Bloquer ou ne pas bloquer

Mobilisation dans les facs. On ressort les banderoles et les discours radicaux. Mais, comme on dit, « le cœur n’y est pas ». Les slogans sont usés et les idées sont rares.
J’arrive hier matin sur mon lieu de travail (une université du Nord de Paris, dont je tairai le nom, mais tout le monde a deviné). En chemin, j’ai eu l’occasion de ruminer sur le sort qui est fait aux milieux populaires des arrondissements et des banlieues de ce Nord, qui doivent s’entasser dans les wagons les plus vieux et déglingués du métro (ligne 13), rames souvent en panne, en nombre insuffisant m13-2.1195028698.jpg(Place de Clichy, une marée humaine inquiète se fait happer par les portes automatiques qui se referment, parfois sur un bout de vêtement qui dépasse encore à l’extérieur, comme un membre non avalé), (l’ex-maire de Saint-Denis, Patrick Braouzec, aurait dit : si vous voulez savoir en quel estime on tient les milieux populaires dans ce pays, prenez la ligne 13). Je m’engouffre dans le hall, monte par les escalators, mais devant les portes qui donnent accès à mon bâtiment : tables, chaises, quatre ou cinq étudiants mal réveillés : on ne passe pas. Demi-tour, attaquons par ailleurs. Une passerelle donne en principe accès là où je vais. Elle est aussi bloquée par des tables et des chaises, mais il n’y a personne. Diable, un tel « barrage », ça s’escalade. Evidemment, à l’intérieur du bâtiment, il n’y a personne. Dans la matinée, des collègues me rejoignent.

p8.1195028713.jpgNous allons à l’AG de notre UFR. Nos étudiants sont là, désorientés. Ils ont organisé ça sérieusement (bien que les « hauts responsables » du mouvement ne les aient pas autorisés à prendre une salle – on sait jamais, des fois que vienne l’idée à un prof d’y faire cours ! – ) dans un coin de hall. L’acoustique est mauvaise, ils n’ont pas de micro. Les deux filles et le garçon qui tiennent la tribune font de leur mieux. Ils se veulent « objectifs » et « à l’écoute de tout le monde », c’est louable. Ils tentent d’expliquer les raisons du mouvement : « on est contre la loi LRU – Liberté et Responsabilité des Universités, dite encore « loi Pécresse » – c’est une loi qui vise à privatiser les Universités. Nous ne voulons pas d’une université qui serait aux ordres du patronat ». Respectueux de tous les avis, ils lisent néanmoins le message d’un collègue qui ne peut pas être là mais a envoyé sa position par email. Dans ce message, il est rappelé quelques faits : d’abord que l’UNEF a déjà négocié et accepté la loi. Elle était arrivée en effet, en août, à obtenir du gouvernement que l’autonomie ne soit pas « optionnelle » (ce qui aurait abouti à un système à deux vitesses dangereux : d’un côté les universités « autonomes », sélectives et friquées et de l’autre les universités moins riches, laissées à l’abandon) mais devienne la règle pour toutes les universités. Et puis aussi : « la loi a été votée par le parlement, en demander dès maintenant l’abrogation, avant toute mise en application, alors qu’il n’est pas possible d’en évaluer les effets, n’est pas sérieux et ne sera pas compris par le plus grand nombre ».

D’autres collègues leur expliquent que dire simplement « non » à cette loi, exiger « son abrogation », c’est tout simplement faire comme si on voulait conserver à tout prix la situation actuelle, qui est pourtant la pire des situations (j’ai entendu hier qu’Alain Finkielkraut parlait de « clochardisation » de nos universités : il n’a pas tort. Songez que mon département ne peut plus acheter de craies blanches pour écrire au tableau. Sachez que telle grande bibliothèque universitaire – Grenoble pour ne pas la nommer – n’a pas les moyens d’acheter un livre par étudiant chaque année !).

Que faire pour renflouer nos universités ? Demander au contribuable un effort considérable ? ou bien demander cet effort aux contributeurs potentiels du privé ? (mais pas seulement du privé, les collectivités locales aussi sont requises).

Certes perce la crainte de campus aux ordres d’une grande marque. Une fac d’informatique inféodée à Microsoft (ça existe déjà, hélas), une fac d’économie régie par Bouygues… cauchemar. Les facs non rentables supprimées car ne trouvant pas de « sponsor ». Ceci est le scénario catastrophe. Toutefois, Alain Finkielkraut (décidément…) a encore raison de signaler que ce n’est pas ce qui est arrivé aux Etats-Unis, où les études littéraires (et même de Grec ancien !) existent toujours et même à un très haut niveau.

C’est ici sans doute qu’il faudrait de l’inventivité et de la négociation : accepter cette « autonomie » et les nouvelles possibilités de financement qu’elle offre en imposant des garde-fous contre des situations de monopole de financement et des assurances quant à la survie de filières dites « culturelles ».

En tout cas, ce que j’explique, quant à moi, aux étudiants, au milieu de cette arène spontanément créée, c’est que le blocage des cours, la désertion des lieux d’études sont les pires solutions. Elles sont un ECHEC, en premier pour les étudiants eux-mêmes, qui se privent ainsi du meilleur de ce que peut encore leur apporter cette institution vermoulue. Déserter les lieux d’études, c’est déserter la pensée et ce n’est jamais bon. Je leur dis que je veux bien tout ce qu’ils veulent pendant les cours, qu’on discute de problèmes qui les préoccupent, qu’on s’interrompe un quart d’heure, une demi-heure, une heure pour aborder ces questions, mais d’abord, d’abord, qu’ils viennent en cours.+

A la fin de l’AG, une sorte de dinosaure qui nous avait écouté en silence s’avance vers moi, un rien menaçant et me lance, solennel : « vous avez peur de la radicalité des étudiants ! ». C’est tellement dérisoire… ça me fait rire. Il renchérit : « les étudiants se méfient de vous ». Je ris encore plus, pourtant c’est grave car c’est encore une manière de prendre les étudiants pour des imbéciles.

Cet article a été publié dans Actualité. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

6 commentaires pour Bloquer ou ne pas bloquer

  1. totem dit :

    Votre billet (vécu de l’intérieur) aide à mieux comprendre la situation du système universitaire français et de ses acteurs.

    J'aime

  2. jmph dit :

    Votre témoignage est édifiant et met en lumière la fossilisation complète de certains cerveaux « étudiants », l’absence totale de réelle réflexion sur les causes d’un mal profond (mais ces fossiles veulent-ils y réflechir…).
    Je relie cette note à la suivante sur la « ringardise » : qui est le plus ringard, Florence Parizot dont le bateau sent peut-être la crème solaire (ça m’étonnerait, c’est une odeur qu’on ne retrouve plutôt que sur les plages bondées du littoral méditerranéen qu’elle doit soigneusement éviter) mais qui a renouvelé le discours patronal après l’arrogance du baron Sellière, ou ce dinosaure et ses comparses qui n’ont même pas lu une ligne de Marx et qui vont chercher dans les poubelles du militantisme les détritus les plus ridicules ?
    Le ringardisme n’est pas une exclusivité, ni de la gauche, ni de la droite …

    J'aime

  3. Alain dit :

    bonjour Jean-Marie,
    pour préciser, le « dinosaure » n’était pas un étudiant mais probablement un vieux prof ou peut-être un administratif (je ne le connais pas). En réalité, les étudiants auxquels j’ai eu affaire étaient sérieux et responsables. ils étaient simplement, comme je le dis dans le billet « désorientés ». D’un côté, ils étaient animés de cette générosité qu’on reconnaît en général à la jeunesse (comprendre les autres, ne pas se désolidariser…) en même temps que de l’envie sincère de ne pas rater les cours. Le problème est celui d’un certain nombre de leaders qui (comme dit je crois dans un de vos billets récents) noyautent le mouvement et imposent le bloquage.
    Ceci dit, en ce qui concerne les gens de la SNCF qui défendent les régimes spéciaux, je ne leur jette pas la pierre: il est normal de se mobiliser pour défendre des acquis. Dans les autres pays européens, quand situation semblable s’est produite, il y a eu négociation et les travailleurs ont obtenu en échange de leurs abandons de certains « privilèges » des gains substantiels par ailleurs. cette négociation va peut-être avoir lieu maintenant, c’est à souhaiter, mais comme toujours en France il faut en passer par un clash préalable.

    J'aime

  4. Kaa dit :

    Tu oublies un peu vite que cette loi donne pratiquement tout pouvoir aux présidents des Universités, en particulier en termes de recrutement, ce qui est extrèmement dangereux, non seulement pour le statut des profs, mais également pour le niveau des facs.
    Je refuse quant à moi de faire confiance à une seule personne pour exercer un tel pouvoir.
    Louise Michel l’a dit bien avant moi : « le pouvoir rend fou, partageons-le ».

    J'aime

  5. alainlecomte dit :

    oui, d’accord… j’ai un peu changé d’avis depuis le 14 novembre.
    Le point que tu mentionnes est important.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s