Feuilleton: neuvième épisode

[Bientôt les illustrations!]

De fait, la réaction des édiles municipaux ne tarda pas. Le lendemain même, quand Antoine se leva et alla rendre visite au directeur du musée, Gabriel et Daniela étaient déjà là, le premier avec un air furieux et la seconde beaucoup moins lumineuse qu’à son habitude… ils venaient d’apprendre que, pour des raisons de sécurité, le musée allait devoir fermer pour une période de longueur indéterminée.

         j’étais sûr qu’ils allaient réagir, mais si vite, alors là, non, je ne m’y attendais pas. Quand je pense qu’encore hier matin, au Cafe del Sol, le gros Raymondo me félicitait encore pour la manière dont j’avais su revaloriser le patrimoine national ! cet imbécile faisait le fier et me disait en douce qu’il espérait bien que nous serions remarqués par l’UNESCO et ainsi obtenir rien moins que le classement de la région dans la liste des Patrimoines de l’Humanité ! ah ! les patrimoines de l’humanité ! ils n’ont que ce mot-là à la bouche ! ça fait bien, hein, « patrimoine de l’humanité » quand à certains moments de l’histoire, on en a fait si peu cas, de l’humanité, justement !

Daniela essayait de le calmer, de lui dire que ce n’était pas avec ces mots qu’il allait arranger la situation…

         oui, oui, je sais, je sais, le passé est le passé… mais quand même, le gros Raymondo… il en faisait bien partie, de la police de Videla ! et j’aime mieux pas savoir….

Antoine connaissait tout ça. Il l’avait lu et entendu maintes fois. Il savait que les plaies étaient loin d’être refermées. Depuis qu’il avait appris que c’était avec des Ford Falcon sans plaque minéralogique que les agents du régime venaient commettre leurs forfaits, c’est-à-dire enlever de réels ou prétendus opposants politiques que par la suite on ne retrouverait jamais – les fameux disparus, ceux dont les mères et épouses ont manifesté pendant des années sur la place de Mai – il ne pouvait plus voir une de ces bagnoles sans y penser (et on en voyait encore beaucoup dans les villes, devenues de vieux clous poussifs alors qu’elles avaient été, à l’époque des faits, les plus sûrs auxiliaires de la mort). Antoine d’ailleurs ne pouvait pas s’empêcher de penser que les atroces évènements qu’avait connus l’Amérique du Sud, dans les années soixante-dix (liés à la dictature militaire en Argentine, au renversement d’Allende, à la pérennisation du régime de Stroessner au Paraguay ou bien à la succession de dictatures militaires en Bolivie) étaient encore tellement frais que les menaces n’étaient pas définitivement écartées. Il n’aimait pas beaucoup rencontrer, dans le moindre village, ces escadrons de policiers qui venaient le contrôler « mais toujours dans son intérêt bien sûr ».

Finalement, Gabriel et Daniela décidèrent de partir sur le champ à la capitale de la province pour essayer de contrecarrer les desseins des dirigeants locaux. Ils pensaient avoir là-bas plus d’appui que dans le petit village où ils étaient. Daniela conseilla à Antoine de partir sans attendre vers Humahuaca qui était en principe sa destination initiale. Elle lui demanda simplement d’emmener là-bas deux ou trois babioles du musée qu’elle était en train d’étudier des fois qu’on lui interdise l’accès au bâtiment. Il y avait bien sûr des tissus mais aussi une petite poupée qu’on avait découverte à côté de la momie du Nevado.

La route qui relie Cachi à Salta était incomparablement meilleure que celle qui lui avait permis de venir de Cafayate. Vue de haut, large et goudronnée, elle était comme une ceinture de soie grise négligemment détachée et abandonnée sur un tapis de montagnes aux formes arrondies. Il n’y avait presque personne sur la route, juste quelques camions. Il roulait assez vite, ayant compris depuis longtemps que les panneaux de limitation de vitesse au bord des routes ne s’adressaient en réalité à personne.

Libéré des virages et des dénivelés (à un endroit, la route passait quand même à plus de 4000 mètres), Antoine roula un long moment sur une route toute droite qui l’amena à El Carril, un bourg qui semblait vivre au rythme des vacances. Il s’assit pour manger une pizza. A la table d’à côté, une petite fille jouait avec un téléphone en plastique, elle avait un frère plus grand qu’elle, handicapé, que le père aidait avec affection sous le regard d’une mère détendue et souriante. L’image de ces liens affectifs requinqua Antoine qui était resté tout contrit après la scène dont il avait été témoin le matin. A l’entrée dans Salta, il fit un plein de gas-oil.

C’est juste à ce moment que deux policiers vinrent le contrôler. Antoine ne les avait pas vus venir. Il était en train de payer. Il vit qu’il se passait quelque chose au geste très prompt du pompiste au moment de lui rendre la monnaie, il n’attendait même pas le pourboire. Ils étaient deux. L’un avait des lunettes de soleil. Les deux avaient une casquette avec visière un peu carrée. Ils voulaient s’assurer qu’il avait bien sa carte verte, mais ils en profitèrent pour examiner son chargement. Et évidemment… ils tombèrent sur les pièces de musée. Antoine se demanda bien sûr si tout cela n’était pas planifié. Toujours est-il que les policiers avaient là deux prétextes pour l’ennuyer un peu… peut-être beaucoup… Ils lui firent comprendre que la situation était plutôt embarrassante pour lui… vol de patrimoine national. Cela pouvait lui coûter très cher. En tout cas, confiscation du véhicule et rendez-vous le lendemain matin 9 heures au commissariat du 11ème district….

Prospero Stepanek était commissaire. Il était, comme son nom l’indiquait, originaire d’un pays d’Europe de l’Est. Il n’était plus très jeune, et était de très grande taille. Ses yeux gris bleu avaient quelque chose qui faisait penser Antoine au croisement d’un crocodile et d’une dynamo, bref quelque chose d’à la fois sournois et électrique. Sa parole était hachée. C’était curieux comme espagnol… on aurait plutôt dit du moldo-valdaque… tout cela, bien sûr, Antoine se le disait pour essayer de se faire rire car il n’avait aucune idée du moldo-valdaque et n’était pas sûr du tout qu’un crocodile pût avoir un regard sournois… quel anthropomorphisme ! et Antoine n’avait vraiment pas envie de rire. Encore moins d’ailleurs quand le presque vieillard lui tendit le barême des peines encourues et que, pour trafic de biens culturels, il vit qu’il risquait l’emprisonnement. Il essaya d’expliquer mais ça n’arrangeait pas les choses…

         argh bon, disait le vieux renard mâtiné de serpent à sonnette (encore un truc pour se faire rire… ne surtout pas croire qu’on en a après les renards et les serpents à sonnette… se pensait en lui-même notre Antoine), vous pouvez me la décrire cette personne qui vous a remis ces objets ?

aïe, dur, c’était mettre Daniela dans le pétrin.

         Euh… c’est dans le cadre d’un échange tout ce qu’il y a de plus officiel entre les musées de Cachi et de Humahuaca.

Mais il n’avait rien pour accréditer cette thèse. Il commençait à faire TRES chaud. Antoine eut alors l’idée de dire qu’il était étudiant en archéologie, d’ailleurs il avait une lettre qui prouvait qu’il faisait un stage dans le cadre de ses études, et qu’il commençait à comprendre comment avaient été tissés les quipus, et qu’il avait découvert grâce au blog d’un ami que ces jeux de cordelettes existaient peut-être avant que les incas ne songent à en produire à leur tour. Le vieux Stepanek parut intéressé : tout ce qui concernait les pré-incas le passionnait, leur étude était son loisir préféré ! Ouf, se dit Antoine, pour une fois j’ai de la chance, il aurait été tellement plus vraisemblable que je tombe sur quelqu’un pour qui ce rôle était joué par le foot ou la bière locale voire les deux… Le commissaire lui dit qu’il avait en effet longtemps servi dans la région d’Uspallata, au bas de l’Aconcagua et que là, il avait lui-même fait de nombreuses découvertes archéologiques. Mais bon, c’est pas tout ça. Il va falloir m’expliquer ce que vous faisiez à la réunion du soi-disant comité anti-uranium hier soir à Cachi. Vous savez, nous n’aimons pas beaucoup que des étrangers se mêlent de nos histoires et aillent ensuite colporter sur notre compte des contre-vérités. Ces mines d’uranium dont vous avez entendu parler n’existent que dans les fantasmes de quelques excités qui veulent en tirer prétexte pour, soi-disant, « réveiller l’âme de résistance des indiens », mais il n’y a jamais eu de projet d’exploitation d’uranium dans cette région. Tenez-vous le pour dit. Il y a bien des mines un peu plus haut, vers San Antonio de las Cobres, mais ce sont des mines de cobalt. Allez, assez discuté, vous pouvez disposer… maintenant que tout cela est mis au point entre nous. Et n’oubliez pas en sortant de donner quelques pesos aux œuvres de la police… quant à la jeune femme qui vous a entraîné dans cette affaire, j’ai l’œil sur elle, autrement plus d’ailleurs que vous ne l’imaginez…

Antoine n’en croyait pas ses oreilles… tout ça pour ça ! Il fut heureux de sortir du commissariat et accepta avec soulagement de se délester de quelques billets de cent (qu’il était d’ailleurs si difficile de changer contre de plus petites coupures), mais bien entendu, il ne crut pas un traitre mot de ce que lui avait dit le commissaire. Et puis qu’est-ce que c’était, cette histoire de relation avec Daniela ?

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