Continuant à songer au texte d’Adorno et Horkheimer sur l’Aufklärung, j’en viens à me dire que la critique de la science est souvent faite par les scientifiques eux-mêmes, comme cela fut le cas avec Erwin Schrödinger. Que des phénomènes restent mystérieux aux yeux de la science, que certains ne ressortissent peut-être même pas de la science, et en particulier la notion de sujet et le cas de la conscience, cela n’est pas nouveau, Schrödinger1 a bien indiqué combien la science ne se construit que sur l’élision du sujet et donc de la conscience, même si les neuro-scientifiques comme Stanislas Dehaene sont utiles pour la manière dont ils nous aident à prendre conscience de nous-mêmes : de nos possibilités et de nos impossibilités mentales. Dehaene nous explique que les conscience apparaît dans le cerveau lorsqu’un embrasement de neurones se produit, cela ne nous avance guère sur l’explication de la conscience et de sa raison d’être, mais cela nous permet de savoir qu’il s’agit d’un phénomène qui peut être observé par d’autres moyens que notre introspection, cela n’est pas rien (mais n’est pas une preuve « d’objectivité », je le concède, voir ce que je dis à la fin de ce billet).
Les premiers termes de la science sont empruntés le plus souvent au langage commun. Adorno et Horkheimer le mentionnent d’ailleurs (p.49). Lorsque j’étudiais dans le cadre d’un contrat STS2 dans les années quatre-vingt les modes de raisonnement et d’argumentation comparés en sciences exactes et en sciences sociales, tentant d’évaluer la place qu’y prenait le langage (en particulier la notion de métaphore), j’avais étudié notamment un corpus de biologie qui décrivait ce qu’on appelait au départ l’hormone juvénile. On utilisait ici une métaphore intéressante d’un point de vue sociétal, de quoi notamment laisser espérer quelque produit de rajeunissement utile pour ceux et celles qui étaient obsédés par l’âge, évidemment ladite hormone n’avait rien de juvénile en soi mais était juste une hormone que l’on avait constatée chez certains insectes pour réguler leur croissance. Plus tard, le nom devait être modifié et réduit à une formule chimique. Et on n’a jamais cherché à en faire un quelconque usage rajeunissant à destination des humains. Les mots de la science tendent à se détacher du langage courant et fonctionnent comme des signes univoques qui permettent de décrire des relations entre leurs dénotations. Ce point est vivement critiqué par Horkheimer et Adorno et par leurs héritiers, et je comprends qu’ils le fassent puisque nous avons là la preuve d’une véritable dé-substantialisation : les objets ne sont jamais connus en eux-mêmes mais seulement par l’intermédiaire de leurs relations. Et l’on espère que cela sera suffisant, qu’à force de multiplier les relations on finira par cerner la réalité des objets. Rien n’est moins sûr, évidemment. Mais c’est ainsi que fonctionne la science qui fait confiance à la notion de modèle. Elle approche néanmoins toujours un fragment de la réalité, mais c’est toujours celui qui s’inscrit dans une certaine notion d’utilité. La critique qui fait dépendre la science d’une utilité pratique est donc fondée. Pourtant, l’utilité a sa part de vérité. Mais si on se limite toujours, à cause de cette visée pratique, à la même part de vérité, on s’aperçoit à quel point la démarche scientifique peut apparaître mutilée, et se trouve, de fait, mutilée.
Dans son travail critique sur l’énergie, où elle tente de montrer que le mur de ladite énergie est la véritable contradiction interne au capitalisme (puisque celui-ci en demande toujours plus, comme nous le voyons actuellement avec sa version numérique, et qu’elle n’existe sur terre qu’en quantité limitée), Sandrine Aumercier fait reposer le concept d’énergie sur une vision entièrement capitaliste des choses, comme si, sans le capitalisme, le concept d’énergie lui-même n’existerait pas. Certes, l’énergie découle du travail et le travail de la sueur de nos fronts, mais l’énergie devient une lettre dans une équation fondamentale qui ne fait que dire une propriété de l’univers. L’énergie est infinie, tant que l’Univers l’est, ce qui ne l’est pas, c’est notre manière de l’employer ou de la stocker. Penser que pour récolter une part infime de l’énergie solaire il nous faut exploiter les déchets fermentés de plantes et d’arbres qui ont reçu cette énergie il y a des millions d’années est désespérant, ridicule, et conduit à notre perte, mais ça, c’est justement la science qui le montre.
Horkheimer et Adorno n’avaient pas encore à leur disposition l’exemple de l’informatique lorsqu’ils écrivaient « sur l’Aufklärung », que n’auraient-ils pu dire s’ils l’avaient eu ! Très vite, les ingénieurs en informatique ont pensé que la raison était là, enfin là, à portée de main, et qu’elle consistait en une méthode, applicable éternellement et pouvant s’exercer en dehors de toute intervention subjective. Les professeurs d’informatique des années quatre vingt mettaient entre les mains de leurs étudiants des manuels dont il aurait suffi de suivre les directives pour écrire tous les programmes logiquement possibles (cf. Scholl et Peyrin, Schémas d’algorithme fondamentaux, ed. Masson). On cherchait à mettre dans la tête des jeunes esprits l’idée que toute tâche se ramenait aux mêmes opérations élémentaires : pour faire un programme il fallait passer par « démarrer », puis « avancer », enfin écrire une boucle itérative jusqu’à ce qu’une condition de sortie soit vérifiée. Essayez. Ça marche surtout quand on veut gérer une entreprise, trier des livres dans une bibliothèque, calculer un itinéraire. Ces ingénieurs pouvaient se justifier en invoquant Turing qui, dans le fond, n’avait pas fait autre chose : réduire toute résolution de problème à un assemblage d’opérations élémentaires (se déplacer à gauche, se déplacer à droite sur un ruban, inscrire une marque appartenant à un alphabet donné, lire le contenu d’une case pour prendre sa décision d’aller à droite ou à gauche etc.) mais théoriquement, cette entreprise a conduit justement à l’inverse de ce que les ingénieurs de l’époque espéraient, et en cela elle fut utile. En effet, il fut possible grâce à elle, de démontrer que contrairement à ce qu’on espérait, toute fonction n’était pas calculable et qu’il existait des problèmes indécidables (ainsi le problème de l’arrêt, qui se pose dès qu’on écrit un programme et qu’on se demande, avant de l’exécuter, s’il va bien se terminer sur un résultat ou si au contraire, il risque de boucler indéfiniment). Dans le même ordre d’idée, la démarche qui aurait pu passer pour folle à un observateur extérieur, consistant à coder toute formule et toute déduction dans un même langage a permis de montrer qu’il ne serait jamais possible de créer un système entièrement codable permettant de déduire tous les énoncés considérés comme vrais dans cette théorie. Une théorie est avant tout un outil qui discrimine des énoncés à propos d’un type d’objet, elle qualifie certains de « vrais » et certains de « faux ». Un système formel adapté doit être tel qu’il permet de déduire tous et seulement les énoncés « vrais », bien sûr. Or, le théorème de Gödel nous dit qu’on n’en trouvera jamais un, pourvu que la théorie soit suffisamment compliquée pour nous intéresser un tant soit peu. Donc en principe, fini l’auto-maths… Gödel a montré que nous ne pourrions jamais compter sur une raison formelle fonctionnant toute seule, indépendamment de nous. Mais cela n’empêchera jamais qu’il existe des gens vraiment pas sérieux pour faire comme si ce théorème n’existait pas. Si on ne trouve pas de système formel universel, on demandera à ChatGPT de faire le service ! Et il y aura toujours quelques gogos pour y croire.


J’explique encore tout cela pour une nouvelle fois montrer que les mathématiques ne sont pas le simple langage utilitaire et dominé par les puissances économiques que semblent y voir Horkheimer et Adorno, mais qu’elles savent prendre leur indépendance en instaurant des résultats techniques de grande ampleur et de grande pertinence pour ce qu’il en est des limites de la Raison, ou du moins, d’une certaine Raison, celle que l’on décrit comme « efficace ».
La « raison » qui demeure malgré les tentatives pour lui tordre le coup (qui n’en ont pas fini aujourd’hui!) est plurielle et diversifiée, elle possède des chemins qui mènent parfois à des cul-de-sacs et invite plus à s’interroger soi-même et à mettre en doute ses conclusions qu’à affirmer, sans preuve, la justesse de telle ou telle hypothèse.
Les marxistes et les post-marxiens, comme les heideggeriens etc. ont eu des mathématiques une image naïve et trompeuse qui les considérait comme science du nombre et de la quantité alors qu’elles sont la science des structures.et qu’elles ne font qu’exprimer par leur être la structure des structures celle de notre pensée, qu’il faut peut-être écrire à la façon d’Adorno, notre penser. C’est pour cela qu’elles sont universelles.
Horkheimer et Adorno (p. 54) : « Selon Kant le jugement philosophique vise la nouveauté et pourtant il ne reconnaît aucune nouveauté, puisqu’il se contente de répéter ce que la raison avait déjà mis dans l’objet ». Cette observation est puissante, elle est faite semble-t-il, dans le but d’invalider les résultats obtenus par la science lesquels n’auraient que peu de valeur puisque… on les connaîtrait déjà ! Ce n’est pourtant pas comme cela à mon avis qu’elle doit être interprétée.
Si, ce qu’on connaît est juste ce que le sujet a mis dans l’objet, on ne connaîtrait donc jamais que le sujet, la connaissance serait tautologique. Pas de mal à accepter cela, car reconnaître justement ce qui est dans le sujet alors que nous ne savions pas qu’il y était, cela justement peut très bien s’appeler connaissance, ce serait la connaissance du moi, sous la forme d’un moi élargi. C’est une chose assez fantastique après avoir évacué soi-disant le sujet, que, par un long détour on y revienne sans s’en rendre compte en appelant cela « l’objet extérieur », la connaissance de l’univers ou peut-être, la connaissance de l’Autre. Mais c’est notre Autre. Il n’y a plus de paradoxe de Wigner en ce cas. Autrement dit rien d’étonnant à ce que les mathématiques « s’appliquent » à notre monde. Voir à ce sujet un article sur palim psao, assez ancien, d’un physicien allemand nommé Gruber3.
Alors nous n’atteindrions jamais le « vrai réel » ? ce qui est extérieur à nous-mêmes ? Mais n’est-ce pas justement là ce que veut dire Kant avec sa distinction entre phénomènes et noumènes et son idée que ces derniers seraient à jamais hors de notre portée ?
Et nous vivons très bien comme cela. Nous pourrions nous en contenter si cela s’accomplissait dans une véritable refonte en quoi on pourrait authentifier les vraies lumières…

