Télé et FN

Si on a souvent incriminé les médias dans la montée du FN en France depuis les années quatre-vingt, on n’a pas souvent tenté d’analyser les fonctionnements discursifs objectifs qui sont mis en oeuvre dans la présentation de la politique et de l’action de ce parti. Ceux qui incriminent les médias (et ils sont nombreux et on peut les trouver dans tous les camps) se contentent en général d’alimenter la suspicion sur leur compte en comptabilisant la longueur des articles ou bien en se contentant de cibler les propriétaires des grands journaux ou des télévisions. Noam Chomsky lui-même, qui s’est souvent donné pour tâche de dénoncer les mécanismes par lesquels les médias établissent un consensus (cf son plus célèbre livre sur le sujet qui portait le titre éloquant de « Manufacturing Consent »), se range dans cette catégorie. Il a toujours prétendu qu’il suffisait de regarder l’ampleur de la couverture de certains évènements et de pointer du doigt le ou les propriétaire(s) d’un organe de presse pour savoir « de quel côté il penche ». Les organes publics comme les chaînes d’Etat telles qu’elles existent en France, prétendront toujours développer un point de vue objectif et impartial, respecter les consignes du CSA en termes d’équité etc. Et de fait, elles respectent en effet un certain nombre de critères formels, comme celui d’accorder le même temps d’antenne aux différents candidats (c’est peut-être plus vrai au niveau d’un second tour où ils ne sont plus que deux qu’à celui du premier tour où les médias rechignent à accorder la même place aux « petits candidats » qu’aux « grands »). Or, je pense que l’on conviendra facilement qu’il est possible de respecter en apparence des consignes d’égalité tout en favorisant une conception politique par rapport à d’autres, et que cela, même, entre particulièrement dans les possibilités du médium télévisuel au sens où, comme le dit Bernard Stiegler, il est d’une grande dangerosité sociale, non seulement de par les contenus véhiculés mais aussi de par son dispositif et le support où il s’inscrit (Stiegler définit la télévision comme « une technologie relationnelle, réticulaire, redéfinissant les rites sociaux, familiaux etc », et il met l’accent sur sa capacité quasi sans limite de captation de l’attention). La télévision, c’est bien connu, favorise une communication basée sur la captation d’attention par l’image, la phrase simple, l’apparence de fait vrai là où un médium moins « direct » dans la manière dont il s’adresse au cerveau humain (comme le livre par exemple) entourerait ledit fait de beaucoup plus d’éléments réflexifs susceptibles de mettre en lumière le contexte où il s’inscrit.

Pour preuve le JT de vingt heures sur France 2 du 26 avril. On y trouvera, dans la séquence réservée à l’élection présidentielle, tous les ingrédients désormais classiques du « spectacle télévisuel » : le présentateur impartial, les reportages filmés et les interventions des « experts ». Des analystes comme Jean-Claude Guillebaud récemment ont déjà signalé la vaste supercherie incarnée par « les experts », qui ne sont autres que des personnes « supposées savoir », qui ne bâtissent leur légitimité que de la régularité de leurs interventions sur les chaînes, ainsi par exemple de ces personnes qui ont pour noms Guillaume Daret et François Lenglet, dont on se demande bien d’où vient leur supposée « supériorité » sur tout autre commentateur, ou encore leur « objectivité » qui serait plus forte que celle d’autres. Y aurait-il bien un savoir technique impartial et parfaitement objectif, dont ils seraient les simples relais ? De toute évidence, la réponse est non. Mais ça ne fait rien, la politique éditoriale de la chaîne est de nous convaincre que leur voix est celle du juge impartial.

Dans cette séquence, il ne s’est agi de rien moins que d’établir une comparaison entre les programmes de Marine Le Pen et d’Emmanuel Macron et de commenter les images filmées à Amiens sur le site de Whirlpool. On commence évidemment par les images : un « face à face surprise », un « duel imprévu et tendu », un « mano a mano » dont la symétrie est mise en valeur par un écran coupé « impartialement » en deux parties égales, une moitié pour les images Le Pen, une moitié pour les images Macron. L’équité de traitement est respecté. Ouf. Qu’importe si la première a passé une vingtaine de minutes, se limitant à quelques propos à l’emporte-pièce et quelques selfies avec ses supporters, scènes complaisamment filmées pendant lesquelles la riche héritière fait semblant de s’attendrir sur le sort du peuple, alors que le second a sué et bataillé pendant une heure vingt minutes, à tenter de répondre aux interrogations et de convaincre avec des mots et de vrais arguments (qu’on soit d’accord ou non avec ces derniers). Qui a suivi sur FB le direct des événements a pu voir la confrontation intéressante entre le leader d’En Marche et François Ruffin : débat rude mais correct où le second s’est quand même permis le luxe de féliciter le premier pour son « courage ». Mais là, le télespectateur de F2 n’en aura rien su… on aurait risqué de « déborder » sur le temps de parole… A noter aussi au passage que quiconque ne se sera pas renseigné sur les réseaux sociaux à propos de la visite faite par MLP au marché de Rungis, au cours de laquelle elle s’est faite abondamment siffler et huer n’en aura rien su non plus. Rupture de l’équilibre du temps de parole ? Après les images, les commentaires : le bon Lenglet restera dans « l’équilibre ». De quoi ces images sont-elles le signe ? D’un conflit très général et exprimé en termes abstraits : l’opposition entre… « ouverture » et « fermeture ». A la protection opérée par les frontières de l’une et au rôle de l’Etat, répond le thème de l’entreprise souveraine chez l’autre, avec son ouverture au monde, non exempte de « risques sociaux ». Les deux candidats sont ainsi renvoyés dos à dos… leurs projets… « se valent » ! Ainsi en a décidé le verdict loyal et impartial de l’expert…

Attardons-nous ensuite sur la présentation du programme de la candidate d’extrême-droite (présentation faite afin de comprendre pourquoi les réactions en 2017 à la présence du FN au second tour sont « beaucoup plus apaisées » que celles de 2002). « L’expert » Daret a extrait dudit programme quelques propositions lui paraissant significatives. Madame Le Pen veut supprimer le droit du sol, reconduire aux frontières les immigrants illégaux et mettre un terme au regroupement familial. Trois énoncés extraits de leur contexte qui, dits comme cela, après tout, n’ont certainement pas de quoi faire fuir l’électeur moyen, surtout jeune et relativement peu informé, peu au courant des problèmes réels rencontrés par les populations migrantes. Cela n’a rien en apparence d’un programme fasciste, certes. Et, après tout, ce pourrait être mis en oeuvre dans des pays voisins comme la Suisse par exemple, qui n’est pas réputée fasciste. Que cela s’accompagne d’un refus de scolariser gratuitement les enfants migrants ou d’une condamnation à demeurer sans soins en cas de maladie n’affleure évidemment pas dans ce « programme »… et le télespectateur moyen n’en saura rien.

Tout en fin de compte pour contribuer à cette fameuse « dé-diabolisation »… Il faudra même que ce soit un homme politique (Xavier Bertrand) qui introduise une information capitale de la journée, à savoir que le remplaçant de MLP à la tête du FN n’est autre qu’un révisionniste invétéré qui a nié l’utilisation du gaz Zyklon B dans les camps d’extermination de l’Allemagne nazie. Si un « journaliste » de France 2 avait donné cette information, sûrement aurait-il craint (en toute bonne foi!) d’apparaître comme « partial » dans son traitement de l’information (de fait, la suspension d’Audrey Pulvar de la chaîne Cnews pour affichage d’une position anti-FN viendrait pour confirmer qu’en effet, il y avait risque).

Et c’est ainsi que se fait l’information sur le FN à la télévision depuis des décennies… On s’étonnera ensuite que la présence au second tour de ce parti soit devenue une sorte d’événement banal…. Imaginez que tout à coup apparaissent d’autres propositions extrêmes et extravagantes et que par de malheureuses circonstances une partie – même faible – de l’opinion publique y adhère, le medium télévisuel se sentira contraint d’aller vers elles. Au début peut-être dans la dérision voire dans la réprobation apparente, mais plus les positions en question seront outrancières, plus elles capteront l’attention et s’harmoniseront ainsi avec la finalité du medium (qui est quand même, rappelons-le, comme disait Le Lay, de « libérer du temps de cerveau pour faire admettre plus facilement le contenu de la publicité » – c’est-à-dire, généralement, du mensonge).

Les tenants d’une analyse schématique des médias, qui pensent qu’il suffit de regarder à qui ils appartiennent, vont se cabrer face à de telles observations et prétendre que non, en réalité, les médias sont pro-Macron parce qu’ils appartiennent à un patronat qui défend les idées libérales prônées par le candidat d’En Marche… Mais c’est parce qu’ils ne veulent pas aller assez loin dans leur analyse…. S’ils pensent vraiment que l’argent est roi, alors ils devraient se rendre compte aussi que l’argent n’a pas d’odeur, ni de sentiment. Sur les médias, le mot « argent » se traduit par « audience ». D’une part, les idées provocatrices paient en part d’audience, et d’autre part, il importe avant tout de caresser l’auditeur supposé dans le sens du poil, s’il semble prêter attention aux arguments populistes (qu’ils soient de droite ou de gauche) alors on ne fera rien pour le dissuader, bien au contraire. Et on criera haro sur le banquier, avec les loups, comme on a crié autrefois haro sur le Juif… en toute innocence.

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6 commentaires pour Télé et FN

  1. @ alainlecomte : merci de nous rappeler que les « grandes » chaînes de télé sont au service de « l’idéologie dominante », comme indiqué ici (retour à Marx, récemment rappelé sur mon blog.

    Mais la position d’un Mélenchon, qui attend cet après-midi le « verdict » de 400 000 de ses « insoumis » (hi ! hi e hi !) est-elle adaptée à la situation de montée « irrépressible » du FN (du moins dans les sondages avant le 7 mai) ?

    Macron, oui, il faut voter pour lui (contrairement à ce que n’ose pas dire Mélenchon, qui a un problème psychanalytique, depuis les résultats du premier tour des élections présidentielles, avec la simple profération de son nom : entre 15 et 20% de ses partisans, faute de « consignes » claires et nettes contre la représentante du FN, s’apprêteraient à voter MLP (« Machine à Laver Pétain » ® ) – afin d’endiguer la montée du néo-fascisme dans notre pays.

    Chacun, devant sa télé, doit se poser les questions :

    – est-ce qu’on nous bourre le mou ?
    – ne devrais-je pas m’informer ailleurs (Mediapart, Le Monde, L’Obs, Politis…)
    – existe-t-il une chaîne de radio clairement orientée à gauche (France Inter, avant le « grand remplacement » éventuel ?)…

    Voter Macron, c’est voter contre MLP. Le choix est simple. Ensuite, on pourra toujours lutter (ce qui ne serait pas le cas dans un régime policier à la puissance dix) contre le tenant du néo-libéralisme.

    D.H.

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    • alainlecomte dit :

      oui, je suis bien d’accord. Mélenchon se la joue en tribun révolutionnaire… il se fantasme en Trotski. Bien sûr…. imagine-t-on Trotski appeler à voter Macron? 🙂 On oublie aussi que le vrai mentor de Mélenchon fut Pierre Lambert, qui a trempé dans des mouvements où, déjà… on ne voulait pas établir de différence entre les anglo-américains et les nazis (tous des capitalistes).

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      • @ alainlecomte : les résultats, hier après-midi, du vote du « panel » des soi-disants « insoumis » de Mélenchon sont hélas parlant : les deux tiers des 200 000 gugusses ayant voté par Internet sont pour l’abstention, le bulletin nul ou blanc…

        Le bulletin Macron restera sur les tables des bureaux de vote pour ceux qui sont partisans du Ni-Ni (Mélenchon devrait acheter « Le Canard enchâiné » de ce matin : « NI MARINE, NI LE PEN ! ».

        Autrement dit, les « insoumis » (sauf à un petit autocrate) ne s’engagent pas à voter Macron pour faire barrage au FN et leur chef, braqué dans ses certitudes – le néo-libéralisme est équivalent au néo-fascisme… – laisse ainsi ses troupes naviguer dans l’inconscience du danger que représente MLP et son parti pour la France.

        Mélenchon est un pauvre apprenti-sorcier, sûr de lui et dominateur, rancunier vis-à-vis du PS et aveugle devant la réelle position politique qu’il faut prendre clairement.

        Déception face à ce tribun aux petits pieds et à la gueule plus grande que le simple courage.

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  2. Debra dit :

    Vous avez dit un mot très important plus haut : vous avez parlé de la (dé) diabolisation de Marine Le Pen.
    Vous connaissez votre étymologie. Vous savez que diabolisation s’oppose à symbolisation, et que la symbolisation est censée… unir, alors que la diabolisation divise.
    Comme je me tue à répéter dans un contexte où j’ai l’impression que la surdité des citoyens est assourdissante, Adolf Hitler avait un portrait de Henry Ford au dessus de son bureau, et non pas de César, ou de Napoléon.
    Alors, je vais être plus explicite sur ce point : Henry Ford était un américain. Un entrepreneur. Un SELF MADE MAN. Un homme qui idolâtrait le travail monnayé, et avait une conception très industrielle du travail de l’INDUSTRIE DE L’AUTOMOBILE. Il ne faut pas oublier ce que veut dire le mot AUTO-MOBILE. Cela veut dire littéralement « la mobilité de soi ». J’irai plus loin… la liberté pour l’homme (surtout le mâle, et le mot « car » en anglais est en rapport avec le mâle, sur le plan étymologique…) de se déplacer, d’aller OU ON VEUT, avec un gain important de temps.
    Arrêtez-vous un instant pour méditer sur le fait qu’entre autres… projets très progressistes et modernes, Adolf Hitler a construit un système autoroutier qui est encore sur pied en Allemagne, et puis, maintenant, dites-vous combien il est… très très dangereux d’estimer que Marine le Pen pourrait INCARNER, donc… TOTALISER EN ELLE, le mal.. moderne, produit d’un héritage qui remonte dans la nuit des temps.
    Si Marine le Pen est le Diable, alors…. nous pouvons souffler, et NOUS FELICITER TOUS (les autres…) d’être.. LES BONS, puisqu’elle attire vers elle… TOUT LE MAL, qui n’est plus.. libre pour circuler ENTRE NOUS, comme il le fait si bien, comme il l’a toujours fait, d’ailleurs.
    C’est comme ça qu’on se réveille un matin avec la réalisation que pendant qu’on se battait avec histrionisme pour écarter… UN loup de la bergerie, et bien, un autre s’est glissé sous la porte, et mange tranquillement les brebis pendant qu’on est toujours à la porte, en train d’essayer de la barrer au premier…

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    • alainlecomte dit :

      Désolé, mais dans le contexte, ce que vous dîtes n’est qu’une suite d’élucubrations sans queue ni tête.

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      • Debra dit :

        Et bé… je vais me conforter avec la réalisation qu’il y a plein d’autres qui trouvent mes propos certes elliptiques, mais sensés.
        Vous avez peut-être été déformé par trop de temps passé dans De Saussure, et la logique linguistique ?… Rousseau, lui-même un grand penseur (dont je ne partage pas toujours les avis) a noté combien l’institution sociale de l’école pouvait travailler contre sa mission.
        Ou vous ne voulez pas faire d’effort.
        Cordialement.

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