Qu’est-ce qu’une masterclass ? Un maître qui écoute son élève puis qui reprend avec lui les passages critiques de l’œuvre. Ce à quoi j’ai eu la chance extraordinaire d’assister en ce 23 juillet, de 9h30 à 12h30 dans une petite salle souterraine d’un quartier appelé le Hameau, à Verbier, Valais, Suisse. Je pourrais avoir honte : tant de luxe. Je n’en reviens pas. (Plus précisément : je pourrais ressentir de la honte en effet, mais pas de moi-même, par procuration pourrait-on dire, de la honte à la place de ceux qui devraient vraiment avoir honte de manifester une telle insouciance face à la marche du monde actuel, et qui n’ont pas du tout honte, eux). Verbier est une station de sports d’hiver valaisanne qui s’étend sur une face très large de la montagne, devant le mont Combin. S’y donnent rendez-vous les riches banquiers et joueurs de golf autant que les aristos du ski, et en été les mélomanes de Suisse et d’ailleurs, souvent recrutés aussi parmi les riches banquiers, les joueurs de golf, les femmes bronzées en habit de luxe. Moi j’y suis parce que j’accompagne C ; qui est là, elle, parce qu’elle est fan de piano et qu’elle rêvait d’entendre jouer Martha Argerich, Alexandre Kantorow, Katia Bouniatischvili, Lucas Debargue, Nikolaï Lugansky. Concerts renversants : j’ai vu et surtout entendu les deux mailleurs pianistes du monde jouer ensemble (à deux pianos se faisant face) le concertino n°42 de Chostakovitch et les Danses symphoniques opus 45 de Rachmaninov. Le volume sonore était comme sculpté dans l’air de la montagne, l’un des deux pianistes s’envolait en arabesques lyriques lorsque le second, malicieusement, touchait à peine le piano pour en faire s’évader des sons évanescents. Contrastes incessants entre le violent de la tempête musicale et l’onde légère à peine bruissante d’un glissando où les mains disparaissent comme des ailes de colibri. Martha et Alexandre communiquaient d’un geste furtif par delà les deux immenses pianos à queue, d’un battement de cil, d’un doigt sur la bouche, d’un sourire, d’un air entendu, et ils s’entendaient parfaitement, elle, la vieille dame de 85 ans qui a encore des grâces de jeune fille et lui, le jeune homme souriant et dégingandé qui se baisse pour saluer afin d’être au même niveau que la grande dame.


Mais revenons à la masterclass donnée ce matin-là par le pianiste russe Nikolaï Lugansky La masterclass est très différente d’un concert, autant, dans l’un, le maître apparaît solennel et fier de sa superbe, sûr qu’il est d’être là parce qu’on a fait de lui depuis longtemps le virtuose, l’étoile, celui qui a additionné les prix et les louanges auprès des plus grands orchestres, autant dans l’autre, il apparaît humble, décontracté, les pieds chaussés de sandales et habillé le plus simplement possible. Les élèves eux, sont pleins de déférence, bien sûr, mais ils sont déjà plus ou moins des vedettes et sont là pour recueillir une onction supplémentaire. Du moins pas tous, ainsi le jeune polonais est-il là visiblement pour apprendre, il a choisi l’œuvre la moins connue et peut-être la plus difficile : une suite de courtes pièces de Sergeï Prokofiev. On lui donne à peine vingt ans, il est léger, a les mains fines, parfois ses avant-bras se croisent. Les pièces jouées sont douces et harmonieuses. Le Maître félicite l’élève mais lui fait remarquer qu’il ne faut pas trop jouer cette œuvre de manière aussi romantique, il veut y ajouter, lui, de l’expressivité. Alors commence une dissection de l’œuvre ou les gestes du Maître alternent avec ceux de l’élève. Jouent-ils vraiment la même partition ? Il m’arrive parfois d’en douter. Opposition de style, de tempérament. J’aime les conseils donnés sur les détails : ici, ne pas forcément croiser les bras, là, jouer plutôt mezzo-forte que piano, ne pas ralentir trop tôt. Le second élève est d’origine chinoise, il est là peut-être moins pour apprendre que pour montrer que d’ores et déjà il peut se mesurer aux plus grands. Concerto n°2 de Chopin. Lugansky n’a presque rien à dire : c’est parfait. Mais comme il lui faut quand même bien jouer son rôle, il va entrer dans quelques détails. Chopin n’est pas Rachmaninov. A tel endroit, faut-il jouer deux notes en même temps ou l’une après l’autre ? L’élève se fait ici le maître, il connaît parfaitement sa partition et signale que la chose est précisée, le maître avoue son trouble, il ne s’en était jamais rendu compte.

A écouter ces échanges entre musiciens de très haut vol, je constate comme jamais à quel point il est question en musique de sentiments, tel passage de Chopin est triste mais pas désespéré, il faut ici en saisir la nuance. Un jeune pianiste de vingt ans ressent peut-être mieux l’aspect tragique que ne peut le faire un adulte aguerri qui en vu d’autres…
Le dernier élève est un géant à la carrure de footballeur américain, il met sa puissance et sa force à jouer Brahms. Mais Lugansky le reprend, il n’est pas nécessaire d’être si violent. Brahms était avant tout un compositeur de symphonies, même lorsqu’il composait une sonate pour piano, il avait en vue la symphonie qu’il écrirait plus tard. Le pianiste alors doit s’imaginer en chef d’orchestre. Tâche difficile ; les crescendos pour une symphonie se font grâce à l’entrée progressive des instruments, le piano ne dispose pas de cette ressource. Il ne faut pas jouer Brahms comme on joue Scriabine… ni d’ailleurs comme on jouerait Schumann, même si celui-ci avait une immense admiration pour le premier, et ainsi de suite au cours de ces trois heures passionnantes où il a été donné à n’importe qui (c’est gratuit) de suivre comment se construit une interprétation.
Le mot d’interprétation est ici le plus important : il en va de celle d’une partition comme de celle d’un texte. On se doit de se saisir de chaque mot pour en mesurer la sonorité, la pertinence, la justesse, puis de passer à l’ensemble, construire une compréhension globale, un sens qui donnera à l’œuvre elle-même le statut d’une matrice solide de toutes les interprétations possibles.
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