Lundi à Tokyo

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« Kiki Soso Largyalo » part au Japon pour une dizaine de jours, à l’occasion d’une conférence qui a lieu là-bas. Il emporte son appareil-photo bien sûr, et toute sa curiosité. Quelques livres aussi, comme les notes récemment éditées de Nicolas Bouvier (« le vide et le plein »). Un carnet d’aquarelles ? Ce n’est pas sûr qu’il arrive à en faire quelque chose. Peut-être là-bas rencontrera-t-il Lionel Dersot, l’auteur du passionnant blog Tokyo

Il a un peu peur d’être…

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Petits évènements et grandes catastrophes

On n’en finit pas d’épiloguer sur le résultat des élections européennes… avec cette question lancinante, répétée en boucle sur nos ondes : le PS est-il mort ? Ah !

Je ne vais pas répondre à cette question. Je vais m’en tenir surtout aux chiffres calculées par Siné-Hebdo de cette semaine : compte-tenu des 60% d’abstention, les pourcentages obtenus par rapport non pas au nombre de votants mais à celui des inscrits sont de :

     – UMP : 10, 8 %
PS : 6, 41%
Europe Ecologie : 6,33 %
MoDem : 3, 29%
FN : 2, 47%
Front de Gauche : 2, 35%
NPA : 1, 9%

De quoi relativiser un peu à la fois les déclarations de victoire et la honte des défaites…

Au-delà de ce constat, et sans verser dans l’ironie de l’hebdomadaire des sinéphiles, on peut se poser la question de la signification d’une société qui disparaît des écrans radar. Car c’est cela qui se passe : comme un vulgaire Airbus avec 200 personnes à bord, une société entière, des millions de gens, ont disparu des écrans, ceux de la télé d’abord, ceux des chroniqueurs chargés de nous informer ensuite.

Il y a quelques semaines , c’est avec une certaine allégresse que l’on envisageait des possibilités de révolution, les masses populaires envahissaient la chaussée et les trottoirs en de longs cortèges témoignant d’un fort niveau de mobilisation. Les dirigeants syndicaux ne savaient qu’en faire à vrai dire… et ils se sont évertués à conduire vers les sables du désert ces troupes prêtes à faire feu de tout bois. Depuis, plus grand-chose. Peut-être samedi prochain y aura-t-il un peu de mobilisation, mais comme un renouveau d’incendie qui va de toutes façons s’éteindre.

A côté de cela, les élections européennes sont un mini-évènement. L’Europe pourrait être le lieu stratégique des luttes sociales : leur confinement à l’espace national est en effet dénué de tout débouché (on ne change pas la société dans un seul pays), encore faudrait-il l’émergence d’une conscience européenne, ce contre quoi nos partis « de gauche » (« la gauche de la gauche ») résistent. Ils sombreront dans leur nationalisme.

Ecoeurée, la société a donc fui : le politique ne lui donnait ni perspective de changement national, ni raison de croire en l’Europe. L’écologie triomphe, mais ne nous y trompons pas : grâce à une frange mi-intellectuelle mi-bourgeoise de la société (j’ai voté Ecolo, bien sûr !).

Mais sûrement, les changements ont déjà eu lieu. Simplement, on ne les voit pas encore sur nos écrans radar.

thom-site_html_444519de.1244706910.jpgCela me rappelle la théorie des catastrophes , cette théorie mathématique inventée par René Thom dans les années soixante-dix. On y représente des phénomènes de singularité. Soit une dynamique représentée par une fonction de potentiel V qui évolue en fonction d’un paramètre m (dans un espace à plusieurs dimensions). Cette fonction possède, selon la position de m, un ou deux minima : ces minima représentent des positions d’équilibre dit stable. Partons d’une situation initiale où V a juste un minimum. Quand m se déplace sur son espace, il peut apparaître un autre minimum, rival du premier. Mais nous sommes toujours dans le premier, pendant longtemps… jusqu’à ce que, m s’étant vraiment déplacé de sa position d’origine, on arrive de nouveau à une fonction V avec un seul minimum, mais cette fois il s’agit du second, celui qui est apparu en position de conflit et qui a avalé le premier.

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Cette représentation met en avant le concept d’hysteresis , c’est-à-dire cette sorte d’inertie qui existe entre deux états : le deuxième état est là, existe depuis longtemps, mais on ne le voit pas. Jusqu’au jour où….

On obtient alors une catastrophe.

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L’art à travers elles

Je l’ai annoncé dans mon précédent billet: j’allais parler de l’expo elles@centrepompidou , que j’ai vue trop vite… je ne m’attendais pas à ça. J’étais pressé, il me restait un peu de temps entre Kandinsky et un rendez-vous dans le cinquième, j’ai vu l’entrée, je me suis engouffré. C’était trop grand. J’ai vu quatre ou cinq salles seulement et je suis ressorti. Remué.

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(quelques « portraits grandeur nature » d’Agnès Thurnauer, à l’entrée de l’exposition)

Certaines critiques se sont élevées contre ce qu’elles ont considéré comme une « ghettoïsation de l’art des femmes ». Je ne vois pas où est le mal à vouloir rassembler des œuvres sur une base inédite, dût-elle être celle du sexe, ou du « genre » comme on dit depuis qu’on veut dissocier la construction culturelle de l’état biologique, bref, surtout depuis les travaux de Judith Butler. Il est des critères de classification qui font apparaître des choses que l’on n’avait jamais perçues. Ainsi de cela : qu’il y a un art qui s’exprime à base de représentations de la douleur et de la violence qui n’appartenaient pas au vocabulaire pictural de l’art masculin qui a traversé une vingtaine de siècles. La violence a été un thème de la peinture classique et moderne : que l’on pense aux batailles, depuis celle de San Romano jusqu’à Guernica, que l’on pense aux massacres, ceux de Scio ou bien ceux peints par Goya. C’est essentiellement au travers des guerres qu’on l’a représentée. Vision masculine d’une violence encadrée, militaire ou militante, avec ses oriflammes et ses trompettes, ses éclats et ses éclairs de feu. Ou bien, le massacre est encore sujet à esthétique et prétexte au déploiement de formes voluptueuses qui excitent notre désir, comme ici, sous le pinceau de Delacroix.

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C’est une autre violence que nous voyons là dans « Feu à volonté » (intitulé d’une salle) ou dans « Genital Panik » (une œuvre de Valérie Export) : c’est une violence ressentie au plus profond de soi, qui s’en prend à nos organes, à notre chair. La peur est là palpable. Elle n’est pas « sublimée ». Valie Export écrit en commentaire :

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Genital Panik a été présenté dans un cinéma porno de Munich. Je portais un pull et un pantalon qui laissait voir mon sexe. J’étais armée d’une mitrailleuse. Entre deux films, je disais aux spectateurs qu’ils étaient venus dans ce cinéma-là pour voir des films sexuels, mais que maintenant je mettais à leur disposition de vraies parties génitales et qu’ils pouvaient en faire ce qu’ils voulaient. Je suis passé lentement dans chaque rang, face aux gens. Je ne me déplaçais pas de façon érotique. Tout en marchant le long d’un rang, je dirigeais l’arme sur les spectateurs du rang de derrière. J’avais peur et je n’avais pas la moindre idée de ce que les gens allaient faire…

L’œuvre elle-même est une série de photos en noir et blanc où on la voit toute habillée, avec seulement le sexe dévoilé, et tenant une mitraillette dans les mains.

Dans la salle « Extrême tension », principalement dédiée à Louise Bourgeois , le corps est objet d’art, mais sous l’aspect du corps interne : l’estomac, les intestins, les muqueuses… et sous celle d’un bloc de polyester peint de trainées rouges sanguinolentes qui tourne autour d’une barré d’agrès comme le corps d’une gymnaste, mais ressemblant plutôt à un quartier de viande (« la rotateuse », œuvre de Marie-Ange Guilleminot ).

Violence portée au corps encore dans la vidéo de Marina Abramovic où l’on voit une fille nue qui danse le hula-hoop avec un cerceau de fil de fer barbelé, les barbes métalliques s’imprimant à chaque tour davantage dans la chair.

abramovic-lib-rer-corps-1.1244388982.jpg (Freeing the Body)
Tout ce que l’on voit ici sonne comme le rappel lancinant des violences subies par les femmes de par le monde, du viol aux assassinats.

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En sortant de ces salles qui nous tordent les boyaux, juste un petit rayon de soleil venu de Suisse, avec une vidéo projetée sur le sol due à la vidéaste helvétique Pipilotti Rist … des fleurs du printemps, un papillon qui voltige et les enfants peuvent y venir pour suivre un halo de lumière. Temps de respiration qui ouvre sur autre chose : « une chambre à soi », multiples variations sur l’intimité des chambres, émanant de Dorothea Tanning ou de Sophie Calle (« Le lundi 16 février 1981, je réussis, après une année de démarches et d’attente, à me faire engager comme femme de chambre pour un remplacement de trois semaines dans un hôtel vénitien : l’hôtel C. On me confia 12 chambres du quatrième étage. Au cours de mes heures de ménage, j’examinai les effets personnels des voyageurs, les signes de l’installation provisoire de certains clients, leur succession dans une même chambre. J’observai par le détail des vies qui me restaient étrangères. »).

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(Dorothea Tanning, chambre 202)

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(oeuvres de Pipilotti Rist non exposées à Beaubourg)

Autre chose qu’un ghetto : la découverte d’un autre regard tout simplement. Un peu comme si nous nous voyions, nous les hommes, depuis une autre face du monde.

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Intemporalité de l’art

 

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Le hasard des expositions nous rend évident l’existence d’invariants à travers l’histoire. Ne peut-on voir comme une réminiscence des fresques de Lascaux dans cet extraordinaire galop peint par Kandinsky ? Et pourtant… l’art du peintre moderne fondateur de l’abstraction est tout de pensée et de réflexion : si le cheval est ainsi c’est en vertu d’une conception théorique du rôle du trait et de la couleur, de leur dynamique, expression de la vitesse et du temps. C’est une immense simplification, ce en quoi d’ailleurs l’art semble toujours résider. Or cette simplification était là, déjà, chez l’artiste de Lascaux.

D’autres exemples ? dans une des compositions de Kandinsky, le commentaire met en lumière un trait lumineux qui traverse la toile, comme un rappel, dit ce commentaire, de la figuration de la lance de Saint-Georges (une figure qui revient souvent dans la petite mythologie portative du peintre russe). Cette lance qui terrassait le dragon, ne la voyait-on pas déjà chez maints primitifs ? et n’y jouait-elle pas déjà le même rôle plastique de trait d’union, de rayon lumineux ?

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(Bild mit weissem Rand, 1913)

Et ceci m’amène à une autre exposition, vue juste la veille de ma visite à Beaubourg, celle des primitifs italiens de Sienne à Florence , au musée Jacquemart-André. L’histoire en diaporama de presque deux siècles de peinture, entre 1290 et 1450, siècles les plus émouvants peut-être car c’est à leur époque que se sont manifestées les plus belles inventions, depuis les maladresses de la représentation de l’espace au temps de Guido da Siena, puis d’Agnolo Gaddi, jusqu’à sa maîtrise par Fra Angelico.

 

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(La Cène, d’Agnolo Gaddi, aux env. de 1395)

Un blog remarquable sur l’image a déjà consacré un très beau billet à cette exposition et, en particulier, à cette peinture captivante : la prédelle sur la guérison de Justinien, par Fra Angelico. Ajoutons aussi ce lumineux petit tableau, toujours du même, qui raconte « la preuve par le feu de Saint-François ». Les personnages sont comme des blocs de couleur : tout le monde attend ce qui peut sortir de cette flamme. La simplification des plantes et herbages, comme celle de la décoration du trône royal, à l’inverse de la richesse du détail qui adviendra par la suite, nous évitent d’être distraits et nous forcent à nous concentrer sur la figure essentielle, celle du saint, vers qui les regards convergent. Encore des recettes picturales (même si ici peut-être le fruit d’une pure naïveté) qui donnèrent lieu plus tard à mure réflexion, et que Kandinsky explore et systématise.

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Intemporalité… et rupture : je remets à demain d’écrire un billet sur la plus bouleversante des expositions : celle des femmes artistes au centre Pompidou . Rupture ? Oui, cette expo le révèle comme aucune autre ne pouvait le faire. Il a suffi de mettre ensemble toutes ces oeuvres de femmes pour qu’on voie apparaître ce qu’on n’avait pas encore perçu dans des siècles d’art presque exclusivement masculin (encore qu’on ne sache pas très bien le sexe des auteurs de Lascaux !) : une représentation de la violence intime (sexuelle principalement), et du corps, qui échappe aux hommes.

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Le « vieil écrivain » et Internet

kenzaburo-oe2.1243834553.jpgJ’ai dit un mot de Kenzaburo Ôe dans le billet précédent, ou bien Ôe Kenzaburo si on respecte la convention japonaise consistant à donner ce que nous appelons le prénom en dernier, et aussitôt m’est apparue l’envie d’en dire un peu plus, tant il me semble qu’il est un des plus grands écrivains d’aujourd’hui. Et, qui plus est, l’occasion m’en est donnée par la nouvelle publication d’une conférence qu’il avait prononcée en septembre 1998, dans la livraison récente de la revue « Manières de voir » – une émanation du « Monde Diplomatique » – consacrée au « Japon méconnu » (n°105, juin-juillet 2009). L’écrivain japonais, Prix Nobel de littérature en 1994, s’y interroge avec humour sur le rôle d’Internet vis-à-vis de l’écriture, et de la littérature de notre temps. Il trouve qu’il est déjà un homme âgé – né en 1935, il avait donc 63 ans au moment de la parution de l’article – et qu’il mérite sans doute les moqueries des « jeunes intellectuels » à l’égard du peu d’appétence qu’il avait manifesté jusque là pour les nouvelles technologies. Pensez, au moment du Prix, il n’était relié au monde que par un ancien modèle de téléphone. Il s’est rendu compte à ce moment-là que s’il voulait répondre à tous ceux qui voulaient dialoguer avec lui, alors il lui fallait passer à autre chose : le fax, par exemple. Et là, ce fut pour lui une découverte, « la possibilité de multiplier les échanges de fax en un bref laps de temps et la liberté de répondre au moment voulu [lui] ont fait découvrir une émotion inédite ». Au point qu’il se mit à en faire la publicité, mais sous les railleries encore des jeunes écrivains, car ce mode de communication était déjà dépassé : il fallait passer à Internet. Son idée était alors qu’il y aurait un grand intérêt à tenter de publier sous forme de livres les échanges entre écrivains qui pouvaient se faire par le courrier électronique. Mais pourquoi ? qu’y apprendrait-on de neuf ? Pour Ôe, il y aurait un sens à permettre d’examiner ainsi les transformations de « style » que les nouveaux médias font subir à nos manières de nous exprimer. Cette idée n’est pas très originale à vrai dire et je connais maints collègues linguistes capables de faire leur miel des changements qui surviennent dans notre langue du fait de l’envoi des mails et, bien plus encore, des SMS. (Dans un des cours que j’ai donné cette année, à l’université, j’avais demandé aux étudiant(e)s de faire des exposés, par petits groupes, sur des sujets qui les intéressaient. Le débat a souvent plané autour de ce genre de questions. Il mettait également en avant, de façon périlleuse pour moi – qui ai presque l’âge que Ôe avait lorsqu’il prononçait cette conférence – la question générationnelle. Une fois où je disais qu’il serait malheureux de perdre le savoir de notre langue littéraire, parce que nous ne pourrions plus comprendre les textes de notre littérature, il me fut répondu que de même qu’on avait su traduire les récits médiévaux en français moderne, il se trouverait bien toujours quelqu’un pour traduire les textes actuels dans le langage sans orthographe qui sert à coder les SMS et que Molière en « parler des cités », cela se faisait déjà.)

Mais ce que j’ai trouvé d’original dans l’article d’Ôe, c’est l’appel qu’il fait aux formalistes russes (« Entre parenthèses, dit-il aussi, si l’Union soviétique a disparu, plusieurs de ses mouvements intellectuels si brillants des années 1920 ou 1930 gardent toute leur pertinence et font partie intégrante du patrimoine vivant du XXème siècle »). Il dit :

Disons, pour simplifier les choses, que les mots de l’écriture littéraire, par un procédé que les formalistes russes appelaient ostranenie – « rendre autre » – retardent la transmission du sens et rendent cette transmission plus longue. Ce procédé permet de redonner aux mots la résistance qu’ont les choses elles-mêmes au toucher […] je dois confesser ici que ma vision du roman ou de la littérature en général se fonde sur cette théorie de l’ostranenie, et que c’est à dessein que je complique la transmission du sens. C’est pourquoi beaucoup de jeunes intellectuels estiment probablement que je serai le premier des romanciers à être relégué aux oubliettes par la nouvelle génération Internet.

Résistance, « redonner aux mots la résistance qu’ont les choses elles-mêmes au toucher » me paraissent en effet être une tâche irremplaçable de l’écrivain, même et surtout à l’époque moderne.
Mais le plus étonnant encore, concernant cet article, est que, loin de cultiver la nostalgie pour les formes d’écriture du passé et de chercher à y défendre coûte que coûte ce « rôle irremplaçable », il manifeste une ouverture aux formes de l’avenir : « l’information est elle aussi une forme profonde d’expression. On peut y distinguer un « style » ». Mais qu’est-ce que le style ? « Ce que j’appelle « style » peut être défini par plusieurs questions : qu’est-ce que l’être humain ? Quelles sont ses activités ? Que nous révèlent-elles de lui ? ».
Peu importe après tout la forme que nous utilisons, semble-t-il dire – et là, je crois que mes étudiantes de P8 seraient toutes d’accord avec lui – puisque le style en question n’est finalement rien d’autre que le reflet de nos activités, et que ces dernières sont ce qu’elles sont à un moment donné de notre histoire. Comparant le temps qu’il fallut au XIXème siècle pour que la nouvelle de l’existence d’un vaccin contre la variole atteigne le Japon (soixante ans) avec la fraction de seconde qu’il faut aujourd’hui pour acheminer une nouvelle à l’autre bout de la Terre, il se déclare plus préoccupé par l’usage des nouveaux médias dans l’objectif de créer de nouvelles solidarités (« pour apporter une réponse humaine à ces tragédies trop réelles que sont les guerres ») que par le maintien d’un ancien « style ». Comme un écho en somme à la phrase de Sartre qui affirmait qu’aucune cathédrale ne valait la vie d’un homme (je cite de mémoire). (Mais n’a-t-on pas désigné parfois Ôe comme « le Sartre japonais » ?).

A mon avis, ce qu’il veut dire aussi c’est qu’il y a bel et bien plusieurs « styles » qui peuvent et doivent coexister. Ôe est généreux dans son attitude à accorder un « style » à l’information, et trop modeste sans doute quand il se voit relégué déjà aux oubliettes à cause d’un style qui, contrairement à l’information, cultive la lenteur. Car la lenteur est tout bonnement celle de la réflexion. Me semble-t-il en tout cas. Les neuro-sciences – encore elle ? mais je suis sûr que le « vieil écrivain » ne dédaigne pas ce qu’elles disent – ne nous apprennent-elles pas que le traitement de l’information dans le cerveau humain depuis le niveau des neurones et des réseaux élémentaires de neurones jusqu’au niveau cognitif se fait à une vitesse incroyablement plus lente que celle des signaux transmis au sein d’Internet ?
Les textes pour la réflexion se doivent donc de se mouler dans cette lenteur, d’offrir cette résistance afin qu’ils nous laissent le temps de former des pensées.
De fait, Ôe Kenzaburo témoigne d’un optimisme surprenant et qui me semble tout à son honneur.
Lui qui, si souvent, a fait montre de sa douleur (douleur d’homme du XXème siècle devant les horreurs de la guerre – Hiroshima en particulier – douleur, encore, d’homme devant accueillir un enfant lourdement handicapé), finit par voir dans Internet surtout un moyen extraordinairement efficace de répandre l’information utile (lors de grandes campagnes internationales, comme celle contre les mines anti-personnel). Il y voit aussi, à cause de la possibilité de s’y exprimer dans n’importe quelle langue, un autre moyen de résistance, mais cette fois contre la langue du pouvoir dominant.
Ajoutons à cela qu’après tout, ne pourrait-on pas utiliser aussi le réseau pour sauvegarder des écritures, des mots, des façons de parler, des langues entières, qui sont presque toutes menacées ? et ne serait-ce pas là aussi un bon morceau de résistance, qui contre-balancerait l’autre mouvement, celui qui va vers l’oubli ?

Noter en passant que ce travail est celui de mes collègues linguistes, un travail méconnu, injustement considéré comme inutile. Bien sûr.

Vous ne voudriez tout de même pas que l’idéologie régnante se préoccupât de « style » !

Billet trop long encore, me dira-t-on, mais connaissez-vous d’autre moyen de réfléchir que celui qui consiste à y mettre le temps ?

(photo empruntée au site http://www.transientwriting.wordpress.com)

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Une romancière américaine à Grenoble

sirihustvedt2.1243529334.JPGLa dernière fois que je suis allé à une de ces mini-conférences d’écrivain dans une librairie, c’était pour Nancy Huston , il y a donc plusieurs années. Entre temps, c’est vrai, j’étais allé voir Annie Ernaux , mais c’était juste pour une dédicace. Cette fois, Siri Hustvedt était là (voir le script de son « chat » sur LeMonde.fr ). Que des femmes, allez-vous dire. Je suis obligé de me rendre à cette évidence. Mais je peux me justifier de tout un tas de façons : d’abord, si certains écrivains masculins venaient, j’irais sans doute. Bien sûr Le Clézio. Mais même un poète tel Philippe Jacottet. J’aurais pu venir pour Peter Handke, mais il n’écrit plus. Ou pour le poète suisse Maurice Chappaz, mais il est mort. Evidemment, si on déborde sur la littérature étrangère… Kenzaburo Oé me ferait me précipiter de n’importe quel endroit où je me trouve. Murakami (Haruki) aussi, mais cela serait plus de la curiosité que de l’empathie. Autre justification, plus évidente à mes yeux, à cette assistance aux présentations de livres par des auteures féminines : bien sûr, en tant qu’homme, quoi de plus naturel que cette attirance pour l’autre sexe ? Comme pour en percer les secrets, en quelque sorte. Mais cette explication ne doit pas convaincre grand monde si j’en juge par la très faible proportion, en général, de gens de mon sexe qui assistent à ces rencontres… Pour environ quatre vingt femmes, seulement quatre ou cinq hommes. (Annie Ernaux s’était amusée de cela d’ailleurs…). Alors il faut bien essayer une dernière justification, et là nous tomberons justement sur un des thèmes préférés de la blonde compagne de Paul Auster : la féminité dans l’homme et la masculinité chez la femme. Il faut que mon côté féminin soit attiré, probablement. En vérité, moi qui viens de commencer la lecture de « Tout ce que j’aimais », je ne peux que trouver du plaisir au fait de lire, moi un homme, un récit écrit par une femme dont le narrateur est un homme, lequel passe de nombreux moments à révéler sa part de féminin…. Situation d’intrication pas si ordinaire, non ? La discussion avec la romancière, une longue herbe fragile terminée par une chevelure paille avec entre les deux un visage fin mais osseux d’où irradiaient des yeux bleu profond enfoncés dans leurs orbites, a beaucoup tourné autour de ce thème. Bien sûr elle a dit qu’elle aimait ce type d’homme, acceptant sa part féminine, que son mari était comme ça et que son père aussi, l’était. L’animateur de la librairie (très appliqué) lui a posé la question de ce mot qui sert paraît-il – je ne savais pas grand-chose d’elle avant de la voir là – de titre à un de ses livres : Yonder. Yonder, ce n’est ni ici, ni là-bas, c’est entre les deux. Cet espace, semblait-elle dire, où se situe le meilleur des relations humaines. Son dernier livre est sur l’Eros. Elle a bien sûr expliqué que même dans un couple, on ne connaissait jamais complètement l’autre et que cela était heureux, quel ennui sinon ! mais ça, d’autres qu’elle l’avaient déjà dit.

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Dans son roman « Tout ce que j’aimais », il est beaucoup question de peinture. On y décrit des tableaux qui n’existent pas mais on a l’impression qu’ils existent, qu’on les verra la prochaine fois qu’on ira à New-York. Par exemple ce tableau peint par Bill (un homme, donc) qui s’appelle autoportrait et qui est pourtant le portrait d’une femme. Mais si on regarde d’un peu plus près, on voit une ombre sur le devant, au point que le spectateur croit que c’est sa propre ombre. Alors que c’est ce que le peintre a inscrit comme son ombre à lui, de créateur, sur la chose créée. Pas mal, non ?

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En réponse à des détracteurs à propos d’un billet récent sur « la politique »

Pour que les choses soient claires concernant ce blog, je tiens à rappeler brièvement ma position. Pour moi, le blog est essentiellement un espace d’expression d’une subjectivité. Il n’a aucune prétention à communiquer un message, ni à dire « une vérité ». Je peux me contredire, cela arrive à tout le monde, c’est même une façon de s’obliger à se poser à soi-même des questions. Je ne suis pas du tout mécontent que l’on me fasse des commentaires critiques, au contraire je suis plutôt gêné par ceux que je trouve trop laudateurs. Ce billet était un mouvement d’humeur et se voulait léger. Il se concluait toutefois sérieusement en faisant appel à une forme renouvelée de la démocratie qui ne me semble pas être mise à l’ordre du jour par la gent politique actuelle, sauf parfois, incidemment, par… Cohn-Bendit (mais la mention de ce dernier n’est intervenu que dans un commentaire en réaction à un autre commentaire) ou par…. Ségolène Royal (cf. sa « démocratie participative » qui n’était vraiment pas une mauvaise idée). Les idées de Cohn-Bendit sont à mon avis elles-mêmes contradictoires et c’est ce qui fait leur intérêt. Elles viennent également d’un univers (l’Allemagne, l’Europe du Nord) où, à mon avis, contrairement à ce que peut nous faire croire notre chauvinisme latin, nous avons beaucoup à apprendre. Cela ne veut évidemment pas dire qu’il nous faut tout en accepter … mais seulement que nous aurions intérêt à réfléchir à certaines solutions existant ailleurs (et même aux Etats-Unis) en tant que possibles expérimentations.

Ce que je critique avant tout, c’est, outre évidemment la déformation que les médias font subir aux faits ainsi que la manière dont elles nous conduisent à poser les problèmes, une langue de bois de la part des leaders de la gauche dite « vraiment de gauche » qui hélas demeure stérile (j’ai encore entendu ce matin celle que j’appelle, dans mon billet, Marie-Georges par affection et non par ironie, répondre aux questions des auditeurs sur France Inter, les propositions qu’elle avance sont évidemment séduisantes mais comme elles ne contiennent évidemment aucune perspective de réalisation concrète, si ce n’est des renvois aux calendes, elles sombrent dans une phraséologie stéréotypée).

Enfin, en ce qui concerne l’anonymat, chacun doit savoir que la plateforme de blog du Monde met en attente de modération tous les commentaires qui se veulent anonymes, et que, dans ce cas, le récepteur voit en clair la provenance du commentaire. Personnellement, je ne suis pas pour l’anonymat, il n’y a que la signature qui engage.

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histoire de talweg et de renard

J’avais promis à totem, en réponse à son billet sur le mot « talweg », de lui rapporter de mon week-end prolongé en Valais un beau talweg. Le voici.

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Mais à côté il y avait aussi l’éclosion des crocus à deux doigts de la neige et des violettes et gentianes luisant aux rayons du soleil.

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Encore au-delà, le renard passait par là et s’arrêtait juste pour me contempler quelques secondes avant de reprendre sa course – un gros tas de fourrure agitant sa moire dans les feuillages – .

 

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Un animal, peut-être le renard lui-même avait laissé une poignée de poils dans les herbages.

 

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Ceci me faisait penser aux observations de l’écrivain italien Mario Rigoni Stern, mi scribe mi laboureur, arpentant les chemins des Alpes italiennes. Lesquelles sont à deux pas d’ici.

 

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Je me suis toujours émerveillé que ce sommet-ci, le Dolent, marque exactement le point de rencontre entre trois pays. Je suggère comme programme de voyage à qui me lit d’aller faire le tour des endroits du monde où, comme ici, trois pays se rencontrent, cela ne devrait pas poser de problèmes : ils sont bien sûr en nombre fini.

 

L’hiver par ici a été rude, la neige souvent haute de plusieurs mètres et les animaux de la montagne en ont souffert : ils se sont souvent réfugiés près des chalets. Les cerfs qui étaient peu courants, ont refait surface. Ce sont eux qui ont grignoté le sommet des arbres, comme ici, au grand dam de mon beau-père.

 

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Parlons d’autre chose : les neurones et les bébés

On ne s’imagine pas qu’à chaque minute de la vie du bébé plus de deux millions de synapses se mettent en place.

En lisant cette phrase de Jean-Pierre Changeux (in « L’homme de vérité » page 291), mon cœur a fait un bond. Incroyable !hommede-verite.1242836649.gif

Et oui, milliards d’individus qui vivez sur la planète, vous avez tous été le siège de cette créativité fantastique. Bourgeois nantis installés dans votre confort comme hères misérables prêts à tout pour trouver un peu de mieux être au-delà des mers ravageuses… Que dis-je, vous avez été, mais c’est que vous êtes encore :

« la naissance intervient exactement au milieu de la phase rapide. Suit alors une longue phase en plateau qui dure jusqu’à la puberté. Ensuite, ce rythme décline progressivement jusqu’à la valeur qu’il conservera pendant l’âge adulte, avant de décroître brutalement pendant la vieillesse »

Notez bien : c’est le rythme de création qui décroit, ce n’est pas le nombre (comme on l’a dit pendant longtemps).
Ceci dit, vous en perdez un petit peu aussi:

« Depuis les travaux précurseurs de Wilhelm Preyer à la fin du XIXème siècle, il est admis que des phénomènes régressifs s’attaquent à la mise en place de l’assemblage cellulaire et synaptique du système nerveux central en cours de développement ».

Il existe ainsi une mort cellulaire programmée.

Ne croyez surtout pas que si on inhibait cette mort, nous serions plus intelligents : la tentative a été faite sur les souris (au secours, Dunia ), eh bien « la souris génétiquement modifiée ne paraît pas plus intelligente, malgré ses neurones surnuméraires. Elle présente au contraire des signes pathologiques graves, des crises d’épilepsie par exemple ».

 

Cette perte qui compense la création d’autant de synapses est bien sûr la plus parfaite illustration de la plasticité de notre cerveau

Et après ça, il y en a qui vont prétendre que certains humains valent moins que d’autres….

Et nous, qui sommes grand-pères, et qui nous en vantons (n’est-ce pas, jmph ? ), nous assistons émerveillés au spectacle de cette activité neuronale qui nous apporte chaque jour son lot de bonheur au travers de nouvelles mimiques et de gestes inattendus.

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Je n’aime plus la politique

Je n’aime plus la politique telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui. Je n’ai pas aimé quand Sarkozy a été élu, sarkozy_itw.1242387704.jpgj’ai pensé qu’une chape de plomb allait s’abattre sur le pays. La chape est plus légère que prévu, chape de plumes ? mais ça ne vaut pas mieux car chape quand même. Les médias font obstacle entre la réalité des choses et ce que nous percevons. Tout le monde se répand en évocations de la « société du spectacle » : spectacle des escarpins et des robes Dior de ces dames, des fastes de ces messieurs, petites phrases et escamotage des faits. La réalité n’existe pas. La réalité est celle des conditions de vie réelles des gens, des salariés, des travailleurs. Des chômeurs. Elle est celle des conflits du travail, des pertes de salaires et des licenciements, des renvois des ouvriers chez eux pour chômage technique et des incitations à ce qu’ils partent d’eux-mêmes de l’entreprise (ce serait tellement mieux…) comme chez Caterpillar. Parler de « société du spectacle » ne résout pas les problèmes. On encense Debord. Mais c’est parce qu’il est mort.

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delanoe_bertrand.1242387729.jpgJe n’ai pas aimé quand le Parti Socialiste s’est déchiré, s’est haï, s’est contre-foutu de tout ce qui n’était pas lui. A tout prendre, j’aurais préféré que ce soit Ségolène qui gagne, au moins il se serait passé quelque chose, les médias seraient contraints d’en parler. Même si de mon côté je me serais senti en désaccord, car je n’ai jamais aimé ses appels à l’amour du prochain. On n’est pas à l’Eglise. Le 13 mai, au Cirque d’Hiver, le Parti Socialiste s’est réuni en meeting : comme les discours sont vieux, comme ils sont hypocrites.

jean-luc_melenchon-3.1242387750.jpgmarie_georges_buffet.1242387768.jpgJe n’aime pas « le facteur », je n’aime pas le NPA : trop de démagogie, de ronron, de rhétorique pseudo-révolutionnaire. Je n’aime pas Mélanchon : trop stalinien, je ne lui pardonne pas ses paroles sur le Dalaï-lama (comparé à un ayatollah) ni sur le Tibet (épine dans le pied d’une Chine qui n’est quand même plus le rêve des maoïstes…). Bon, Marie-Georges peut-être…

Et… je n’aime pas BAYROU ( !) cet homme foncièrement de droite qui essaie de ratisser large (lire l’article de Frédéric Bonnaud dans Siné Hebdo n°35 : « Bayrou fais-moi peur » où l’auteur raconte son cauchemar : Bayrou apparaissant comme LE candidat contre L’AUTRE, « Même les lecteurs de Badiou voteront Bayrou » NON !!! – j’en suis ! (des lecteurs de Badiou), « plein de philosophes marxistes publieront des papiers dans Libération pour appeler à voter Bayrou. Ce sera dément », et de dire : « je me souviens de la loi Falloux, que Bayrou, alors ministre de l’Education nationale d’Edourad Balladur, avait voulu réformer », et de rappeler : « l’année dernière, entre les deux tours des municipales, le débonnaire François se fâche quand il apprend que la liste MoDem d’Aubagne entend fusionner avec celle du maire sortant, communiste […] et pour faire bonne mesure, il soutient Alain Juppé à Bordeaux »).

Bref, je n’aime rien de cette politique là. La démocratie, ce n’est pas ça. Ce n’est pas une fois tous les cinq ans remettre son destin à un énergumène dont nous ne savons rien, ou plutôt dont nous ne savons qu’une chose c’est qu’il est certainement inapte à assumer le pouvoir qu’il revendique. La démocratie devrait être locale. Participative. Nous devrions être amenés à nous prononcer souvent sur des objectifs concrets et proximaux. Faire en sorte que les micro-décisions prises à l’horizon de nos desseins se propagent de proche en proche pour atteindre à une gouvernance éclairée. On devrait même ignorer à quoi ressemble un « président de la République ». Je rêve.

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