Du côté de la Brévine

Il y a deux semaines, j’étais dans cette région du Jura suisse dont j’ai déjà souvent parlé, et qui a vu naître maints auteurs (Walser, Cendrars…) et maints peintres (Comment, Lhermitte…). Plus précisément, nous étions avec C. dans cette petite partie aux confins de la Suisse et de la France, qu’on qualifie parfois de Sibérie de l’Europe Occidentale, tant la température peut y atteindre de sévères minima (le moins 35°C n’y est pas rare…), du côté de la Brévine, vers les Ponts-de-Martel, le Grand Cachot du Vent, les Bayards et le lac des Taillères.dsc02167.1173642245.JPGLac des Taillères

 

 

 

 

 

 

La journée était étonnamment douce pour cette période de l’année et l’habituel gel des eaux du lac, sur lesquelles en principe, les autres années, s’aventurent les patineurs, ne donnait qu’une couche de glace fragile en surface, souvent recouverte par l’eau, clapotante en bordure de la rive. Du chemin qui, lui, était bien gelé et qui s’élève un peu en surplomb de l’étendue bleutée, on voit deux ou trois solides fermes en contrebas des collines boisées. Le Jura offre cette vision apaisante de lignes de crête ondulées et de formes montagneuses allongées, comme couchées, étirées, se poursuivant en langues de verts, avec toutes les nuances du plus bleu au plus jaune, celles qui ont justement inspiré les peintres cités plus haut. En revenant de ce lac, on passe par le Grand Cachot du Vent, rendez-vous culturel de la région, une ferme isolée sur un fond de vallée dégagée qui, comme le nom l’indique, est balayée par le vent, le vent qui siffle entre les planches disjointes de la masure (actuellement en travaux de rénovation). A la Chaux-du-Milieu, on peut s’arrêter chez le boulanger du coin pour une totche ou une taïole, spécialités de l’endroit.

 

(Le Locle) dsc02160.1173642185.JPG

Plus loin, on retourne à la « civilisation » autrement dit à la ville, Le Locle, puis La Chaux-de-Fonds, avec ses anciennes villas de luxe pour héberger les patrons de l’horlogerie d’un autre temps, qui empruntaient à ce style baroque qui s’est répandu dans toute l’Europe Centrale : à quelques kilomètres de nos frontières, nous sommes déjà ainsi en Europe Centrale, dans ce continuum qui passe par les pays du Rhin et du Danube, et s’étale jusqu’à la Roumanie. A La Chaux-de-Fonds, je trouve des ressemblances avec Cluj, la capitale de la Transylvanie. Mêmes maisons témoins d’une époque de gloire, aujourd’hui défraîchies, voire tombant en ruine, car la crise économique a aussi, contrairement à nos schémas mentaux concernant une Suisse de l’opulence, frappé cette région. La librairie Payot de La Chaux-de-Fonds est une mine renfermant toutes les nouveautés de Suisse romande qu’on ne trouve pas en France. Elle recèle évidemment un rayon débordant des œuvres complètes de Cendrars, dont il faudrait peut-être relire aujourd’hui la description qu’il faisait de nos banlieues, à une époque où il habitait en banlieue parisienne. Un hasard : nous parlions des peintres que les paysages jurassiens ont inspirés, et parmi eux, d’un certain Ivan Moscatelli, et justement le livre mis en valeur en vitrine de la librairie est un ouvrage de ce peintre, consacré à Venise. Ce qui frappe dans cette école de peinture, alors qu’on a plutôt tendance à imaginer des paysages tout de noir et de blanc (la tourbe brune des étangs et la neige, la neige à perte de vue, sur les sommets, dans le fond des vallées), c’est l’accent mis sur la couleur. Une couleur qui éclate et sort complètement même des limites du vert et du bleu couramment répandus « à la belle saison » (pendant ces six mois qui ne sont pas d’hiver, donc d’impôts, si on en croit le dicton local : « six mois d’hiver, six mois d’impôts »). Ici, dans le livre de Moscatelli, explosent les rouges, les jaunes, les mauves. Beau symbole de tous ces talents suisses qui ont souvent quitté leur pays pour donner libre cours à une invention joyeuse de formes, de récits, de couleurs et de voyages (les Bouvier, Maillart etc.).

Plus tard, on me prête un livre édité localement, d’un écrivain du cru que je ne connais pas. On se méfie (à juste titre…) de la littérature « régionaliste ». Mais là, je retrouve exactement chez cet auteur la tradition littéraire de Walser. Un certain Hughes Richard, « poète, écrivain, chercheur, éditeur, directeur de la Collection Jurassica. Depuis 1985 installé aux Ponts-de-Martel », et l’éditeur ajoute : « libraire bien chambré » ( ???). Il a semble-t-il déjà beaucoup écrit (Petite Musique des pays sans printemps, Neiges et même un certain recueil de poèmes intitulé Cher Blaise, qu’on imagine évidemment dédié à l’écrivain manchot). Ce livre-ci s’appelle « l’Or du Chasseral » (Nouvelle revue neuchâteloise, 2003). Il y est bien sûr question du Chasseral, ce sommet du Jura d’où la vue domine les trois lacs de la plaine (Neuchâtel, Bienne et Morat) et bute, par-delà ces trois flaques, sur les sommets du Haut-Pays Bernois, avec l’Eiger, la Jungfrau, le Finsterarhorn etc.

On peut monter au Chasseral en voiture par une petite route à péage, mais il est mieux, bien sûr, de l’atteindre à pieds, en partant par exemple de Villeret, et en passant par la Combe-Grède. Hughes Richard parle de ces « expéditions touristiques » vers le sommet vues au travers du regard d’un habitant du lieu :

 

« Des étrangers, en effet, il en arrive sans cesse : des Neuchâtelois, des Fribourgeois, des Glaronnais, des Valaisans, des Tessinois voire des Nidwaldiens trahis par leur langue, leur accent ou leurs plaques minéralogiques. A l’approche du sommet, sans récriminer, ils s’acquittent de la taxe, légale ou non, exigée pour leur passage sur une route au statut controversé, puis, non sans se retourner souvent, ils se perdent dans la nature pour réapparaître dès qu’un gros orage menace. Alors, sans vergogne, ils s’entassent dans le hall de l’hôtel ou s’allongent à proximité d’un feu entretenu par la providence et le boute-en-train de ces hauts lieux, un Napolitain au teint rosâtre, récemment débarqué de son golfe sans la moindre notion de notre idiome, mais dispos, souriant, débordant de prévenance, de grâce et de gaieté. Assoupis, bouffis, grognons, puant des pieds et de la bouche, ces hôtes déplaisants lui réclament qui des soupes chaudes, qui des cochonnailles, qui des sandwiches que, le regard vissé aux fenêtres, ils ingurgitent sans y prendre garde. »

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La dernière partie du livre s’intitule « Mémoire des forêts fabuleuses ». C’est là où je trouve des accents walsériens :

 

« Ces villes, quel cauchemar ! Il suffit qu’un des nôtres s’y rende pour qu’on panique et claque des dents. De peur qu’il s’égare ou que, pour une cause inconnue, changeant d’avis en route, il ne revienne pas. Ca s’est vu si souvent qu’à chaque départ, évidemment, on y songe. Vous pensez sans doute que j’exagère. Vous avez tort. C’était comme ça à l’époque où je suis né. On accompagnait ces gens-là jusqu’à l’entrée du sentier des gorges où, une dernière fois, on leur criait : – N’ya llez pas ! Croyez-vous qu’ils se retournaient ? Rien, même pas un signe. Ils dévalaient la pente, une hotte ou un superbe rucksack aux épaules, puis, bientôt, ils s’évanouissaient dans les arbres et les feuilles mortes. »

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Bouddha et Epiménide

Lu aujourd’hui sur la page d’acceuil du site web du linguiste Brendan Gillon:

(http://arts.mcgill.ca/linguistics/faculty/gillon/index.htm)

It is said that the very clever Cretan, Epimenides, once travelled to India. While there, he learned of the Buddha and, eager to demonstrate his cleverness to the Indians, he requested an interview with the Buddha. He was granted the interview, but was told that he could ask the Buddha only two questions. Epimenides pondered for a very long time. Finally, satisfied that he had arrived at the two supreme questions, he went to the Buddha and asked: Oh Lord Buddha. I have been granted the privilege of asking you but two questions. Here are my two questions:
What, oh Enlightened One, is the best question I can ask you; and
what, Lord of Light, is your best answer to that question.The Buddha closed his eyes and went into deep meditation. Then, opening his eyes he said: Oh Cretan, the question you have asked me is the best
question which you can ask; and the answer I am giving is the best answer I can give.

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week end chargé

Ce week-end, deux spectacles surprenants de qualité : « Scream and whisper », la chorégraphie de Saburo Teshigawara, et « L’année suivante », film de la jeune réalisatrice Isabelle Czajka.

604portrait-scream-and-whisper-mc2.1171361091.jpgLa danse d’abord. Je ne suis pas un fan de danse. La plupart du temps (honte) quand je vois un spectacle de danse, je me cale dans la position « pensons à autre chose tout en regardant les jolis mouvements de corps ». Ce ballet de la compagnie KARAS (installée à Tokyo) ne me l’a pas permis. Les mouvements saccadés, stroboscopiques, incarnaient trop bien une musique techno. Corps machines, corps qui crient, gesticulent et se tendent. Corps comme habités par un mécanisme sans retenue. Et puis là où il est impossible de prendre la position « repos » c’est dans le merveilleux duo où les danseurs ont de petits micros, sécrètent eux-mêmes leur musique : ce sont leurs souffles et leurs chuchotement. Les corps se frôlent comme les mots se murmurent. On est pris comme par une conversation intime à l’intérieur d’un couple, où se racontent des souvenirs, des peurs inavouables, des secrets que l’on s’arrache l’un à l’autre. Grand moment d’émotion.

Le film ensuite. Un film assez court (1h30). Une jeune comédienne excellente, Anaïslanneesuivante.1171361150.jpg Demoustier. Une autre, plus connue et même célèbre : Ariane Ascaride. Une ado de 17 ans accompagne les derniers instants de son père (Bernard Lecoq) puis se retrouve en déshérence, en tête à tête impossible avec sa mère qui, elle, s’absorbe dans le travail, dans la recherche de nouvelles relations (le vendeur d’appartements), une ado donc, qui ne peut qu’aller contre le mur de l’échec. Scènes pleines de vérité en milieu lycéen. Seuls moments de chaleur auprès d’une copine d’origine africaine et quand Emilienne (c’est le nom de l’ado) va en visite dans la famille de cette copine (seuls moments d’un contact vrai quand la mère lui fait de petites tresses ?). Elle essaie bien d’appeler son professeur de français, qui met en scène une pièce de théâtre avec les élèves. Appels timides. Et tout cela filmé dans un décor de banlieue qui met à jour de quoi sont faits nos quotidiens depuis bien longtemps, sans qu’on s’en rende compte, tant ces paysages sont intégrés à nos inconscients : des entrepôts, des grandes surfaces, des méga-affiches de pub, des lignes de bus, des RER, des abribus, des gares transparentes, des baies vitrés qui ne donnent que sur d’autres baies vitrées. La mère, à un moment, a l’idée de distraire sa fille en l’emmenant une semaine à Djerba, (semaine « dégriffée » !). On y retrouve les mêmes constructions modernes de toc et quand la mère et la fille font une balade en car, on ne sait pas très bien si cela se passe en Tunisie ou bien si elles sont déjà revenues en banlieue. Le film se termine comme il doit se terminer. Par la disparition. Le personnage s’efface et rejoint l’anonymat de tous, de toutes, un corps évanoui dans les grandes surfaces.

Et entre ces deux spectacles, le discours de Ségolène Royal, magnifique, solidaire, avec accents mitterrandiens. Le seul à évoquer les problèmes de banlieue, notamment, en termes justes.

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Murakami en regardant les Alpes

murakami.1170922637.jpgComment expliquer l’attrait qu’exercent les livres de Haruki Murakami ? Pas particulièrement par la critique littéraire classique. Je me souviens d’un temps où le correspondant du Monde au Japon (Philippe Pons ?) saluait sèchement chaque parution d’un roman de l’écrivain japonais par un court article dans lequel il insinuait que tout cela ne relevait que d’un plan de carrière bien défini pour obtenir, à la fin, le Nobel… mais on était bien en peine de trouver sous la plume journalistique le moindre essai de rendre compte des romans en question. Que des futilités…

Je me souviens simplement de mon émerveillement lorsque feuilletant divers livres au rayon d’une grande librairie de ma ville, je tombais sur la première page de « Chroniques de l’oiseau à ressort ». Elle était de ces premières pages qui donnent immédiatement l’envie de continuer… Continuer ? s’enfoncer plutôt. S’enfoncer dans un univers de plus en plus onirique, baroque, normal et anormal à la fois. Les romans de Murakami c’est comme une jungle épaisse, un labyrinthe en quatre dimensions où le temps est allègrement malmené, au même régime que seraient malmenées les formes et les volumes d’un objet compressé, à la César. Des morceaux d’espace-temps sont jetés dans un apparent désordre que l’espace d’écriture ordonne. Je me demande comment procède Murakami pour développer une telle imagination. Il a truc, c’est sûr ( !).

J’étais debout dans la cuisine, en train de me faire cuire des spaghettis, et je sifflotais en même temps que la radio le prélude de la Pie voleuse de Rossini, musique on ne peut plus appropriée à la cuisson des pâtes, lorsque cette femme me téléphona.

Je fus d’abord tenté d’ignorer la sonnerie et de continuer à préparer tranquillement mes spaghettis. Ils étaient presque prêts, Claudio Abbado et l’orchestre symphonique de Londres étaient en plein crescendo. Réflexion faite, je baissai le gaz, me rendis au salon et décrochai le combiné. On ne sait jamais, ça pouvait être un ami qui m’appelait pour me proposer un job.

Accorde-moi dix minutes, lança une vois de femme tout à trac.

Ainsi commencent les fameuses « chroniques ». On est loin de se douter que le récit va nous emmener dans des contrées inhabituelles : par exemple dans un fragment de temps qui correspond à la guerre sino-japonaise, sur un lieu désertique et perdu aux confins de la Mongolie, épisode de violence sidérante au milieu d’un univers romanesque où dominent plutôt douceur et ironie… le héros de cet épisode, un officier japonais finit dans un puits. Comme le héros du roman d’ailleurs, tombé dans le puits du jardin d’où l’on entend par instants les trilles d’un oiseau, déclenchées régulièrement comme si elles émanaient d’un mécanisme (d’où « l’oiseau à ressort »). Mais quand on est dans un puits chez Murakami, on en sort, c’est probablement parce que le puits est la figure même du passage, du raccourci, entre deux régions spatio-temporelles. Il y a chez lui, une assimilation implicite des contradictions de la physique contemporaine… Murakami un écrivain de l’âge quantique ? en tout cas il a pris à la lettre le paradoxe des particules qui se trouvent en deux lieux en même temps, sauf que l’échelle a changé, les évènements sont bien macroscopiques. Et c’est un érotisme diffus qui constitue le substrat organique de tous ces évènements.

Après les « chroniques », j’ai lu bien sûr les autres (du moins ceux qui sont traduits en français) et en premier lieu « La ballade de l’impossible », qui est sans doute son roman le plus populaire, notamment chez les jeunes. Pour la raison essentielle, je pense, qu’on y sent plus que dans toute autre littérature, une sensibilité à fleur de peau concernant les problèmes de l’adolescence et surtout, de l’amour adolescent. Ce trait prend une importance énorme aussi dans l’avant dernier des romans parus en français, le fameux « Kafka sur le rivage », ballade d’un ado de quinze ans de Tokyo à Shikoku au cours de laquelle il aura de tendres rapports avec une gamine de son âge, puis avec une femme mûre (mais sous l’apparence de l’adolescente qu’elle fut, elle aussi à quinze ans), pendant qu’une autre errance a lieu, celle d’un vieillard, qui a connu en 1944 un épisode étrange au cours duquel il a carrément déserté ce monde, perdu ses aptitudes à lire, écrire (il le dit tout le temps : « Nakata est un idiot ») et qui converge aussi vers un lieu de Shikoku de sorte qu’il ne fait aucun doute pour le lecteur que la rencontre va avoir lieu, une rencontre du même avec son autre, et qui donnera lieu on pense à un de ces évènements paroxystiques, annihilateurs, comme justement… la rencontre d’une particule et de son anti-particule.

Que dit Murakami du Japon d’aujourd’hui ? J’aimerais le savoir. J’aimerais que peut-être l’auteur du blog tokyo me réponde. [Je fais référence ici à un blog remarquable, où l’auteur raconte sa vie de résident à Tokyo au jour le jour, produisant une analyse très approfondie du rapport qu’un étranger peut entretenir avec une société où il vit et qui se présente à la fois comme fascinante et rebutante. En un sens, ce blog participe de cet esprit qui consiste à tenter de transcender les oppositions faciles (« c’est bien , c’est mal », « cette culture est fascinante, cette culture est horripilante »). Il y a toujours un « ailleurs » où les catégories qu’on oppose se réconcilient. Mais en disant cela, ne fais-je pas que suivre sans le savoir des préceptes de philosophie zen… qui se seraient insensiblement incorporés à ma pensée en lisant… Murakami ( !).]

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Un intellectuel engagé

picture-13.1170869937.jpgLes Cahiers de l’Herne viennent de sortir un numéro spécial sur CHOMSKY. Vous savez, ce penseur américain qu’un journaliste du Monde, commentant récemment le dernier livre de Bouveresse (lequel fait référence à Chomsky) considérait comme un penseur « baroque ». Comment un philosophe français digne de ce nom, avait-il l’air de dire, peut-il s’appuyer sur une référence si peu autorisée. Chomsky sent-il le souffre ? (cela rappelle un peu le titre du beau livre de Daniel Dennett : « Darwin est-il dangereux ? »). La pensée correcte qui, ces temps ci, on l’aura remarqué, s’aligne sur la pensée Sarkozy, ne peut plus en effet admettre certains auteurs. Peter Handke ferait-il aussi partie du lot que cela ne nous étonnerait pas. De Handke justement il est question dans l’introduction à ce numéro de l’Herne, sous la ,plume de Jean Bricmont et Julie Franck. Sont ici abordées les positions politiques de l’illustre linguiste. Je ne peux faire mieux que les citer.

 

Un dernier aspect de l’œuvre de Chomsky qui dérange en France est dû à ses choix et à ses priorités politiques. Pour l’expliquer, comparons la Bosnie à l’Irak. Le conflit en Bosnie a suscité une mobilisation massive des intellectuels français, menant même à la création d’une liste électorale (« Sarajevo ») lors des élections européennes de 1994. Et en mai 2006, un grand nombre d’artistes se sont « mobilisés » pour soutenir la déprogrammation par la Comédie Française d’une pièce de Peter Handke, « coupable » d’avoir assisté à l’enterrement de Milosevic et d’y avoir prononcé un discours jugé « négationniste ».

Mais quid de l’Irak ? La ville de Fallujah attaquée par les marines en 2004 aura été un Guernica sans Picasso. Une ville de 300 000 âmes privée d’eau, d’électricité, et de vivres, vidée de ses habitants qui sont ensuite parqués dans des camps. Puis le bombardement méthodique, la reprise de la ville, quartier par quartier […]

Face à cela combien de protestations ? […]

La différence de réaction entre la Bosnie et l’Irak est facile à comprendre : dans le cas de la Bosnie, on ne trouvait presque personne pour défendre et exposer le point de vue serbe ; on pouvait par conséquent adopter une posture héroïque de « résistance au fascisme » sans aucun risque. Au contraire, en appelant les Etats-Unis et l’Europe à intervenir, on se mettait du côté du plus fort, renforçant encore des pouvoirs responsables de crimes bien pires que tout ce dont on pouvait accuser les Serbes. Par contre, dénoncer ouvertement la politique américaine en Irak, c’est s’exposer à toute une série d’attaques de la part des medias ou des intellectuels dominants : anti-américanisme, soutien au terrorisme ou à l’islamisme. Bertrand Russell disait que le véritable courage consiste à dénoncer les crimes de son propre camp pas ceux de l’adversaire. Chomsky ajouterait sans doute que ce n’est pas qu’une question de courage, mais de sincérité : les gens qui sont réellement préoccupés par les souffrances humaines commenceront à s’attaquer à celles sur lesquelles ils peuvent le plus facilement agir, c’est-à-dire celles qui résultent de l’action de leurs propres gouvernements.

 

 

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Jeu de mots

En Argentine, pendant le régime de Videla (des centaines de milliers de disparus, d’innombrables cas de torture etc.), face aux campagnes des militants des droits de l’homme dans le monde, les militaires avaient inventé le slogan : « le peuple argentin est droit et humain ». Jeu de mots. Détournement des mots.

Aujourd’hui, Sarkozy, en campagne, explique qu’il défend la valeur du travail (ce qui va avec l’idée selon laquelle il ne faudrait aider que « ceux qui le méritent ») et que, donc, il est pour la défense des travailleurs. Jeu de mots. Détournement des mots.

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La Pension Marguerite

Pour ma convalescence, M. m’envoie un nouveau petit roman d’un écrivain turco-suisse vivant à Genève : Metin Arditi, dont j’avais déjà lu (et beaucoup apprécié) « L’imprévisible » (l’histoire d’un professeur d’art à qui une dame « de la haute » demande d’identifier un tableau de la Renaissance, qui s’avère être un Bronzino.avance.jpg

Le professeur fait une grande découverte en histoire de l’art et tombe amoureux de la dame. Comme il est assez âgé, cela se termine en problèmes cardiaques – c’est de saison ! – ).

Cette fois-ci, il s’agit de « La Pension Marguerite », et c’est encore mieux que le précédent. Le héros est un grand violoniste (la manière dont l’auteur parle du métier de violoniste laisse deviner qu’il ne doit pas être étranger au monde de la musique, de fait, il semble qu’il préside actuellement l’Orchestre de la Suisse Romande) et à quelques heures du grand concert qu’il doit donner à Paris, il reçoit une grosse enveloppe contenant rien moins que la confession ultime de sa mère. La trame narrative est ainsi simple mais efficace : on a en parallèle deux montées crescendo, l’une devant culminer dans le concert, avec toutes ses affres (la peur qu’une fente du Stradivarius ne s’élargisse), et l’autre culminant avec la révélation finale concernant le lien entre la mère et le fils. Très beau roman, lu en un petit week-end.

Ce roman n’est pas sans ressemblance, je trouve, avec ceux dont j’ai déjà parlé de Nancy Huston, notamment « l’adoration ». Même histoire de relation mère-fils, même genre de personnage (le père à peine entrevu) à la fois clown etartiste et qui laisse un souvenir « d’adoration ».

arditi.jpg Renseignement pris (sur le Net), ce Metin Arditi n’est pas n’importe qui : il a fait de nombreuses choses dans sa vie, homme d’affaires entre autres, et même professeur de Génie atomique à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne ! Un Pic de la Mirandole en quelque sorte…

Merci M.

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Réadaptation cardiaque

Vendredi matin : cours sur le stress.

Un échantillon d’humanité. Restreinte surtout à sa partie masculine.

Deux femmes seulement sur onze personnes. Une petite femme aux cheveux blancs, qui ne dit rien, recluse en elle-même. Une autre qui s’applique au rôle de grande fille, mais qui ne dira rien non plus. Et des mecs. Un jeune qui grimace (a-t-il mal après son entraînement physique ?). Un vieux plein de malheur en lui. Et un type mal rasé, la quarantaine, en survet’, ne cachant pas sa nervosité, agressif à l’égard de la psychologue. Elle : brune, la trentaine, détachant bien les syllabes pour que tout le monde comprenne. Elle a suivi des cours. Elle présente son cours comme une série de diapos Power Point, pleins de clips rigolos et de point 1, point 2, point 3. Le type mal rasé s’étonne que, dans la liste des évènements reconnus comme causateurs de stress, figure en haut du classement, le mariage. Et puis il se ravise, ça ne l’étonne pas : tout ça, ça vient des femmes. Des coupables toutes désignées. Ça fait rire, mais nerveusement.

Echantillon d’humanité…

 

Je trouve beau le texte d’Elfriede Jelinek, dans « les amantes ».

 

les femmes qui travaillent ici n’appartiennent pas au propriétaire.

les femmes qui travaillent ici appartiennent tout entières à leurs familles.

elles cousent, cousent des corsages, des soutiens-gorge, parfois aussi des corsets et des slips.

souvent ces femmes se marient ou périssent d’une autre façon.

 

En pensant à Elfriede Jelinek : magnifique interview dans le dernier « Monde des Livres ».

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Certains trouveront sans doute « excessif » ce qu’elle dit. Quand elle dit par exemple :

 

Tout langage est langage du mâle, car le sujet parlant est masculin. La femme n’a pu et ne peut s’y inscrire, même si elle l’a toujours tenté, encore et encore… Avec pour seul résultat un échec horrible, qui a conduit beaucoup de femmes écrivains au suicide !

 

Moi je dirai plutôt que ce discours est radical.

Et que nous avons bien besoin d’un discours radical pour nous tenir éveillés.

 

Ainsi, au journaliste (Nicolas Weill) qui reprend une phrase de Karl Kraus où il dit que « la satire est impossible dans un monde nazifié où le grotesque devient la norme même du réel » (ce qui me paraît un trait permanent dans les médias d’aujourd’hui, où, comme me le fait remarquer Y., quand on ouvre la télé pour le journal de vingt heures, on ne sait plus parfois si on est sur les « vraies » nouvelles ou sur la parodie qu’en offre « Groland » sur Canal plus), elle répond que « la satire sera effectivement toujours facilement surpassée par la réalité ». Je ne suis pas sûr de comprendre la suite : « elle a l’obligation (la satire) de se taire si, à cause d’elle, des hommes doivent réellement périr dès lors que le satiriste est confronté à un pouvoir totalitaire ». Tout n’est donc pas, à mes yeux, « compréhensible » chez un auteur comme Jelinek, mais peut-être est-ce pour mieux obliger le lecteur à revenir. Plus loin, elle dit que « la littérature peut éventuellement aiguiser la conscience du réel ». Le couteau s’aiguise quand il se confronte à une pierre plus dure que lui, de même une conscience…

 

Je suis donc bien en désaccord avec Nancy Huston sur le sujet « Jelinek ». Les romans de Nancy sont merveilleux à lire : ils ré-enchantent le monde (même s’ils sont tragiques), mais nous avons aussi besoin d’une littérature de la lucidité, de la radicalité, qui n’accepte pas de se laisser endormir quand le siècle passé a connu de multiples formes du totalitarisme et que le siècle présent semble déjà prêt à un « totalitarisme soft ».

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L’autre soir sur France 2, beau film sur la commune du Chambon sur Lignon, en Haute-Loire, dont les habitants, pendant la guerre, ont caché (et grâce à cela sauvé) de nombreux enfants juifs. A la fin du film, vient un texte fixe qui rend hommage non seulement aux « justes » qui ont sauvé tant de gens menacés pendant la guerre, mais aussi à tous ceux qui AUJOURD’HUI, contribuent à aider les réfugiés, comprenez : les sans papiers. On ne peut qu’être très heureusement surpris…

 

La littérature sert à ça aussi : maintenir vivants ces souvenirs, aider à faire le lien avec les situations d’aujourd’hui. Elfriede Jelinek, encore dit :

 

La littérature – dans une impuissance parfaitement délibérée – doit chercher à dévier la réalité, à la faire un peu dériver de son cours – […].

 

Pas étonnant (je reprends ici ma note du 26 décembre) que nous voyions fleurir toute une littérature autour du souvenir de la guerre et du nazisme (Les Bienveillantes, Lignes de Failles etc), en cette période d’expansion d’idées représentatives d’une droite quasi-extrême.

 

 

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Les Lumières et l’écran moniteur

 

Sur l’écran moniteur noir, elles avancent inlassablement, ces deux lignes vertes d’oscillations de faible ampleur, ponctuées à intervalles réguliers d’un petit pic, suivi de son reflet. En haut à droite un chiffre, entre cinquante et soixante-dix.

Attendant patiemment que ces lignes et ces chiffres se délient de moi, je me plonge dans les livres emportés. Les repos forcés ont ceci de bien qu’ils vous font lire. D’habitude, je ne sors des lectures liées à ma spécialité que pour lire des romans. Le repos me donne l’occasion de varier mes lectures.Me voici avec deux livres de philosophie, qu’on peut dire de philosophie morale ou politique :

« Le malaise de la modernité » de Charles Taylor,

et « L’esprit des Lumières » de Tzvetan Todorov (lire ma note du 7 janvier – c’était avant !), que je lis en parallèle.todorov1.jpg

 

 

Ils sont pleins de correspondances. Celui de Todorov est certes davantage « grand public », occasionné par la grande exposition sur les Lumières qui s’est tenue l’an dernier à la BNF, mais celui de Taylor, reprenant des conférences données à Radio-Canada, est aussi destiné à un large public. Le point commun entre les deux est bien sûr la prise en compte des grands changements dans la pensée qui se sont produits à l’Age des Lumières.

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Quelques mots circulent de l’un à l’autre, comme « anthropocentrisme » et « autonomie ». Les deux auteurs apportent en somme une défense de l’esprit des Lumières, et une opposition à ce qui peut en paraître des déviations ou des détournements (plus qu’à ses rejets purs et simples). La déviation centrale, analysée par Taylor, est celle qui conduit, sur la base d’une reconnaissance de l’importance de « l’authenticité », à un individualisme qui conçoit la recherche de « l’épanouissement personnel » comme seul horizon. De cette déviance, résultent des maux dont nous souffrons aujourd’hui : l’atomisme social, le narcissisme, et l’apparente « futilité des esprits ». Au plan politique, le risque de cette idéologie, portant au repli sur soi, est celui exprimé sous la métaphore de la « cage de fer », à savoir la situation où un Etat règle les problèmes de la société dans l’indifférence d’une population davantage attirée par son petit bonheur quotidien, au jour le jour, que par des responsabilités à assumer au sein d’un système démocratique. Todorov parcourt un éventail plus large (son objectif étant centré explicitement sur une défense et illustration) concernant les détournements de l’esprit des lumières. C’est que, si nous voulons défendre les acquis de ce dernier, il faut aussi rendre compte du fait malheureux que de nombreux mouvements en ce récent XXème siècle (en particulier les idéologies totalitaires) se sont de près ou de loin réclamés de lui. On a même pu défendre l’idée de colonisation sur sa base, au nom de ce qu’elle aurait eu pour but de « répandre dans le monde une idéologie bienfaitrice ». On ne devrait cependant pas se laisser abuser par de telles proclamations de façade (pas plus que nous ne saurions aujourd’hui nous laisser abuser par celles d’un Sarkozy durant le dernier week-end… NB : ceci ne figure pas dans le livre de Todorov, et pour cause… c’est moi qui l’ajoute) : lors des moments décisifs du processus colonisateur, quand par exemple, le général Bugeaud « pacifiait » l’Algérie, on ne se gênait pas pour ridiculiser l’argument philosophique et il ne demeurait dans la bouche des politiques (Jules Ferry) que les « bienfaits rendus à la mère patrie »…

Todorov à titre d’exemple des critiques faites à l’esprit des Lumières, cite les attaques de Soljenitsyne : une fois « l’autonomie » humaine proclamée, et les valeurs dictant les comportements humains redescendues sur terre, à l’abri du Divin, tout deviendrait possible, y compris la tyrannie, effectuée alors (détournement majeur) « au nom du bonheur de l’humanité ».

Ce ne sont pas les Lumières qui sont responsables, mais bel et bien un détournement de leur esprit. L’équilibre nécessaire à leur réalisation est rompu de multiples façons dans l’idéologie léniniste : elles assignent notamment à l’être humain non seulement un idéal d’autonomie et de liberté, mais aussi un idéal de vérité, celui-là même qui a permis l’essor de la connaissance scientifique, idéal allègrement piétiné par le léninisme ou réduit au rang de moyen subordonné à la soi-disant réalisation d’un bien plus grand. Une idée (même dans le domaine biologique ou physique) n’est pas jugée au nom de sa vérité ou de sa fausseté, mais au nom de ce qu’elle est utile ou non à la réalisation du « Grand Projet ».

Taylor ne fait pas autre chose qu’affirmer la nécessité de tels équilibres lorsqu’il tente de montrer que, face à l’impossibilité de prôner un quelconque repli réactionnaire, on ferait mieux d’approfondir les exigences posées par la réalisation de ce qu’il nomme « recherche de l’authenticité » et d’y voir les éléments d’un véritable idéal moral.

Se poser en être autonome, cultiver son « authenticité », son « originalité », faire parler davantage son langage intérieur que des « consignes » venues soit « d’en haut », soit d’un ordre hiérarchique, ne sauraient se suffire d’une simple valorisation du choix en lui-même en tant que choix. Il est bien clair que toutes les alternatives ne se valent pas. Ce n’est pas pareil pour moi d’avoir le choix entre un steak-frites et une poutine (l’exemple, très canadien, est de Taylor !) que celui entre combattre ce qui est à mes yeux un danger (politique) et m’y soumettre. Si cette différence existe c’est parce que de manière sous-jacente à la recherche d’authenticité, se trouve toujours ce que Taylor appelle un « horizon de signification ». C’est cet horizon qui constitue un socle pour faire en sorte que les choix que nous opérons ne soient ni vains ni futiles, mais se raccrochent bien à quelque chose qui en vaut la peine.

L’emphase mise sur la conquête de l’autonomie du moi en vient malheureusement à faire ombre à cet horizon : nos contemporains ne voient ou ne thématisent dans leurs propos que « le moment du choix » et pas celui de l’évaluation, de la comparaison des alternatives possibles. Mais si nous voulons que se développe un mouvement contre la fuite vers les méfaits du trop d’individualisme, nous devons faire prendre conscience aux êtres « choisissants » qu’ils agissent bien sur un fonds commun de rationalité, en dépit même de ce qu’ils croient.

Un exemple entre tous, qu’on retrouve aussi bien chez Taylor que chez Todorov, réside dans le mirage de la solitude absolue. On sait que ce thème emplit notre littérature contemporaine. Nous vivons en société mais nous sommes quand même toujours au fond de nous-mêmes irrémédiablement seuls. C’était un thème cher à l’existentialisme des années cinquante, au théâtre de l’absurde comme au cinéma d’Antonioni. Ce thème de l’individu seul au monde se dramatise très tôt chez des écrivains comme Sade, pour qui cette solitude conduit à ce que le sujet individuel n’ait pas d’autre limite que lui-même dans son désir de toute puissance : l’autre n’existe pas, il peut être traité comme objet de jouissance. Taylor autant que Todorov recourent contre cette nouvelle déviation des idéaux des Lumières au thème du dialogue, thème qui n’est pas pour me déplaire, moi qui justement travaille aux logiques du dialogue. Le fameux moi interne se construit sans cesse dans une relation de dialogue avec autrui, et ce n’est pas quelque chose qui se limite à la phase de formation, mais quelque chose qui perdure jusqu’à la fin de sa vie. Même lorsque « ceux qui comptent » ont disparu, le dialogue avec eux ne s’achève pas, qu’il soit dans le plaisir ou la douleur. Un philosophe-pragmaticien (Francis Jacques), en son temps, développait des thèmes semblables à propos de la constitution des particules élémentaires de l’interlocution, qu’est-ce que « je » s’il n’est en présence d’un « tu ». Cette trame dialogique est au fondement de la constitution des sujets en sujets. Et on ne voit vraiment pas comment on pourrait laisser une place à cette fiction que constituerait un sujet seul ne se nourrissant que de lui-même.

Taylor conclut donc sur l’affirmation d’un optimisme fondé sur la raison. Contrairement à ce que crurent les philosophes du sens de l’histoire, il n’y a pas d’avènement miraculeux d’une société assurant le bonheur, mais justement parce que cette perspective loin d’être assurée, peut aussi bien être substituée par son contraire, il y a place pour une lutte continue entre les « formes élevées et les formes basses de la liberté ».

Todorov aborde d’autres thèmes, comme en particulier celui de la vérité et celui de l’humanité. Sur la vérité, il rappelle ainsi que « les détenteurs du pouvoir, que son origine soit divine ou humaine, ne doivent avoir aucune prise sur le discours qui cherche à connaître le vrai ». Il use du rappel de cette position, fondamentale, pour revenir sur des affaires récentes, où nous avons vu des détenteurs de pouvoir (l’Assemblée Nationale) prendre position sur des questions de connaissance historique. De quel droit dicter une loi enjoignant aux professeurs d’enseigner le « rôle positif de la présence française outre-mer » ? Mais aussi de quel droit décréter que telle ou telle question d’histoire ne saurait subir de discussion et que « la Turquie était bien coupable du génocide arménien » ? etc. etc. On appelle « moralisme » l’attitude de « soumission de la recherche du vrai aux besoins du bien », attitude contraire aux Lumières.

 

Autre point intéressant : celui de la finalité des actions humaines. Si la pensée des Lumières contient bien l’idée qu’une telle finalité n’est plus d’essence divine et, du coup, redescend sur terre, le dévoiement prévisible résidera dans l’illusion qu’il n’y a plus de finalité du tout, si ce n’est l’action elle-même qui devient sa propre fin. Les moyens deviennent des fins. Et on peut ici convoquer nombres d’exemples issus du monde politique.

Je ferai ici une critique à Todorov : l’exemple qu’il donne est issu du référendum du 29 mai 2005, sur la Constitution Européenne. Sa thèse est que nous avons vu, à gauche comme à droite, des politiciens faire fi de leurs croyances sincères afin d’utiliser le référendum en question pour leurs propres fins personnelles uniquement. Ainsi, Chirac a-t-il choisi le voie du référendum, alors que celle du Parlement aurait été possible, uniquement pour embarrasser la gauche, afin de mieux garantir soit sa réélection aux Présidentielles soit celle de son camp. De son côté, Fabius, connu auparavant pour ses positions pro-européennes, aurait brusquement changé de camp et prôné le non pour une simple raison de positionnement politique, afin de se poser ensuite comme personne incontournable à gauche. Il se trouve que je suis entièrement d’accord avec cet analyse. J’apprécie même que Todorov mette des guillemets à « gauche » quand il parle de « non de gauche » (car je suis persuadé que, d’une part s’il y a bien eu des gens de gauche pour voter « non », ils n’ont fait qu’apporter un appoint aux voix de l’extrême-droite, au point que Le Pen peut aujourd’hui se prévaloir d’un « succès », et d’autre part, les raisonnements dits « de gauche » comme « protection du modèle social français » etc. ne faisaient que masquer une position qui n’était en définitive qu’une position nationaliste, donc de droite). Alors, où se trouve le problème ? Il est que bien évidemment, après avoir fait l’éloge d’une position éthique de recherche de la vérité, on ne saurait présenter avec certitude des faits qui ne sont en réalité que des opinions. Même si je suis persuadé qu’il en est bien ainsi pour Fabius par exemple, il n’est pas complètement impossible que ce soit faux… et qu’après tout, Fabius ait agi par conversion sincère à l’idée que cette constitution était mauvaise… Une limite aux positions défendues par Tzvetan Todorov est leur caractère théorique : il est souvent possible de les étayer a posteriori, quand les évènements ont eu lieu, dans le cas présent, à la lumière de l’histoire (peut-être quelque historien un jour, sortira des documents attestant de la véracité de la thèse selon laquelle Fabius n’a agi que par opportunisme), mais sur le moment, dans l’action, comment juger que l’on ne s’écarte pas des principes mêmes que l’on veut respecter dans le cadre de cet esprit des Lumières ?

Il en va de même pour la science, où Todorov suggère que là aussi les moyens se substituent aux fins : on va encourager la « virtuosité du savant » pour elle-même alors que la voie scientifique explorée n’entre pas à proprement parler dans les finalités humaines que l’on doit assigner à la science. Mais qui décide, qui peut décider de la délimitation entre recherche seulement soutenue par l’obstination du chercheur et recherche orientée vers des finalités humaines valables ? On ne peut pas sonder les esprits. Il n’y a pas de transparence des buts par rapport aux moyens mis pour les atteindre. L’esprit des Lumières achoppe peut-être ici parce que « lumière » implique « transparence » et que la transparence est impossible, et peut-être aussi néfaste. Après tout, Fabius (que je déteste…) n’a-t-il pas droit à sa part d’ombre ?

 

Il n’en reste pas moins que je remercie Todorov (et Taylor) de nous rappeler à point nommé ces problématiques fondamentales, d’où nous sommes culturellement issus, et qui tendent à s’estomper. Ah ! que j’aimerais que la candidate de la gauche (libérale ?) reprenne point par point les thèmes développés dans le livre de Todorov et puisse ainsi renvoyer le candidat de droite, de manière claire, à ses positions anti-universalistes et anti-laïques…

 

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L’araignée

 

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C’est comme une araignée très mobile, toute noire sur un fond gris, où l’on devine d’autres arachnides qui bougent. Son corps est épais, avec des pattes menaçantes. Il est relié par un fil ténu à on ne sait quoi qui est dehors du cadre de l’image. Comme un astronaute relié à sa cabine spatiale. Le corps de l’araignée est agité de soubresauts. Elle pourrait avoir une gueule avec une mâchoire cherchant à happer quelque insecte passant à sa portée. On voit bien que le fil qui la retient possède un segment trop étroit. Tout à coup apparaît un fil rectiligne, terminé par une boucle, en forme de lasso.

Les deux hommes au pied de mon lit ressemblent à des pilotes qui chercheraient à affiner leur tir sur un écran radar et se demanderaient quelle frappe chirurgicale ils vont déclencher, en quel lieu ils vont larguer leurs bombes.

Mais eux ne travaillent que pour la vie. Ma vie.

Ils en ont après cette araignée sauvage. La plaque carrée qui surplombe ma poitrine se déplace maintenant en avant, arrière, de côté, se met à me coller même au visage. Elle me cache la vision de l’écran plasma. On traque la bête. Un des deux pilotes dit que ça y est, il l’a eue. Il a obtenu un élargissement du conduit trop étroit.

La lutte fut finalement de courte durée.

Voilà, c’est fini.

On m’emmène ailleurs, dans un lit à roulettes, poussé par un des deux médecins, qui raconte à l’autre comment il s’est débrouillé pour arriver au plus tôt, en doublant même une voiture de flics.

Il me dit que, sûrement je ne retournerai plus dans cette chambre aquarium aux écrans plats.

L’infirmière, en retirant son masque, révèle la forme de son sourire.

 

Je passe une partie de la journée et de la nuit suivante à lire le dernier roman de Nancy Huston. Je reconnais une écriture, j’avais écrit dans un premier temps: « naïve », mais en réalité faussement naïve, en apparence « plate », sans travail, justifiée par le fait de faire parler des enfants de six ans. Mais c’est bien sûr une apparence. C’est extraordinaire en soi de faire parler des enfants, pour mieux saisir ce que la réalité a de dissonnant. Comme toujours, l’histoire est forte. C’est une histoire de famille, de secret de famille. Il y a beaucoup en commun en somme entre le roman de Nancy et celui de Jonathan (Littell). Même retour en arrière sur les horreurs de la guerre. J’avais été frappé par la campagne d’Ukraine racontée par le narrateur des « Bienveillantes ». Cette Ukraine, on la retrouve dans « Lignes de Faille ». La grand-mère, Erra, ou AGM, celle qui a eu une carrière de chanteuse exceptionnelle, fut un enfant volé par les nazis en Ukraine. Cette révélation finale apparaît comme point d’orgue, préparée par les récits des autres personnages, tous pris à l’âge de six ans, d’abord en image très floue, puis qui se précise de plus en plus.

Cette histoire de famille me fait penser à une autre histoire de famille : la mienne. Mais c’est une autre histoire. Elle n’implique pas le sort fait aux Juifs, ou du moins indirectement.

Puisque, nécessairement, elle implique cette seconde Guerre Mondiale dont, décidément, nous ne sommes jamais sortis.

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