Festival d’Avignon 2026 (1) : vive la Corée !

Combien de temps encore le Festival d’Avignon va-t-il résister au changement climatique ? Cette question est posée dans le In, au Cloître Saint-Louis, nos corps ressentent sa pertinence tant ils doivent affronter la chaleur excessive, dans les rues, en faisant les interminables queues (blâme à décerner au théâtre des Lucioles), au camping (douleur allégée toutefois par la présence d’une piscine) etc. Bien sûr, la climatisation fonctionne à bon train, mais on sait ce que cela provoque aussi comme ilots de chaleur supplémentaires. La cour du Cloître Saint-Louis encore est assez fraîche, on peut s’y reposer en buvant des granités et en écoutant des débats. J’y étais lorsque les journalistes du Papotin interviewaient les deux héroïnes du spectacle Silence (la musicienne Lucie Antunes, et la chorégraphe Mathilde Monnier) qui se tient en ce moment à la Carrière de Boulbon, mais que j’ai raté par pure flemme, il fallait encore prendre la voiture pour aller là-bas… la navette ? Mais il y a longtemps qu’elle était complète, petit exemple de toutes les désillusions auxquelles on s’expose : depuis avril, je m’évertue à avoir des places pour Molière par la compagnie Stan, pour la pièce d’Ibsen, ou pour d’autres spectacles convoités, mais bernique, on a beau vous dire revenez la semaine prochaine, vous resterez démunis de billets, après avoir patienté une heure devant un écran qui a commencé par vous annoncer que vous étiez numéro 1252 sur la liste d’attente… le bec dans l’eau, contraint de vous rabattre sur des spectacles moins intéressants, en général dans le off. On se dit il y a des trucs bien aussi dans le off. C’est vrai. Mais moins bien quand même. Il a hérité de cette tradition théâtrale des boulevards parisiens, autant dire qu’on n’y découvre pas grand-chose, jeu « classique », mises en scènes « classiques », textes convenus, comme cet Intra-Muros au Chêne Noir, pièce d’Alexis Michalik. Jeu brillant et mise en scène animée mais qui ne nous dit que peu de choses de la vie réelle tout en prétendant nous en dire beaucoup. L’action se passe dans une prison, au parloir, avec des comédiens qui viennent faire un atelier théâtre avec des prisonniers : tout, a priori, pour attirer notre compassion, mais cela se perd dans des intrigues archi-téléphonées s’emboîtant les unes dans les autres avec habileté, mais sans nous délivrer d’émotion autre que cette impression d’habileté, justement. Ce spectacle « marche », il réunit son lot de spectateur-ice-s d’âge avancé (dont je fais évidemment partie). Mais ce n’est pas ce que nous cherchons.

Exception cependant avec les spectacles présentés au 11, comme ce Made in France dont on a a dit le plus grand bien et qui le mérite (3 nominations aux Molières, compagnie La poursuite du Bleu). Portrait à la fois drôle et politique de ce qu’est la France d’aujourd’hui : crise du travail, discours préfabriqué et complice des structures économiques basées sur le profit, syndicats compromis. Mise en scène simple et efficace. La trame de départ est amusante : un prisonnier se voit mis en liberté conditionnelle à condition qu’il travaille là où son assistante sociale lui a trouvé une place de « technicien de surface », dans une usine où il se rend très vite, mais elle va fermer, victime de délocalisation. Le patron, affolé à l’idée de faire l’annonce des licenciements, attend l’arrivée d’un représentant du siège, évidemment c’est notre homme de ménage qu’il prend pour tel, et celui-ci, malgré lui, s’en sort assez bien, et finit par convaincre les ouvriers de se lancer dans la lutte, alors que la déléguée syndicale, informée plus tôt, est résignée, ayant prévu le coup d’avance. Enchaînement de gags lourds de sens politique.

Toujours dans le off : Les Nuits blanches de Fedor Dostoïevski au Petit Louvre. Les deux comédiens, homme et femme, jouent avec spontanéité un dialogue entre deux paumés de la nuit à la recherche de leurs rêves d’amour perdu. Un pianiste les accompagne, jouant du Rachmaninov. Le portrait de Dorian Gray, bien sûr, aux Lucioles, très bien joué (surtout le personnage de Lord Henry, celui en qui on découvre la figure du Diable) procure une lueur de satisfaction mais c’est d’un autre siècle, et finalement, on s’y ennuie.

Il faut revenir au In, du moins là où l’on a pu se procurer des places. Les Coréens nous sauvent. En nous mettant enfin de plein pied avec notre modernité, nos urgences actuelles, notre mémoire à réactiver, sans fioritures inutiles, sans mise en scène alambiquée. Island Story, de Kyung-Sung Lee, est exemplaire de ce point de vue. Récits et témoignages extrêmement détaillés des massacres qui se sont déroulés dans l’île de Jeju en 1947-1948 et que les autorités ont voulu dissimuler jusqu’aux années quatre-vingt. L’armée avait massacré des manifestants venus célébrer le départ des envahisseurs japonais, on les soupçonnait d’être « de gauche » autrement dit communistes. Des centaines de corps furent enfouis sous les sables. Quarante ans plus tard, la réalité à refait surface et les nombreux habitants de l’île qui pleuraient un disparu ont pu retrouver ce qu’il restait des corps de leurs proches. Documentaire ? Certes, mais des documents, des voix recueillies sur place qui se fondent dans une mise en scène épurée consistant en un carré de terre représentant une tombe improvisée (terre rapportée de Jeju), deux vélos de chaque côté où des comédiens pédalent de temps à autre pour produire un peu de lumière électrique (comme symbole des efforts qu’il faut pour maintenir une lumière sur des événements refoulés). Quand les comédiens se présentent au début du spectacle, ils se décrivent eux-mêmes à la manière dont, à la fin, on décrira les ossements des cadavres. J’ai une main blessée. J’ai une démarche claudicante. Symboliquement, les membres du groupe, censés donner leur voix et leurs gestes à leurs ancêtres décédés, vont reconstruire au moyen de bouts de bois, un cadavre entier, qui sera transporté délicatement par les descendants. On trouve dans les propos dits sur antenne une présence des rites chamaniques qui font une spécificité de cette île du sud de la Corée (devenue depuis un important lieu touristique1) et le parti pris de vérité pousse le scrupule jusqu’à ce que certains témoignages enregistrées ne soient pas traduits parce que, tout simplement, ils sont en dialecte de Jeju, langue que les Coréens de Séoul eux-mêmes ont du mal à comprendre. La majorité des corps enfouis ont été découverts à l’emplacement actuel de l’aéroport, sous les pistes, ce qui explique le vacarme assourdissant d’un long-courrier qui se pose, de temps à autre.

Un autre spectacle coréen : cette fois, de la danse. 1 Degré Celsius, de la chorégraphe Sung Im Her. Une prise en compte directe de notre situation climatique, il suffit d’un degré en plus pour que… tout s’arrête ou en tout cas, tout change, pour que les corps se fluidifient, que les groupes se désagglomèrent après avoir tenté de se retrouver. Sung Im Her raconte que l’idée de la chorégraphie lui est venue d’un dialogue avec son fils de dix ans, lorsque celui-ci lui a fait part de sa peur de l’avenir. Elle lui a demandé que faire à son avis et il lui a répondu que nous pourrions au moins faire l’effort de marcher. Et la chorégraphie se construit autour de la marche. Au tout début, la chorégraphe avance sur le sol en rampant et en se contorsionnant au point que l’on ne sait plus s’il s’agit d’une femme, d’un serpent ou d’un félin qui avance dans la nuit, puis les autres danseurs entrent en scène, cinq hommes, une femme, ils sont jeunes, fins, musclés, ils marchent dans tous les sens, en groupe au pas cadencé ou en désordre, parfois un marcheur se détache, il coupe la route des autres, souvent ils bifurquent soudainement, d’un angle droit, sur la droite ou bien la gauche. Le décor est constitué d’une série de barres verticales portant des projecteurs puissants qui, à la fin, éclairent violemment le public, on est obligé de se mettre la main devant les yeux : c’est le soleil brûlant. La troupe est longuement applaudie.

Retour au 11 pour Badjens, spectacle seule en scène à partir du roman de Delphine Minoui, qui est présente (Badjens, en persan signifie « mauvais genre », traduit aussi comme « espiègle », surnom donné par sa mère à la petite Zahra). Se fait un peu l’écho d’Island Story, à cause de l’évocation d’autres massacres, d’autres répressions, ici celle du mouvement Femme, Vie, Liberté. Nous sommes donc en Iran, dans la ville de Shiraz, dont des vues apparaissent sur l’écran, nous suivons les étapes de la vie d’une jeune femme, jouée par Alice Rahimi, de sa naissance à sa mort, toutes marquées par le pouvoir absolue des hommes. Dès le ventre même de la mère, la répression commence : la gynécologue doit s’excuser d’annoncer aux père et grand-père, frères et cousins que… il s’agit d’une fille. Le grand-père songe aussitôt à faire intervenir ses relations, un médecin qui fait des avortements, pour se débarrasser de l’objet non désiré. Mais le prix est trop élevé. Plus tard, elle échappera à un incendie de sa maison, toute seule, en s’enfuyant au milieu des flammes alors que la famille est sortie depuis longtemps emportant les éléments mâles. A 9 ans, son institutrice l’invite elle et ses condisciples à une cérémonie « joyeuse » au cours de laquelle elle leur parle de petites fleurs et de la nécessité de les protéger… avant de leur faire l’éloge du voile et de leur en remettre un en toute solennité. Ce sont elles, les « petites fleurs » ! Plus tard encore, à 12 ans, un cousin abusera d’elle comme si elle n’était qu’un objet fait pour la satisfaction masculine. Puis arrivera le meurtre de Mahsa Amini, les manifestations, seul moment de joie et d’espoir qui se terminera mal, comme on le devine. Texte accompagné d’une musique magnifiquement interprétée par le guitariste Renaud Satre et la chanteuse Hura Mirsheraki. Panorama de tout ce que la religion permet aux hommes d’exécuter sans risque dans les sociétés qui vivent sous l’emprise de régimes totalitaires. Pays où « naître », pour les femmes, signifie « mourir ».

Côté arts plastiques, on redécouvre, au Palais des Papes, toujours sous l’angle « coréen » imprimé à ce Festival, l’oeuvre de Lee Ufan qui commémore ses 90 ans par le dépôt dans la grande chapelle de plus de 60 tonnes d’ardoises, en dialogue avec la voûte somptueuse du plafond. Autres références à l’école de Mono-Ha : le puits et son fil de vingt mètres, tombant verticalement de la voûte, les formes épurées de l’acier interférant avec la pierre de l’édifice gothique. Autre interprétation de la religion, ici, qui met au premier plan la valeur de l’art et la continuité d’une humanité aujourd’hui menacée.

A la fondation Lambert, Geumhyong Jeong expose des sculptures faites de prothèses et de micro-mécanisme électroniques pour simuler une vie hors des limites de l’humain, ces corps en plastique sautent et bougent, nous font peur, ou, à la longue, nous attendrissent comme s’ils étaient des « néo-humains » dotés de sentiments.

C’est tout. En attendant Maldoror.

1J’avais vu cela au musée ethnographique de Seoul, souvenir mémorable d’un moment où essayant de comprendre les photos et films de cette île, j’avais été rejoint par un vieux monsieur coréen qui tenta de m’en dire davantage et me dit surtout sa douleur de voir son pays séparé. Je vis à ce moment -là qu’une majorité de coréens ont davantage de ressentiment envers le Japon qu’envers la Corée du Nord.

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