Extraits de roman, II : Dazaï

 

dazai.1249541066.jpgContinuons quelques temps la veine japonaise. Dazaï Osamu est cet écrivain dont Nicolas Bouvier écrit dans « Le vide et le plein » (Carnets du Japon 1964 – 1970) :
A côté d’un écrivain comme Osamu DazaÏ, Kafka fait presque figure de luron. Son univers n’est pas désespéré, il est durement châtié par une autorité insaisissable, mais légitime. Dans Kafka, on est puni pour délit de prométhéisme, puni pour vagabondage mental. Même Beckett, son désespoir est encore plein de terre, de mottes, de boue féconde. Ramper dans la boue, voilà, pour bien des personnages de romans japonais, une situation encore enviable par la densité qu’elle présente. Au moins on touche quelque chose, au moins on a les mains occupées. Dans Dazaï, le processus morbide lui-même est abstrait. On grelotte sous le regard des autres, cependant qu’on travaille et qu’on assiste dans l’épouvante à la destruction de soi.

Ce joyeux drille, donc, était né en 1909 dans une riche et puissante famille. Voici le texte de présentation du roman « La déchéance d’un homme aux éditions Gallimard (« Connaissance de l’Orient ») :
Morphinomane, tuberculeux et alcoolique, il tenta plusieurs fois de se suicider. En 1948, il réussit enfin à se tuer en se jetant dans les eaux débordantes du barrage Tamagawa, à Tokyo. Par une sorte d’ironie, son cadavre fut découvert le jour de son trente-neuvième anniversaire, le 19 juin
1948.
(Note personnelle : le « par une sorte d’ironie » surprend, n’est-ce pas ?).

dazai-decheance.1249541042.jpgVoici le début de « La déchéance d’un homme », dans la traduction faite par Georges Renondeau :

J’ai vécu une vie remplie de honte.
Pour moi, la vie humaine est sans but. Je suis né dans un village du nord-est et j’étais déjà grand lorsque j’ai vu un train pour la première fois. En voyant, au-dessus de la gare, le pont où des gens montaient, descendaient, je ne comprenais pas qu’il était fait pour franchir les voies et je pensais que l’enceinte de la station était un lieu d’amusement à la mode étrangère, arrangé uniquement pour les personnes élégantes. Qui plus est, j’ai pensé ainsi assez longtemps. Monter, descendre le pont, c’était pour moi un sport distingué ; parmi les emplois du chemin de fer, c’était l’un des plus spirituels. Mes yeux se sont ouverts subitement quand, plus tard, j’ai découvert que cela n’avait pas d’autre but que de traverser les voies.
De même, lorsque au temps de mon enfance je vis dans un livre illustré un chemin de fer souterrain, l’utilité de ce dernier ne m’apparut pas ; je pensai qu’aller en voiture sous terre au lieu d’aller en voiture sur terre était simplement un amusement original.
Depuis mon enfance, j’ai été faible de constitution. Je restais souvent au lit et j’étais persuadé que les draps, les taies d’oreiller, les protège-couvre-pieds étaient des ornements inutiles ; c’est à l’âge de près de vingt ans que j’ai compris que, contrairement à ce que je pensais, ils étaient des objets d’utilité, et alors je fus saisi de mélancolie à la pensée que la vie humaine dépend de ces mesquineries.
De plus, je ne savais pas ce que c’est que d’avoir faim. Cela ne veut pas dire que j’aie été élevé dans une maison où l’on ne se préoccupait ni du logis, ni de la nourriture, ni du vêtement, ce serait stupide ; mais j’ignorais complètement la sensation de la faim. Cela peut paraître bizarre de parler ainsi, mais je pouvais avoir faim : cela n’avait pour moi aucune importance. Quand je revenais de l’école ou du collège, les personnes qui m’entouraient me disaient : « Tu dois avoir faim ; nous nous en souvenons bien : en rentrant de l’école nous mourrions de faim ; veux-tu de la pâte de haricots sucrés ? Veux-tu du biscuit ? du pain ? » et ils s’agitaient autour de moi. Enjôleur-né, je murmurais : « J’ai faim » et je remplissais ma bouche d’une dizaine de haricots sucrés. En réalité, je n’avais pas la moindre idée de la sensation d’avoir le ventre vide.
Le héros de Dazaï (c’est-à-dire Dazaï lui-même) trompe son monde. Deux fois au moins. La première fois, c’est en faisant croire qu’il a chuté lors d’un exercice de gymnastique : « c’est de la frime, il l’a fait exprès ! » dit Takeishi, la deuxième fois c’est pour échapper à la police en teintant habilement son mouchoir d’un sang venu d’un bouton près de son oreille, pour faire croire qu’il crache le sang. Ces deux fois l’obsèdent et causeront en partie sa déchéance.

PS: En mourant, Osamu Dazaï laissait une petite fille de un an, qui allait devenir elle-même une romancière appréciée (je ne l’ai pas encore lue), sous le nom de Yuko Tsushima

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Français de Suisse Romande (2) : le verbe « tarauder à sec »

Continuons cette série commencée il y a deux semaines avec le verbe « cupesser ». Cette fois, examinons l’expression « tarauder à sec ». Se dit quand, à table, on n’a plus rien dans son verre (cf. « au secours ! je taraude à sec ! »). Evidemment, cette expression vient de la terminologie de la métallurgie de précision (filetage, taraudage) qui a fait une partie de la richesse des vallées du Jura. Tarauder s’est « percer en spirale une pièce de bois ou de métal, de manière qu’elle reçoive les filets d’une vis ». On conçoit qu’il faille huiler ou bien humidifier la pièce au cours de l’opération si on veut que le contact du taraud et de la matière à tarauder ne crée pas trop d’échauffement… Il n’est donc pas bon de tarauder à sec…

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A la votre! (deux verres d’Humagne rouge)

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Anna Moï, le rêve et la logique

anna_moi1.1248776616.jpgLa romancière Anna Moï (lire d’elle : « L’écho des rizières ») écrit dans « le Monde » d’aujourd’hui , à l’adresse de Richard Descoing, auteur d’un rapport sur l’enseignement secondaire visant à « revaloriser » les sections L : « un enseignement accru des mathématiques dans la filière L signifierait une plus grande coercition à l’encontre des esprits rétifs à la logique. Une telle pratique pourrait s’assimiler à du lavage de cerveau […]. Il n’y a pas lieu de désavantager les rêveurs ».echo-des-rizieres.1248776659.jpg

De telles phrases m’interpellent… forcément. Moi qui fais profession d’un peu de logique (dans un bouillon de beaucoup d’autres choses). On s’attendrait évidemment à ce que je bondisse, furieux, hors de moi, « quoi, enseigner de la logique s’assimilerait à un lavage de cerveau ? ». De quoi faire s’étrangler plus d’un collègue… Et pourtant… pourtant je reste de marbre et cela m’amuse même. La seule chose intelligente que je trouve à répondre à Anna Moï, c’est que… rassurez-vous : faire des mathématiques ou de la logique n’a jamais empêché de rêver… Ainsi moi, par exemple (quelle odieuse fatuité de ma part à me mettre ainsi en avant, oui je sais. Je sais… mais quand même), eh bien moi qui trempe de temps en temps mon esprit dans la logique, eh bien, je suis aussi un intarissable rêveur. De toutes les activités que je pratique (qui comprennent évidemment la lecture, l’écriture, le voyage et même la course à pied), rêver est sûrement et de loin celle qui me prend le plus de temps. Et c’est comme ça depuis très, très longtemps. Déjà tout petit… bon, et ça ne s’est pas arrangé par la suite. Et le pire c’est que je ne le regrette pas. « Tout ce temps à rêver… là où on pourrait être productif… », eh bien non, pas de regret. J’ai même tendance à penser, comme madame Moï, que rêver est l’activité la plus féconde, la plus créative que sais-je… la plus vitale. Je pense même que l’aptitude au rêve, que, bien entendu, on doit développer chez l’enfant, est la qualité essentielle qui nous fait survivre aux moments les plus pénibles de notre existence.
De quoi se nourrissent nos rêves ? de nos pensées d’un jour, des réactions que nous avons face à un spectacle inattendu, un visage, une passante, une inscription insolite sur les murs d’une ville. Un titre de journal, un sourire échangé. Un livre qui s’ouvre. Nos rêves sont faits de mots qui errent en attente d’un accrochage, que dis-je, d’un harponnage. Ce sont bien sûr les mots de la littérature, et madame Moï a encore raison, car si l’on doit former un rêveur c’est par la lecture, c’est-à-dire la posture solitaire, sans maître et sans discipline, sans horaire et sans assignation à résidence, car la lecture se fait partout, sur un banc, dans la rue, à la terrasse d’un bistrot. Après beaucoup de lecture, les mots se mettent à parler. Tout seuls. Donc vous voyez, tout (modeste) logicien que je sois, je rêve quand même. Paradoxe ? Contradiction ?
Non, et c’est là que je me sépare de Anna Moï
,
car après tout si je me suis intéressé à la logique, c’était pour prolonger mon rêve. Oh bien sûr, il y a logique et logique (et de ce point de vue, j’apprécie l’opposition que fait la romancière entre la logique et « les logiques individuelles », sans probablement se rendre compte elle-même de la profondeur de sa distinction). S’il s’agit d’enseigner la logique aux enfants ou aux adolescents comme un dogme… s’il s’agit de leur faire entrer dans la tête qu’une proposition est soit vraie soit fausse et que dire que « A et B » est vrai c’est dire que « A est vrai » et que « B est vrai »…. Les ravages risquent d’être garantis. Le philosophe Alain Badiou appelle « canaillerie philosophique » l’attitude qui consiste à faire croire que dire « quel beau temps ! » revient à asserter que « « il fait beau » est vrai ». Et la canaille… hélas foisonne en ces temps de triomphe de la « pensée » positiviste. Il me souvient que lorsque l’un de nos enfants était en terminale (« scientifique » s’il vous plaît !), je m’étais étonné du temps passé par les élèves sur des exercices de calcul sur les nombres complexes, mortellement ennuyeux, qui ont de quoi dégouter des mathématiques pour toute une vie. La professeure (agrégée) m’avait répondu « hélas, mon bon monsieur, c’est bien la seule chose qu’ils sont capables de faire ». Evidemment avec de telles idées en tête, vous allez détruire à tout jamais aussi bien le sens de la rêverie que le goût pour la réflexion et les mathématiques…
Pourtant, la logique n’est-elle pas aussi au moins un peu, partie de la littérature ?
Quelle saveur que lire Lewis Carroll et de dénicher les petits pièges logiques qu’il parsème de ci de là (peut-on décapiter le chat qui ne possède pas de corps, mais qu’une seule tête ?). Quant à Borges, n’en parlons pas… n’oublions jamais le rêveur qui rêve qu’on le rêve dans une de ses merveilleuses nouvelles… n’y a-t-il pas là en filigrane, l’argument même du théorème de Gödel ?

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Jose Luis Borges

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Extraits de roman, I : Mishima

Depuis que Ecritures du Monde nous a filé entre les doigts, il reste à combler le vide des énigmes du samedi. Mon idée de départ était de donner un extrait de roman et de faire deviner la source, mais à quoi bon l’énigme, c’est tout de suite qu’on veut savoir et il faut s’effacer devant la beauté des textes, donc en cet été studieux, je vais de temps en temps, pour le plaisir, le mien et peut-être celui d’éventuels lecteurs, recopier ici quelques passages de roman qui m’ont particulièrement impressionné récemment ou… il y a plus longtemps. Souvenir encore frais du Japon oblige, nous commencerons par un extrait fulgurant du roman de Yukio Mishima « le Pavillon d’Or ».

mishima-couverture.1248675914.jpgC’est alors que l’incroyable se produisit. Sans rien changer à sa pose parfaitement protocolaire, la femme, tout à coup, ouvrit le col de son kimono. Mon oreille percevait presque le crissement de la soie frottée par l’envers raide de la ceinture. Deux seins de neige apparurent. Je retins mon souffle. Elle prit dans ses mains l’une des blanches et opulentes mamelles et je crus voir qu’elle se mettait à la pétrir. L’officier, toujours agenouillé devant sa compagne, tendit la tasse d’un noir profond.
Sans prétendre l’avoir, à la lettre, vu, j’eus du moins la sensation nette, comme si cela se fût déroulé sous mes yeux, du lait blanc et tiède giclant dans le thé dont l’écume verdâtre emplissait la tasse sombre – s’y apaisant bientôt en ne laissant plus traîner à la surface que de petites taches – ,de la face tranquille du breuvage troublé par la mousse laiteuse. L’homme éleva la tasse et but jusqu’à la dernière goutte cet étrange thé. La femme replaça ses seins dans le kimono.
Le dos raidi, nous regardions, fascinés. Plus tard, à repenser méthodiquement la chose, il nous parut qu’il devait s’agir de la cérémonie d’adieux d’un officier sur le point de partir au front et de la femme qui lui avait donné un enfant. Mais sur le moment, nous étions trop bouleversés pour trouver une explication quelconque. Si tendus étaient nos regards, nous n’eûmes pas le loisir de remarquer que le couple avait disparu de la pièce où ne restait plus que le grand tapis rouge.

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pour un été studieux, ESSLLI 2009

 

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Ainsi pendant quinze jours d’été encore, a lieu ESSLLI … la « European Summer School of Logic, Language, Information », et cette année à Bordeaux, du 20 au 31 juillet, place segalen.1248366077.gifde la Victoire, là où se trouve l’entrée de cette université dotée du beau nom de Victor Segalen (personne n’y fait attention, là où les autres université se nomment Montaigne ou Montesquieu, pourtant, Segalen, quel art, quelle grâce de poète, quel talent de voyageur… )

ESSLLI est la plus grande école d’été au monde dans les domaines conjoints de la logique, de l’informatique fondamentale et de la linguistique. Elle en est à sa vingt et unième édition (après une naissance en 1989 aux Pays-Bas et une histoire qui l’a fait se dérouler tour à tour dans de nombreux pays d’Europe, de Belgique en Italie, de France au Danemark, de Finlande en Espagne etc.).
Les plus grands chercheurs de ces domaines viennent chaque année dispenser une partie de leur savoir à des étudiants, à de jeunes chercheurs ou chercheuses ainsi qu’à des collègues eux-mêmes confirmés qui prennent allègrement de leur temps de vacances pour continuer à se former. Ces enseignants – mathématiciens, informaticiens, linguistes, philosophes, cogniticiens – venus du monde entier ne touchent eux-mêmes aucun salaire pour cette activité : c’est la passion de la recherche et du partage du savoir qui les unit.

Une telle ferveur, cela suppose évidemment l’existence d’un champ d’investigation qui passionne, même si cela peut sembler mystérieux aux yeux du grand public. Qu’ont en effet à faire ensemble toutes ces disciplines, en quoi par exemple la linguistique, c’est-à-dire l’étude systématique des propriétés des langues humaines, a-t-elle à voir avec la façon dont fonctionnent nos ordinateurs ? Et la logique, en principe simple étude du raisonnement, que vient-elle faire dans ce panorama ? Les éminents théoriciens qui planchent devant plus de 500 étudiants venus des quatre coins de la planète répondraient que la familiarité avec la logique est une condition sine qua non de la compréhension des processus complexes qui se produisent dans nos machines. Ecrire un programme après tout, c’est comme écrire la preuve d’un théorème. Et l’exécuter, c’est comme transformer cette preuve jusqu’à obtenir des formes plus simples. Ce voisinage de l’informatique et de la logique existe depuis les travaux originaux de ce génie que fut Alan Turing (dont la mort fut encore plus romantique que la vie puisqu’on présume qu’il s’est suicidé en croquant dans une pomme empoisonnée, image depuis popularisée dans le logo d’Apple) et se poursuit de nos jours avec encore plus d’importance à l’âge d’Internet. D’ailleurs, on notera cette année un accent particulier mis sur le traitement des problèmes délicats posés par l’extension des réseaux sociaux : ce ne sont plus tellement nos machines particulières qui demandent explications, mais une trame gigantesque de machines interconnectées dans le monde. La logique donne des outils pour démêler ces brins d’un gigantesque tissage qui risquerait sans elle de ne pouvoir être maîtrisé. Et le langage ? Il est le pivot, bien entendu, de toutes les communications. Avant que nous en soyons à échanger nos messages sur le web, la langue nous avait servi depuis longtemps à mettre en place des réseaux qui, pour primitifs qu’ils paraissent aujourd’hui, n’en étaient pas moins efficaces, ayant suffit aux besoins de l’humanité depuis son apparition sur Terre… Si l’informatique théorique peut renouveler le regard posé sur le langage c’est parce qu’en traitant avec rigueur les échanges d’information au sein de systèmes artificiels, on est arrivé à avoir des idées sur la manière dont s’effectuent ces échanges dans des systèmes naturels. Ainsi arrive-t-on à concevoir ce qu’il y a de commun entre toutes les langues, au-delà de leur apparente extrême diversité. Le linguiste américain Noam Chomsky a même fait l’hypothèse de l’existence d’une partie abstraite commune à toutes les langues, complétée simplement par des sortes de réglages particuliers qui conduisent à parler le Basque plutôt que le Swahili par exemple. Cette idée fondamentale est reprise de multiples façons par des chercheurs qui proposent des modèles mathématiques pour en rendre compte. Ces modèles sont supposés s’appliquer à toutes les langues et visent à découvrir des propriétés insoupçonnées. Ne seriez-vous pas par exemple surpris d’apprendre que dans toutes les langues, si l’on classe les expressions d’après leur longueur, la différence entre deux expressions consécutives ne peut pas être arbitrairement grande ? ou bien que pour être plus aisément « apprenable », la grammaire d’une langue a besoin de contraintes particulières ? Que les « règles » de nos grammaires ne sont donc pas des bizarreries ennuyeuses que l’on apprend dans la douleur, mais au contraire des régularités et des contraintes qui nous facilitent l’apprentissage ? Ces recherches débouchent évidemment sur des applications : traduction automatique, amélioration des moteurs de recherche sur le web (le fameux « web sémantique »), meilleure maîtrise de la gestion des réseaux, voire même meilleure compréhension des interactions socio-économiques (appréciable surtout en période de « crise » !)  etc.
Ceci n’est pourtant pas directement l’objet de cette école d’été qui vise avant tout au développement de la recherche fondamentale. Autrement dit, à une recherche théorique qui, si l’on en croit le succès des vingt précédentes éditions comme de la dernière de cette année… attire encore beaucoup de jeunes chercheurs et chercheuses enthousiastes, malgré la mauvaise presse que nos gouvernants font à la recherche fondamentale un peu partout dans le monde…

 

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Bordeaux

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Chaque année sa peine…

Il y a presque une année , nous gravissions les pentes des hauts cols du Nord de l’Inde. Comme c’était beau d’atteindre le Lasermo-la, à 5200 mètres, dans la neige de septembre et sous un soleil de plomb. Bâtons bien en main, lunettes de glaciers sur le nez. La descente se faisait dans une longue trace qu’avaient faite les caravanes de petits chevaux en avant de nous, et en fin d’après-midi, on mangeait la tsampa avec le berger sur son alpage, mélangée à du petit lait de brebis. Nuit sous la tente à 4700 mètres. Le lendemain, la marche se faisait dans un contexte aérien. Les petits drapeaux autour des chortens murmuraient leurs mantras aux quatre coins des vents.

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Nous avons choisi une autre option cet été : le travail… C’est pourquoi ce blog va rester un certain temps austère et peu alimenté. Mon ami jmph, dans son récent billet , se demande pourquoi on compare toujours philosophie et escalade. Plus généralement, l’effort intellectuel et une marche en montagne. C’est sans doute que tout travail de l’esprit appelle sa métaphore corporelle. Mais le résultat est souvent loin d’être le même…

Je me suis engagé à écrire un livre pour un éditeur universitaire anglais, qui parlera de logique , de langage et… de ludique (!). Ecrire un livre : s’assurer à chaque mot écrit qu’on ne sort pas du sentier qu’on s’est tracé. Voyez : tout de suite la métaphore de la marche et de la voie qu’on trace.

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C’est aussi une organisation de la mémoire : maîtriser son champ d’études, ne rien oublier de ce dont l’absence pourrait apparaître comme une grave lacune, comme en montagne, au moment de partir la nécessité d’avoir sous la main tout ce dont nous aurons besoin dans la journée, et de remettre au soir chaque chose en un emplacement précis où l’on est sûr qu’on le retrouvera le lendemain.

Le but atteint donnera-t-il la même satisfaction ? Rien n’est moins sûr… il faudrait être drôlement prétentieux pour affirmer que le travail réalisé nous donnera le même sentiment d’ivresse des altitudes que la cime atteinte….

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Un qui atteignait à la fois les cimes de l’esprit et celles de nos Alpes était Jacques Herbrand, jeune mathématicien mort en 1931 dans un accident à la Bérarde. On lui doit beaucoup en logique, et en particulier les bases théoriques de la programmation logique.

Extrait du journal Le Temps du 29 juillet 1931, Dernières nouvelles (p.6), les accidents de montagne, Grenoble, 28 juillet : « On vient d’être avisé de la Bérarde, qu’un nouvel accident s’est produit dans le massif du Pelvoux : un jeune homme, faisant partie d’une caravane lyonnaise de trois personnes, a fait une chute mortelle ».
Extrait du journal Le Temps du 30 juillet 1931, (p.4), Les accidents de montagne : « Nous avons signalé hier qu’un jeune homme, faisant partie d’une caravane d’alpinistes, excursionnant dans la région de la Bérarde, a fait une chute mortelle. Il s’agit de M. Jacques Herbrand, demeurant à Paris, 10 rue Viollet-le-Duc. M. Herbrand était parti dimanche avec trois camarades, MM. Jean Brille, Pierre Delair et Henri Guigner, pour faire l’ascension des Bans. A la descente, un piton de rocher auquel était attachée la corde céda, entraînant une petite plate-forme sur laquelle se trouvait M. Herbrand, qui fut précipité dans le vide. Une caravane de secours est partie pour rechercher le cadavre, qu’elle espère atteindre aujourd’hui ».

(extrait de l’article de Wikipedia sur Herbrand )

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Balbinus

Nous voilà grands-parents pour la deuxième fois en l’espace de neuf mois (les parents ne sont pas les mêmes les deux fois !), et nous sommes sans doute les seuls au monde à avoir deux petits-enfants répondant aux doux noms respectifs de Shanti et Balbino ! « Shanti » est certes désormais un nom connu depuis que la culture indienne masala a rempli les écrans et nos bacs de CDs. Pieux nom que celui de « shanti » qui signifie « paix » en sanscrit.

Mais Balbino ?

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Sache, cher lecteur, qu’il y a eu un et un seul Balbino dans l’histoire, encore qu’il est plus juste de dire qu’il se nommait Balbinus .

jerphagnon.1247650768.jpgCela remonte à une période troublée de l’histoire romaine, dite « de l’anarchie militaire ». En quarante neuf ans (si j’en crois l’excellent livre de Lucien Jerphagnon sur l’histoire de la Rome antique) se succédèrent vingt-trois empereurs, dont treize périrent sous le glaive. Le métier d’empereur était devenu si dangereux que l’on ne parvenait pas à trouver de candidat : ce pauvre Maximin dut ainsi promettre qu’il le deviendrait… mais pas tout de suite ! En son absence et le craignant (car du coup, semble-t-il, il était prêt à maltraiter les parlementaires), le Sénat choisit parmi ses membres deux co-empereurs. Il s’agissait des honorables Calvinus Balbinus (notre héros) et Clodius Pupienus. Le problème était qu’ils ne s’entendaient pas : chacun avait ses partisans. La confusion était totale. Maximin mourut et nos deux co-empereurs ne tardèrent pas à le suivre. C’était en 238.

Et voilà, depuis, il n’y a plus eu de Balbino dans l’histoire (si l’on excepte un guitariste et un peintre peu connu)… jusqu’au 12 juillet 2009.

Au-delà de cette anecdote onomastique, les deux enfants et les deux mères (et les deux pères) se portent bien, merci. C’est étonnant comme deux bébés peuvent ne pas se ressembler. L’une toute en sphères, l’autre tout en traits. Mais aussi beaux l’un que l’autre, bien entendu.

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Français de Suisse romande : le verbe « cupesser »

Intéressons-nous un peu à la langue de nos voisins. En Français de Suisse Romande, on dit qu’il cupesse de quelqu’un qui tombe… sur le cul, plus généralement qui fait une culbute involontaire (il paraît aussi d’ailleurs qu’on peut « cupesser une dame », le verbe devient en ce cas transitif). La première fois que j’ai entendu ce mot, j’ai évidemment ri… presque autant que lorsque j’ai appris que lorsqu’on va au lit pour un simple repos, on va y faire un « petit niquet »…

En tout cas, voici ce que l’on entend par « cupesser » :

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Martine et le « post-matérialisme »

aubry.1246946574.jpgQuand j’ai lu, en première page du « Monde », cette déclaration de Martine Aubry : « nous allons inventer le post-matérialisme », mon sang n’a fait qu’un tour. Mazette ! Nous avons sous-estimé l’ambition philosophique de la première dame du PS, me suis-je dit, me précipitant alors, anxieux, sur le contenu de l’article afin de trouver peut-être – qui sait ? – réponse à des questions que je me pose. Martine aurait-elle compris Badiou et Zizek? Leur emboîterait-elle le pas, proposant enfin quelque synthèse entre marxisme et platonisme ou bien quelque approfondissement radical de la pensée matérialiste en s’aidant des restes de la théorie lacanienne ? On allait vite savoir !

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Las, en fait de dépassement du matérialisme, il ne s’agissait que de la sempiternelle soupe tiède à propos de l’opposition de « l’être » et de « l’avoir », une sorte de pensée molle à tonalité vaguement religieuse sur le thème « ce n’est pas bien de toujours en vouloir plus », « matérialisme » étant pris dans son sens dérivé vulgaire « d’attitude de qui n’attache de l’intérêt qu’aux biens matériels »… Un peu plus inspirée, Martine Aubry aurait pu dire par exemple « avec le PS nous allons trouver une sortie hors du Samsara ».

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Nuée d’oiseaux blancs

oiseaux-blancs.1246692000.JPGL’objet était joli : un petit volume, format agréable (10 x 17), papier juste un peu rêche au toucher, couverture blanche avec deux arabesques violettes discrètes. Je l’avais acheté avant d’aller au Japon, prévoyant de l’emporter pour le lire là-bas, et puis je l’avais laissé car je vise à voyager léger (pas de bagage en soute, cela fait perdre trop de temps), je l’ai donc retrouvé à mon retour et je me suis plongé dans sa lecture. Manière de prolonger l’enchantement de ce voyage dans une autre planète. « Nuée d’oiseaux blancs » fut publié par Kawabata Yasunari en cinq fragments, correspondant aux cinq parties du roman :

Sembazuru (« les Oiseaux blancs »)
Mori no yûhi (« le Soleil couchant sur le bois »)
Eshino
Haba na kuchibeni-1 (« Le rouge à lèvres de la mère, première partie »)
Haba na kuchibeni-2 (« Le rouge à lèvres de la mère, deuxième partie »)
Nijûboshi (« Etoile double »)

Ces fragments furent publiés sous le titre Sembazuru en février 1952 à Tokyo. Le livre a étékawabata-1.1246691972.jpg traduit en français par Bunkichi Fujimori et Armel Guerne et fut publié la première fois en France chez Plon en 1960. (Il est cette fois publié par une petite maison d’édition qui s’appelle « Sillage », avec un appareil critique neuf). C’est un chef d’œuvre. Que raconte-t-il ? l’histoire d’un trentenaire dans les années cinquante, assez fortuné, qui a perdu ses deux parents et qu’une redoutable marieuse, éphémère maîtresse de son père, professant dans le domaine de la cérémonie du thé, veut à tout prix marier avec une jeune fille très charmante. Mais une autre maîtresse de feu le père du héros, celle-là une amante durable, qui pleure encore l’homme qu’elle a aimé, fait irruption dans le jeu. Troublée, elle confond le père et le fils. Ayant commis cette faute impardonnable, elle se renferme chez elle, puis se suicide, mais elle a une fille, Fumiko, et le héros, Kikuji, a tôt fait lui aussi de confondre la mère et la fille… le pauvre Kikuji ne sait où donner de la tête. L’histoire finira sans doute mal, mais Kawabata a ce trait de génie de laisser la fin en suspens, de sorte que tout ça peut s’évanouir comme dans un nuage (de thé, bien entendu).

Ce qu’il y a d’extraordinaire dans la narration est que toute la communication des sentiments passe par l’intermédiaire des objets, tous forcément sublimes, datant de trois siècles au moins, des vases de shino (céramique du XVIème siècle répondant aux exigences de l’art du thé) ou des tasses signées (de Ryônyû, maître céramiste du XVIIIème siècle), dont une noire qui a appartenu au père. La discussion porte essentiellement sur les qualités comparées de ces objets de style, sur leur plus ou moins bonne adaptation à l’usage qu’on leur fait subir. Tout à partir de là devient métaphorique… Kukimo, dans un accès d’audace, propose à Kukiji de lui offrir une tasse, rouge celle-là, qui a appartenu à sa mère (se souvenir que les parents des deux jeunes gens ont été amants), mais qui a la particularité que celle-ci l’a si souvent portée à sa bouche… qu’on n’a jamais pu effacer la trace de rouge à lèvres qui s’est déposée ! Sommet d’érotisme et de trouble, mais Fumiko a des remords : cette tasse a-t-elle une valeur esthétique suffisante pour faire l’objet d’un cadeau ? Elle se libèrera de l’emprise maternelle qui s’exerce au-delà de la mort en brisant l’objet et Kukiji ramassera pieusement les morceaux, avant de faire succomber la jeune fille à son charme. Eternel recommencement, Fumiko aura des remords et peut-être suivra le chemin de sa mère…

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Livre court qui n’est pas sans rappeler certains essais qui paraissaient en France vers la même époque autour du « Nouveau Roman », sauf que là, il n’y a rien de « théorique », seulement une forme de vie qui s’est développée à une certaine époque dans un certain pays. Reste à savoir ce que recouvre objectivement cette forme de vie au Japon (d’un point de vue sociologique), autrement dit à savoir qui, dans la société, demeure (ou demeurait) attaché à cette manière raffinée d’exprimer ses sentiments…

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(ustensiles pour le thé et dessin de Hokusai au Musée national de Tokyo)

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