Les voyages

On éprouve toujours une certaine appréhension à l’idée de partir en voyage. Ce n’est pas tant que la route soit longue, après tout, les moments passés dans les trains ou les avions sont des plus paisibles, et regarder, selon le moyen adopté de se transporter, les poteaux porte-caténaire ou bien les longs nuages qui s’effilochent est des plus distrayants. Mais on ne sait jamais de quoi demain sera fait et l’on n’est soudain plus aussi sûr de soi de ce que nous ferons lorsque nous serons livrés à nous-mêmes dans les grandes solitudes de la steppe ou des hauts-plateaux andins, ni de ce que nous pourrons bien dire au chauffeur de camion qui s’arrêtera au bord de la route pour nous porter secours car nous aurons eu une roue crevée, un boulon dévissé, une chaussure écrasée et que nous nous liquéfierons sous un ciel de vibrations presque rouges, dans l’étendue silencieuse et la lancinante menace d’un soir qui descend.

Aujourd’hui, un article de Roger-Pol Droit reprend des extraits du texte dont un jour j’ai parlé sur ce blog, le dernier livre écrit par Christian Delacampagne, et il nous rappelle l’injonction faite par Jankelevitch au philosophe comme au voyageur : « se comporter dans le monde comme si rien n’allait de soi ». Voilà ce que nous ne sommes pas sûrs de pouvoir faire. Il a raison, l’auteur de cet article, de mettre sur le même plan le voyage et la philosophie car dans les deux cas, il s’agirait normalement d’être capable de s’émerveiller à chaque instant de l’unique, que nous ne reverrons jamais plus, et de traiter toute chose ou toute idée comme si elle était neuve, radicalement neuve.

Le lorgnon mélancolique rappelait hier sur son blog ces mots de Simone Weil : “Arriver à comprendre totalement que les choses et les personnes existent. Parvenir à cela, ne serait-ce qu’une fois avant de mourir; c’est la seule grâce que je demande.” (dans une lettre à Joë Bousquet).

Il faudrait ainsi voyager pour parvenir à cette conviction que les choses existent. Mais c’est alors que survient une partie de notre appréhension, face, cette fois, aux rythmes que nous sommes obligés de suivre et qui, le plus souvent, semblent nous empêcher d’accorder le temps du regard suffisant sur ces choses et ces êtres que nous n’immobilisons que pour un faible temps dans notre champ visuel – voire dans l’œil de notre objectif photographique.

C’est la raison pour laquelle j’ai opté il y a plusieurs années pour l’aquarelle. Non que j’aie du talent en tant que peintre du dimanche. Mais parce que l’exercice du pinceau et de la feuille blanche donne un prétexte pour s’attarder à la contemplation de l’autre. Les gens et les paysages vont, grâce à l’effort de s’en imprégner dans le geste de la main, vivre un peu plus longtemps.

dsc01424.1183123472.JPGAinsi de « ma » chinoise (non, pas celle de Godard, dont je parlais hier) rencontrée dans le train entre Dunhuang et Xi’an, et qui avait si envie que je lui fasse le portrait – lequel est maintenant entre ses mains quelque part dans son bureau de secrétaire. Ainsi de ces maisons du Ladakh qui, par l’emphase que leur donne la couleur, resplendissent comme des palais au fond de ma mémoire, ainsi de ces instants nuageux contemplés depuis l’avant-toit de notre petite tente plantée au cœur d’une prairie tibétaine. Ainsi encore de cette rizière vietnamienne qui ondulait à l’heure de nos siestes, ou bien, le soir venu, de ces hommes du Hoggar qui préparaient le thé pendant que, là encore, nous plantions nos tentes en plein décembre dans un recoin de roche isolé au fond du désert.

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Une des raisons pour lesquelles je n’aime pas trop les voyages organisés (par lesquelles parfois nous devons bien passer si nous voulons avoir accès à des coins du monde où l’on interdit les voyageurs individuels) est que l’on nous laisse en général bien peu de temps pour un exercice de création. Le sac à peine posé pour manger le pique-nique de midi et faire un court repos nécessaire, il faut le reprendre et repartir, alerte et vif dans l’effort jusqu’au soir, heure à laquelle malheureusement, le soleil a disparu, nous empêchant de peindre le paysage. Le lendemain matin, n’en parlons pas, tout le monde est pressé, le guide attend et il ne faut pas rater une miette du petit-déjeuner, dernier repas avant la halte de mi-journée.

Je raconte tout cela, vous l’avez compris, parce que nous partons bientôt en voyage. En Amérique du Sud : Argentine du Nord et Bolivie. Probablement je laisserai ce blog pendant plusieurs semaines… à moins que depuis un cybercafé lointain, entre Uyuni et Potosi, je ne parvienne à glisser un court commentaire ou une photo, de cactus ou de vigogne.

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4 commentaires pour Les voyages

  1. Michèle dit :

    Je suis un peu triste. La rencontre scientifique va me manquer. Profitez bien C. et vous de vos pérégrinations. C’est comme cela que ma fille aînée a nommé nos vacances en Chine pour fêter mon demi siècle en arpentant la grande muraille à Simataï. J’aime courir le monde moi aussi, à la rencontre de l’autre et aussi de soi-même. A

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  2. Posuto dit :

    Mais c’est que c’est très beau !
    Et très en accord avec tout ce que vous dites, je trouve. L’aquarelle est « l’art de l’instant », pas de repentir possible, pas de retour en arrière, pas d’aquarelle retravaillée une vie à l’exemple d’une Mona Lisa, juste prendre la bonne mesure d’un instant précis, un instant neuf, effacé seulement par un autre instant neuf.
    Et donc, à votre retour, nous en verrons d’autres ? C’est qu’on devient gourmands à l’avance. Votre blog est passionnant. Bon voyage !
    Kiki 🙂

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  3. Alain dit :

    Merci beaucoup, Michele et Kiki, pour vos encouragements! bien sûr, je continuerai! (peut-être même durant le voyage).
    PS: ce serait bien une fois, d’organiser une rencontre de blogueu(se)(r)s!
    Bon été.
    Alain

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  4. jmph dit :

    Est-ce trop tard pour vous souhaiter un bon voyage ? Et vous dire mon admiration pour vos aquarelles ? C’est curieux, vos textes sur votre blog sont longs alors que les miens sont courts, mais c’est l’instant que vous représentez alors que je me traîne en repentirs devant mes toiles et papiers…

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