de ce deuxième monde « culturel », qui vient de réussir un coup énorme : le prix Nobel de littérature décerné à Bob Dylan… autrement dit, quand un tel prix, censé récompenser les plus grands écrivains, honore un chanteur de variétés, on atteint le premier monde au coeur de ses croyances, et c’est bien fait pour lui, il n’a pas à « s’en croire » ainsi. Les défenseurs de cette attribution, en privé, ricanent : c’est vrai, concèdent-ils, que Dylan a écrit beaucoup de textes et de chansons bien médiocres, mais il n’importe, le fait est là : on a enfoncé un coin dans la transcendance, on a glorifié une nouvelle fois le veau d’or. Le règne de la marchandise se généralise encore quand la vraie littérature est appelée à mourir. Car qui, après ça, osera encore écrire de la poésie, des romans un tant soit peu « écrits » ?

The ten 2016 Nobel laureates in literature, medicine, chemistry, physics and economics are seated, front row left, across from King Carl XVI Gustaf of Sweden and the royal family during the 2016 Nobel prize award ceremony at the Stockholm Concert Hall on Saturday Dec. 10, 2016. (Jessica Gow/TT News Agency)/LBJ809/595512843842/SWEDEN OUT/1612101736

Les prix Nobel 2016, réunis à Stockholm (Jessica Gow/TT News Agency)/LBJ809/595512843842/SWEDEN OUT/1612101736

Dylan n’est pas allé chercher son prix à Stockholm, c’est bien fait pour le jury. On aimerait croire que c’était simplement parce qu’il se sentait un peu honteux… mais peut-être était-ce du mépris, de l’indifférence. Ce prix ainsi refusé, n’aurait-il pu se faire qu’on le donnât à quelqu’un d’autre, qui l’aurait mérité davantage. Je n’ai pas de nom à suggérer. On aurait aimé que le jury du Nobel sorte de son chapeau quelqu’un d’inconnu, qui aurait accompli dans le silence une grande oeuvre poétique. On ne l’a pas critiqué quand il a sorti de l’ombre un Trandströmer, ou un poète irlandais de la taille de Seamus Heaney, guère connu hors d’un cercle d’initiés. On ne lui demandait pas forcément d’honorer Roth ou Murakami, qui sont bien assez honorés comme cela, ni même Kundera, comme l’aurait voulu Finkielkraut, mais un poète de l’ombre, silencieux, se révélant tout à coup comme un génie des temps modernes.

poème de Seamus Heaney

poème de Seamus Heaney

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Cohn-Bendit, une conscience morale de l’Europe

C’était la première fois que j’approchais Daniel Cohn-Bendit et c’était à G. pour les premiers « Etats Généraux des Migrations », à l’initiative d’un collectif d’associations d’aide aux « migrants » (autrement dit de demandeurs d’asile et de réfugiés), samedi dernier, à la MC2.

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Qu’a-t-il dit ? Evidemment que l’accueil des réfugiés était un devoir humanitaire, cela on s’en doutait, mais outre cela, il a eu des paroles justes sur ces dits « migrants » à qui l’on ne saurait demander d’incarner une nouvelle forme de prolétariat salvateur. Le migrant pourrait être vous ou moi au sens où nous pourrions bien nous retrouver à sa place dans d’autres circonstances, mais c’est bien parce qu’il est comme nous, comme vous, comme moi, qu’il n’est ni meilleur ni pire. Il y a parmi les migrants autant de gens pervers et mal intentionnés que dans une population normale, et les incidents de l’an dernier à Cologne ou ailleurs ne se pardonnent pas, même si ce sont des migrants qui les ont commis. Le migrant parcourt des milliers de kilomètres, il risque sa vie, il est la victime des passeurs qui l’exploitent et le sur-exploitent mais si, à la fin de son périple, il tombe dans une société où les luttes sociales, qu’elles aient été menées par des ouvriers, des femmes ou des homosexuels, ont conduit au respect des droits de ces diverses parties de la population, il a, en plus des adversités qu’il a dû subir, la nécessité de se plier au respect des droits acquis dans cette société. Ce sont là des vérités élémentaires qu’il est important de rappeler.

Mais oui pourtant, le migrant parcourt des milliers de kilomètres, il risque sa vie, il est la victime des passeurs qui l’exploitent et le sur-exploitent, il ne faut jamais l’oublier. Parmi les tables rondes émaillant la journée, il y en eut notamment une où siégeait le maire de Grande-Scynthe. Il racontait à titre d’anecdote qu’ayant installé dans l’espace mis à la disposition de ceux qui cherchaient refuge en Angleterre des douches et lavabos (comme il se doit), il eut la surprise le lendemain de découvrir que douches et lavabos avaient été fermés et que les représentants des passeurs demandaient cinq euros pour y accéder ! C’est dire le marché ignoble qui s’installe en marge des migrations : demain, lorsque le flot de migrants sera bien plus dense encore, puisque s’adjoindront à ceux que nous connaissons déjà les millions de migrants climatiques, il s’agira d’une affaire juteuse. Deux mille cinq cents migrants sur un espace comme celui de Grande- Scynthe, c’est, disait Damien Carême, une somme potentielle de dix millions d’euros.

Daniel Cohn-Bendit sur la scène de la MC2

Daniel Cohn-Bendit sur la scène de la MC2

Mais notre ami Daniel ne parla pas tant de cela que de la manière louable dont Mrs Merkel a géré la situation. Elle qui a osé dire à Mr Orban, lequel ricanait et lui disait qu’elle aussi serait obligée de passer à la construction d’un mur de protection, qu’elle n’admettrait jamais de barbelés aux frontières de l’Allemagne tant qu’elle serait la chancelière a montré que l’homme ou la femme politique n’est pas la machine que l’on se plaît à croire. Merkel n’a pas, comme nombre d’intervenants de tous bords ont osé le dire en France, « ouvert les frontières de l’Allemagne pour compenser un déficit démographique et à des fins purement économiques », elle a pris sa décision en une nuit et « on ne voudrait pas que qui prétend qu’en une nuit, on puisse prendre une décision pour résoudre un problème structurel de cette taille, ait un quelconque pouvoir sur nous, car disait Daniel, celui-là serait un malade mental ».

La France est à la traîne. Daniel Cohn-Bendit le disait franchement, et si le genre de réunion que nous avions était heureusement une consolation pour tous ceux qui le regrettent (il faut insister sur le grand succès de cette initiative : les mille places de l’auditorium étaient remplies et on dut refuser beaucoup de monde), il n’en reste pas moins que nos gouvernants ont manqué de courage. Pourtant, qui qu’ils soient dans le futur, il faudra qu’ils en aient compte-tenu de ce qui s’annonce, sauf à laisser mourir à nos frontières des masses d’êtres humains.

Mais peut-être se satisferont-ils de ces morts, après tout, comme ils tolèrent – et comme, hélas, nous semblons tolérer – les bombardements sur Alep. Si les Etats-Unis, disait Cohn-Bendit, bombardaient un pays en ce moment, ce serait bien sûr des centaines de milliers de manifestants dans nos villes d’Europe. Mais que la Russie se livre à de telles massacres semble laisser de marbre nos populations et même réjouir une belle brochette de candidats à la Présidence, dont les deux qui ont le plus de chances de se retrouver au deuxième tour… (Seul Hollande avait envisagé une action en Syrie, qui ne put finalement être conduite pour faute de défaillance américaine. Quand je vous dis qu’on le regrettera… (ceci est une remarque de moi, pas de D. C-B)). Deux poids deux mesures, et la preuve que nous devrions souvent corriger nos automatismes de pensée (rappeler ainsi à ceux qui prétendent que les « vrais » terroristes sont les Occidentaux (comme je l’ai lu encore il y a peu dans un commentaire sur Facebook) que les bourreaux de la Syrie sont Assad, l’Iran, la Russie et des groupes irakiens et afghans, ce ne sont ni Paris, ni Londres, ni Washington).

Cohn-Bendit terminait son intervention par un intéressant rappel historique. En 1938, se tint à Evian une conférence à l’appel du président Roosevelt qui avait pour but de régler les problèmes posés par l’accueil des centaines de milliers de juifs allemands et autrichiens qui quittaient ces deux pays suite à l’Anschluss. Il en sortit assurément quelques promesses de répartition entre les différents pays d’accueil. Puis lorsque la nécessité se rendit bien plus pressante encore et qu’il fut question de tous les Juifs d’Europe Centrale et de l’Est, alors tout le monde répondit que l’on ne pouvait recevoir tous les Juifs du monde. On sait ce qu’il advint ensuite.

Daniel Cohn-Bendit reste l’une des grandes consciences morales en Europe. Il était particulièrement judicieux de l’avoir invité pour clôre ces Etats-Généraux. Je sais certes quelques petits malins, même parmi mes amis, qui se pincent le nez à l’énoncé de son nom, parce que, dit-on, il serait un « libéral » (voire un « néo »-libéral?) et qu’il serait prêt à donner sa voix à Macron… Pour quoi cela compte-t-il quand il s’agit de plaider pour que l’on sauve des vies humaines ?

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Laurence Nobécourt au Poët

La Drôme est un grenier à poètes. Philippe Jacottet vit à Grignan. Une de ses amies tient la librairie « Ma main amie », au bas de la côte qui monte en spirale vers l’entrée du château de madame de Sévigné, vous y trouverez tous les livres du poète et tous ceux de ses auteurs préférés. A Montélimar, s’édite la belle revue Voix d’Encre sous la responsabilité du poète Alain Blanc. Et Laurence Nobécourt, qui habite à Dieulefit, a viré de plus en plus poétesse (*).

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Elle explique que confidentialité pour confidentialité, autant opter pour la voie la plus radicale, qui est bien celle de la poésie. Car il faut bien le dire, les poètes ne produisent pas des best-sellers… Alors elle a écrit un long poème, « le Poème perdu », qu’elle avait lu en avril à Paris, à la Maison de la Poésie, et qu’elle est venue nous lire ce samedi, en la mairie du Poët, dans le cadre des activités de notre cercle. Elle nous est arrivée comme tombant de haut puisqu’elle s’était trompée de route et qu’elle avait pris le col surplombant le village au lieu de venir par la route du bas, beaucoup plus courte. Celle qui suit la vallée de l’Ennuye. On dira juste alors qu’elle avait voulu peut-être fuir l’Ennuye, justement. Les ami(e)s du village étaient là bien entendu, avec aussi des gens venus de plus loin et que nous ne connaissions pas. De Bésignan, de Buis, de Nyons. Nous avions aménagé la salle de la mairie en y rajoutant des bouquets de fleurs séchées. En y installant un éclairage intimiste, aussi. Avec juste un halo au-dessus de Laurence pour qu’elle puisse lire son texte. Après une courte présentation, il y eut un long silence. Quelques grattements de gorge. Des pieds qui frottent le sol. Des respirations qui se prennent. Et elle a commencé à lire dans le silence recueilli. Vous savez, c’est ce texte qui est scandé par ces phrases : « nous n’étions pas des comédiens, on ne nous avait prévenu de rien ». Oui, la vie ressemble à un théâtre, sauf que c’est un théâtre sans entractes et sans coulisses. Nulle part où nous puissions nous reposer. Et nous devons jouer la pièce jusqu’au bout.

« Le poème perdu » est un dialogue. On devine qu’une fille, réalisant l’échéance de sa mort appelle sa mère à l’aide. Et, ce faisant, toute une vie s’expose et avec elle un corps, qui part en lambeaux bien entendu, jusqu’au point où « la cage de nos côtes est la seule échelle qui nous reste pour monter jusqu’au ciel ». mais pourquoi, maman, les humains deviennent-ils mécaniques en vieillissant ?

Un long texte poétique comme celui-ci est comparable à une sonate ou à n’importe quelle forme de musique de chambre, c’est un peu du Schubert ou du Brahms, nous captons avec notre ouïe un morceau qui nous enchante et en y repensant, en nous le rejouant au-dedans de nous, nous oublions d’écouter le reste, notre attention devient flottante jusqu’au moment où un nouvel accord de cordes va éveiller en nous de nouvelles images, de nouvelles sonorités, un nouveau tableau. Il s’agit là aussi d’une image du temps, on a souvent dit que la musique sculptait la matière première du temps mais il en est aussi comme cela de la poésie.

Lorsque la voix s’est tue, tous les participants se sont demandés comment il pouvait être donné suite à la tension qui nous avait habité durant ces trois-quarts d’heure. On a décidé de boire quelques boissons à bulles, genre Clairette, puis comme certains avaient un peu trop tendance à accaparer la dame, nous nous sommes rassis pour tenter d’échanger autour de l’œuvre de Laurence. Ses premiers romans (« La démangeaison », « La conversation »), le tournant que fut son gros roman « Grâce leur soit rendue ». Puis l’évolution vers la poésie avec le passage par Hildegard von Bingen (« La clôture des merveilles »). L’évocation aussi de ses œuvres futures, de ce livre que l’on attend où il sera question d’un mystérieux poète japonais (existe-t-il vraiment ?). Laurence nous a parlé avec urgence de la poésie, de celle qu’il fallait réaliser en nous si nous voulions échapper au remugle du temps et de la politique. J’ai tenu à dire, même si maladroitement, que l’un des outils majeurs de la poésie (et en particulier de son écriture à elle) était les effets de réel qu’elle suscite: la force du verbe est aussi ce qui nous pousse à agir et n’est peut-être plus aujourd’hui que la seule chose qui nous pousse à agir, d’ailleurs, dans le sens d’un lien plus fraternel, plus solidaire.

Il y a chez elle, on le sait, une propension à croire que rien n’arrive par hasard, que tout est signe. Elle n’est pas en mauvaise compagnie pour penser cela, après tout Gérard de Nerval aussi le croyait (« à la matière même un verbe est attaché … ») et les surréalistes croyaient au « hasard objectif »…

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Il semble, si j’en crois certains échos, que sa parole n’ait pas été vaine et soit parvenue à éveiller où maintenir éveillée selon les cas, le vrai et dur désir de durer. Ce n’était pas rien dans ce village minuscule habité d’une vingtaine d’âmes (qui ne sont pas toutes allés voter aux primaires de la droite…).

(*) J’ajoute aussi qu’une nouvelle maison d’édition vient de se créer, à Sainte-Jalle: les éditions des Lisières, qui viennent d’éditer trois magnifiques livres aussi agréables à lire qu’à contempler (tant les illustrations sont belles), et qui sont tournées principalement vers la poésie. L’éditrice et ses auteurs seront parmi nos futurs invités.

NB : il est difficile de commenter un poème dont on ne possède pas de version écrite et que donc on n’a pas sous les yeux (mais il est vrai qu’on peut le réécouter suite à l’enregitrement qu’en a fait France Culture). Personnellement il m’a fait penser à ces vers du doux Gérard :

Ô mon père ! Est-ce toi que je sens en moi-même ?
As-tu pouvoir de vivre et de vaincre la mort ?
Aurais-tu succombé sous un dernier effort

De cet ange des nuits que frappa l’anathème…
Car je me sens tout seul à pleurer et souffrir,
Hélas ! Et si je meurs, c’est que tout va mourir !

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Nora par les frontières

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Il y a une année et demie environ, j’écrivais un texte qui se voulait pièce de théâtre dont le thème était l’épopée des migrants. Ce texte était une sorte de commande de la part de l’association de parrainage républicain APARDAP, à G. Après cette année et demie, voici le texte mis en scène et présenté lors du Festival Migrant’scène organisé par la CIMADE. Il a fallu un long et aride travail de la part de Chabert, Doussou, Evrard, Flo,Léonard, Malissa, Prince, Régis et Ulrich, tous des réfugiés dont certains en attente de leurs papiers, un travail patient et beaucoup de compétence de la part de Karine Vivant, metteuse en scène et de Patricia L’Ecolier, co-présidente de l’association et metteuse en scène associée, pour arriver à ce spectacle qui, mardi soir, nous a coupé le souffle, à moi et aux centaines de spectateurs qui étaient venus là en soutien aux associations. Je n’aurais jamais cru que ce texte que j’avais écrit avec foi mais aussi avec conscience de mes limites en dramaturgie, atteindrait aussi bien son objectif qui était, avant tout, de procurer de l’émotion. Et de l’émotion il y en eut, notamment lorsqu’une dame prit la parole à la fin du spectacle pour remercier et que ses propos s’achevèrent en sanglots, ou bien lorsque cette jeune femme immigrée, à son tour prit la parole pour témoigner de la justesse de ce qui venait d’être dit sur scène et qu’elle aussi finit son intervention dans les larmes. Les neufs comédiens amateurs qui étaient sur scène, trois femmes et six garçons, étaient au cœur de ce que la pièce leur donnait à dire. Il leur avait fallu néanmoins mémoriser ce texte, parfois difficile, où j’avais voulu mêler des scènes de la vie quotidienne (audition auprès de l’OFPRA, puis auprès de la CDNA, discussions dans la rue, rencontres du dimanche autour de jeux de cartes et de tours de passe-passe) à de courts poèmes qui ponctuaient les séquences, comme en lointain écho des tragédies grecques. Le texte se terminait par une longue harangue adressée aux spectateurs pour qu’ils veuillent bien garder en tête ce qu’ils avaient vu et entendu, une harangue qui les prenait à partie, les interpellant sur ce qu’ils feraient eux-mêmes s’ils étaient dans les mêmes situations. Initialement prévue pour être dite par un seul acteur, les metteuses en scène avaient trouvé plus judicieux de mettre le texte dans la bouche de tous les comédiens, qui en disaient ainsi tour à tour chacun une partie (la même solution avait été choisie également en d’autres moments de la pièce où la partie à mémoriser aurait été trop longue pour un seul acteur). Cela donnait un effet d’autant plus puissant, celui d’une masse grondante, déterminée, qui ne se laisserait pas écraser par le mépris, revendiquant tout simplement leur statut d’être humain à égalité avec les habitants du pays d’accueil.

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J’avais subrepticement introduit sous forme de citation un court extrait d’une lettre que Rainer Maria Rilke avait envoyée à Lou Andréa-Salomé en 1903, lorsque Rilke, à Paris, observait autour de lui une misère dans les squares et jardins publics qui était la même que celle qu’aujourd’hui éprouvent nos migrants volontairement laissés hors du monde de travail ou de l’université, avec rien à faire si ce n’est attendre. Ce texte disait ceci :

Où vont-ils quand ils marchent si précipitamment à travers les rues ? Où dorment-ils, et s’ils ne peuvent dormir, que se passe-t-il sous leur regard morose ? A quoi pensent-ils quand ils restent des jours entiers assis dans les jardins publics, la tête penchée au-dessus de mains qui semblent venues de loin pour se rejoindre et se cacher l’une dans l’autre ? Et quelles paroles se disent-ils à eux-mêmes quand leurs lèvres font un effort pour se mettre au travail ? Tissent-ils encore de vrais mots ?… Est-ce encore des phrases qu’ils prononcent ; ou bien sort-il déjà d’eux pêle-mêle, comme d’un théâtre en flammes, tout ce qui en eux fut spectateur et acteur, auditeur et héros ? Personne ne songe-t-il qu’il y a en leur sein une enfance en train de se perdre, une force qui se détraque et un amour qui s’effondre ? (Rilke, Lettre à Lou du 18 juillet 1903)

Il a été magnifiquement dit par Doussou, la grande bergère du Mali (sans la moindre hésitation ni le moindre bégaiement).

Les comédiens et les metteuses en scène n’ont pas donné l’intégralité de la pièce, ils en ont donné environ les deux tiers mais cela était peut-être suffisant. On aura noté dans le titre un discret hommage à Peter Handke dont la pièce, Par les villages, m’avait transporté lors du Festival d’Avignon 2014. Handke y faisait intervenir tour à tour les membres d’une famille qui avaient connu les vicissitudes des séparations dues aux guerres et aux nécessités d’aller chercher du travail ailleurs, mais en même temps, ces personnages exprimaient une foi dans des choses qui les dépassaient, comme l’art. J’ai voulu essayer de rendre les mêmes sentiments et la même foi dans cette courte pièce. S’il y est question de misère et de sentiment d’abandon, il y est aussi question de beauté, d’espoir et d’amour.

Enfin, réaliser ce genre de spectacle et montrer qu’il peut réussir à attirer des foules de gens modestes seulement mus par la conscience de leur devoir et l’amour des autres, montrer qu’il peut même attirer leurs larmes, n’est-ce pas la plus belle réponse que l’on puisse donner à ceux et celles qui doutent encore du poids de la culture vivante et ne veulent voir sous le terme de culture que d’aimables divertissements ?

Ci-joint la harangue de la fin :

Peuple de France, vous qui chaque soir au journal de vingt heures voyez défiler les images de notre malheur, voyez ces foules qui marchent sans trêve depuis les frontières de la Grèce jusqu’à celles de l’Allemagne ou d’autres pays, vous qui vous demandez comment ils font ceux-là qui marchent pour trouver un peu de soulagement à leur fatigue et à leur faim, comment ils font pour nourrir leurs enfants et essuyer leurs pleurs, vous qui vous demandez comment arrivent à survivre les vieillards épuisés, du moins ceux qui ont survécu au voyage en mer, et les jeunes femmes fragiles qui portent un enfant sur le dos et ces autres encore qui en portent un dans leur ventre, comment font les jeunes adolescents qui aimeraient tant comme vos fils à vous et vos filles préparer leur avenir dans des écoles ou sur le banc des facs, vous qui vous posez toutes ces questions puis bien vite les oubliez car elles sont trop dures à garder, je vous implore de les conserver en tête une ou deux minutes de plus afin juste d’admettre que tous ceux-là et toutes celles-là sont des hommes et des femmes comme vous que, simplement, un noir destin a contraint à fuir de chez eux. Ils n’ont pas choisi de partir comme on fait le choix d’une errance de préférence à une autre, ils n’ont pas décidé de venir là parce que la terre était plus grasse ou que les lois sociales étaient plus douces, ils ont été déchirés de devoir partir, de quitter leur ville, leur rue, leur maison, leurs amis, leurs parents, ils l’ont fait parce que leurs maisons étaient détruites par les bombes, ou parce qu’elles avaient été brûlées, parce qu’ils ne voulaient pas subir le sort de leurs amis écrasés et brûlés par les bombes, tués à coups de machette et ce qu’ils ont fait tenait le plus souvent de l’exploit. Iriez-vous par un noir matin embarquer sur un canot pneumatique, frêle esquif, à peine éclairé d’un fanal vacillant, muni d’un moteur trop faible qui risque de s’étouffer à moitié chemin, franchir un bras de mer, ou bien remettriez vous votre vie entre les mains d’un brigand vous entassant à mille sur un cargo rouillé qu’on a volé dans un cimetière de bateaux, pour franchir la mer, de la Libye à l’Italie, seriez-vous prêts à traverser un désert de sable de plus de mille kilomètres, dans des camions chancelants bourrés de corps humains de la cabine à la benne, avec des enfants accrochés aux rétroviseurs, et d’autres juchés sur les garde-boue ? Le monde vomit ses guerres et ses douleurs sur le sable de nos plages. Ces guerres, ce sont souvent « vos » guerres, même si vous l’ignorez car vos gouvernants ne vous auront pas dit toute la vérité. L’Occident bouge et grossit, il veut qu’on ressente son remue-ménage obscène jusqu’au bout du monde, sur les terres d’Asie comme celles du Proche-Orient, et que cela se traduise par des puits qui brûlent, des drones qui explosent et vous, peut-être, vous allez croire que jamais de ces tressautements, vous ne sentirez les effluves ? Le monde craque. Comme Nora l’a dit dans son rêve en s’adressant au représentant du gouvernement, rien ne prouve que vous-mêmes ne serez pas un jour contraint à fuir, comme le furent déjà vos grand-pères et vos grand-mères au cours de la seconde guerre, comme le furent ceux qui durent se cacher des criminels nazis. Demain peut-être, qui sait, des événements rendront inhabitables vos terres comme déjà ils ont rendu inhabitables des endroits comme en Ukraine ou au Japon, la montée des nationalismes peut à son tour provoquer chez vous des conflits que vous ne soupçonnez pas. Regardez votre histoire, regardez notre histoire commune, celle de l’Humanité, les peuples n’ont –ils pas toujours été en transhumance, condamnés à quitter un lieu devenu inhospitalier pour en investir un autre ? Ne fuyez pas mon regard ! Vous croyez avoir des racines, comme nous le pensions aussi, mais nous n’avons que des jambes.

L'auteur et un acteur au milieu des deux réalisatrices

L’auteur et un acteur au milieu des deux réalisatrices

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Poésie chinoise

En cherchant des informations sur la poésie chinoise, une poésie qui traverse les millénaires et qui est réputée pour refléter une très haute subtilité, je trouve ceci, d’un certain Li-Taï-Po (ou Li-Bai selon les versions, voire même Li-Bo), qui aurait vécu entre 643 et 706 (c’est inouï aussi cette précision sur les dates…) :

Impatient de devenir un pur esprit,
le bouddhiste Song-Tsè
a édifié un bûcher sur le mont Kin-hoa
et s’est brûlé vif.

De son vivant, Ngan-Ki a pu atteindre le Pong-laï.
Ces personnages connaissent une félicité parfaite.

Soit ! Mais quel mal ils se sont donné !
Vous pouvez arriver au même résultat
en allant chercher dans votre cave
une bouteille de bon vin.

Evidemment, la chute est belle, allier le geste le plus simple voire le plus trivial aux recherches les plus hautes de l’esprit et associer le bon vin à la vraie félicité…

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Il faut croire que les Chinois anciens accordaient une belle place à la dive bouteille si j’en crois cet autre poème de ce même Li-Taï-Po :

Si la vie est un songe
A quoi bon me tourmenter
Je puis m’enivrer sans remords
Et si j’en viens à tituber
Je m’endormirai sous le porche de ma demeure
A mon réveil un oiseau chante parmi les fleurs.
Je lui demande quel jour nous sommes.
Il me répond : au printemps,
la saison où l’oiseau chante !
Je me sens étrangement ému
Et prêt à m’épancher.
Mais je me reverse à boire
Et je chante tout le jour
Jusqu’à ce qu’apparaisse la lune du soir.
Et quand mes chants se taisent
Je n’ai plus conscience de ce qui m’entoure.

L’amour est bien sûr abondamment chanté, avec un érotisme subtil, comme dans ce poème d’un auteur beaucoup plus tardif, Li-Chuang-Kia (1703 – 1758) :

Pour aller retrouver son fiancé,
Sous le grand saule au bord du fleuve,
Elle avait mis ses deux plus belles robes

Lorsque le soleil commença de décliner,
ils causaient encore tendrement.
Tout à coup elle se leva, honteuse,
Car elle n’avait plus sa troisième robe :
L’ombre du saule.

Marylin n’avait-elle pas dit un jour que son plus beau pyjama consistait en quelques gouttes de Chanel 5 ?

Et puis quelle poésie saisit mieux l’éphémère, l’instant au coeur de la passion, comme dans ce court poème de Chang-Wou-Kien (1879 – 1931) :

Tu as laissé tomber dans la poussière
la tulipe rouge que je t’avais donnée.
Elle était devenue blanche.
En ce bref instant il avait neigé sur notre amour.

jeune chinoise dans le parc de Confucius

jeune chinoise dans le parc de Confucius

PS: Léonard Cohen s’en est allé, j’avais écrit sur ce blog en mai 2013, en retrouvant Montréal et en visitant le musée du Jazz, ceci :

La musique et les spectacles sont dans la rue. Le musée du jazz mérite le détour: les grandes vedettes ont toutes légué quelque chose, un chapeau, une veste, une guitare, en souvenir de leur passage au grand festival de jazz de Montréal… Chacune de ces vedettes a son alvéole, avec possibilité de voir et écouter des vidéos de leurs performances. Ainsi Ray Charles, Miles Davis et Leonard Cohen. Quel beau tiercé… (pour moi les trois meilleurs) les deux premiers sont morts. Quand le troisième ne sera plus là, lui non plus, le moment sera peut-être venu de nous demander ce que nous faisons encore en ce monde…

Eh bien, nous en sommes là.

Canadian singer and poet Leonard Cohen is pictured on January 16, 2012 in Paris. Leonard Cohen's new album "Old Ideas" will be released in France on January 30. AFP PHOTO / JOEL SAGET (Photo credit should read JOEL SAGET/AFP/Getty Images)

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Quinze jours à Pékin

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Il aura été difficile de trouver des interlocuteurs tout au long de ce séjour… mis à part les trois personnes envoyées par l’agence de voyages à laquelle collabore Y. L’un se présentait comme « busynessman », un autre comme « ancien policier » (le chauffeur) et le troisième était un chanteur mongol qui passe de temps en temps à la télévision. Il nous fit d’ailleurs une belle démonstration de son talent à la fin du repas en entonnant un chant sacré tibétain. A ce moment-là, les deux autres fermèrent les portes du petit cabinet privé où avait lieu notre rencontre. Notre esprit parano en déduisait que c’était pour éviter que l’on n’entende cette allusion au Tibet, mais c’était peut-être simplement pour nous protéger du bruit environnant. Après cela, nous nous séparâmes, de toutes façons le repas était achevé (par les alcools blancs rituels, gan pei!). C’est le surlendemain que l’ancien policier promu chauffeur nous emmena voir la Grande Muraille.

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Les Chinois parlent rarement les langues étrangères, même dans le milieu du tourisme, et nous, Occidentaux parlons peu le chinois (le mandarin en l’occurrence) alors ils s’en remettent à la technologie. L’application WeChat, téléchargeable sur les smartphones assez récents, fait fureur. On voit sans arrêt des autochtones en dialogue avec des étrangers par ce moyen : chacun y va de sa frappe fébrile au clavier pour dire ce qu’il a à dire dans sa langue. Une pression sur le texte, un clic sur « traduire » et hop, c’est mis dans l’autre langue, on n’a plus qu’à montrer à l’autre le résultat… C’est pratique, mais on peut deviner le ralentissement qui s’ensuit dans la communication. On attend ici le futur logiciel qui nous permettra d’effacer la langue, les pensées dialogueront immédiatement entre elles. Et puis ce sera tellement plus simple pour les contrôler. Ces maudites pensées. S’il y en a encore… car à ce rythme et en restant tellement à la surface des choses, pensons-nous encore ?

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Je garde le même iPhone (de la génération 3) depuis une dizaine d’années… mon iPhone ne peut donc pas importer WeChat. C’est un handicap pour communiquer avec mes hôtes. Qu’à cela ne tienne, le busynessman a tout prévu : il a un iPhone nouvelle génération de côté, qu’il me donne pour qu’on puisse discuter. Il n’est même pas question que je le lui rende. Je vais le remporter en France, où il ne me servira à rien car il faudrait pouvoir le débloquer et, en plus, je crois que les produits vendus en Asie ne sont pas les mêmes que ceux vendus en Europe. Différence de bandes passantes.

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On discute beaucoup de la relative liberté dont jouissent les habitants de ce pays. Ce n’est plus certes une dictature au sens où nous l’entendions autrefois. Une souplesse peut s’observer dans l’application des règles tacites. Ainsi notre collocataire Alain C. qui se spécialise dans l’étude de l’art contemporain et plus particulièrement de l’art mural, autrement dit des graf et qui a, lui, énormément de contacts dans la capitale (gravitant parmi les curateurs et directeurs d’institut) se fait l’écho de la liberté des artistes. Mais dira-t-on, ces artistes ne touchent qu’une partie infime de la population, il ne coûte rien au régime de les laisser se répandre en mille excentricités, au contraire, cela façonne pour l’étranger une image de tolérance dont il a besoin. Cette liberté a ses limites et les artistes chinois les plus courageux s’y confrontent. C’est là que le thème du graffiti est intéressant car l’oeuvre graffée se montre au tout-venant. Et si elle se mettait à véhiculer un message, alors ce serait dangereux pour le régime. Au cours de mes pérégrinations dans les hutongs, j’ai trouvé un seul graf de taille. Etonnement devant le fait qu’il n’ait pas été immédiatement recouvert. En d’autres temps, on ne m’aurait peut-être même pas laisser le photographier. Alain C. raconte qu’un de ses amis italiens vivant à Beijing s’est fait choper, il en a été quitte pour une amende. En revanche son compagnon chinois a été mis au trou pendant une semaine sans possibilité de contacter qui que ce soit. Mais plus tard, il se fait l’écho d’autres cas où les graffeurs ont simplement… demandé la permission à la police de graffer ! Cela a l’air de convenir assez à mon interlocuteur (enfin un pays qui « comprend » le graf…), mais moi, ça ne me convient pas tellement. Où est l’acte libre de l’artiste s’il doit demander la permission ? N’est-ce pas contradictoire avec l’art en lui-même ?

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Encore faut-il, certes, admettre que le graff soit un art. Mais au point où nous en sommes, la question ne se pose évidemment pas. La réponse est oui. Il semble que les milieux de l’art chinois (CAFA en particulier, ainsi que toutes ces galeries que l’on trouve au district 798 ou à Caochangdi) soient très actifs et avides de collaboration avec l’occident. C’est une manière aussi d’acquérir de la reconnaissance auprès de l’étranger. L’Ambassade de France semble jouer pleinement son rôle dans cette affaire. S’occuper de culture est dans ses cordes : c’est quelque chose de rassurant pour nous, Français, et des contacts institutionnels s’élaborent en grand nombre. En somme, la France subventionne les graffeurs chinois, alors qu’elle verbalise ceux qui opèrent sur son sol.

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Il y a en ce moment, à Pékin, un artiste étonnant spécialiste des performances. Il s’appelle Niko de la Faye. Il parcourt le monde avec un tricycle transportant une sorte de cage métallique, où de petits objets aux formes géométriques sont accrochés. Son intention est de créer un contraste « poétique » avec un monde dominé par la productivité et le rendement. Précédemment, il avait parcouru la Chine au moyen d’un autre tricycle qui exhibait des objets de luxe, qu’il promenait ainsi à la vue des populations souvent très pauvres. Partout où il passe, il crée l’événement. C’est son rôle, sa fonction. Comment évaluer l’impact que ce genre de performance peut avoir ? L’art pour l’art domine. La performance en soi. Si l’effet poétisant est atteint, tant mieux. (photo Matthias Magg extraite du site de N. de la Faye)

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La Chine est une société surveillée. Nous en faisons l’expérience via nos tentatives de connexion Internet : Google et Facebook sont bloqués. On raconte qu’il n’est pas rare que lorsque vous cherchez à contourner ces restrictions (via VPN etc.) vous voyiez tout à coup votre bande passante se réduire. Le journal « Le Monde » est inatteignable. Pour ce qui est de Google, on peut comprendre. Du point de vue chinois, c’est une menace économique autant qu’idéologique : la Chine développe ses propres outils Internet. De notre point de vue, cette entreprise qui se veut planétaire est une menace pour nos libertés futures, elle cherche à établir un pouvoir transnational qui lui assurerait un contrôle total (autrement plus efficace que le contrôle chinois) sur nos goûts, nos orientations, nos comportements. On dit que certains militants de la Silicon Valley oeuvrent pour obtenir le statut d’Etat indépendant qui ne reconnaitraît pas le droit américain mais seulement le droit international (et encore). Mais Amérique, Chine ou Google, nous sommes surveillés. Comme disent en général les tenants de cet ordre du monde : « ça n’a pas d’importance quand on n’a rien à se reprocher », quelle naïveté, nous avons tous et toutes potentiellement quelque chose que l’Etat peut nous reprocher, une déviance idéologique, une préférence en matière de moeurs, une addiction quelconque. La surveillance est un énorme levier pour le chantage de masse. On s’en rend compte en Chine chaque fois que de nouvelles tendances montent en puissance à l’intérieur du Parti et que la tendance dominante cherche à les éliminer : on trouvera toujours un dossier compromettant… mais n’est-ce pas la même chose aux Etats-Unis, où la campagne présidentielle nous montre quels coups retors peuvent être joués notamment pour tenter d’éliminer une candidate… avant tout sûrement parce qu’elle est une femme.

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Alors la Chine, une « démocrature » , selon un terme inventé par des journalistes ? Le fait est que la montée en nombre de la classe moyenne n’a pas abouti, comme dans d’autres pays, à la mise en place des rouages que l’on associe, chez nous, à la démocratie : élections « libres », système parlementaire, alternance du pouvoir, et libertés (d’expression, de réunion, de circulation). La Chine continue de vivre sous l’emprise d’un discours qui s’éloigne de plus en plus de la réalité (mais je sais que c’est aussi un reproche que l’on fait à l’Occident), on continue d’y prôner les valeurs du socialisme… à deux pas des magasins Dolce et Gabanna ou Louis Vuitton qui commercialisent des produits qui ne sont accessibles qu’à une clientèle excessivement riche. Dans le métro, les petits écrans qui diffusent de la pub (pour des voyages à l’étranger comme pour des ameublements style Ikea) montrent aussi des images héroïques de la Longue Marche et des forêts de drapeaux rouges comme garantes de l’appartenance à une société qui n’existe que dans les limbes de l’histoire ancienne.

La Révolution est juste un signifiant vide qui circule pour faire lien (mais dites-moi, cela ne vous rappelle pas un autre pays, le nôtre?).

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Et la situation économique du peuple dans tout cela ? Il faudrait plus d’informations pour juger. A première vue, la misère est dans Pékin comme elle est dans Paris, Londres ou Amsterdam, des sans-abri dorment dans les tunnels qui relient les deux côtés d’une avenue, des handicapés vous accrochent par la manche pour vous demandez quelques jiao (l’unité en dessous du yuan). Et les soins, la santé ? Nous sommes à deux pas de grands hôpitaux pourtant nous n’en saurons pas grand chose. Il semble bien (d’après quelques anciennes conversations avec des amis chinois) que la population ne jouisse pas d’une « sécurité sociale », ni même d’assurances décentes (y compris pour leur automobile). Le commerce de rue fait florès. Hier soir j’ai pu ainsi acheter une paire de chaussettes sur le trottoir, pour 15 yuans, une fortune (deux euros).

musiciens des rues

musiciens des rues

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Notre vie s’organise autour de quelques rituels. J’aurais souhaiter que nous fassions notre cuisine nous-mêmes, mais l’état de saleté des ustensiles mis à notre disposition nous en a dissuadé. Nous faisons un repas par jour, et chaque soir nous cherchons notre restaurant dans le quartier (ou parfois dans le centre, vers Qianmen). Les restaurants sont relativement chics et accueillent une jeunesse aisée mais les prix sont, pour nous, très raisonnables. La cuisine du Sud (Sichuan, Yunnan) est très prisée des pékinois. Le traditionnel canard laqué est une attraction touristique réservée à quelques restaurants du centre. Une fois, nous allons au plus près (car il fait très froid ce soir-là, température négative), c’est un restaurant populaire. Les serveuses sont effrayées d’avoir à servir des étrangers, elles rigolent entre elles et nous montrent du doigt. Nous finissons par choisir nos mets d’après quelques photos sur le menu. Il m’arrive une énorme bassine de bouillon blanc où surnagent les morceaux d’un poisson bouilli entier. En rentrant, nous nous arrêtons systématiquement au petit super-marché du bas de l’immeuble pour y acheter les brioches du lendemain et… l’eau. Car il n’est pas recommandé de boire l’eau du robinet, non qu’elle soit infestée de microbes et autres bactéries, mais tout simplement parce qu’elle est surchargée en métaux lourds. On nous a dit : « si vous buvez l’eau du robinet, vous sonnerez en passant sous les portiques de détection » !

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Pour le dernier jour en Chine, la pollution atmosphérique a atteint un pic (235 microgrammes par mètre cube concernant les particules particulièrement dangereuses pour la santé, alors que la mesure permise par l’OMS pour une durée d’exposition de 24 heures est de 25 seulement, il est vrai que par le passé le chiffre de 600 a été atteint à Pékin), cela signifie que vous ne voyez plus le bout de l’avenue au-delà du huitième bloc, les sommets des gratte-ciel se perdent aussi dans la brume et pourtant il n’y a pas de nuage, le temps est beau… c’est effrayant. Pour sortir, on m’a confié un masque. Ça tient par des élastiques autour des oreilles et on essaye de bien configurer le haut avec une petite lame de métal souple qui doit s’adapter à la forme du nez, quand on respire, le tissus se soulève, flip, flop… c’est bien, mais si on a des lunettes, à chaque souffle, ça fait de la buée dans les lunettes, pas commode, et si on enlève ses lunettes, on risque de tomber. Pas facile la vie en Chine. Finalement, peu de gens portent le masque, des jeunes femmes surtout. Ici, on ne porte pas le voile, mais le masque, donc. Ça cache aussi bien le bas du visage. Les gens ne voient même pas que j’ai des moustaches. Et si vous avez besoin de parler ? On baisse le masque ? À défaut de le tomber. Et si vous voulez manger quelque chose ? Pas moyen de faire passer la bouffe par en-dessous. On mange pas, on boit pas. On essaye de respirer le moins possible.

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Ma résidence pékinoise avait quelque chose d’insolite. Je n’ai fait là-bas que ce que j’aurais pu faire aussi bien à la maison… Nous avons par exemple passé un après-midi dans un café pour étrangers de l’avenue Gulou pour écouter le projet de thèse de Nicolas et lui faire des remarques constructives, cette thèse ne portait évidemment pas sur la Chine (mais sur l’économie de la connaissance en général). Nous aurions pu faire la même chose dans un bar de Marseille (puisqu’il habite Marseille). J’ai accepté cette opportunité parce que j’avais envie de faire l’expérience de Pékin. Il en a coûté une accélération certaine du processus de réchauffement climatique. Je comprends mieux ce que les artistes nomment une « performance ». Car j’étais au coeur d’une « performance », même si je n’en étais pas parfaitement conscient.

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