sarkozysme

Une étudiante de mon ancienne université, d’origine comorienne, qui en a beaucoup bavé dans ses études, mais qui a presque fini par obtenir les nombreuses unités d’enseignement qui composent sa licence, qui a, de plus, obtenu une promesse d’acceptation à Trinity College, à Dublin, dans le cadre d’échanges ERASMUS, au cas où elle obtiendrait son diplôme, s’adresse à moi, désespérée, car, bien qu’ayant obtenu la moyenne de son année, elle a eu une note éliminatoire dans une matière (l’informatique). Je sais qu’en principe, ce genre de choses peut s’arranger en jury. Je contacte donc la directrice du diplôme en question pour lui demander de faire quelque chose (re-réunir le jury etc.) et pour cela, je fais valoir le courage et l’opiniâtreté de la candidate, ainsi que le fait qu’hélas, trop peu nombreux sont les étudiants issus de l’immigration qui réussissent (et parfois, ce n’est pas faute de travailler, bien au contraire, mais il leur manque souvent ce que Bourdieu nommait « l’habitus »). Elle me répond : « pourquoi serait-elle la seule à bénéficier de la prime à l’immigration ? ». Je suis écoeuré. L’utilisation de l’expression même de « prime à l’immigration », comme si cela allait de soi, comme si, c’est bien connu, n’est-ce pas, il y avait une « prime à l’immigration », m’écoeure. J’y vois bien le signe d’une sarkozysation des esprits…

Publié dans Actualité | Laisser un commentaire

Paris 8

Mardi dernier, je suis allé rendre visite à ma nouvelle université : Paris 8, Vincennes St Denis. Je n’y étais jamais allé avant. J’ai donc découvert ces bâtiments ayant presque l’allure du neuf, avec ces mots affichés en travers de la route qui parlent du livre comme seul astre exact, avec déjà à ce moment de l’année, une foule joyeuse estudiantine, colorée, active, parfois s’attardant dans l’une des cafétérias du mini campus. Aujourd’hui, dans « le Monde des Livres », article sur Hélène Cixous, dont on rappelle qu’elle fut co-fondatrice de cette université. Cela ne me laisse pas indifférent de fréquenter, sur la fin de ma carrière, un lieu qui fut fondé et animé par ce que la vie intellectuelle française a connu et connaît encore aujourd’hui de plus exigeant. Au premier étage du bâtiment principal, très éclairé, à un détour de couloir, on rencontre une fontaine mauresque. En ressortant du bâtiment pour reprendre le métro, je m’amuse de trouver un stand de fruits et légumes. J’ai quitté un campus « somptueux », cerné de sommets, plein de bâtiments imposants, mais vide, sans petits commerces et sans âme, pour une ruche bruissante au milieu de la vie.
Dsc02010 Dsc02012 Dsc02014 Dsc02011_2

Publié dans Ma vie | Laisser un commentaire

Golmud et le poisson laqué

On a souvent mentionné cet été dans la presse, la ville de Golmud, dans le Qinghaï, ou bien en tibétain Gormo, ou bien, selon la prononciation locale « Guermou ». Vous ne vous souvenez pas ? C’est de là que part la fameuse nouvelle ligne de train pour Lhassa, la plus haute du monde, celle qui déjà connaît des craquements (car le permafrost n’est plus tout à fait ce qu’il fut jadis) et où récemment un vieux monsieur (76 ans, pas si vieux) a trouvé la mort à cause du mal des montagnes (malgré les masques à oxygène et « tout ce qui est fait pour le confort des passagers »…). On a mentionné Gormo, mais on a peu parlé d’elle… comme si, décidément, ce trou ne méritait pas à lui seul d’attirer l’attention du monde (et du « Monde »). Du reste, le guide « Lonely Planet » ne le dit-il pas : « l’unique raison qui poussera les voyageurs à s’arrêter dans cet avant-poste chinois, perdu dans une contrée désolée, est d’y faire étape sur la route du Tibet. Golmud ne devrait pas vous retenir plus d’un jour ou deux, et bien peu de visiteurs lui consacrent ce temps ». Pourtant…
Golmud est un lieu abondamment cité dans la littérature. Il est certes difficile d’identifier précisément le lieu-même de la ville de Golmud dans les récits de voyages antérieurs aux années cinquante. Un site web prétend d’ailleurs que « la ville n’existe que depuis les années quatre-vingt ». Pourtant Ella Maillart (encore un de ces écrivains suisses voyageurs…) et son compagnon Peter Fleming (qui avait des liens familiaux aussi bien avec l’inventeur de la pénicilline qu’avec celui de James Bond) citent un lieu qui s’appelle Goromu, en bordure du désert du Tsaïdam (Qaidam). Jean Buathier, un autre écrivain, contemporain, qui a voulu refaire le voyage d’Ella Maillart et Peter Fleming dans les années quatre-vingt-dix, pense pouvoir identifier, quant à lui, Golmud au lieu que les voyageurs de 1935 appelaient Dzounchia (Fleming) ou Dzoun (Maillart). C’est une interprétation très plausible, puisque le Goromu mentionné est censé être dans la boucle d’une rivière (Naitchi) et que cela ne semble pas correspondre avec la topographie actuelle de la ville et que la description faite de Dzoun correspond en revanche assez bien aux impressions que l’on peut ressentir encore aujourd’hui lorsqu’on est en phase d’approche.
« Dzoun, dit Ella Maillart, est à l’extrémité de l’immense plateau marécageux du Tsaïdam[…]. La terre y est saturée de sel et les rares troupeaux des Mongols ne trouvent à brouter qu’au pied des montagnes environnantes, d’où sortent des rivières saisonnières. Au sud, s’élève la chaîne des Bourkhan Buta, contrefort d’une vaste région inhabitée du Tibet. […] Les bicoques en boue séchée de Dzoun servent d’entrepôt, pendant la belle saison, à quelques marchands chinois […]. Au bord du désert s’élève la seule maison à étage du hameau : le temple abandonné » (« Oasis interdites », p. 90). Peter Fleming est encore moins inspiré par le lieu :
« Le lieu n’avait rien d’impressionnant ; il était impossible, même dans l’humeur la plus romantique, de le parer du moindre attrait […]. Le fort n’en était pas un mais une petite lamasserie délabrée. Alentour avait poussé une maigre garenne de huttes de boue[…]. Voilà tout ce que comportait Dzounchia, un amas hideux et inattendu de murs et de toits qui poussait, telle une verrue, au milieu d’une plaine dépouillée. Le pauvre effort que l’homme avait fait pour s’établir ici, la mesquine ossature de la vie domestique, faisaient ressortir de façon accablante la désolation du site. A la vue, au toucher, à l’odorat, Dzounchia donnait une impression de bout du monde. » (« Courrier de Tartarie », p. 158).
Aujourd’hui, nous sommes assez loin de ce constat désolé en ce qui concerne la ville elle-même, mais les environs demeurent tels que nos écrivains les ont décrits, en pire peut-être, puisque les gisements de sel de potasse ont fait depuis lors l’objet d’une exploitation intensive et qu’il reste partout des traces des outils d’exploitation. De place en place gisent des flaques d’un gris métallique, comme du mercure, qui font ressembler le paysage à une peau desséchée et pleine de plaies purulentes. On retrouve un tel paysage plus au nord, quand on est sur la route (rigoureusement droite) qui mène de Dunhuang jusqu’à la gare de Liuyuan. Cette dernière bourgade (où l’on ne va que pour prendre le train qui arrive d’Urumqi et se dirige vers Pékin) est d’ailleurs encerclée par ces gisements d’exploitation minière. Le vent souffle sur une terre sèche à perte de vue et le silence de la nuit est déchiré de mystérieux appels de corne de brume (contrastant avec les rires des prostituées de l’hôtel jusqu’à tard dans la nuit, qui s’interrompent avec le bruit d’un camion qui s’ébranle : elles partent avec le chauffeur ?).
18dans_le_train_desert_de_gobi
Mais revenons à Gormo… et à ce qui s’en dit dans les livres. Vikram Seth, au cours de son voyage de retour, en 1982, s’y arrête et est surtout frappé du nombre de soldats en permission dans les rues. Il parle de « Guermou » comme d’une « petite ville prospère avec un marché libre (offrant surtout des légumes talés), un cinéma, une banque, une librairie et des pancartes en quatre langues : chinois, tibétain, kazakh et mongol ». Mais surtout, il relate sa tentative d’acheter des cigarettes à Guermou. Il présente un billet de banque pour payer et là, effarée, la marchande demande s’il s’agit bien d’argent. En fait, il est écrit « certificat de change étranger ». « Un étranger. Personne ne peut se rappeler qu’il y ait jamais eu un étranger à Guermou ». Cela en 1982 donc…
Vers la même époque, l’écrivain et artiste chinois Ma Jian (dont un nouveau livre vient de paraître en français, « Nouilles chinoises »), fuyant les menaces d’enfermement pendant une campagne de lutte « contre la libéralisation bourgeoise » sous Deng Xiao Ping, parcourt incognito, tel un « vagabond » l’ouest de la Chine et s’arrête aussi à Golmud. Il y écrit un poème et envoie aussi une lettre à son ami, où il dit que « les travailleurs itinérants vident le train pour errer dans les rues avec le désespoir dans les yeux, comme les chercheurs d’or des westerns américains » (« Chemins de poussière rouge », Ed. de l’Aube, 2005). Comme il a besoin d’argent, il s’installe comme coiffeur ! Il lui suffit pour cela de dérober un tabouret dans son dortoir et de se camper sur le trottoir. Grâce à l’argent gagné, il peut s’acheter une nouvelle paire de baskets. Il rencontre aussi un jeune homme qui n’est venu à Golmud que pour retrouver sa sœur, qui a été enlevée à son village et amenée de force dans la région pour y être vendue à un fiancé. Ma Jian se fait aussi agresser au coin d’une rue par deux voyous qui lui volent son appareil photo. Il parvient à ruser avec eux pour le récupérer.
Lorsque, en juillet 2005, je viens à Golmud en compagnie de C., C. et M.C., nous ne connaissons heureusement pas de telles mésaventures, mais nous échouons nécessairement dans le même hôtel que celui décrit par Jean Buathier dans « Aux confins de la Chine » : « son architecture traduisait cette nouvelle tendance des bâtiments publics chinois qui, progressivement, s’écartaient du modèle néo-soviétique pour s’orienter vers des aspects modernes et ostentatoires, avec beaucoup de verre teinté, des dorures et des chromes… Dominé par une tourelle digne d’une tour de contrôle aéroportuaire d’où descendait un curieux escalier monumental en colimaçon, l’hôtel était d’une forme incompréhensible pour une contrée telle que le Tsaïdam. Mais Golmud était-il le Tsaïdam ? »
2golmud_binguan
Le nombre de touristes étrangers semblait ne pas avoir beaucoup évolué depuis les années quatre-vingt, et il ne fallait pas s’attendre à communiquer en anglais avec le personnel de l’hôtel. Quant à la compréhension des quelques mots de chinois laborieusement appris, elle dépendait beaucoup de la bonne volonté de l’interlocuteur, de l’interlocutrice en l’occurrence puisque le « manager » était une femme, hautaine et élégante mais peu encline à l’interprétation des mots d’étrangers.
Surprise : les chauffeurs de taxi à Golmud sont surtout des femmes. Elles se protègent derrière une paroi qui les isole des passagers, et font leur travail avec amabilité et application.
Au guichet de la gare, l’employée me communique une note écrite indiquant que tout voyageur étranger souhaitant se rendre à Dunhuang doit demander un permis qui ne peut être délivré qu’en un poste de police bien précis. Nous recourons une nouvelle fois aux services d’une de ces admirables femmes chauffeurs de taxi, qui nous aide à trouver l’endroit. En attendant le responsable, un certain Mr Fan, nous conversons avec deux jeunes voyageurs, un japonais et un malaisien qui voyagent ensemble. Ils nous racontent leur mésaventure de la veille : à quelques kilomètres de Golmud, le bus s’est arrêté pour prendre des militaires. Comme il n’y avait pas de place, on les avait purement et simplement débarqués ! Ils en avaient été quitte pour terminer le voyage en taxi !
Mr Fan toujours pas là, nous partons manger dans une gargotte de l’autre côté de l’avenue. Délicieux raviolis aux herbes. J’amuse avec deux mots de mandarin une jeune femme qui mange à la table d’à côté, avec deux jeunes enfants. Le patron nous demande treize yuans (soit un euro trente centimes). Il nous fait remarquer que ce n’est pas cher…
Entre temps, Mr Fan était arrivé et pouvait nous recevoir solennellement dans son bureau aux fauteuils et divans recouverts de housses en plastique.
Le soir, nous fîmes plus ample connaissance avec cette ville si dédaignée par les guides. En réalité, elle n’a rien de si déplaisant : c’est une ville chinoise non touristique, voilà tout, qui possède un immense marché, avec sur les étals des fruits et légumes rebondis et sur la place principale, des tables tenues par des femmes en fichu qui proposent pour presque rien de coipieux yaourts. Nous sommes en Asie Centrale.
4marche_a_golmud_grillons6golmud_huis
Lorsque nous entrâmes dans ce restaurant, choisi au hasard dans une rue qui en possédait d’autres, nous provoquâmes une vraie stupeur. Un groupe de chinois fêtards s’arrêta de manger pour nous examiner. On les faisait rire. D’autres tables étaient occupées par des familles plus discrètes mais que nous intriguions tout autant. Comment allions-nous faire pour commander ? La patronne était une belle femme, fière, au corps élancé. Elle ne parlait évidemment aucun mot d’anglais, et la carte était intégralement en chinois. Notre amie M.C. montra son inquiétude. Elle croyait que l’un des Chinois fêtards attablés connaîtrait un peu d’anglais… Il le lui fit croire quelques instants, mais sorti de « chicken »… son lexique était pauvre. Je pouvais quand même distinguer sur une carte les caractères qui renvoient à « poulet » (ji), à « viande de bœuf » (niourou), à « viande d’agneau » (yangrou), à « poisson » (yu) et à « légumes » (cai), mais c’était tout… Impossible de deviner les variantes et les nuances dans la confection des plats ! Dommage, à en croire l’étendue de la carte, elles devaient être nombreuses. Nous parvînmes à commander des légumes. Je tenais aux gros piments verts. Les épinards aussi étaient de la partie. Pour le reste, risquons « poulet »… et bien sûr « riz » (mifan). Avions-nous demandé trop ? en quantité ? en qualité ? toujours est-il que les plats mirent assez longtemps à arriver. Il y avait de l’impatience dans le groupe que nous formions… Enfin, nous récupérâmes un bol de riz, puis les légumes. Arriva le poulet : nous avions choisi sans le savoir des morceaux de poulet dans une soupe aux légumes et aux champignons. Délicieux. Tout à coup, on nous apporta aussi un poisson, magnifiquement dressé. Mais nous n’avions pas commandé de poisson ! Air furieux de la patronne. Nos voisins de table nous regardent avec désapprobation. Que faire ? et nous n’avons plus faim pour cette merveille.
Très gentiment, la dame ne nous réclama rien. Au moment de payer, j’essayai de lui expliquer notre méprise et que nous voulions bien lui régler le plat que nous n’avions pas consommé, mais hélas mes efforts d’explication restèrent vains, elle crut simplement que je voulais m’assurer qu’il n’était pas compté dans la note… Bref, nous laissâmes un bon pourboire et sortîmes, le cœur un peu gros d’avoir causé de la peine à cette dame, et surtout d’être apparus si grossiers…
Je ne savais pas non plus qu’il est normal en Chine de ne pas recevoir le riz tout de suite. Comme me l’a dit mon ami Chi, à mon retour à Grenoble, le riz est proposé à la fin des repas, au cas « où il resterait un petit creux à combler », et on risque l’impolitesse à accepter trop avidement. Encore un impair que nous avions commis.

Publié dans Voyages | Un commentaire

De Lu Xun au 50, Moganshan Road

J’en suis venu hier à parler de littérature chinoise (après la littérature suisse qui, elle-même suivait la littérature tibétaine). A ce propos, Shanghaï n’est pas en reste, et même tout un quartier, Duolun Lu (très tranquille, surtout par comparaison avec le reste de la mégapole) est dévolu à la mémoire des grands écrivains « progressistes », dont le fameux Lu Xun (1881 – 1936), qui passe pour être « le père de la littérature chinoise moderne » et qui prit une part active au « Mouvement du 4 mai ». Celui-ci, d’inspiration démocratique et déjà marxisant, mobilisa une grande partie de la population chinoise en 1919 contre l’occupant japonais (le Japon ayant reçu les ex-possessions allemandes après la première guerre mondiale). C’est lui, Lu Xun, qui a aussi dit que « la Chine a davantage besoin de littérature pour changer son esprit que de médecine pour soigner sa santé »….
129duolun_lu
Duolun Lu
——————
Evoquant Shanghaï, on peut parler bien sûr de toute sa modernité, et des célèbres tours et gratte-ciels de Pudong dont les lumières rouges et bleutées font miroiter le Huangpu à la nuit tombante, mais on peut aussi s’échapper vers ce qui reste des concessions ou bien vers les friches qui bordent les méandres de la rivière Suzhou. Il est étrange de trouver des villas d’allure basque ou alsacienne et des rues bordées de platanes à deux pas du Bund. 102ancienne_concession_francaise_villasDia_0183
Mais il est étrange aussi de découvrir des oasis de créativité artistique dans d’anciennes usines où sont apparus les meilleurs artistes chinois contemporains, les Pu Jie, Wang Guanyi, Yu Youhan, Zheng Fanzhi et autres Zengguo Li.

L’art contemporain chinois se trouve principalement dans les galeries du 50, Moganshan Road. On y accède après un long périple en taxi au milieu du modernisme urbain de Shanghaï, les gratte-ciels de Puxi, les somptueux hôtels, les voies surélevées, les lignes du métro aérien… Après s’être perdu dans plusieurs petites rues transversales et s’être rapproché de la rivière Suzhou, le taxi vous laisse au milieu de petites bâtisses d’un blanc aveuglant, vieux entrepôts et vieilles usines en bordure de ce qu’il est convenu d’appeler la « Suzhou creek ». 110friches_industrielles_dans_la_crique_ Au fur et à mesure que l’on pénètre dans ce dédale d’entrepôts, on découvre les affichettes aux noms bizarres : ShanghART, Eastlink, H space, echo space, madame Mao…
Dans la première galerie, ou premier hangar, de gigantesques toiles monochromes de visages grimaçants, mouches en trompe l’œil sur le bout du nez, voisinent avec des paysages mélancoliques : le village où l’artiste est née. L’artiste ? Elle est là d’ailleurs, dans ce qui tient lieu de vaste cantine, en train de prendre son petit déjeuner fait d’un bol de soupe.
Plus loin, à la galerie 116, on accède par un monte-charge à plusieurs salles, dont une renferme un gigantesque portrait de Mao.109gallerie_dart_moganshan_50 , et d’autres tout un échantillon de la production récente : couple enlacé en pleine rue, ce qui est un tout petit peu provoquant quand on sait combien, il y a peu, les démonstrations publiques de tendresse étaient bannies, tristes pantins pendus à la flèche d’une grue, statuettes. Les baies vitrées donnent sur le terrain vague et la Suzhou. La galerie ShanghART est la plus connue. Un Suisse de Zürich en est propriétaire. Impression d’entrer dans un loft. Beaucoup de toiles sont recouvertes d’un plastique transparent. Nu à tête de chameau. Gigantesques trognons de pomme, chacun consacré à un récent dirigeant de la Chine : Mao, Hua Guofeng, Deng, Jian Zeming, façon de parler peut-être des vieux trognons qui ont gouverné le pays ou façon de dire que celle-ci a usé ses dirigeants jusqu’au trognon ? Ready-made futuriste en forme de soucoupe volante pour partir vers un ailleurs, peintures de dos humains rayés de zébrures, comme une évocation des coups et tortures subis par les corps.
On a du mal à se détacher de ces galeries, il s’en trouve toujours de nouvelles. Par les portes entrebâillées, on devine aussi les studios et les dortoirs où vivent les artistes car certaines sont en même temps ateliers et lieux de vie. Dans l’une nous repérons quelques aquarelles. Cerfs-volants noirs tenus par des personnages solitaires, ou bien nuages noirs qui ressemblent à des cerfs-volants. Presque tout ici contribue à montrer le désarroi face à un monde qui change trop vite, à une partie du peuple laissée pour compte, à une jeunesse qui s’angoisse d’un futur vécu comme néant. Un artiste est au travail, c’est Zengguo Li. Ses peintures sont monochromes. On devine en filigrane des silhouettes ployées sous un vent qui n’a rien de terrestre. Des formes passent dans un ciel rouge, oiseaux migrateurs ou avions de combat ?
Quand nous partons, nous croisons d’autres visiteurs qui arrivent en taxi. J’ai lu quelque part que les rares amateurs de cette peinture se recrutent parmi les riches étrangers, mais aussi parmi les membres de la Nomenklatura. On vient certains soirs, entre hauts dignitaires du Parti, avertis des choses de l’art, apprécier des œuvres qui dénoncent par ailleurs le mal de vivre et s’en prennent plus ou moins explicitement au régime.

Publié dans Voyages | Laisser un commentaire

supplément « hutong »

Parfois la démolition de hutongs pour laisser place à du neuf laisse apercevoir des fresques intérieures (ici à Xi’an).15ruines_le_long_des_remparts_sud

Publié dans Voyages | Laisser un commentaire

L’impasse du Petit-Bercail

L’article dans « Le Monde » ce matin, sur la disparition de Naguib Mahfouz, citant « cette frange où le contingent côtoie l’infini » (Gamal Ghitany) m’évoque l’écrivain chinois Lao She et son célèbre roman « Quatre générations sous un même toit » … « si shi t’ong t’ang ». La guerre sino-japonaise vue depuis l’impasse du Petit-Bercail, un de ces anciens hutongs de Pékin, près de Xizhimen où habitent trois familles (plus quelques voisins) : la famille Qi qui comprend le vieux Qi, son fils, les petits fils Ruixuan, Ruifeng, Ruiquan et leurs enfants, la famille Qian qui connaîtra le sort le plus douloureux et la famille Guan. La famille Guan est dominée par les deux personnages les plus odieux, le mari et la femme, lui appelé Xiaohe et elle… que l’on nomme en tout cas dans la traduction française « la grosse courge rouge ». Ce sont les rapaces de toutes les époques, toujours prêts à tirer profit du malheur des autres, cherchant à grapiller une faveur, qui sait : un poste ? de la part de l’occupant. Xiaohe ira jusqu’à dénoncer son voisin, le poète Qian Moyin, qui reviendra au Petit Bercail, une nuit, en sang et en lambeaux, après qu’il ait connu les tortures infligées par les soldats japonais. En ce temps-là (1937), les portes de Pékin étaient de vraies portes, que l’on fermait en temps de guerre. Les cimetières étaient en dehors de la ville et on embauchait des paysans pour entretenir les tombes. « Dès qu’on sortait de la ville, il n’y avait que très peu de routes praticables, pratiquement pas d’usines, seulement des potagers, des terrains non fertiles, dénués d’arbres et parsemés de nombreuses tombes ». Bien sûr, en lisant cela, on ne peut s’empêcher de penser à ce qu’il en est aujourd’hui, en particulier en ce qui concerne les hutongs. L’an dernier, il en restait quelques-uns. Beaucoup semblent avoir été rénovés et être devenus des résidences de luxe. On trouve même quelques bars branchés. Mais la plupart disparaissent sous la pioche du démolisseur. Dans la préface à la traduction française de « Quatre générations… », J.M. Le Clézio, notre grand écrivain national (qui l’eût cru lorsqu’il débarqua tout jeune dans le monde de l’édition avec un prix Renaudot retentissant pour « Le Procès verbal ») rappelle que « aucun toit ne pouvait, dit-on, dépasser la hauteur du trône impérial de la ville interdite ». 74hutong
75hutong_157hutong_pres_de_la_cite_intedite

Publié dans Livres | Laisser un commentaire

Littérature suisse

Il y a quelques jours sur certain blog hébergé par « Le Monde » (celui de Pierre Assouline, pour ne pas le nommer) on parlait beaucoup de Robert Walser, écrivain suisse méconnu, né à Bienne (1878) et mort à la clinique de Herisau (1956), personnage très en dehors des normes, des modes et des us littéraires. Je partage totalement l’admiration de P. Assouline pour Walser, mais au delà de la présentation biographique de l’écrivain, je crois qu’il faudrait parler davantage du style de Walser, de son esprit, de sa manière inimitable de mêler le sérieux et le burlesque, l’admiration naïve et le sarcasme, le chagrin et l’auto-dérision. Une incroyable pudeur aussi dans l’évocation des femmes. Je crois que le seul commentaire possible d’un écrivain est de citer des extraits de son œuvre. Pour ma part, j’ai découvert Robert Walser lors de la publication très tardive (dans les années quatre-vingt-dix) de son roman « Le Brigand » (ed. Gallimard).

« Edith l’aime. Nous y reviendrons. Peut-être, s’agissant d’un bon à rien qui n’a pas un sou, n’aurait-elle jamais dû ouvrir de relations avec lui. Il semble qu’elle lui envoie des déléguées, ou comment dire, des chargées de mission. Il a des amies, comme ça, un peu partout, mais il n’y a rien de sérieux là-dedans[…]. Quand on rit de lui, il rit aussi. Rien que ce trait pourrait être inquiétant chez lui. Il n’a pas même un ami. » (premier paragraphe du roman)

Il y a chez Walser un extraordinaire goût des mots, et des étrangetés :

« L’enseignant posa un regard attentif sur l’éloquent brigand, puis il dit : « cette promenade a vraiment quelque chose d’hölderlinement clair et beau », ce que son vis-à-vis confirma en ajoutant cette remarque : « Les avantages suivent des lignes parallèles. » »

Plus loin :

« De nouveau, l’enseignant examina son compagnon d’un œil attentif. En ce temps-là le brigand habitait dans une chambre où par une lucarne comme celle de Frédéric avant la bataille de Rossbach il regardait le lointain. On lui avait demandé un jour un rapport de lecture de l’histoire de Frédéric le Grand par Kugler, et à présent il frédériquait tout seul. On ne lui en voudra pas. »

Quand il rencontre une femme, c’est pour s’émerveiller qu’elle ait « de très fins, gracieux, délicats, gentils, bons, doux petits pieds ». Mais il peut aussi être vache avec elles :

« « J’étais une beauté jadis, lui déclara-t-elle – Tu ne te considères donc plus comme telle aujourd’hui » répondit-il. Elle fit comme si elle n’avait pas saisi l’objection. « Je viens d’une maison de riches. Mon père possédait une usine. N’oublie pas cela. – Je fais de mon mieux pour ne pas t’exposer à une complète absence de considération de ma part », dit-il. Il dit cela d’un ton sec et gentil. D’ailleurs elle ne prêtait aucune attention à ce qu’il disait. »

La littérature de Walser me fait irrésistiblement penser aux manifestations de l’Art brut, comme on en voit au musée de Lausanne (http://www.artbrut.ch/, voir en particulier la célèbre Aloïse (1886 – 1964), qui fut « éperdument amoureuse de l’empereur Guillaume II de Prusse »), car comme dans l’art brut, il y a un rapport évident à la maladie mentale. Dans « Le Brigand », Walser ne s’en défend pas. Il écrit au contraire ce très beau passage :

« J’adresse aux sains d’esprit l’appel suivant : ne lisez donc pas toujours et exclusivement ces livres sains, faites donc aussi connaissance avec la littérature dite malade, où vous pourriez peut-être puiser un essentiel réconfort. Les gens sains devraient constamment prendre des risques en quelque manière. A quoi bon sinon, tonnerre de Dieu à la fin, être sain ? Simplement pour qu’un beau jour la mort vous en sorte, de cette bonne santé ? Foutrement sinistre destin… »

Sur le chapitre de cette « littérature dite malade », je rajouterai la mention d’un autre écrivain suisse, peut-être encore moins connu que Walser (et que, si ça se trouve, M. Assouline ne connaît pas !), écrivain de Suisse romande celui-là, je veux parler de Jean-Marc Lovay.
—————————————————————————————————–
Image du Valais

Dsc01626

Dans son premier, énorme ( !) roman, datant de 1976 (« Les régions céréalières », ed. Gallimard), il est présenté par cette phrase laconique : « Jean-Marc Lovay vit en Suisse, dans les montagnes du Valais où il est né en 1948. Il est autodidacte ». A mes yeux, une telle brièveté du propos en dit déjà long. Voilà bien quelqu’un qui ne désire pas être vu, qui se met à l’envers du miédatique. Le vague même de l’expression « les montagnes du Valais » suggère un anonymat au milieu des pâturages ou bien quelque position recluse aux fins fonds d’un alpage. Qui sait, lorsque vous vous promenez au-dessus de Martigny, ce berger aux mains calleuses que vous croisez, c’est peut-être lui. Le style de Lovay est plus radical encore que celui de Walser dans sa recherche d’une unicité de la voix (au point que parfois j’avoue ne pas entièrement comprendre) et d’une étrangeté des situations. Un roman plus court et donc plus accessible est « Polenta », qui a été publié par la maison d’édition suisse Zoé (en collection de poche). Ce roman a fait l’objet d’une adaptation cinématographique par Maya Simon avec Bruno Ganz dans le rôle du narrateur. Je n’ai pas vu le film… et je me demande bien comment au cinéma on parvient à rendre tant de violence contenue, qui ne s’échappe que par des regards ou des gestes totalement furtifs. Le monde de Lovay est sidérant. Il plante un décor unique : une « cité » où il n’y a que des huttes, où il semble faire toujours nuit, dans un pays où il faut constamment lutter contre la neige, le froid, et en plus de cela, … hanté par les hiboux. Dans ce décor, il n’y a que trois personnages : Hector, le narrateur et une fillette. Les autres, qui passent, ne sont que des fantômes. Les activités des personnages sont mystérieuses : il est souvent question de « transports » à effectuer. Transport de quoi ? vers où ? pour qui ? Nous sommes aux confins du terrestre et de l’extra-terrestre.
Le style lui-même est à couper le souffle. L’expression est rugueuse, à peine dégrossie, violente, à l’image des évènements racontés (ah, non, vraiment pas académique. Les fans de Marguerite Yourcenar repasseront), ne se gêne pas pour introduire du vocabulaire très suisse-romand (« tablard » , « caquelon » par exemple). Le texte est rédigé comme s’il fallait donner une vie, une responsabilité aux choses autant qu’aux gens, comme si les sentiments erraient comme des spectres et traversaient la succession des générations. Voici un extrait, pris au hasard :

« Il s’est ensuite installé dans la couverture avec une tendresse du geste pour lui-même qui avait de longtemps fasciné mon imagination. La tendresse des gestes qu’il utilisait à son profit a été importante dans nos relations. Cette tendresse dans le geste avait du être glissée de génération en génération, depuis les peuplades des grandes migrations, des gestes réappris par les chasseurs frileux, de vastitude en vastitude. Et les mariages de sangs identiques avaient amoncelé les gestes tendres à travers les âges. Des nourrissons abandonnés sous les arbres, des fuites éparses, des nuits éternelles couchés en chien de fusil sous les grands chênes orangés ».

Etrangeté d’un monde où les objets attendent qu’on s’en serve :

« le jeu de cartes m’est apparu, j’ai aperçu le jeu de cartes qui attendait la fillette, là-bas. Le jeu de cartes a attendu la fillette. Elle ne pourrait pas éviter de rencontrer le jeu de cartes et un souvenir lié à lui, et sans hésitation, je lui apprendrais à jouer aux cartes. Il y aurait de nombreuses parties. On jouerait maintes fois aux cartes. Après. »

où il ne semble exister rien ni personne à qui se raccrocher et où la maladie rode (comme les hiboux).

« Mais le silence fut énorme. J’ai rangé le véhicule. De l’huile a giclé sous les roues. On a tous vu en cachette l’aube monter. On a enfoncé davantage le chapeau sur les yeux d’Hector. On savait que dans les ombres dangereuses de l’aube, les hiboux sortaient des toits des huttes et des piles de bois mort, et ils frôlaient les têtes. Les hiboux étaient toujours revenus… dans toutes les nuits ».

Voilà une image de la Suisse qui décoiffe, non ?

Dans les commentaires que j’ai lus, toujours sur le blog de P. Assouline, revenaient les sempiternels clichés à propos de la Suisse et des Suisses. De loin, on comprend mal le supposé contraste entre cette littérature difficile, souvent de douleur, et l’image d’une Suisse prospère, de Suisses lents et semblant pleins de contentement d’eux-mêmes, d’une Suisse presque étouffante avec ses paysages trop léchés, ses pots de fleurs trop remplis et son soucis de l’ordre.
Mais images d’une Suisse superficielle, à laquelle ne s’intéresse que le touriste pressé, ou bien qui veut se trouver facilement à portée de la main un exutoire facile aux remords qui le hantent et aux reproches qu’il se fait à lui-même.
Il y a certes une Suisse de l’argent (encouragée explicitement par la politique fiscale de certains cantons – comme Zoug – qui cherchent à attirer les fortunes) et une Suisse d’ordre (Blocher), mais nous qui avons des de Villiers et même des Sarkozy… avons-nous beaucoup à nous offusquer de cette Suisse-là ?
Il reste une Suisse beaucoup moins visible parce que plus souterraine, dont on peut pourtant vérifier l’existence en se promenant dans certaines vallées du Jura (en particulier). Les contempteurs de la Suisse et des Suisses en général ignorent souvent que là furent d’authentiques foyers révolutionnaires, au temps de l’anarchisme et du socialisme naissant. L’historienne Marianne Enckell a retracé cette histoire de « La Fédération jurassienne » dans un livre paru à l’Age d’Homme en 1971. Elle raconte que les premières sections de l’Association Internationale du Travail se sont fondées très tôt en Suisse romande : dès l’automne 1864 à Genève, dès l’année suivante dans le Jura. Bakounine participa au congrès de Saint-Imier en septembre 1872 !
Aujourd’hui encore, il reste une tradition populaire forte, qui émane notamment des ex-ouvriers de la Longines, des gens dont la vie de labeur, d’efforts et de luttes n’a pas grand chose à voir avec celle des bourgeois aisés de la Riviéra Lémanique. ..

Bienne, où naquit Walser, est juste à la sortie du sillon formé par la vallée de Saint-Imier…

Publié dans Livres | Un commentaire

été 2005, le train, la Chine, la jeune fille

… Je me mets à dessiner et à faire des aquarelles. « Pu-Yi » s’est endormi. Beau sujet pour une aquarelle. Cela attire des spectateurs… après ce dessin, dont je promets d’envoyer une copie scannée au père s’il me donne son adresse électronique, je fais une autre aquarelle de l’intérieur du wagon. Les gens qui se déplacent dans le train s’arrêtent pour me regarder peindre. Dans le lot, il y a une jeune femme qui peint elle aussi. Elle assure modestement que ses dessins ne valent rien à côté des miens. Pourtant, quand elle revient, quelques moments plus tard avec son carnet, je suis émerveillé. Elle a fait un magnifique carnet de voyage intégrant tous les souvenirs qu’elle rapporte d’Urumqi, de Turfan et des villes enfouies dans les sables. Ses dessins à l’encre sont d’une grande précision et ses personnages sont vivants. C’est une vraie artiste. Quant à moi, sur mon strapontin près de la fenêtre, je continue d’attirer du monde. Une jeune et jolie voyageuse me demande son portrait. Je n’ai pas beaucoup l’habitude de ce genre de commande, et il est si facile de rater un portrait… mais la fille est charmante, avec ses cheveux courts qui lui font des épis derrière la tête, ses yeux en amande et son joli sourire. Donc je m’exécute avec beaucoup d’application. En général les gens sont très pointilleux sur la ressemblance, comme s’il s’agissait d’une valeur objective… alors que le dessinateur, lui, vise essentiellement à faire quelque chose ayant un intérêt esthétique. « Faire ressemblant » est donc un impératif qui souvent me paraît ne reposer sur rien. Pourtant là, je sais que c’est selon ce « rien » que mon vis-à-vis sera satisfaite ou bien au contraire déçue. Je décide donc de sacrifier la recherche esthétique à la ressemblance. Cela donnera sans doute un portrait moins vivant… je trouve que les yeux en particulier sont un peu morts par rapport à ceux du modèle… mais mieux vaut cela plutôt que les faire par trop différents. Finalement, tout se passe bien, la demoiselle, qui est une employée de bureau de Xi’an, est contente et range soigneusement « l’œuvre » parmi ses papiers les plus précieux. Car à elle, contrairement au petit garçon, je lui ai donné le dessin directement… dommage, je n’en aurai plus jamais de trace, sauf dans ma mémoire.

33dans_le_train_aquarelle

Publié dans Voyages | Laisser un commentaire

Logique villiériste

Aujourd’hui, sur France-Inter, vers 8h30, à l’émission Radiocom, dont l’invité était le redoutable de Villiers :
Question : monsieur de Villiers, comment définissez-vous un Français ?
Réponse : un Français c’est quelqu’un qui a la nationalité française. D’ailleurs je ferai changer la manière de l’attribuer… (suit ensuite une diatribe contre l’attribution automatique de ladite nationalité à toute personne vivant en France qui atteint ses dix-huit ans).

Par ailleurs, M. de Villiers souhaite qu’on mette fin au « scandale » de l’admission automatique dans les écoles de tout enfant présent sur le sol français. Cela n’empêche pas M. de Villiers de « souffrir quand il voit un enfant pleurer » (sic).

Dimanche dernier, je regardais « La liste de Schindler » (en DVD). Les soldats SS tapotaient les joues des mignons enfants juifs avant d’envoyer leurs parents dans les crématoires…

Publié dans Actualité | Laisser un commentaire

La Fleur vaincue par le gel

Parler du Tibet (et de la résistance tibétaine) en cette période de concentration de l’actualité au Proche-Orient peut sembler un point de vue décalé. C’est un reproche souvent fait à ceux qui défendent cette cause. Il y a trois ans, je devais faire une intervention en faveur du Tibet dans une manifestation locale, qui se déroulait dans les contreforts de la chaîne de Belledonne, (joli nom : « le Festival de l’Arpenteur »). Le festival de cette année-là était consacré aux « résistances » dans le monde. Il y avait plusieurs représentants éminents de la cause tibétaine, dont un écrivain relativement célèbre pour ses poèmes et ses émissions de radio sur France-Culture. J’avais fait de mon mieux pour tracer le portrait d’un peuple effectivement écrasé sous le pouvoir d’un autre, essayant de survivre dans les maigres interstices que lui laissait l’occupant, mais devant se battre au quotidien jusqu’à ce que, n’en pouvant plus, il tente par tous les moyens de s’enfuir et migrer vers l’Inde accueillante ou bien d’autres horizons, Suisse, France, Etats-Unis… De jeunes militants d’autres causes m’avaient assez vigoureusement apostrophé : le thème du Tibet avait tendance à se mettre en avant, à occulter les luttes d’autres peuples (il était question de la Palestine, de peuples amazoniens eux aussi menacés de disparition) et il avait bonne presse. Tout pour plaire : un beau pays, une culture pleine de mystère, une religion, le bouddhisme, devenue très « in ». Bref, je surfais sur une vague trop facile. En guise de réponse, j’avais bredouillé quelques concessions en affirmant haut et fort qu’en aucun cas la défense d’un peuple ne devait faire oublier ce qui se passait ailleurs. Ce qui fut curieux alors, ce fut le « savon » que je reçus ensuite de la part de l’écrivain poète dont je parlais plus haut : « on n’a pas à s’excuser de défendre la cause du Tibet » me dit-il en substance, furieux.
Je ne sais qui avait raison, de lui ou de moi, peut-être un peu les deux, mais il reste que la défense de la cause tibétaine dans nos pays occidentaux reste entachée d’ingrédients qui ne sont pas très clairs. Il y avait récemment dans « le Monde » un article passionnant de deux pages sur le mythe de « Shangri-La », avec tout ce que ce mythe comporte d’éléments propres à fasciner l’Occident et avec la part qu’il a eue dans la fabrication d’idéologies néfastes (les nazis s’en inspirèrent).
Il est difficile de dégager la réalité d’un pays sous tant de mythes, vrais ou faux, accumulés au cours des siècles d’exploration par une foule de promeneurs étranges et d’aventuriers, au masculin comme au féminin (Alexandra David-Neil n’y est pas pour rien, elle qui assurait avoir vu des moines en lévitation sur le haut-plateau).
Toujours dans le bulletin WTN (cf. ma note du 18 aôut), je lis le point de vue d’un jeune réalisateur tibétain, Tenzing Sonam, lucide, à propos des films qui sont en général consacrés à son pays, et qui vont de « Kundum » de Scorcese, à « Himalaya », de Valli, en passant par « Sept ans au Tibet » (Heinrich Harrer, encore un ex-nazi) de Jean-Jacques Annaud, « Samsara », film indien de Pan Nalin et le récent film chinois « Kekexili, la patrouille sauvage » de Lu Chuan (film que, sur un plan purement cinématographique, j’avais trouvé extraordinaire). Il déplore que l’on aille toujours au plus « sensationnel » dans la mythologie et ce qu’on prête comme coutumes aux Tibétains. Un exemple : aucun de ces films ne ratera l’occasion de montrer une de ces « funérailles célestes » où le corps du défunt est laissé en pâture aux vautours.
Or, il y a un autre Tibet, plus réel. Où les gens ne sont pas meilleurs qu’ailleurs, où les paysans ne sont pas nécessairement pleins de respect et d’admiration pour les moines, où peut-être même le Dalaï-Lama n’est pas encensé à tout bout de champ… ce Tibet-là est difficile à rencontrer. Paradoxalement, on le trouve parfois sous la plume de certains écrivains chinois (je veux dire « han »), qui ne se gênent pas pour exprimer ce qu’ils tirent de leurs expériences sur le terrain, et peut-être aussi dans une littérature tibétaine naissante.
Je recommande à ce sujet « La Fleur vaincue par le gel », petit « roman » de Thöndrupgyäl paru aux éditions « Bleu de Chine » en 2006. Je mets des guillemets parce que la structure du récit ne ressemble pas au roman auquel nous sommes habitués : une part de structure propre à la littérature orale entre dans la composition du récit. On trouve aussi ce qui peut passer pour une marque de modernité : le même récit repris par des narrateurs distincts, tous les personnages de l’action prenant la parole à tour de rôle. Ce qui est raconté est un fait-divers banal sans doute dans la société tibétaine : l’histoire d’un jeune homme et d’une jeune fille amoureux l’un de l’autre, mais la jeune fille a été promise à un autre par son père et tout cela dégénère en drame. En chemin, on rencontre des moines violeurs et de vieilles nonnes qui ont fort à faire pour défendre la cause des femmes au sein d’une société non seulement féodale mais machiste (je sais, les deux vont ensemble). En dépit (ou à cause ?) de cette banalité, on en apprend plus sur le Tibet réel dans ce court livre que dans les épopées hagiographiques à la gloire des dalaï-lamas.
Et cela n’enlève rien à la prise en compte de la souffrance du peuple tibétain. Simplement, cette souffrance est replacée dans un cadre mondial, au voisinage d’autres, dont il est en effet tout aussi légitime de se soucier.
—————————————————————————
Beauté du Tibet, disais-je plus haut… non, vous ne couperez pas à une ou deux photos (prises en juillet 2005… le train du haut plateau n’était là que pour des essais…)

Dia_0220
Fh000008

Publié dans Livres | Laisser un commentaire