Feuilleton – premier épisode : Daniela et les blogs

 

[eh oui, chers amis blogueurs, je commence aujourd’hui la rédaction d’une nouvelle qui paraîtra sous forme de feuilleton… – et où il sera question de vous… je ne sais pas si je terminerai. J’ai l’espoir de faire au moins aussi bien que le feuilleton qui paraît en ce moment dans « Le Monde », ce qui ne devrait pas être trop difficile, mais peut-être suis-je présomptueux… on verra]


Depuis qu’Antoine était parti en voyages, il ne lui était pas arrivé souvent de consulter son courrier électronique, ni de parcourir les blogs qu’il avait l’habitude de lire, soit que le manque évident de « wi-fi » le dispensât d’allumer son ordinateur, soit que son enthousiasme fût sérieusement refroidi à l’idée de devoir s’introduire dans un box étroit et s’asseoir sur un tabouret bancal au fond d’un de ces réduits crasseux où s’entassaient des ordinateurs à cinquante centavos la demi-heure. Il savait que, de toutes façons, la connexion était si aléatoire qu’il ne parviendrait jamais à charger les sites et les images en un temps acceptable pour sa capacité limitée de patience. Et puis tous ces gamins qui reniflaient devant des jeux imbéciles où ils n’en finissaient pas d’écraser des passants dans leurs voitures ultra-puissantes ou bien de fusiller à bout portant tout ce qui bouge, pour tout dire, l’agaçaient. La dernière fois, il n’avait pas pu s’empêcher de regarder par-dessus la cloison, pendant que se chargeait son six-cent unième mail. Il avait été horrifié, même s’il devait reconnaître que le spectacle était fascinant et qu’après tout il comprenait bien ces gosses, qui n’avaient pas tant de distractions que cela à se mettre sous la dent, au fond de cette ville perdue de la pampa. Surtout un dimanche. Il devait bien y avoir eu une course de stock-cars le matin, entre l’avenue San Juan et la piazza Libertad… mais elle était terminée, laissant les gamins à leurs rêves de voitures puissantes et… destructrices (les journaux n’en finissaient pas d’annoncer des chocs frontaux, des piétons renversés, des camionnettes mises sur le toit et vidées de leur contenu). Et dehors, il faisait froid. En plus.

Alors, pour une fois, un hôtel un peu luxueux, avec Wi-Fi (et peut-être même une chaîne de télévision francophone) cela allait être d’une bonne récréation.

Garant sa Partner grise à l’emplacement réservé pour le déchargement des bagages, il se réjouissait déjà : l’immeuble était moderne, façades de vitre et d’acier, portes de verre fumé, avec le sigle « Wi-Fi » à côté de la poignée. Au-delà du seuil, s’allongeait une banque imposante, surmontée du sourire engageant d’une jeune femme blonde, à l’accent vaguement germanique, pour autant que les connaissances d’Antoine en prononciation de l’espagnol lui permettaient d’en juger. Il voulait une chambre simple, c’était simple. Elle n’en avait pas, c’était aussi simple. Elle lui proposa donc une chambre double mais qu’il paierait au prix d’une simple, voilà qui était bien. Affaire rondement menée se dit-il en lorgnant un peu sur le décolleté de Daniela. Elle s’appelait Daniela, c’était marqué sur le revers de son tailleur. Plus tard, il constaterait en regardant des affiches qu’elle était une gloire locale : pensez, elle avait été sélectionnée pour représenter son département à l’élection de la Reine des Vendanges ! (et il l’avait reconnue sur la photo, blonde pareil et son sourire aussi pareil). Ce n’est pas elle qui avait été élue, certes, mais enfin quand même, elle avait franchi un premier obstacle, et depuis, les jeunes hommes de cette ville de moyenne importance passaient et repassaient devant la porte de l’hôtel avec leurs bagnoles gonflées et dotées de systèmes audio performants dont les basses faisaient un vacarme assourdissant. Mais elle n’en regardait aucun. Bon, ça, c’est ce que voulut croire Antoine, qui reçut en échange la clé de la chambre 402, quatrième étage donc, prendre l’ascenseur. Dans l’ascenseur, Antoine se regarda dans une glace, il avait atteint l’âge où des femmes plus jeunes que lui se disent déjà vieilles, ce qui l’agaçait : il n’avait pas envie, lui, de se dire vieux, ce à quoi pourtant la bonne logique aurait du le conduire. Bon, ses cheveux n’étaient pas (tous) blancs et il en avait encore. Il trouvait que son regard de myope était encore alerte, prêt à s’occuper de ce qui passait à côté de lui : femmes jeunes ou vieilles, enfants espiègles, œuvres d’art du XXème siècle, poteries pré-colombiennes, lamas grinçant des dents… Pourtant il savait qu’il était un peu bigleux et qu’il n’était jamais fichu le matin, en se rasant, de trouver la bombe de mousse qui était devant son nez.

Une fois dans la chambre, il constata avec désolation que la fenêtre ne donnait même pas sur une vraie cour intérieure, mais sur une sorte de cheminée, oui on pouvait appeler ça comme ça, une sorte de réduit de quatre mètres carré surmonté de dix étages, et qu’en tout cas, il ne voyait pas le ciel, il ne verrait jamais le ciel, sauf à ouvrir la fenêtre à glissière et à y passer le cou, quitte à tordre ce dernier pour que la tête soit en position couchée, le regard vers le haut et là encore il ne verrait jamais qu’un carré désolant qui ne lui permettrait en aucun cas de se faire une idée du temps qu’il fait, vu que même si le carré était bleu, cela ne voudrait rien dire, tout le reste du ciel pouvant fort bien être empli de gros nuages gris annonciateurs d’une pluie insistante voire même… d’ une neige qui, inévitablement, deviendrait triste et sale.

Bon, la télé marchait, c’était déjà ça. Et le wi-fi… bôf, le wi-fi, il fallait une clé. Il alla la chercher à la réception où il en profita pour faire les yeux doux à Daniela, qui ne s’en aperçut pas, car elle était perdue dans la rédaction d’une note pour un client qui devait partir tôt le lendemain matin, ce qui était ennuyeux car on ne pourrait pas savoir s’il allait, avant de partir, consommer des alcools du frigo ou non. Il assurait que non. Antoine recopia la clé sur un bout de papier à l’entête de l’hôtel (il y avait le mot « Olivos » dans le nom de l’hôtel) et remonta, joyeux, vers la chambre 402.

Là, il se mit à bloguer. D’abord son blog pour voir si on lui avait mis des commentaires sur ses derniers posts. Il avait entrepris, quand il le pouvait, d’envoyer de brèves notes relatant son voyage, du moins les étapes les plus significatives. En retour, il recevait des commentaires d’encouragement, des gens qui lui disaient que ses photos étaient belles et qu’il en avait bien de la chance de voyager dans un si beau pays. Les gens qui lui envoyaient des commentaires étaient devenus ses amis. Pourtant il savait bien que ce n’étaient pas de vrais amis. C’était des amis VIRTUELS. Voilà toute la différence, en principe, un ami, on lui serre la louche, on peut même lui faire la bise, bref on a un contact physique avec. Alors que là, le contact est tout sauf physique… il est magique, en quelque sorte. Coupez l’électricité et plouf, c’est le grand noir : plus de relations du tout. Qu’un de ces blogueurs se déconnecte : il tombe dans un trou noir où vous n’irez pas le repêcher car vous n’avez aucune idée de l’endroit où il crèche… Le Net est un monde de fantômes, d’ectoplasmes discrets qui se rappellent à votre attention quand bon leur chante. Antoine sourit en pensant cela et en revoyant une page d’un livre sérieux de Daniel Dennett, le philosophe américain, qui, pour sérieux qu’il fût, donnait en exemple un extrait de la bande dessinée intitulée « Casper, le gentil fantôme », qui, immatériel, était capable de traverser les murs, mais pourtant était assez matériel pour se saisir d’une serviette en train de tomber. C’était l’illustration de l’absurdité du dualisme cartésien, caricaturé dans l’expression utilisée par Gilbert Ryle de « fantôme dans la machine ». Avec Internet, on était en plein dualisme : un monde d’ectoplasmes interférant avec un univers matériel. Il se dit qu’un jour, il essaierait de provoquer une rencontre avec ses correspondants mystérieux, mais était-ce seulement possible ? et arrivait alors la question lancinante, inévitable : EXISTAIENT-ILS VRAIMENT ? qu’est-ce qui prouvait qu’ils n’étaient pas de pures fictions, inventées par un méga-serveur ? Ce qui l’amusait beaucoup était de se rendre compte que sur son blog, bien souvent, il avait écrit des choses qu’il n’aurait pas dites à ses vrais amis… car ses « vrais » amis se seraient peut-être détournés au moment qu’il allait les dire, allaient lui faire sentir qu’ils n’étaient pas intéressés, ou qu’ils ne souhaitaient pas parler de sujets si « sérieux ». Alors que là, dans ce silence sidéral, il pouvait tout dire, il pouvait même espérer que cela allait intéresser des interlocuteurs lointains, et même pire : il pouvait penser que ses « vrais » amis, confondus avec ses amis virtuels, allaient lire ce qu’il ne leur aurait pas dit et que, contrairement à ses craintes, cela allait les intéresser !

Plein de ces réflexions, il commença donc l’exploration des blogs qui lui étaient habituels….

A SUIVRE

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Un commentaire pour Feuilleton – premier épisode : Daniela et les blogs

  1. Michèle dit :

    Je récuse Mondieur le Président : il m’a traité de « personne inconsistante, insignifiante, effacée ». Sens figuré d’ectoplasme dans le dico Antidote. Non Monsieur le Président, je ne corresponds pas à ce portrait. Pourquoi pas protozoaire tant qu’on y est…

    C’est l’anonymat virtuel qui permet de dire à distance ce que l’on ne dirait pas de visu. C’est tout à la fois totalement magique et semble totalement superficiel. Qu’en est-il du réel ?

    J'aime

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