Feuilleton: huitième épisode

(Résumé des épisodes précédents: Antoine voyage en Amérique latine. Il est parti, suite aux recommandations faites par deux soeurs jumelles qui font des études en neurosciences et en anthropologie, à la recherche de solutions à des problèmes qui le troublent, qui concernant globalement le fonctionnement cérébral. Il vient de découvrir que les Incas avaient une forme d’écriture particulière au travers des quipus, sorte de tissages grâce auxquels ils pouvaient exprimer, outre des nombres, également des narrations. Il s’en est entretenu avec l’une des deux soeurs, qui se nomme Daniela – l’autre se prénommant Cécilia… -)

Antoine et Daniela descendirent la colline presque en courant. Il eut envie de s’asseoir avec elle un instant sur la place du marché pour boire quelque chose, un Coca par exemple. Il y avait là pas mal de touristes qui étaient parfois arrivés dans des quatre-quatre sophistiqués ou des « mobil-home » volumineux. Ces engins assuraient à leurs passagers et conducteurs une autonomie presque complète. Daniela semblait ne pas les voir. Elle fut d’accord pour s’asseoir et prendre un verre. Manifestement, la patronne du bistrot la connaissait. Elles parlèrent ensemble d’une réunion qui devait avoir lieu le soir même. Quand la patronne eut servi les deux verres, Daniela se tourna vers Antoine :

tu peux venir si tu veux, ce soir nous avons une réunion du comité contre l’exploitation de l’uranium,

ah bon ? tu t’occupes de ça, aussi ?

Daniela jouait avec un brin de laine que, pensait Antoine, elle devait avoir subtilisé au morceau de tissu qu’elle examinait sur la tombe de la momie l’instant d’avant. Elle le tripotait comme si elle essayait d’évaluer sa texture, la manière dont la laine avait été tissée, qui sait peut-être le genre d’animal dont le poil avait servi au tissage, lama, vigogne ou alpaca.

hum, oui, je dis : tu t’occupes de ça, aussi ?

quoi, l’uranium ? oui, bien sûr, c’est fondamental pour la vallée, il ne faut pas laisser faire ça. Nous avons la chance d’avoir un environnement tellement pur, tellement sain, on ne va quand même pas le laisser gâcher pour les intérêts d’une multinationale yankee…

et vous êtes nombreux ?

dans le comité lui-même nous ne sommes qu’une petite vingtaine, mais presque tous les habitants du village nous soutiennent. Tu verras, il y aura même Don Gabriel ! ajouta-t-elle en riant.

Antoine n’en finissait pas de se dire à quel point il avait eu de la chance de rencontrer cette fille, elle donnait du plaisir rien qu’à la contempler. Antoine flottait, là encore, mais d’une autre façon que la première fois où il s’était senti flotter, quand il avait quitté la pièce sombre de l’hôtel, transporté par la sœur jumelle Cécilia… Il flottait, comment dire… dans sa tête. On aurait dit que de la bouche de Daniela allaient sortir sans fin des histoires nouvelles. Ses phrases avaient l’air de s’envoler comme des serpentins multicolores. Antoine pouvait d’ailleurs les voir s’enrouler autour des branches du sycomore de la place. Ils continuèrent d’échanger de multiples considérations, sur Cachi, ses environs, les promenades qu’il y a à faire en empruntant le chemin de l’Inca, certes des promenades rendus un peu éprouvantes par le manque d’eau, mais qui permettaient d’atteindre des villages perdus et des ruines de constructions remontant à l’époque pré-inca, car finalement les incas n’avaient occupé cette région que pendant moins d’un siècle, ils n’avaient été qu’une force occupante. Antoine aurait voulu connaître le nom des peuples qui étaient les premiers habitants de la région, mais Daniela semblait ne pas être complètement sûre des premiers peuplements, mais elle lui parla des Diaguitas qui donnèrent tant de mal encore aux Espagnols au cours de leur conquête et notamment de l’un de leurs chefs, dénommé Kalchaki, qui leur tint tête farouchement, au point que les conquérants baptisèrent la lignée qu’il dirigeait de son nom. Elle lui dit aussi que les Incas avaient repris beaucoup d’attributs culturels aux peuples qu’ils avaient conquis, et que, déjà toutes ces lignées indiennes, les atacamas, les humahuacas, les jujuy etc. avaient développé d’étonnantes techniques de tissage.

Puis, ils se séparèrent, Daniela ayant des affaires à régler au musée. Antoine se promettait pendant ce temps d’aller consulter ses emails dans le seul et unique cybercafé du village, et peut-être de consulter quelques blogs. Il y alla donc, pour constater que le résident japonais était momentanément rentré en France pour les vacances, que les petits riens étaient de retour, que Coco et LN continuaient leur sonate à quatre mains et que l’énigme de mariebarrière n’était toujours pas résolue. Le nageur de Byzance avait donné la solution de la sienne.

Le soir il était parmi les premiers au lieu où devait se tenir la réunion du comité anti-uranium. La salle commença à se remplir. On voyait des visages burinés à l’indienne, yeux enfoncés comme protégés du soleil par des persiennes, des chapeaux de toutes les couleurs, des hommes ventrus et moustachus dont certains, à n’en pas douter, devaient appartenir à la police locale, deux femmes en chapeau qui étaient déjà installées, un tricot entre les doigts. Don Gabriel et Daniela arrivèrent ensemble et firent une entrée remarquée. Don Gabriel était un notable et Daniela passait pour être sa fille. Celui qui pouvait être un policier s’avança et les salua respectueusement. Les deux femmes marmonnèrent quelque chose d’incompréhensible entre leurs dents en soulevant à peine leurs yeux de leurs tricots. La réunion pouvait commencer. Un jeune homme, que d’ailleurs Antoine avait déjà rencontré au cybercafé, assez maigre, vouté, les cheveux noirs et raides, le regard enthousiaste fit d’abord un rappel général de la manière dont le problème se trouvait posé, en même temps que le bilan des actions déjà entreprises : blocage de routes, arraisonnement de camions de la compagnie exploiteuse, interventions dans les médias et notamment les télévisions locales. Une question fut posée concernant l’opportunité d’actions plus violentes. Aussitôt, le débat s’engagea et il apparut que tous les participants n’étaient pas forcément sur la même longueur d’onde. Ainsi certains, comme cet autre homme ventru et moustachu en costume bleu, que son voisin désigna à Antoine comme étant un envoyé du maire, n’étaient pas vraiment opposés à l’ouverture de cette mine qui, disaient-il, allait apporter du travail aux jeunes et un nouveau développement économique. Ce qu’ils voulaient, c’était s’assurer que toutes les précautions allaient bien être prises sur le plan de la sécurité, qu’on n’allait pas laisser ça à ciel ouvert par exemple. Les gens au faciès d’indien grognaient au fond de la salle. Alors Daniela prit la parole. Elle expliqua qu’il ne fallait pas se faire d’illusion sur le genre de « développement économique » apporté par la mine, que les bénéfices, si bénéfices il y avait, n’iraient certainement pas aux habitants de la vallée, et encore moins aux Indiens, ni même à ceux qui accepteraient d’aller travailler à l’exploitation, elle raconta que l’histoire de l’Amérique latine était déjà pleine de bien assez de tristes expériences en la matière et qu’il n’était pas besoin d’en rajouter. Elle rappela notamment l’exemple de la Bolivie toute proche, qui avait vu son sol pillé par les exploitants européens et nord-américains sans que les travailleurs boliviens n’en tirent quoique ce soit, que tout le platine extrait du sous-sol de la Bolivie avait enrichi de grandes familles qui avaient mis leur fortune en Suisse au lieu de l’investir au pays, pourtant disait-elle, la quantité de minerai avait été si grande que l’on disait à l’époque que l’on aurait pu construire avec elle une autoroute reliant Potosi à Madrid… Enfin, pour couronner le tout, car elle savait que la population indienne y serait sensible, elle réveilla la fibre inca en rappelant ce qui s’était passé quatre siècles et demi auparavant quand Atahualpa avait cru pouvoir amadouer les conquérants espagnols en ordonnant à ses généraux de dépouiller Cuzco de tout son or (les maisons de Cuzco étaient toutes recouvertes d’une fine pellicule d’or) afin de le remettre aux envahisseurs, qui s’empressèrent alors de tout fondre en lingots immédiatement expédiés en Europe, et pour quel résultat ? Au XXIème siècle, l’uranium avait remplacé l’or, avec en plus le fait que la radio-activité tue d’une manière qui n’est même plus métaphorique. Et comment les touristes, qui étaient devenus une partie fondamentale de l’économie locale, allaient-ils prendre la chose ? la salle était captivée et le discours fut ponctué d’applaudissements. Le gros homme en costume bleu s’épongeait le front. Antoine vit que Don Gabriel n’était pas aussi enthousiaste que les Indiens du fond de la salle, il grimaçait comme s’il pensait que ce discours allait leur attirer des ennuis, à elle et à lui… La réunion terminée, Antoine rentra au musée en leur compagnie. Manifestement Don Gabriel en voulait à Daniela de s’être emportée de cette façon : elle risquait de se mettre à dos les édiles locaux à un moment où il ne l’aurait pas fallu….

 

A SUIVRE

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