Chemins de traverse

Ce que j’aime en voyage, c’est tenter de prendre des chemins de traverse. Vous avez entendu parler de deux vallées qui, pour vous, sont en deux points opposés du monde, et puis vous vous êtes rendu compte qu’elles communiquaient par un col. Parfois (c’est évidemment rare de nos jours) ce col n’a jamais été franchi. Personne n’a pensé à y aller voir. Partir d’une vallée et aller voir de l’autre côté. Pourtant c’est parfois facile, plus facile qu’on ne le croit. Cette année je ne pars pas en voyage, je ne parcours donc pas ces hauts-plateaux arides que j’affectionne, ni ne gravit de col à 5000 mètres (voire plus) pour découvrir au-delà des éboulis une pente verte et fleurie qui dévale en riant jusqu’à un alpage perdu. Alors un tel voyage, je peux essayer de le faire dans la pensée. Car là aussi, vous avez de hautes vallées qui peuvent vous sembler solitaires et parfois même ne mener à rien… tant que vous n’avez pas fait l’essai de les relier par un col.

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Par exemple, dans mes récents billets, j’ai évoqué Chomsky, Rancière (et aussi Varéla). Quoi de commun entre ces noms ? Voilà des gens qui sans doute ne se sont jamais rencontrés. Chomsky ignore probablement qui est Jacques Rancière et ce dernier n’a probablement pas songé une seconde à venir écouter le célèbre linguiste américain quand il est venu à Paris, à la fin de ce mois de mai… Ils ont pourtant un point commun qui m’intéresse : tous deux se présentent comme des philosophes de « l’émancipation ».

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Autre point commun : tous deux s’en prennent à « l’intelligentsia » en tant que caste qui exclut le reste de la population de la réflexion intellectuelle.

 

 

Ils sont pourtant originaires de traditions complètement différentes, se réfèrent à des géographies de concepts totalement étrangères l’une à l’autre. L’un ne voit que par la biologie (en simplifiant) et l’autre que par l’histoire. Chez l’un, le langage est avant tout un dispositif biologique, apparu au cours de l’évolution sans qu’on sache trop quel avantage il a pu donner à l’espèce humaine. Chez l’autre, le langage est essentiellement le matériau du long « récit historique » par lequel l’humain se donne le moyen de vivre son existence.

Donc d’un côté : l’individu biologique, et de l’autre : le sujet historique.

Or ces deux entités sont des incommensurables : parler du sujet historique en termes biologiques ouvre vers de dangereuses dérives en termes politiques et parler de l’individu biologique en termes de sujet de l’histoire paraît aberrant. On a deux extrémités d’une chaîne, et entre les deux, rien, ou de l’indéterminé. Ça ne coïncide pas. Cela nous met dans la même situation que lorsque les Grecs ont découvert les nombres irrationnels : l’irrationnel ne peut se ramener à aucun rapport de nombres entiers, et il a fallu deux mille ans pour qu’on trouve une articulation, grâce à Richard Dedekind , et celle-ci passe nécessairement par… la notion d’infini. C’est dire qu’on n’est pas près de trouver le point de passage. Le col a l’air d’être placé haut, cette fois… mais ça ne fait rien, il faut continuer à avoir en tête les deux horizons.

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De quelques intellectuels qui nous restent…

 

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Après mes billets récents sur « Finkie » et sur Onfray, on pourrait croire que je passe mon temps à ironiser sur les philosophes français. Non, ce n’est pas le cas, il ne s’agissait d’ailleurs que de ce que le texte suivant appelle « l’intelligentsia médiatique ». Il reste fort heureusement, dans le paysage intellectuel français, quelques penseurs lucides, qui savent remettre à l’endroit « l’ordre des effets et des causes », voici ce que répond, dans « le Monde » daté du 2 juillet, le philosophe Jacques Rancière à une question portant sur l’apparent dépérissement de la pensée en France :

Sur le fond des choses, il est certain que, depuis trente ans, la réac­tion académique, le retour procla­mé à la bonne vieille philosophie politique et le poids de la pensée dite républicaine ont fermé la France ou ont marginalisé ses chercheurs et chercheuses par rap­port aux recherches qui se déve­loppaient notamment dans le monde anglo-saxon : études posl-coloniales, travaux sur le genre et critiques des identités. Quelle par­ticipation aux discussions sur la pensée postcoloniale attendre dans un pays où les législateurs commandent d’enseigner les « aspects positifs de la colonisa­tion» et où l’intelligentsia média­tique déverse jour après jour ses fantasmes anti-arabes et antimu­sulmans ?

Cette France-là assurément n’in­téresse personne à l’étranger. Il n’en va pas de même pour celles et ceux qui poursuivent l’effort des penseurs des années 1960 pour redéfinir l’image de la pensée, les formes de la communauté et les voies de l’émancipation. On dira que c’est une France de morts et de septuagénaires. Mais la ferveur avec laquelle les premiers sont lus et les seconds écoutés par les jeu­nes qui veulent aujourd’hui chan­ger le monde permet de penser que le travail d’étouffoir a atteint ses limites et que de nouvelles audaces de pensée vont naître.

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La honte, la vraie (suite)

La honte pour la France n’est PAS d’avoir perdu la coupe du monde de football.
La honte pour la France, elle est là :

« Une arrestation d’un des participants à une conférence de mathématiques
à Bordeaux. http://images.math.cnrs.fr/Arrestation-intempestive-d-un.html »

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Jeux de rôles et copie conforme

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Le dernier film d’Abbas Kiarostami, Copie conforme , présenté à Cannes et où s’illustre la belle Juliette Binoche arrive assez bien dans la discussion poursuivie sur ce blog à la suite de mon dernier billet qui touchait, de près ou de loin, à l’éternelle question des rapports entre les hommes et les femmes. On y voit deux personnages, l’un joué par Juliette et l’autre par un certain William Shimell, chanteur d’opéra de son état, qui se disputent avec larmes, colère et passion en se jetant à la figure tous les clichés en général accolés au fait d’être un homme, au fait d’être une femme. La femme est délaissée, souffre de ne pas être « vue », l’homme est absent, plus préoccupé de son travail que de sa vie familiale (« ma famille vit sa vie, moi, je vis la mienne »). Banal. Ce qui l’est moins c’est qu’ils ne sont nullement mari et femme… ils JOUENT à être mari et femme. Ce film est donc une démonstration que tout est affaire de rôle et non « d’essence ». Le point de basculement de l’histoire a lieu dans un petit café de Toscane où les deux personnages, lui, universitaire anglais venant de publier un livre sur la notion de copie en art, et elle, propriétaire de galerie complètement émoustillée de se promener en compagnie d’un grand homme, prennent un grand café et un capuccino. Il sort pour répondre au téléphone. Elle se trouve seule en compagnie de la patronne, aimable dame âgée qui entame la conversation et révèle qu’elle croit que lui et elle forment un couple marié depuis de longues années [intéressant exercice de mise en scène : ce qui m’a surpris c’est que le moment où les choses se décident est un moment « aveugle » du film : la dame du bistro, littéralement, bouche l’écran… on ne « voit » rien !] La femme ne rectifie pas, et en riant elle raconte la méprise à son compagnon. A partir de là, sans un mot, les deux décident de jouer leurs rôles. S’ensuit un jeu de mise en abîmes vertigineux où la discussion sur la relativité de l’original et de la copie se superpose à un affrontement d’images et de reflets d’images. Moment savoureux que celui où passe sur la place du village un couple âgé, lui étant joué par Jean-Claude Carrière. [Là encore, nous avons un jeu de mise en scène intéressant : au début de la séquence, on ne voit que le vieil homme, de dos, qui hurle des propos péremptoires à l’adresse de quelqu’un qu’on ne voit d’abord pas, puis que l’on voit : probablement sa femme, muette, qui accepte sans broncher des paroles dures, mais on réalise vite qu’il est en train de téléphoner et que ces propos s’adressent à une personne que nous ne verrons jamais. On devine le couple « illégal » et une conversation énervée avec la « légitime ». Jeu des apparences encore.] Ce sont ces deux personnes que Juliette Binoche décide de prendre à témoin au sujet du jugement à porter sur une sculpture qui orne la place. Elle obtient de la femme, semble-t-il, le commentaire qu’elle souhaite obtenir et elle appelle son pseudo-mari pour qu’il entende… ce que la femme ne veut plus dire puisqu’entre temps, les présentations ayant eu lieu, elle a appris que ce bel homme était un spécialiste des notions de patrimoine, donc elle lui parle en termes de ce qu’elle croit être le patrimoine… Pendant que les deux femmes discutent, le vieil homme – Jean-Claude Carrière, donc – prend notre professeur anglais à part et après quelques précautions oratoires, se croit autorisé à lui révéler ce qui, à son avis, ne va pas dans le jeune couple. Il manque les gestes appropriés. « si vous lui posiez simplement la main sur l’épaule comme ça, vous verriez comme ça irait mieux ». Quand l’anglais et la française (car le personnage de Juliette Binoche est censé être une française vivant en Italie depuis cinq ans) entrent dans un petit restaurant, on le voit, lui, mettre la main sur l’épaule de la femme comme il a entendu qu’il fallait le faire.

Ainsi, tout est pré-réglé, programmé dans nos vies (c’est en tout cas ce que suggère le film), tout n’est que jeu de gestes appris ou apprenables, rôles plus ou moins connus. Tout est mise en scène. « Copie conforme » est ainsi la mise en scène d’une mise en scène, mais qui se déroule déjà au sein d’une mise en scène initiale. Tout devrait donc se délier comme cela s’est lié, sans heurts et par un « sain retour à la réalité ». Il n’en est rien. A l’image finale, c’est lui, qui est, des deux, celui qui nous apparaît le plus ravagé.

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Ce film est-il désespéré ? N’y a-t-il ni liberté, ni authenticité dans les jeux de l’amour ? Dans nos vies, nous n’avons pourtant pas l’impression de jouer. C’est probablement que les structures de la subjectivité nous jouent sans que nous n’en ayons conscience. Une telle phrase ferait probablement grincer des dents à bien des commentateurs. Et la liberté ? Elle ne peut bien sûr être que dans la transgression des rôles assignés (même infime, même invisible au quotidien)… ce qui ne veut pourtant pas dire que nous ne jouons pas encore d’autres rôles.

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Ces philosophes que le monde nous envie (2)

Récemment (« le Monde » du 12/06), un article attira mon regard. Son auteur : Michel Onfray. Son titre assez curieux : « Martine, Carol, Simone et les autres ». Il y était question de la philosophie du care qui, comme on le sait, vient d’être visitée par Martine Aubry afin de rafraîchir un peu le corpus idéologique du PS. J’avais compris jusqu’à présent que cette doctrine était un ensemble d’idées venu de la réflexion de philosophes américaines, dont une certaine Carol Gilligan , idées qui visent à installer au cœur de notre société ce minimum d’empathie sans quoi elle s’effondre. Ce minimum tend à faire défaut en France depuis une dizaine d’années, c’est-à-dire depuis que le rouleau compresseur de l’arrogance et du cynisme conjoints à l’individualisme débridé est passé par là, commençant son travail un beau jour d’avril 2002, pour se faire encore plus lourd après un triste jour de mai 2007.

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Mais l’article du bel Onfray ne parlait pas de ça. Il attaquait celles qu’il baptisait avec un peu de mépris « Martine » et « Carol » et il le faisait au nom d’une thèse qui pouvait paraître recevable. Il disait que ces dames dévoyaient le féminisme en prétendant que les femmes étaient dotées de « qualités » supérieures à celles des hommes et que c’était sur elles qu’il fallait baser une politique. Une sorte de sexisme à l’envers en quelque sorte. Et très bizarre à mon avis venant d’une philosophe américaine en plein dans le bain des réflexions sur le « genre » (plutôt que sur le sexe). Onfray n’hésitait pas à écrire à propos de Carol Gilligan :
Qui est cette femme ? Une philosophe dite féministe. Pourquoi dite ? Parce qu’il me semble qu’il est des féminismes dont les femmes pourraient bien se passer tant ils réjouissent les machistes…

Et il enfonçait le clou :

Lorsque Carol Gilligan écrit : « Les femmes se définissent non seulement dans un contexte de relations humaines mais se jugent en fonction de leur capacité à prendre soin d’autrui (care) », est-ce que l’on ne retrouve pas l’ancestrale définition, bien peu féministe et très machiste, des femmes différentes des hommes parce qu’elles sont douces, tendres, affectueuses, altruistes du fait que la physiologie de la maternité les distinguerait des hommes ? Où l’on retrouverait le destin des femmes écrit dans leur utérus…

Je dois bien confesser que je n’avais pas lu Carol Gilligan et que j’étais bien en peine, donc, d’argumenter face à de telles accusations. Mais qu’à cela ne tienne : pour la somme modique de 15 euros, vous pouvez vous procurer un petit livre fort bien fait, qui rassemble de nombreux articles parus sur elle, sous la direction de Vanessa Nurock : « Carol Gilligan et l’éthique du care » , aux PUF, collection débats philosophiques.  Parmi les intervenant(e)s figurent des philosophes moins connu(e)s que notre Onfray national, mais connus quand même, pour la bonne cause, c’est-à-dire pour leur rigueur. Je veux parler par exemple de Sandra Laugier.

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Carol Gilligan

En réalité, comme je m’y attendais, Onfray a tout faux. En extrayant les citations de leur contexte, il fait comme si Carol Gilligan pensait que les qualités liées au soin et à l’attention envers l’autre étaient des qualités naturelles des femmes, alors qu’elle dit tout le contraire. Ce qu’elle dit, c’est que de telles qualités, n’ayant pas été suffisamment glorifiées par notre société capitaliste, ont échu aux femmes, de façon « culturelle » en quelque sorte, et non naturelle. Maintenant nous sommes à un point de l’histoire où tout le monde, hommes y compris, doit récupérer ces qualités pour en faire celles de tous, et il n’est jamais bien sûr question de les laisser aux seules femmes.
Voilà comment on manipule les idées. Comment un « intellectuel » qui se prétend proche du peuple se permet de dénaturer une pensée de plus grand(e) que lui à ses fins personnelles qui sont finalement machistes et tout sauf populaires….  Et « Le Monde » encore une fois de se faire complice de ce genre de manipulation.

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Hourrah, la manif!

Grenoble a encore connu une belle manif. la question clairement posée était celle-ci:

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Les foules des manifs sont réconfortantes et chaleureuses. Ce sont peut-être les derniers lieux où l’humain n’est pas atomisé en ego rivaux et où une collectivité émerge. J’y rencontre peu de travailleurs intellectuels, dommage pour eux, ils comprendraient peut-être que même la réflexion a tout à gagner d’un contact avec l’émotion collective.

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Ce n’est pas Anelka qu’il faut virer

 

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Il y en a un qui se paye douze mille euros de cigares sur le budget de l’Etat, un autre qui ne craint pas de voyager en jet privé à 116 000 euros la place, un autre encore qui magouille, par épouse interposée, avec la femme la plus riche de France. Laquelle – on l’entend très bien sur un enregistrement mis en ligne sur le site de Mediapart, – se fait dire par un conseiller qu’il est bien de donner de ses deniers à deux joueurs et au capitaine, car « c’est pas cher et ça peut nous rapporter ». Oui, la honte, la honte. Il faut des Etats Généraux du Foot, au plus tôt ! Mais tout va bien, on a viré quelques pitres et autres amuseurs, il ne faudrait tout de même pas trop rire de cette équipe.  Les enfants regardent.

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Ces philosophes que le monde nous envie

 

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Il y a quelque chose de confondant dans les commentaires que nous entendons à longueur de journée après la défaite des bleus en Coupe du Monde, et il semble que ce soit  un « philosophe » qui ait donné le ton. A savoir celui qu’un commentateur sympa d’un de mes billets récents nomme « Finkie ». Qu’a dit en substance Finkie ? Que tout ça… c’est la faute des banlieues. Il a trouvé une jolie formule pour ça : « l’esprit de la cité remplacé par l’esprit des cités ». C’est ce qu’on appelle une approche bottom-up : ce qui va mal dans la société (ou dans le sport) trouve son origine dans ses strates les plus basses, chez les plus misérables, les plus laissés pour compte, qui ne trouvent rien de mieux, à ce qu’on croit comprendre, que secréter pour se venger une idéologie malsaine qui s’insinue dans le corps social telle une gangrène.
Ainsi, ces joueurs benêts, qui roulent en Ferrari, achètent des prostituées, et s’enferment, pleins de morgue, dans des palaces cinq étoiles, ce serait des Cités qu’ils s’inspirent. Si un joueur grande gueule traite son entraîneur de « fils de pute » c’est parce qu’on parle comme ça dans les banlieues.
Drôle de raisonnement, où je verrais plutôt une inversion des effets et des causes. A l’approche bottom-up, je préfère l’approche top-down. Allons, Finkie, d’où vient l’exemple ? Des banlieues vraiment ? On peut aussi penser que ce qui va mal dans une société et dans le sport vient plutôt du pourrissement de la tête, et que lorsqu’un chef de l’Etat se permet de traiter un de ses concitoyens de « pauv’ con », l’exemple vient de haut. Rouler en voiture de luxe, se payer des cinq étoiles, arranger des rencontres clinquantes, arborer ostensiblement la Rolex au poignet ne sont pas des comportements de cité, mais bel et bien des comportements de notre prétendue élite.
Il y a une tendance bien française qui devrait nous faire peur : croire que « le monde nous envie ». Les joueurs bleus perdaient déjà leurs matches avant mais ce n’était qu’apparence : lors du Mondial, on allait voir ce qu’on allait voir, puisque nous avions quelques-uns parmi « les meilleurs joueurs du monde ». Similairement il est entendu que la terre entière a les yeux braqués sur nos intellectuels, quant à notre chef de l’Etat… n’en parlons pas, ils paieraient cher, les autres, pour en avoir un comme ça. Seulement voilà, quand on regarde plus avant, le Roi est nu, les soi-disant meilleurs joueurs du monde ont en réalité un niveau technique lamentable (dixit Arsène Wenger hier), quant aux autres… je vous laisse deviner la suite.

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Beautés de l’Afrique du Sud…
(photo prise sur le site http://wwwbergoiata.org)

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Aller voir ailleurs

ladakh.1276948125.jpgUne année sans grand voyage a quelque chose d’orphelin, à moins que ce ne soit qu’un long moment qui ne serve à rien d’autre qu’à apprécier encore plus le voyage futur. Il faut choisir la seconde voie, sans doute. Et encore quand je dis « grand voyage », je dis presque à tout coup : voyage en Asie. L’an dernier, vers la même époque, d’un hôtel de Tokyo, j’écoutais sur mon ordinateur portable les émissions de la nuit de France Inter (il n’y a que dans ce genre de situation qu’on les écoute, bien entendu, à cause du décalage horaire) et je me souviens du comédien Jean-Michel Ribes qui disait être tombé amoureux des voyages grâce à l’Asie. Tous les voyages qu’il avait fait auparavant, disait-il, l’avaient déçu car, au bout du chemin, il avait toujours retrouvé… lui-même. Il n’y a qu’au contact de l’Asie qu’il s’était vu débarrassé de ses propres oripeaux. Car il n’est nul voyage si ce n’est pour rencontrer un autre, qui soit un vrai autre, c’est-à-dire différent de soi-même. J’enviais beaucoup récemment Lieve Joris, qui était de passage dans une librairie grenobloise, d’avoir fait coïncider le voyage avec son métier, et en l’occurrence non un voyage rapide, fugace, comme il s’en fait tant, mais un voyage lent, au rythme des installations, permettant de faire s’épanouir les rencontres.

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Le contact de l’Asie, de l’Inde surtout, et du Tibet (et notamment de cette toute petite partie de l’Inde, qui se trouve proche du Tibet, aux confins qu’elle occupe de la Chine et du Pakistan, le Ladakh) m’aura appris qu’il est une autre philosophie que la notre et surtout une autre manière d’être, qui peut-être sauront résister aux assauts répétés de l’occidentalisme.

Non que la civilisation occidentale n’ait rien apporté, après tout elle nous a donné « La Ronde de Nuit » de Rembrandt, les aquarelles de Venise par Turner et les sonates nos 9 et 10 de Ludwig van Beethoven, pas si mal. Mais elle a apporté aussi, outre les désastres que l’on sait au XXème siècle, une vision du monde qui engendre surtout de la souffrance. Cette souffrance s’écrit « séparation », séparation du corps et de l’esprit, de l’être et de l’avoir, séparation du penser et du sentir, et la pire de toutes : de la vie d’avec la « valeur de la vie ». C’est par exemple assez stupéfiant d’entendre dans le débat actuel sur les retraites, dire constamment que puisque l’espérance de vie augmente, la durée du travail doit aussi augmenter, comme si la vie n’était qu’un capital et la durée du travail une sorte d’impôt que l’on prélève sur elle.

tibet-conscience.1276948237.jpgUn livre récent, Tibet, une histoire de la conscience , de J-P. Barou et S. Crossman (pas très bon de mon point de vue, un peu trop superficiel, mais non entièrement dénué de mérites malgré tout) tente d’expliquer ce que vie et conscience signifient du point de vue d’une philosophie orientale, en l’occurrence le bouddhisme tantrique (celui pratiqué au Tibet, aussi dénommé vajrayana, ou « voie du diamant » car on vise à faire de la conscience un outil aiguisé comme un diamant). Dans la tradition occidentale, la conscience est perçue comme un théâtre où des perceptions s’agitent, « nous » avons un rôle passif, au point que d’ailleurs, les sciences cognitives modernes rencontrent la question : mais après tout, pourquoi la conscience ? à quoi sert-elle, puisque les opérations cognitives, que l’on peut modéliser, pourraient agir toutes seules ?

varela_photo.1276948211.jpgLe neuro-biologiste Francisco Varela s’étonnait, il y a une quinzaine d’années de ce que nous soyons finalement moins confrontés au problème du corps et de l’esprit qu’à celui de… l’esprit et de l’esprit (il reprenait les termes d’un autre cogniticien, Ray Jackendoff , pour qui le premier « esprit » était l’esprit computationnel et le second, l’esprit qu’il qualifiait de « phénoménologique », mais alors que Jackendoff se satisfaisait de cette opposition, Varéla s’en inquiétait). Dans les philosophies orientales en question, la connaissance n’arrive pas à une telle impasse. L’esprit est actif, et les nombreuses techniques (méditation, attention vigilante etc.) ont pour but de modifier la conscience. Notre civilisation occidentale n’a jamais été capable de l’envisager : les humains que nous sommes se résignent à leur sort, et moi qui ai l’occasion ces temps-ci, pour des raisons familiales, de visiter des résidences pour personnes âgées, je me rends compte à quel point les « soins » sont extérieurs et les consciences encouragées dans leur passivité. Suggérer autre chose serait bien mal perçu et hors de notre vision d’occidentaux.

La doctrine du « care » dont se réclame Martine Aubry (avec beaucoup de courage) irait peut-être dans ce sens, mais d’une façon bien timide (et avec tellement de contresens… voir à ce sujet la tribune de l’incorrigible Onfray dans « le Monde » du 12 juin).

Ce billet n’est pas une incitation à se convertir au bouddhisme. Le bouddhisme a sa spécificité et son aire de développement (même si l’actuel Dalaï-lama est parvenu de manière spectaculaire à l’élargir à la quasi totalité de la planète) et il n’est pas sans scories qui perturbent sa propre histoire. Mais simplement une invitation au voyage. C’est-à-dire à aller voir AILLEURS.

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Après Chomsky…

Maintenant que le soufflé est un peu retombé, on peut revenir de manière critique sur cet évènement que fut la visite de courte durée accomplie par Noam Chomsky à Paris (du 28 au 31 mai) et dont il a été rendu compte sur ce blog. Merci aux commentateurs, particulièrement à ceux et celles du billet sur Milner. Merci à Hans qui a fait connaître ma réaction aux linguistes, et aux nombreux visiteurs curieux qui, du coup, sont venus « voir », et pour certains, mettre leur point de vue. On ne dira jamais assez le bonheur que c’est, pour un blogueur, « d’avoir des commentaires », même si ceux-ci sont critiques. Surtout s’ils le sont, d’ailleurs. Extraordinaire opportunité d’Internet que de faire se rencontrer des gens et des pensées qui, dans le monde « réel », s’ignorent (oui, je sais, c’est dommage, mais c’est ainsi). J’ai dit et je maintiens que la visite de Chomsky a apporté une bouffée d’air dans une vie intellectuelle qui tourne au ralenti. Mais elle a suscité aussi un engouement surprenant. Etrangeté de cette petite communauté intellectuelle et parisienne qui peut s’enflammer pour un philosophe ou un écrivain quitte à l’oublier bien vite…

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sortie rue de l’Ecole de Médecine

Revenant un peu en arrière sur ces jours, je suis plus à même de discerner cette part (allez, disons-le) d’amour dans ce genre de phénomène. J’y pensais aussi en cette fin d’après-midi du 31 mai lorsque, après avoir un peu flâné dans et autour du Collège de France, et remontant la rue Saint-Jacques, je me suis retrouvé par hasard marchant derrière le célèbre linguiste. Ne me suis-je pas surpris moi-même à ralentir mon pas pour le suivre, comme si cela me procurait du plaisir, j’éprouvais évidemment de l’affection pour cet homme [je peux vous le dire – un scoop ! – il est entré dans une petite épicerie en haut de la rue Saint-Jacques, juste avant le croisement avec la rue Gay-Lussac, probablement pour s’acheter un sandwich, après je sais pas, j’ai continué vers le Jardin du Luxembourg]. Chomsky aura été, pendant ces quatre jours, entouré, chouchouté et protégé. Nul ne saurait s’en plaindre. Après tout c’est un vieil homme à la voix fatiguée. Mais quand même, comme toujours en ces cas-là, on aurait aimé plus d’impertinence, moins de consensus respectueux dans l’assistance…

« Chomsky, à mon sens, est trop attaché à une rationalité de type positiviste rigide » dit erikantoine dans son commentaire. C’est là en effet une image que l’on peut avoir. Qu’a fait Chomsky pour s’en défaire ? Souhaite-t-il seulement s’en défaire ? Il ne renierait certainement pas cette étiquette, semble-t-il. D’ailleurs, à mon sens, derrière l’invitation faite par Bouveresse n’y avait-il pas de la part du philosophe du Collège de France, volonté de récupérer l’intellectuel du MIT au service du positivisme ?
Or, le positivisme, en tant que doctrine qui prône la réduction des énoncés de la science à des « énoncés protocolaires » retraçant nos perceptions directes, et à leur traduction totale dans un langage formel, pose évidemment problème. Et c’est sûrement une position que Chomsky ne tiendrait pas longtemps : il suffit de lire ses positions épistémologiques à propos du réductionnisme, justement, ou bien sa défiance à l’égard d’une formalisation mathématique de sa théorie qui s’avère toujours selon lui en excès, pour s’en convaincre. Pourtant on ne saurait nier ses tendances vers le positivisme, ainsi qu’en témoigne notamment son jugement étrange à l’égard des mathématiques, assimilés à une science empirique. S’il y a bien eu des pas décisifs de faits sur la réfutation de cette doctrine, c’est pourtant bien en mathématiques, et ce, depuis au moins la théorie des ensembles (et Dedekind, Cantor etc.). Le philosophe Jean Cavaillès en a bien fait l’analyse.
Quel dommage que dans ces assemblées respectueuses, y compris au Collège de France, il n’y ait pas eu quelque mathématicien distingué pour lui en faire la remarque.

D’autres questions auraient valu la peine d’être posées, même si le questionneur eût risqué dans une telle hypothèse de se voir immédiatement condamné par des centaines d’yeux courroucés, imaginons par exemple : « Professeur Chomsky, que pensez-vous de la psychanalyse ? ». La réponse aurait peut-être été très décevante, et pas si éloignée d’arguments à la Onfray, hélas.
Le même érikantoine, dans son commentaire, pointe également l’ambiguïté de la notion de « computationnel », mise en avant dans la théorie chomskyenne. « Ainsi, dit-il, il choisit (dans les années 1950) de dire que le langage est un système computationnel et il exclut toute autre approche ». Je pense que Chomsky utilise cette notion comme métaphore et qu’il n’a absolument pas en tête la calculabilité au sens informatique du terme. Ceci d’ailleurs enlève l’eau au moulin de ceux qui continuent de le critiquer « parce qu’il assimilerait l’esprit à un ordinateur », ce qui est tout à fait faux : depuis de nombreuses années, Chomsky se détourne de toute application informatique et s’oppose à ce que sa notion de complexité soit identifiée à la complexité algorithmique. Il semble penser qu’il existe une complexité (et une « computation ») d’un autre ordre, biologique en quelque sorte. Mais cela n’est-il pas justement mystérieux ? Cela n’ajoute-t-il pas encore plus de mystère à l’objet qu’il n’en a déjà ? En contradiction même avec son souci de ne regarder que les choses qui peuvent avoir une solution, peu nombreuses en raison de notre modeste équipement cognitif?

Voilà pourquoi je disais, il n’y a pas longtemps, que je n’étais pas toujours nécessairement d’accord avec Chomsky. Et je continue à rêver d’une fois où, au lieu de me contenter de le regarder filer dans la rue… je pourrais le lui dire entre quatre yeux.

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pigeon, jardin du Luxembourg, 31 mai

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