Le livre de Badiou dont j’ai déjà parlé (billet du 6 novembre) fait débat et ça se comprend. C’est sur la formule « l’homme aux rats » que Pierre Assouline se focalise dans son billet du 29 novembre . Il y voit rien moins que le sinistre rappel des années quarante. « La dernière fois dans ce pays, dit-il, qu’on a ainsi comparé des hommes à des rats, c’était, voyons, en 1942 dans un documentaire de propagande sur le péril juif. ».
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Il faut toutefois rappeler (mais Assouline le fait un peu, à vrai dire) que ce titre, « l’homme aux rats », appartient à Freud. C’est celui du récit d’une psychanalyse, celle d’un homme souffrant de ce que Freud a baptisé de « névrose de contrainte » (c’est-à-dire de surgissements pénibles d’affects de culpabilité dès que le sujet envisage le plaisir sexuel). Cet homme avait raconté à Freud qu’au cours d’un stage militaire, il avait rencontré un officier qui s’était fait un malin plaisir de lui exposer un supplice horrible qu’il attribuait aux « peuples de l’Orient » et dans lequel un rat affamé était utilisé. Au moment de raconter cette histoire, l’homme s’était rendu compte qu’il éprouvait du plaisir et cela l’avait empli de confusion.
Je ne comprends pas tout à fait le rapport que Badiou établit entre cet homme aux rats-là et le sien (c’est-à-dire S…y) si ce n’est qu’à mon avis il s’agit surtout de pointer l’aspect névrotique du personnage, qui a déjà été souvent souligné (on se rappellera à ce sujet le témoignage d’un Michel Onfray…).
Pierre Assouline affecte de croire qu’en qualifiant le président « d’homme aux rats », ce sont ses électeurs que Badiou qualifie de « rats », ce qui, évidemment serait extrêmement désobligeant et pourrait en effet rappeler tous les sinistres moments où des hommes et des femmes ont été qualifiés de « rats ». Or, me reportant au passage où Badiou introduit cette expression la première fois dans son pamphlet (p. 45), ce n’est pas du tout de cela qu’il s’agit. L’expression est justement introduite dans un contexte « psychanalytique » où il est question de la période actuelle, marquée par un profond désarroi de la gauche traditionnelle, un sentiment d’impuissance de la part de ceux qui se sont opposés à S…y. Badiou dit : « j’éclaire ainsi la perception que j’ai de vous ce soir – il s’adresse à un public dans le cadre d’une conférence donnée à l’ENS – mon diagnostic si vous voulez : une asthénie dépressive ». Il expose ensuite ce qu’il entend par là et tente de donner des remèdes. Bon, OK, ses remèdes valent ce qu’ils valent et on peut n’y voir que des fantasmes de philosophe abscons, mais en substance il s’agit de dire (si j’ai bien compris) que dans de tels périodes, nous ne devons ni rester le museau collé aux échéances immédiates, aux aléas de la conjoncture ni vouloir toujours à tout prix nous conformer à l’immédiateté, la mode, le changement facile et superficiel, mais nous devons apprendre à « tenir un point » (je comprends cela comme « tenir un cap »). Selon Badiou comme selon presque tout le courant philosophique depuis au moins Descartes, « l’animal » est justement celui qui n’est pas capable de tenir un tel cap, constamment assujetti qu’il est aux aléas de son environnement.
Ainsi qualifier S…y « d’homme aux rats », c’est lui conférer les propriétés de ce type d’animalité (au sens des philosophes) et les conférer accessoirement aussi non pas à ses électeurs comme croit pouvoir le dire Pierre Assouline, mais à toutes les personnes qui, dans le moment présent se sentent « piégés »… On dit justement : « piégés comme des rats ».
Il veut sans doute dire que toute la stratégie sarkozyenne est là : piéger les gens et faire en sorte qu’ils ne puissent plus faire autrement que tenter de s’en sortir par des solutions individuelles, à la manière d’animaux de laboratoire qui n’ont pas d’autre horizon que celui du mouvement désordonné au gré de l’expérimentateur. En un sens, ce qu’il veut dire, ce n’est pas que nous serions des « rats », mais que Sarko nous prend pour des rats. Ce qui est très différent.
Je reconnais que la formule peut prêter à ambiguïté. Je ne connais pas assez Badiou pour m’autoriser à supputer que cette ambiguïté puisse être chez lui volontaire.
Je ne peux pas suivre Badiou dans tous ses postulats implicites car je pense (cf. ce que j’en disais déjà ici) que les philosophes de son espèce ont l’esprit déformé (oui, « déformé », ça ne me fait pas peur de le dire !) par une tradition dont ils ne démordent pas, profondément idéaliste, basée sur l’opposition entre une Humanité pure et une animalité dangereuse, qui ne fait aucun cas des progrès dans la connaissance opérés par les sciences cognitives dans les deux dernières décennies.
Néanmoins, encore une fois, il ne faut pas jeter la finesse de certaines analyses avec les effets pervers d’une lecture superficielle.
PS : je m’excuse auprès de Dunia , qui doit être horrifiée de voir comment ses protégés sont traités par les philosophes…. Mais elle a beaucoup à faire pour nous convaincre de nous départir de nos préjugés à l’égard des animaux en général.
Nous allons à l’AG de notre UFR. Nos étudiants sont là, désorientés. Ils ont organisé ça sérieusement (bien que les « hauts responsables » du mouvement ne les aient pas autorisés à prendre une salle – on sait jamais, des fois que vienne l’idée à un prof d’y faire cours ! – ) dans un coin de hall. L’acoustique est mauvaise, ils n’ont pas de micro. Les deux filles et le garçon qui tiennent la tribune font de leur mieux. Ils se veulent « objectifs » et « à l’écoute de tout le monde », c’est louable. Ils tentent d’expliquer les raisons du mouvement : « on est contre la loi LRU – Liberté et Responsabilité des Universités, dite encore « loi Pécresse » – c’est une loi qui vise à privatiser les Universités. Nous ne voulons pas d’une université qui serait aux ordres du patronat ». Respectueux de tous les avis, ils lisent néanmoins le message d’un collègue qui ne peut pas être là mais a envoyé sa position par email. Dans ce message, il est rappelé quelques faits : d’abord que l’UNEF a déjà négocié et accepté la loi. Elle était arrivée en effet, en août, à obtenir du gouvernement que l’autonomie ne soit pas « optionnelle » (ce qui aurait abouti à un système à deux vitesses dangereux : d’un côté les universités « autonomes », sélectives et friquées et de l’autre les universités moins riches, laissées à l’abandon) mais devienne la règle pour toutes les universités. Et puis aussi : « la loi a été votée par le parlement, en demander dès maintenant l’abrogation, avant toute mise en application, alors qu’il n’est pas possible d’en évaluer les effets, n’est pas sérieux et ne sera pas compris par le plus grand nombre ».