What Makes Us Smart?

 

Non Kiki, je ne vais pas vous vendre une smart.1203166477.jpg (marque déposée), mais ce titre c’est celui qu’une éminente psychologue américaine, Elisabeth Spelke (Liz pour les intimes), donne à un de ses articles, écrit pour nous expliquer ce qui peut bien nous rendre « intelligents », nous, « les humains »… par rapport à eux… « les animaux ».spelke200.1203010757.jpg
Je mets plein de guillemets à « intelligents » bien entendu, d’aucuns pouvant vite prétendre qu’être capable de déverser du napalm sur des populations et d’en exterminer d’autres au seul prétexte de leur religion ou de leur origine ethnique est loin d’être une preuve de supériorité de l’espèce humaine. Mais au sens technique, si, il faut croire que ça l’est, au même titre qu’il est bien connu que toutes les pannes, toutes les gabegies, tous les trous percés n’importe où font croître le PNB des nations… alors… qu’est-ce qui nous rend « intelligents », plus « intelligents » que les abeilles, les fourmis, les doryphores, les toucans, les dauphins ou les babouins (« baboons » disent les anglophones, je trouve ça joli).

 

oiseau2.1203166530.JPG(oiseau sur la fenêtre de ma belle-mère, à Cormoret (BE))

La question se pose, et drôlement, en ces temps où de plus en plus d’expériences sur nos cousins animaux remettent en question les idées reçues. Ainsi, le « Nouvel Obs » de la semaine dernière se faisait-il l’écho, par la plume de Michel de Pracontal , de nouveaux travaux portant sur l’intelligence des grands singes, effectués par des chercheurs japonais. singes.1203166497.jpgPour résumer : on a toujours prétendu que les chimpanzés (par exemple) avaient une intelligence très limitée, qu’ils ne savaient évidemment pas compter et que, lorsqu’on essayait de leur apprendre des rudiments d’un langage, c’était un relatif fiasco : tout juste étaient-ils capables de mémoriser vingt-cinq symboles et de les associer vaguement deux par deux pour traduire leur désir de manger une banane ou de recevoir une caresse… Aucun des « expérimentalistes » patentés ne s’était avisé du biais qui existe à observer des animaux qui sont en captivité, séparés de leur milieu naturel et surtout séparés de leurs congénères. On en est resté à la vieille image de Descartes, des « animaux-machines » : ces êtres là, monsieur, ça ne ressent rien, vous pouvez les mettre en cage, entre quatre murs de béton, les condamner à passer toute leur vie seuls, rompre tous leurs liens sociaux, ça n’a pas d’importance…. Comme une machine est censée vous répondre en toutes circonstances, ils réagiront comme elle… par « input-output » (selon la vieille antienne du behaviourisme).
Or, on commence à comprendre que cet arrachement au milieu naturel, en réalité, change tout. Regardez les vivre dans la nature, et vous apprendrez des choses étonnantes, que, par exemple, ils sont dotés d’une mémoire fantastique (leur permettant de mémoriser les positions occupées par des chiffres sur un écran, même lorsque l’affichage ne dure que deux dixièmes de seconde, ce qui impossible chez l’homme !), qu’ils fabriquent et utilisent des outils, qu’ils échangent peut-être des signaux évolués etc.
Revenons maintenant à « what makes us smart »… Liz Spelke commence son article par son autocritique : elle aussi, a cru trouver la racine d’une intelligence humaine supérieure dans telle ou telle aptitude (mémoire, comptage, dextérité…) que l’espèce humaine aurait possédé mieux que toute autre. Et puis, elle est revenue sur ce genre d’idée après de nombreuses observations qui l’ont convaincue qu’elle faisait fausse route. Alors ? alors il reste l’hypothèse de la langue.
Plus précisément de la « compositionnalité » de nos langages.

syntagme2.1203167211.jpg
Parce que nos langues permettent de fabriquer des constituants qu’on peut relativement rendre autonomes (comme des groupes nominaux, des groupes verbaux etc.) et que les ingrédients de ces constituants peuvent alors être perçus comme portant sur un même objet, on parvient à exprimer des idées complexes en reliant entre eux des concepts qui appartiennent à plusieurs domaines de connaissance.
Ainsi, supposez que nous ayons un module cognitif spécialisé dans la reconnaissances des couleurs et un autre spécialisé dans l’identification des objets présentant un certain volume, le mot « jaune » dénoterait une entité du premier module, le mot « maison » une entité du second. Sans un langage compositionnel, nous n’aurions pas les moyens de mettre ensemble ces deux mots au sein d’un même syntagme (groupe) et de faire ainsi communiquer les modules dont ils dépendent. En disant « il faut tourner après la grande maison jaune », nous formons, entre autres choses, un constituant « maison jaune » tel que, quand nous l’interprétons sémantiquement, nous comprenions « un objet x tel que x possède ces deux propriétés : celle d’être une maison et celle d’être jaune ». De la même façon, quand nous appliquons un nombre à une collection d’objets, nous formons un syntagme, par exemple : « cinq doigts », ceci semble être une condition nécessaire du comptage. En disant ou en entendant « cinq doigts », nous formons le concept d’une collection x qui, en même temps possède la propriété d’être « cinq » et celle d’être « des doigts ».
Toutes les langues ne sont pas aussi « compositionnelles ». Imaginez une langue qui n’aurait pas un tel pouvoir de composition, où par exemple, l’adjectif serait éloigné du nom sur lequel il porte, où l’idée de « maison jaune » se traduirait par une expression du genre : « j’habite la maison, jaune elle est », ou bien où le nom de nombre figurerait ailleurs également que dans l’environnement du nom de l’objet comptable. Alors il apparaîtrait dans cette langue un relatif handicap pour utiliser les noms de nombre dans l’usage que nous leur connaissons. Sans doute pourrait-on utiliser ces noms pour eux-mêmes et dans des sortes de jeu, mais moins facilement pour des opérations de comptage. Ce sont des conclusions auxquelles mon collègue Pica est arrivé suite à son immersion fréquente au sein de la communauté Mundurucu , de l’état de Para, au Brésil, et sur lesquelles nous travaillons en ce moment. Il se trouve que la langue Mundurucu possède les caractéristiques que je viens d’énumérer.

 

comptage_0023.1203167494.jpg

femme mundurucu comptant sur ses doigts
(cliché CNRS – Pierre Pica)

Ces travaux ne signifient pas que certaines populations n’auraient pas l’idée de nombre (ni même que certaines espèce animales ne l’auraient pas) mais seulement que, bien que l’ayant, elles auraient des difficultés à l’utiliser, et mettraient en place des stratégies compliquées pour y parvenir néanmoins, jetant l’ethnologue classique dans la perplexité. Lui aussi dans le trouble.
On peut sans doute trouver ici comme une réminiscence de l’hypothèse de Whorf (cf.) que j’ai antérieurement critiqué : c’est l’hypothèse selon laquelle notre langue façonnerait notre manière de voir le monde. Pourtant il y a de grandes différences. Un whorfien dirait que, la langue X ne permettant pas d’exprimer la notion de nombre, les locuteurs de cette langue n’ont pas de concept de nombre : l’univers numérique leur ferait défaut !
Ce n’est pas ce que nous disons : de nombreuses observations montrent que les Mundurucus comme, tout autre peuple, ont bien sûr accès à cet univers de la numération : le concept de nombre existe mentalement indépendamment du langage, mais ce sont les conditions d’utilisation qui changent. Il y a une connexion entre le système mental qui s’occupe des nombres et la faculté de langage qui s’effectue moins bien que dans d’autres langues, et c’est peut-être parce que les ressources mentales (mémoire etc.) sont mobilisées par ces locuteurs-là par d’autres choses, peut-être plus importantes pour la survie, comme l’orientation dans l’espace (ou plus « intéressantes »… allez savoir !).
Revenant encore à la comparaison avec les animaux, une idée schématique à mon avis serait de dire qu’on a trouvé la raison de ce qui nous rend « intelligents » et pas eux : elle résiderait dans le fait que nous avons un langage compositionnel.
Idée schématique … car qu’est-ce qui nous prouve que certaines espèces animales au moins ne seraient pas dotées elles-aussi de moyens pour assurer cette « compositionnalité » ?
Autre question : quel est le prix à payer pour ces possibilités offertes par le langage ? Le chercheur japonais, dit M. de Pracontal, « avance l’hypothèse que cette mémoire [la mémoire visuelle fantastique dont témoigne le chimpanzé « Ayumu »] ait existé chez l’ancêtre commun à l’homme et au chimpanzé, et qu’elle ait régressé dans notre espèce au profit de nos capacités de langage ».

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5 commentaires pour What Makes Us Smart?

  1. Posuto dit :

    J’ai vu les images avec ce singe qui mémorisait les positions occupées par des chiffres sur un écran (expérience non réussie par nombre d’étudiants). Je crois qu’en conclusion, les chercheurs concluaient qu’un singe doit très rapidement observer son espace de vie, qui est sur quelle branche de quel arbre, ami, ennemi, nourriture, etc… Nous n’avons pas eu besoin de conserver ses dispositions en vivant sur un sol plan. En tout cas, ces recherches nous montrent bien à quel point l’intelligence est une donnée sociale ou sociétale. (je mets sociétale pour crâner un peu, puisque je serais bien incapable d’établir l’exacte nuance entre social et sociétal, ah la la, si j’étais singe j’utiliserai certaine branche pour renforcer mon ego, quelle pitié)
    Kiki 🙂

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  2. Posuto dit :

    Sinon, nous louer une Smart alors ?
    Kiki2 🙂

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  3. jmph dit :

    Le langage de celui qui nous sert de Président est-il compostionnel ? Certes, un peu, mais la variété des constituants utiliés semble limitée : plus la situation est complexe, moins il compose …

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  4. décidément, en passant par « La ferme des animaux », ce matin, j’ignorais (je le jure) que j’allais continuer la visite en venant sur ce blog….

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  5. alainlecomte dit :

    je ne dirais peut-être pas que l’intelligence est une donnée sociale ni sociétale (moi, non plus je ne sais pas trop ce que veut dire « sociétale »), mais plutôt « environnementale », donc en dernier ressort biologique (dans la mesure où la biologie comprend l’éthologie), et je ne crois aps que ce soit « le besoin » qui joue ici un rôle (ce n’est pas vrai que « le besoin crée l’organe » par exemple), simplement la sélection naturelle a du faire en sorte que ne subsistent que les plus adaptés. Au départ, il y a les multiples « inventions » des espèces.
    Je pense que Jean-Marie a raison: le langage de qui nous sert de président n’est pas très compositionnel (bien que se développant dans un contexte où on a accès à cette compositionnalité)… Le but recherché est bien sûr toujours le même, comme celui des publicitaires: dispenser le bon peuple de trop d’efforts de compréhension afin de libérer son esprit pour des tâches jugées plus rentables comme la consommation ou…. le dépot d’un bulletin dans l’urne, deux types d’actions très voisins.

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