A quoi peut bien servir la logique ? – 1 – L’importance du calcul

Philosophons un peu… Il y a longtemps que je n’ai pas cédé à la tentation de faire part à mes lecteurs de mes réflexions concernant logique, philosophie, mathématiques, langage etc. C’est le moment de commencer une nouvelle série sur ce blog… il y aura donc plusieurs épisodes ! (entrecoupés sans doute de billets qui n’auront rien à voir… la vie continue pendant les travaux).

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(The Running Chicken Nebula – photo APOD )

Les logiciens sont suspects aux yeux du grand public. A quoi peuvent-ils bien servir ? Même les mathématiciens raillent l’importance qu’ils se donnent, surtout dans la tradition française (Poincaré, Dieudonné, l’école des Bourbaki etc.). Un bon mathématicien d’aujourd’hui vous dira que la logique ne lui sert à rien… car, il sait bien, lui, quand son raisonnement est correct, et il n’a pas besoin d’un inspecteur des travaux finis qui viendrait à sa suite pour lui dire « s’il a fait une faute ». Les philosophes s’intéressent à la logique essentiellement dans la tradition anglo-saxonne de la philosophie analytique (pour la connaissance de laquelle Jacques Bouveresse, dont je parlais il y a peu, a fait beaucoup dans le monde francophone), mais peu dans la tradition française. Cela tient en partie au fait que les grands logiciens français, ceux sur qui une tradition originale aurait pu se fonder, sont morts jeunes : Jacques Herbrand dans un accident de montagne en 1931 (à La Bérarde) et Jean Cavaillès fusillé par les nazis en 1944. La logique aurait pu sombrer dans l’ennui, la grisaille et l’oubli si l’informatique ne lui avait donné une formidable impulsion à partir des années soixante, années pendant lesquelles a éclos une nouvelle génération de logiciens en France comme à l’étranger, tournés vers des questions très différentes de celles de leurs prédécesseurs, citons pour la France principalement Jean-Louis Krivine, Jean-Yves Girard, Pierre-Louis Curien et bien d’autres. Pour simplifier à l’extrême, ces questions touchent non pas à « la vérité », mais à notre connaissance abstraite des processus calculatoires, lesquels se produisent évidemment dans nos machines (d’où le rôle dynamisant de l’informatique) mais aussi… tout autour de nous ! La vie calcule (la reproduction de l’ADN repose sur une machinerie), nos cerveaux calculent, et même… l’univers calcule. On oublie souvent que l’infini, le vrai infini n’existe pas. C’est une « facilité » que se sont donnés les analystes mathématiciens classiques (depuis Newton et Leibniz) et qui marche en effet très bien : le physicien calcule sur la base de modèles continus, et il utilise des fonctions de variables réelles. Mais, on le sait depuis Dedekind et Cantor, la définition de l’ensemble des réels est ardue et conduit à faire l’hypothèse de l’existence d’un ensemble dont le nombre d’éléments est un infini d’ordre très supérieur à l’infini (dit « dénombrable ») des nombres entiers. Les nombres que l’on rajoute, pour obtenir cet ensemble (les « irrationnels ») sont d’ailleurs eux-mêmes aussi nombreux que ceux qui composent tout l’ensemble… Tout cela est très troublant, quand on sait que notre univers, aussi grand soit-il, ne contient jamais qu’un nombre fini de particules ! Cette finitude fait que les processus qui s’y produisent, n’employant qu’un nombre fini de ressources, sont en réalité des processus discrets dont les calculs « continuistes » des physiciens ne font que donner des approximations. Ce qui est étonnant, c’est qu’alors que nous avons tous appris à l’école que le réel était continu et que les fonctions discrètes ne pouvaient en donner qu’une approximation, c’est maintenant l’inverse qui semble être vrai !

Des idées commencent donc à apparaître, comme celle qui voudrait que l’univers soit un grand ordinateur…

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Guillaume d’Ockham Alonzo Church

Dans ce contexte, l’étude des processus calculatoires devient un enjeu majeur de la science. Et c’est ce qui a commencé à vrai dire relativement tôt dans l’histoire de la logique, c’est-à-dire avant que les ordinateurs concrets n’existent, avec notamment les travaux de A. Church sur le lambda calcul. Pour le dire brièvement, le lambda calcul est un calcul qui permet la construction, l’application et la composition de fonctions. Si on pense que tout programme est une fonction (qui associe une « sortie » à un certain nombre « d’entrées »), on conçoit aisément qu’un tel calcul porte en germe tout ce qu’il est possible de programmer. De fait, le lambda-calcul, à côté des machines de Turing (une autre histoire) fournit un authentique modèle de calcul universel. Mais si l’on veut que ce calcul « ne fasse pas n’importe quoi » (si on veut écrire des programmes qui ne « buggent » pas), il faut prendre des précautions, ce qui s’appelle « typer » les programmes (ou les lambda termes). Par exemple si vous écrivez un programme pour faire une addition de nombres entiers, il faudra spécifier au départ que vous voulez construire une fonction qui, à la donnée de deux entiers, va bien vous associer un entier, autrement dit un objet de « type » N à (N à N), et bien sûr, votre fonction ne pourra s’appliquer qu’à des entiers, sinon bug. Mais en typant les programmes et en introduisant une discipline des types, on s’est aperçu… qu’on ne faisait que reproduire une logique très élémentaire, qui ne contient même pas toute la logique « classique » (celle d’Aristote ou des médiévaux avant d’être celle de Frege et de Russell), mais une logique en revanche qui convient parfaitement bien à la démarche des « intuitionnistes » (ces mathématiciens, majoritairement néerlandais, qui refusaient que l’on use du principe du tiers exclu dans les démonstrations – parce que ce principe nous permet d’avoir parfois des résultats d’une manière un peu trop facile… je reviendrai sur ce point un autre jour). Ainsi est apparu un lien fondamental, une première fois, entre le calcul et la logique. Ainsi a-t-on une première fois revalorisé les travaux de logiciens qui, sans cela, auraient fini au rayon le plus poussiéreux de l’histoire des idées…

(A SUIVRE)

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Correctif

Le billet qui était ici jusqu’à hier (et qui était intitulé « ce sont des pourceaux ») était en réalité basé sur un canular… Je l’ai donc supprimé. En substance, j’y exprimais la stupéfaction éprouvée lorsque j’avais pris connaissance d’une prétendue lettre émanant du ministère, semblant obéir à une logique troublante et perverse : le haut-fonctionnaire signataire rappelait dans un premier temps « les efforts que nous devons tous faire afin de diminuer le déficit public », puis annonçait qu’il prenait en compte les difficultés de pouvoir d’achat des enseignants universitaires en leur promettant une augmentation de 25% du tarif de l’heure supplémentaire et enfin terminait en indiquant qu’en contrepartie, le service statutaire des enseignants serait augmenté d’environ 15%… Un commentaire me prévenait hier que je m’étais fait avoir, et que cette lettre était un canular, avec à l’appui un certain nombre de liens vers des sites bien informés.
Je retire donc mon billet, contrit. Il y a déjà bien assez de raisons de s’indigner quand les informations sont vraies ! Pan sur le bec comme on dit au Canard. Et je m’excuse en passant auprès de ceux que j’ai traités de « pourceaux » (bien noter toutefois qu’en choisissant ce qualificatif, je ne cédais pas tant au désir d’injurier qu’à celui de faire référence à Platon, et à « La République », livre II, où le philosophe explique que notre société ne saurait se contenter d’une gestion économique au jour le jour qui serait juste bonne « pour les pourceaux », c’est-à-dire pour qui n’est motivé que par son bien-être matériel).
Ca m’apprendra à déroger à ma règle qui est, en principe, de ne pas commenter l’actualité immédiate au nom de ce que : 1) il me semble que c’est céder à la facilité, et que 2) le manque de recul expose au risque de dire des bêtises. La preuve.

Ca n’enlève pourtant rien à la fin dudit billet, que je garde ici, dans laquelle je faisais référence à l’article de P. Jourde, paru dans « le Monde Diplomatique ».
Un Pierre Jourde que je trouve mieux inspiré dans ce genre de prose que dans ses textes plus ambitieux publiés chez Gallimard (excusez du peu), comme le dernier « Le Tibet sans peine », dont le titre, outre qu’il est mensonger (car l’auteur ne fait que raconter une randonnée familiale au Ladakh et non au Tibet), sonne comme une provocation dans le contexte des évènements actuels, et dont le contenu ne dépasse pas l’exclamation béate devant tant de beauté de paysage, exclamation que peut pousser n’importe quel voyageur honnête…

Pour le fond de l’affaire (l’évolution de notre système universitaire), je renvoie à l’excellent et très drôle article de Pierre Jourde dans « le Monde Diplomatique » de ce mois-ci (« L’Université féodale de demain »).

 

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Juste un extrait :

Afin de mieux employer nos universitaires, essayons d’établir une estimation du temps qu’ils perdent à des activités inutiles, grassement payées par l’Etat (entre 1500 et 4000 euros par mois, selon les cas).
Cela pourrait donner actuellement :
1. les cours : sept heures ; 2. la préparation du cours, documentation, lectures diverses : quatorze heures ; 3. la correction des copies : trois heures ; 4. les permanences, la réception et le suivi des étudiants : quatre heures ; 5. la lecture de thèses, mémoires […] : quatre heures ; 6. les réunions de commissions, Conseil, UFR, CNU, jurys, etc. éventuellement la direction d’un ou plusieurs de ces organes : huit heures ; 7. le remplissage ou l’établissement des papiers inhérents au fonctionnement de ces diverses structures […] : quatre heures ; 8. l’écriture d’articles, de livres, la participation à des colloques et des séminaires […] : quatorze heures ; 9. les recherches (en bibliothèque ou ailleurs) : quatorze heures ; 10. la direction de revues, de collections, les lectures de manuscrits divers : deux heures. Au total soixante quatorze heures (par semaine).
Cela impressionne, certes, mais il y a du déchet. Il est évident que les postes 2, 8, 9 et 10 ne servent à rien. Les postes 3 et 5 pourraient être utilement réduits, étant donné qu’il s’agit avant tout de donner d’excellentes notes. Mettons deux heures pour les deux etc. […]

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Histoire du Tibet

ganden.1207989895.JPGIl y a quelques années, lorsque je m’occupais d’une association de soutien au Tibet, j’avais étudié assez soigneusement l’histoire de ce pays, à partir notamment de travaux d’historiens qui font autorité et qui sont restés à l’écart des débats idéologiques, comme Rolf A. Stein, longtemps professeur au Collège de France, auteur en 1987 de « la civilisation tibétaine », livre réédité en 1996 aux éditions « L’Asiathèque ». Voici un condensé des notes que j’avais prises alors. J’espère que ces repères pourront servir à une appréciation objective de la question tibétaine. Ils peuvent être recoupés avec l’article paru dans le « Monde Diplomatique » de ce mois sous la plume de Mathieu Vernerey. Que l’on excuse la longueur de ce billet. Il me semble intéressant d’entrer dans de nombreux détails afin de faire ressortir la complexité de cette histoire (qui est celle d’ailleurs de l’histoire de n’importe quel pays), de montrer qu’il n’est pas seulement question de « Chine » et de « Tibet », mais d’une foule d’acteurs qui comprennent les différentes religions (pas seulement le bouddhisme), les « grands sages », les factions bouddhistes, la Mongolie et même… l’Angleterre et la Russie. La propagande du Quotidien du Peuple dit : « le Tibet est partie intégrante de la Chine »… pas si simple, même si pas complètement faux. Sachant que les Mongols, alliés aux Tibétains, ont dirigé la Chine en gros de 1421 à 1675, ne pourrait-on pas dire aussi que « la Chine » est partie intégrante du Tibet ? Mais qu’est-ce que « la Chine » ? qu’est-ce que « le Tibet » ? Dans quelle mesure pouvons-nous dire qu’il y a homogénéité entre les entités dénotées par ces termes à l’époque moderne et ce qu’on leur fait dénoter relativement aux époques anciennes ? la Mongolie d’aujourd’hui pourrait-elle prétendre avoir un lien de suzeraineté sur le Tibet, voire… sur la Chine ? Ces questions montrent l’inanité d’un point de vue basé uniquement sur « l’Histoire ». Il reste, je pense, à la lecture de ce condensé que le Tibet a toujours témoigné d’une vie culturelle et politique très spécifique, avec une langue et une écriture propres, une religion propre, des coutumes le mettant très à distance du groupe des Han, ce qui devrait justifier amplement une indépendance, si elle était demandée, ou à tout le moins une autonomie.

Premier grand roi historique du Tibet, Songtsen Gampo songtsen_gampo.1207989764.JPGest considéré comme incarnation d’Avalokitesvara. Seule date sure relativement à son règne : il meurt en 649 ou 650. Il aura emprunté des techniques aux  » quatre grands pays des quatre orients « :

– à l’est, à la Chine et au Minyag : la médecine et les calculs de divination,
au sud à l’Inde : la religion,
à l’ouest, pays des Sog et Népal : les trésors de nourritures,
au nord, chez les Hor : livres de lois.

C’est sous Songtsen Gampo que le « quatrième sage », Thönmi Sambhota invente l’alphabet.

Le Tibet, autrefois, n’avait point d’écriture. Mais elle apparut à l’époque de ce roi. Dès lors, sous le règne du roi Thisongtsen (alias Songtsen Gampo) apparurent tous les textes excellents de la religion (ou de la coutume, chos) du Tibet, à savoir les traditions du Tibet, les grandes lois, la hiérarchie des ministres, les pouvoirs respectifs des grands et des petits, les récompenses pour les bonnes actions, les punitions pour le mal et l’abus, le recensement des peaux pour les pâturages et des jougs pour les champs, l’égalisation dans l’utilisation des fleuves, les impôts par mesures de contenance, les poids etc. » (chronique de Dunhuang, d’après une traduction allemande de 1915)

Sous Thide Tsugtsen, le cinquième sage inventera les poids et mesures, sous Thisong Detsen, le sixième sage fera descendre les maisons dans les vallées. Ensuite le septième sage instituera les gardiens des quatre orients.

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634 : victoire de Songtsen Gampo sur les Tou-yu-huen du Kokonor. Réception d’un ambassadeur chinois. Demande d’une princesse chinoise en mariage. Refus. Nouvelle attaque. Des succès sont remportés surtout grâce au premier ministre du clan Gar qui ouvre une dynastie à l’est du pays. L’empereur de Chine accorde alors la princesse Wen-Cheng, que les tibétains appellent Munshang Konjo. Elle propage le bouddhisme et construit le temple Ramoche à Lhassa. Elle envoie les jeunes gens de la noblesse à la cour de Chine. Les tibétains reçoivent en échange de la Chine des vers à soie, des artisans de fabrication d’alcool, pierres à moulins, papier, encre. Ceci dit, Wen-Cheng n’est pas la seule épouse, l’autre est népalaise.
Après la mort de Songtsen Gampo : les Tibétains prennent aux Chinois les pays bouddhiques et indo-européens du Turkestan : Khotan, Kucha, Karashar et Kashgar.
Il s’agit là des premiers contacts avec le bouddhisme, sans encore de pénétration véritable. D’autres notions religieuses parviennent au Tibet : manichéisme (par les Ouigours), nestorianisme (par l’Iran), islam (par les Arabes), ainsi que des influences étrangères dans les sciences. Divination, science médicale + tradition grecque de l’Iran. Un médecin indien, un médecin chinois et un médecin de Khrom (un Grec d’Iran : Ga-le-nos, le « Galien de l’Iran ») sont invités au Tibet à l’époque de Wen-Cheng.
Le Tibet dispose alors d’une force de frappe puissante et rapide établissant la grande gloire du cheval. D’où une première poussée expansionniste essentiellement due à la recherche de chevaux. Le fer est alors également utilisé. Les cuirasses sont la spécialité des K’iang de l’Amdo. Les chinois s’émerveillent alors de la qualité de l’armement tibétain.
Gungsong Guntsen, fils de Songtsen Gampo, ne règne que cinq ans. Son fils : Mangsong Mantsen seulement quinze. La dynastie des Gar se maintient, quant à elle, pendant trente ans : c’est un pouvoir parallèle auquel mettra fin le roi Düsong (699). Les Chinois reprennent aux Tibétains les garnisons du Turkestan en 692. Düsong bat Gar Thinding en 699, et fils et frère de celui-ci se réfugient chez les Chinois qui leur accordent la garde des frontières. En 703 : révolte du Népal et des pays himalayens de l’Inde, le roi meurt au pays de Jang. Ses fils se disputent la succession. Thide Tsugten, appelé aussi Mesagtsom est proclamé roi. En 710, une princesse chinoise est accordée en mariage. Prévue pour le fils, mais le fils meurt avant qu’elle n’arrive… elle est pour le père qui a d’elle un nouveau fils : le grand roi Thisong Detsen (né en 742, intronisé en 755).

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(carte d’après http://www.berzinarchives.com)

Face à la progression des Arabes, les Tibétains doivent demander l’aide de la Chine. Le Brusha se tourne vers la Chine. Que le Nan-tchao attaque le Tibet provoque un traité de paix avec la Chine en 730-734. La situation s’améliore sous Thisong Detsen. Le Nan-tchao s’allie de nouveau avec le Tibet. Les Tibétains marquent leur frontière sur le Gange au moyen d’un pilier de fer.

Lorsque des troubles éclatent en Chine, les Tibétains en profitent pour envahir la capitale Xi’an et mettre un empereur sur le trône (763)…mais cela ne dure que quinze jours !

C’est vers cette époque que le bouddhisme est officiellement accepté par le roi. Le sage Selnang rencontre au Népal le saint Padmasambhava. Se construit alors le temple de Samye (vers 775 ?). Période de bonnes relations sino-tibétaines. 781 : envoi de deux moines par la Chine, remplacés tous les deux ans. En 791 : le bouddhisme est religion officielle, et cela fait l’objet d’une déclaration gravée sur un pilier près de Samye.

Apparaissent cependant des antagonismes doctrinaux entre le bouddhisme chinois (Chan, qui donne : Zen) et le bouddhisme indien. Le roi fait trancher le débat par un duel oratoire (792 ou 794). Un moine Mahayana représente la Chine, Kamalasila pour l’Inde. Le Chinois plaide pour le chemin court, la voie subite, la saisie simultanée de la vacuité et du monde des phénomènes, l’inanité des bonnes œuvres. L’indien, lui, est pour la voie graduelle, l’acheminement lent vers la sainteté, l’importance des œuvres. Comme le Chinois est battu… les Chinois sont obligés de quitter le pays !

Mort du roi en 797 ou en 804. Son fils aîné est empoisonné par sa mère après un règne de deux ans. Le cadet lui succède : Thide Songtsen ou Senaleg. Puis : Thitsug Detsen, ou Ralpachan : dernier roi bouddhique (815-838). Un Traité de paix est signé avec la Chine en 821-822 dont le texte en tibétain et chinois est encore conservé sur un pilier de Lhassa.

Après la mort de Ralpachan, son fils Tsangma, devenu moine, est expulsé au Bhoutan et l’aîné Langdarma est mis sur le trône : ennemi légendaire du bouddhisme, il ne régna peut-être qu’un an et demi avant d’être assassiné par le moine Palgyi Dorje.

C’est hélas la fin de la gloire tibétaine et du pouvoir royal. A cause de la persécution du bouddhisme ? ou plutôt des luttes intestines et des conflits à l’extérieur ? Les villes chinoises de la frontière sont perdues.

Pour un siècle et demi : les chroniques n’ont laissé qu’une liste de successions en partie sans dates. Il semble que l’on ait un grand trou dans les chroniques.
Au XIè siècle, il n’y a plus de rois mais des monastères et des ordres religieux.
Au N-O du Tibet apparaît le Si-hia ou Minyag, rival du Tibet, qui a enlevé les villes du Turkestan à la Chine, mais se heurte à un nouveau royaume tibétain à l’ouest, dans la région de Xining qui a à sa tête un certain Gyalse. Il s’agit d’un état bouddhiste qui se maintient jusqu’en 1100. Les moines tibétains obligés de fuir devant l’éclatement du Tibet central se réfugient vers ce royaume. Les ruines de Samye sont à cette époque restaurées.
Un nouvel essor du bouddhisme a lieu vers cette époque à l’ouest grâce aux efforts des rois du Ngari. Le roi Khorre, devenu moine (Yesheö), décide d ‘envoyer des jeunes étudier en Inde car… des pratiques aberrantes étaient apparues ( !) qui devaient conduire aux moines brigands (qui volaient, tuaient hommes et femmes, les mangeaient, buvaient de l’alcool, et se livraient à toutes sortes de débauche sexuelle (!)). La réforme fut rapportée de l’Inde, comportant adaptation des conduites au degré de préparation mentale et rétablissement de la discipline monastique.

En Inde et au Cachemire on doit noter le rôle de Rinchen Zangpo (958-1055), traducteur, fondateur de temples dans le Guge : Tholing, et dans le Spiti : Tabo, Nako et au Ladakh : Alchi.

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(Alchi)

Atisa (982-1054) fonde l’ordre des Kadampa. Il a étudié toutes les écoles du bouddhisme, y compris les tantra (enseignés par les célèbres yogin : Dombhi, Naropa…). Dans la région du Kham : maintien de la tradition de Padmasambhava, par l’intermédiaire de Vairocana, autre traducteur, expulsé au Sinchuan et ayant pour disciple la fille du roi de cette région qui crée l’ordre des Dzogchenpa, qui fait partie des ordres anciens, non réformés, ou Nyingmapa. Expansion de l’enseignement tantrique. Dogmi rapporte de l’Inde l’enseignement de grands yogins (Lamde, « voie et fruit ») pour lequel l’Eveil (le fruit) est déjà saisi dans la voie, qui est une pratique psycho-physiologique de la méditation. Son disciple Konchog Gyalpo érige le grand monastère de Sakya (1073).

Marpa (1012-1096) prône l’art du transfert du principe conscient dans un autre corps ou dans un paradis. Surtout, il transmet à son disciple Milarepa les chants mystiques (doha). Lequel Milarepa (1040-1123) est à l’origine de l’ordre des Kagyüpa, avec deux branches, l’une fondée par Khyungpo Le Yogin : branche de Shang (Tsang), et à l’est : Gampopa fonde la branche de Dagpo, avec de nombreuses subdivisions. Malheureusement, la lutte entre ces écoles fait rage, de même que les rivalités entre familles nobles, dont les Phagmodu, se rattachant aux Gar, et dont le fondateur avait gagné sa terre aux échecs du roi de Tsarong !

Dernier pion important enfin : l’ordre des Karmapa, fondé par Düsum Khyenpa (1110-1193), originaire du Kham, s’appuyant sur des disciples de Milarepa, ordre dérivé des Kagyüpa, qui doit son nom à un chapeau noir en cheveux de Dakini, qui réunit en lui les œuvres (karma) de tous les bouddha. Prétend avoir inauguré le système des réincarnations successives d’une même personne. Règne jusqu’à nos jours et a admis une autre branche de hiérarques incarnés : les « chapeaux rouges ».

Les rois laissent peu de traces, sauf à l’ouest (Ladakh, Guge).

1206 : élection de Gengis Khan comme souverain de tous les Mongols. Soumet le royaume Si-Hia, meurt avant la conquête totale du Tibet. Son petit fils Gödan l’accomplit en 1239.

C’est un moment crucial puisque les Tibétains (dirigés à l’époque par le roi Sakya) acceptent de se soumettre pour la première fois à une suzeraineté étrangère en échange d’une garantie d’autonomie.

Le premier Karmapa, Düsum Khyenpa essaie de convertir Khubilai khan, les Karmapas deviennent alors rivaux des Sakyapas auprès des empereurs de Chine, mongols d’abord (Yuan), puis chinois (Ming). Echec initial des Karmapa. Sakya panchen est invité en Mongolie pour des duels oratoires, il y rencontre Gödan qui confère aux Sakyapa le règne sur Ü et sur T’sang. Après la mort de Gödan et de Sakya panchen, a lieu une nouvelle invasion mongole (1252). Khubilai devient le patron des Sakyapa, et empereur en 1260. Phagpa, neveu de Gödan reçoit le pouvoir sur les « treize provinces » du Tibet, avec le titre de « maître de l’empereur » (ti-che). Il crée une écriture mongole, dérivée de l’écriture tibétaine, qui se maintient pendant un siècle.

Chaque monastère essaie à son tour d’avoir son « patron ». Au même moment, le pouvoir mongol se divise : le frère aîné de Khubilai, Hülä’ü fonde une lignée en Iran, et est choisi comme patron par les Digungpa. Il fait alors pièce aux Sakyapa. Les Digungpa deviennent maîtres du Ü : fief de Ne’udong. Mais en 1285 : bataille avec les Sakyapa qui sortent victorieux (brûlent le temple de Digung en 1290).

Les empereurs mongols de Chine exerçant une suzeraineté assez lâche, le pouvoir sakyapa durera environ soixante-quinze ans.

La dynastie des Ming, vers 1400, reprend ensuite la tradition mongole de conférer des titres honorifiques aux chefs religieux.

Une nouvelle opposition apparaît entre Ü et Tsang, c’est-à-dire entre Lhassa et Shigatse (les deux capitales)(1481). Une autre guerre oppose les Karmapa aux Gelugpa, nouvellement entrés en scène : ils existent en effet depuis la réforme de Tsongkhapa (1357-1419) et fondent leur doctrine sur la nécessité de la discipline monastique et de la voie graduelle. Invité en Chine par l’empereur (1408), mais trop occupé, le réformateur Tsongkhapa envoie son disciple Jamchen chöje Shakya Yeshe qui reçoit le titre de « roi de la religion » et fonde le monastère de Sera (1419), autre disciple : Tashi Palden : monastère de Depung.

Nouvelle guerre des moines en 1546 : le conflit entre le monastère de Depung et les Karmapas provoque une nouvelle apparition des Mongols. Abbé de Depung, Sönam Gyatso, qui sera plus tard 3ème Dalaï-lama, fait appel aux Mongols. Altan Khan le reçoit en 1578. Sönam Gyatso obtient alors le titre de Dalailama (« dalai » traduit Gyamtso et veut dire « océan » en mongol). Ses deux incarnations antérieures reçoivent alors les titres de 1er et 2ème Dalaï Lama : Gedündub disciple direct de Tsongkhapa (fondateur de Tashilumpo) et Gedün Gyamtso (abbé de Tashilunpo, de Sera, de Depung).

Des troupes mongoles s’affrontent aux armées du Tsang à partir de 1621 afin de protéger le 5ème Dalaï-lama, et c’est le roi mongol Gushi Khan qui assure le triomphe définitif des Gelugpas, en échange de quoi le Dalaï-Lama doit accepter de se voir imposer un « régent », nommé par le Mongol (Le 5ème, qu’on appelle « le Grand Cinquième » fit, entre autres réalisations, construire le Potala).

Vers 1675, un conflit apparaît entre régent et Mongol, le premier s’étant allié avec un royaume du Turkestan alors que le Mongol s’était allié à l’empereur de Chine. De plus, le régent avait reconnu un nouveau Dalaï-Lama, le 6ème qui… s’affichait avec les femmes et écrivait des poèmes d’amour !

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(le doux sixième…)

Pour le mettre au pas, le Mongol attaque Lhassa avec l’aval de l’empereur de Chine et emporte dans ses bagages du retour, le 6ème, qui meurt en route. Il nomme alors un 7ème, et c’est à ce moment-là que s’institue véritablement le protectorat chinois et pas avant. Ce protectorat devait durer jusqu’en 1912, il fut considéré comme assez souple : le pouvoir de l’Amban, envoyé de l’empereur de Chine, étant très symbolique.

Au XXème siècle commence le Grand Jeu. L’Angleterre occupe Lhassa en 1904, et le Dalaï-Lama doit se réfugier… à Pékin en 1908, puis en Inde en 1910. La première révolution chinoise relâche l’étau sur le Tibet et les Chinois se replient, le Dalaï-Lama en profite pour revenir et se déclarer souverain. En 1913-1914, l’Angleterre propose une convention à Shimla aux termes de laquelle le Tibet serait divisé en deux parties : à l’ouest le Tibet central, du Ladakh à Chamdo sous le pouvoir du Dalaï-Lama reconnaissant toutefois la suzeraineté chinoise, et à l’est le Kham et l’Amdo sous le pouvoir de la Chine qui s’engagerait à respecter l’autonomie tibétaine et à ne pas transformer le Tibet central en province chinoise. La Chine ne signa pas la convention, seuls le Tibet et l’Angleterre la signèrent.

Au cours de la période de la République Chinoise, le Tibet aurait eu maintes opportunités de déclarer son indépendance, mais négligence, peur ou ignorance, il ne le fit jamais.

Et en 1949…

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Années Annie

annieernauxphoto.1207756002.JPGSur ce cliché pris à la sauvette avec un petit numérique, au flash, juste avant qu’un photographe plus entreprenant que moi n’obture mon objectif, on voit Annie Ernaux au cours d’une séance de signature, lors du récent « Printemps des Livres » qui s’est tenu à Grenoble. Cette photo n’est évidemment pas remarquable, il me plaît pourtant de n’avoir que cette vision furtive de cette grande dame des lettres. De plus, la posture qu’elle tient ici, son profil penché vers la page qu’on lui tend pour qu’elle puisse y inscrire sa dédicace, me semble bien refléter toute l’application qu’elle met à faire ce qu’elle fait : écrire, écouter, répondre aux mots simples qui sont ceux des dizaines de lecteurs (surtout des lectrices en fait) qui patiemment, très patiemment, attendent leur tour, sont venus là un dimanche après-midi alors que peut-être ils pouvaient se balader en montagne, boire quelque chose au soleil d’une terrasse, aller au cinéma ou bien banalement rester chez eux. J’ai fait partie de ces gens là et pendant toute la durée de mon attente je me suis demandé quels mots j’allais bien pouvoir prononcer lorsque je me retrouverais catapulté en première ligne. La conversation avec mes voisines m’aidait un peu dans cette recherche car elle me faisait me remémorer des romans lus autrefois, parfois peut-être il y a vingt ans, à commencer par ce « La place » qui faisait revivre dans l’écriture la plus sèche, la plus neutre possible (mais c’était ça le style d’Annie Ernaux à l’époque) une enfance et une adolescence dans une petite ville ouvrière, avec des parents tenanciers d’un café, et qui déjà (mais moins fortement que dans le dernier, « Les années ») évoquait ce passé qui est aussi le mien, celui des années cinquante entre autres.

Il y avait eu aussi « Les armoires vides » mais je ne sais trop pourquoi, il apparaissait que j’en avais perdu le souvenir. Il y a des livres comme ça parfois… on les lit, on les aime, on les oublie, c’est comme certains évènements de la vie : ils ne s’inscrivent pas (en général parce que notre esprit/cerveau a résisté, allez savoir pourquoi…). Et puis ensuite des livres qui défrayèrent la chronique car on trouvait peut-être que la dame allait trop loin dans l’intime (« Une passion » etc.) mais c’est à se demander ce qu’est la littérature si elle ne cherche pas (aussi) à transmettre l’intime (peut-être est-ce là une réponse très partielle à la question posée par Bouveresse, dont je fais état dans mon billet précédent, je vais y revenir). Et là, maintenant, ce livre où je me suis absorbé : « Les années », dont je porte un exemplaire à son attention pour qu’elle y dépose une phrase de dédicace.
En prenant la photo, j’ai pensé que j’en prendrais une autre ensuite, avec l’autorisation de la romancière évidemment. Et évidemment, je ne l’ai pas fait, tout à l’émotion de lui serrer la main et de balbutier trois mots sur le fait que je me retrouvais tellement dans ce qu’elle écrivait (ce qui est vrai en dépit de la différence des sexes tant il s’avère qu’entre un homme et une femme ayant vécu des expériences et des évènements semblables, il y a plus de choses en commun que de différences). Elle m’a écouté en souriant puis s’est appliquée à couvrir une bonne partie de la page de garde d’une écriture ferme et précise.

Cette rencontre (car même si c’est si peu de temps c’en est une) a réactualisé pour moi le contenu des questions posées par Bouveresse. Quelle est la connaissance de l’écrivain ? celle qu’il a en propre et qu’il me transmet, moi lecteur. Bouveresse avait envisagé la réponse de Proust : la connaissance de la Vie, tout simplement, voulant dire par là qu’ainsi qu’il est dit dans « le Temps retrouvé », la littérature nous apporte la connaissance de notre passé, non pas simplement, disait Proust, par l’effort volontaire de la mémoire, mais en se laissant guidé par les évènements objectifs (la madeleine…) qui, lorsqu’on les explore, nous révèlent tout à coup une connaissance que nous avions perdue. La littérature serait alors ce moyen unique d’explorer le passé, notre passé, et de nous en restituer la vérité dans toute son ampleur. Je constate que les livres d’Annie Ernaux entrent pour moi exactement dans cette catégorie. Ce sont des opérateurs de mémoire. C’est bel et bien mon passé que je connais par eux.
Pas mon histoire : mon passé. Les deux sont évidemment distincts. Je lisais récemment un extrait du livre de Joffrin sur mai 68, particulièrement le récit de la journée du 10 mai, où je me trouvais rue Gay-Lussac en compagnie des autres étudiants : ce texte m’apportait une foule de détails que j’ignorais sur l’histoire de cette journée (anecdotes : présence d’un chantier qui avait permis aux manifestants de s’approvisionner en matériel pour les barricades, stratégie des CRS etc.) mais certainement pas cette connaissance de mon passé (individuel et a-historique) que peut m’apporter un romancier.

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Bouveresse, Musil et la connaissance de l’écrivain

librairiedeluniv.1207380977.jpgLe philosophe Jacques Bouveresse était hier à la librairie de l’Université pour parler de son dernier livre « la connaissance de l’écrivain » (pardonnez-moi, Chantal Serrière qui dans Ecritures du monde , nous racontez si souvent vos rencontres avec des écrivains célèbres dans une librairie de Strasbourg, la librairie Kleber… qui ne doit pas être mal, d’ailleurs, cette librairie, si un jour je vais à Strasbourg…).

bouv4-demi.1207380958.jpgJacques Bouveresse, donc, est l’un de nos meilleurs authentiques philosophes. Peu médiatisé pourtant. C’est vrai qu’il n’a pas la chevelure romantique, ni la chemise blanche ouverte sur un torse bronzé. Je ne crois pas non plus qu’il vive avec une chanteuse de variétés. Ni avec un top model. Ca se saurait. Tout se sait. Non, c’est un petit homme gris, avec les cheveux blancs, et une voix qui ne porte pas loin. Il lit les (longues) citations qu’il extrait de gros livres en plissant le nez et en relevant ses lunettes. Il est assis tout à fait dans le coin, au fond à droite, et dans la salle il y a surtout des professeurs de philosophie grenoblois (oui, cette espèce existe, « ce n’est pas qu’à Paris que le crime fleurit »). Il y a le Denis, le Philippe, le Lambert, la Sophie, bref ils y sont tous, que je vois de dos, et d’en haut, car je suis debout.

Le thème de Bouveresse est « la connaissance de l’écrivain », conformément au titre de son dernier ouvrage. Il se demande, à la suite d’autres, comme Robert Musil (dont il est un féru spécialiste) quelle est cette « connaissance » qui transparaît dans la littérature, celle à laquelle Proust fait référence quand il dit qu’un roman qui ne nous apporterait pas une « vraie » connaissance ne serait pas un bon roman.conn-de-lecriv.1207381006.jpg

J’apprécie hautement Jacques Bouveresse (lire en particulier cet interview ) parce qu’il est de ces philosophes modestes qui sont avant tout attachés à la notion de vérité, laquelle passe d’abord par l’honnêteté. Tu n’affirmeras pas ce pour quoi tu n’estimes pas avoir de preuve suffisante. Tu ne diras pas non plus en termes inutilement compliqués ce qui peut s’énoncer de manière relativement claire. On croirait les maximes de Grice. Et oui, ces maximes implicites dans la conversation normale sont prises au pied de la lettre et comme des directives intangibles par certains philosophes dont Bouveresse fait partie.

Il se défie de tous ceux, et ils sont nombreux, qui voudraient nous faire croire que la littérature nous donne une connaissance « ineffable », qui serait d’une essence supérieure à toute autre forme de connaissance, dont évidemment la science. Essayez d’apprendre auprès d’eux, avec plus de précision, de quoi il s’agit, et vous n’obtiendrez, selon le mot de Musil, que des réponses de sacristie… l’invocation de la « sacro-sainte » littérature, ce qui est, dit-il encore, une « bigoterie » de la littérature.
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Or, l’affaire est plus sérieuse que celle qui se résoudrait simplement à convoquer les valeurs du spiritualisme. Alors, que nous transmet la littérature, comme savoir, si jamais elle nous en transmet un ? Musil, encore lui, en doutait : « la littérature disait-il, utilise des connaissances, mais n’en transmet aucune », quitte à se contredire plus tard en disant : « dans la mesure où la création littéraire transmet une expérience vécue, elle transmet aussi une connaissance ». Mais il ajoutait : « cette connaissance n’est certes pas du tout la connaissance rationnelle de la vérité (même si elle est mêlée avec elle) mais toutes les deux sont le résultat de processus orientés de la même façon, étant donné qu’il n’y a justement pas un monde rationnel et en dehors de lui un monde irrationnel, mais un seul et unique monde qui contient les deux choses. »

A mon sens, Bouveresse n’a pas donné de réponse stable et définitive à la question posée… et je m’interroge encore à la suite de sa conférence pour savoir ce que moi-même j’en aurais dit si on m’avait posé la question. Ce qui apparaît en tout cas nouveau, au travers de ce genre de travail critique, c’est qu’on est sorti de l’époque de la textualité à tout prix, où il paraissait inconvenant de faire référence à un extérieur de la littérature au moment où on jugeait de l’œuvre littéraire, comme s’il n’y avait que des textes s’enlaçant et se répondant les uns les autres au sein d’un gigantesque métatexte. On parle aujourd’hui du temps qu’il fait dehors et du rapport qui existe entre ce temps qu’il fait et l’œuvre qui en parle. On (re)parle même du contenu éthique, voire moral, d’une œuvre.

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Trains suisses et poète méconnu

Ce billet est dédié à Dunia , pour qui la vie n’est pas facile, et qui pourtant nous apporte sur son blog, presque chaque semaine, des photos magnifiques d’une ville où elle vit et qu’elle aime, où la neige, encore en cette saison, écrase les toits, alourdit les arbres et arrondit les formes (mais n’y dit-on pas « six mois d’hiver, six mois d’impôts »). Il parle d’un poète suisse très peu connu, qui s’appelait Werner Renfer, qui était né à Corgémont, petit village entre La Chaux de Fonds et Bienne, qui fut journaliste dans un journal local et mourut en 1936 à environ quarante ans. L’éditeur Bertil Galland a exhumé certaines de ses œuvres, dont ce poème étrange et sympathique. Dunia connaît certainement ce chapelet de petites gares au départ de La Chaux de Fonds…

UN RETOUR

Un homme qui cherchait l’heure des trains – c’était un domestique de campagne endimanché – dans un petit horaire Gassmann, ô quelle tête d’homme il avait !
J’allais parmi les rues de La Chaux de Fonds,
Ce n’était plus une République, – tout le monde avait l’air riche –
C’était du noir sur des trottoirs illuminés,
et des ombres passaient qui n’étaient pas moi.
Je pensais que mon ami Duplain m’aurait dit d’en faire un poème.
Les distributeurs automatiques me distribuaient des coups d’œil sarcastiques,
en me regardant dans leurs petites glaces,
jJe me demandais où je pouvais être.
Il n’y avait pas beaucoup de voyageurs à la gare de La Chaux-de-Fonds,
Je portais sous mon chapeau de feutre des paquets de pensées entremêlées, dont je ne savais que faire.
Et puis le train partit.
Les hommes chantèrent dans le wagon, ils étaient trois qui jouaient du football,
Avec les notes de l’Hymne national, et le quatrième était l’homme qui cherchait l’heure des trains dans le petit horaire Gassmann, je ne l’oublierai jamais.
O quelle tête d’homme il avait !
A la station de Renan de petits groupes de personnes attendaient des oncles et des tantes imaginaires.
Comme il était déjà tard, ils avaient l’air plus heureux que la casquette du chef de gare.
Moi je portais des pantalons beiges qui semblaient blancs dans la nuit,
mon chapeau retenait mes pensées
qui heurtaient mon crâne avec bruit.
Heureusement, j’étais seul à les entendre !
A Sonvilier, il n’y eut sur le quai noir
que des jeunes filles pour nous regarder passer,
L’une portait un parapluie et l’autre un châle de laine rouge,
Il y avait la plus jeune qui ne riait pas,
Mais l’aînée se tordait les bras de bonheur

qu’y puis-je faire, ô ma mère –

en nous regardant passer !
Quand je reconnus la gare de Saint-Imier,
Hélas ! ce n’était plus qu’une petite gare
que brûleraient les express qui vont au bout du monde.

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Le train passa et moi je restai sur le quai
avec mon chapeau couvrant mes pensées…
Quand je repense à tout cela, je revois toujours l’homme qui cherchait l’heure des trains dans le petit horaire Grassmann, je lisais sur son visage toute l’angoisse des rails qui sont les conducteurs de l’aventure.
Et je n’oublierai jamais
quelle tête d’homme il avait !

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Hommages BD au Tibet

On aurait pu s’attendre en cette période où le Tibet est à la une, que nos médias (télés publiques en tête) lui fassent une place plus grande et montrent encore et encore ses étendues de neige ou de verdure (selon la saison), ses cimes et ses lacs immobiles, presque tous sacrés, dont la surface répercute l’écho du chant d’un moine isolé, ou qu’on nous parle de sa culture millénaire et de la philosophie raffinée portée par les grands sages, de Marpa, de Milarepa dont les « Cent Mille Chants » furent traduits par Marie-Josée Lamothe (voir « Femme de lumière », un très beau numéro de la revue « Question de » chez Albin-Michel, n°115, qui date de 1999).

Eh bien non, on repassera. On se contentera des pitreries de Bernard Kouchner….

Heureusement que Hergé était là, opportunément rappelé par Pierre Assouline .

Et heureusement que Cosey est là, qui comme vous le savez (cf mon billet d’Argentine du 31 juillet) est mon auteur de BD préféré… et qui a publié récemment un livre magnifique de ses plus beaux dessins préparatoires à ses bandes dessinées, et qui s’appelle justement « Echo ».

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Amours artificielles et fin de l’histoire

 

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(photo extraite de: http://www.innovationcanada.com)

« Le Monde » du 23-24 mars nous gratifie en première page d’un article sur « l’amour en 2050 ». « Pour le chercheur britannique David Levy, la question n’est pas de savoir si nous ferons un jour l’amour avec des robots, mais quand », et de nous dire tous les avantages qu’il y a à une relation amoureuse avec un partenaire en plastique et silicone doté « de trois orifices fonctionnels » ou bien « qui gémit quand vous le caressez ». Nous voilà, à coup sûr, au nec plus ultra des délices de Capoue. Hmmm… « il sentait bon le silicium chaud, mon androïde ». « Fidélité absolue, humeur constante, jeunesse éternelle »…. Faust est dépassé dans toute la largeur. Sous la plume de Catherine Vincent, « le Monde » s’inquiète : « l’amour romantique pourra-t-il survivre ? ». Nous sommes en haleine en effet…

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(savez-vous que c’est le kiosque à musique du Champ de Mars, à Valence – Drôme – qui a servi de modèle à Peynet?)

Plus sérieusement, je m’inquiète aussi… pour avoir travaillé quelques années avec un laboratoire CNRS spécialisé dans les techniques de communication homme-machine, je suis bien placé pour savoir que les progrès dans ce domaine sont loin d’être aussi rapides que nos journalistes feignent de le croire. Le point crucial est la langue. Enfin, le langage si vous voulez… encore que la langue en tant qu’organe charnu plein de récepteurs tactiles et gustatifs en soit un aussi, de point crucial…!
Depuis que l’informatique existe, on se met à re-formuler cycliquement le rêve de machines parlantes, alors qu’on n’est toujours pas arrivé à faire le moindre programme de traduction automatique satisfaisant. Si vous voulez traduire Proust en anglais comme on traduit les prospectus d’appareils venus de Japon ou de Corée… vous allez vous amuser ! Une expérience intéressante consiste à se connecter à un de ces sites qui vous proposent de la traduction en ligne et à faire effectuer un aller-retour d’une langue vers l’autre afin de voir comment sont déplacées les significations. C’est édifiant ! Un ami avait il n’y a pas si longtemps fourni le texte du « Gorille » de Brassens, et pour « gare au gorille », il était venu : « Parc avec le gorille »… amusant, mais sans beaucoup de sens. Autre expérience : il me souvient d’un collègue triomphateur qui travaillait sur la domotique : il s’agissait d’enregistrer les réactions de personnes âgées afin de leur envoyer automatiquement du secours en cas de malaise. Il m’appelle et me dit : « tu vas voir, tu dis une parole une détresse et le programme va la reconnaître ». Alors je m’avance et, parole banale, prononce devant le micro : « je me sens pas bien ». Et bingo ! le programme répond en écho : « Reagan vient ».ronaldreagan.1206527845.jpg Bonjour, la technologie. Il faut expliquer ici que le programme était basé sur une technique consistant à comparer systématiquement ma phrase avec toutes celles contenues dans un vaste corpus (aucune analyse linguistique là derrière, juste des statistiques) et que l’on avait choisi dans ce laboratoire d’utiliser un vieux corpus du « Monde », où se trouvait probablement la phrase « Reagan vient »….

Bref, imaginez, imaginez le dialogue : « fais moi jouir – oui, c’est ça, je vais mugir ».

Vous me direz : il n’y a qu’à supprimer le langage. Après tout, comme chantait encore Brassens : « pour l’amour, on ne demande pas aux filles d’avoir inventé la poudre ». C’est bien ce qui m’inquiète : de voir se poindre bientôt des technologies qui trouveront acquéreur et qui auront contourné la difficulté du traitement de la langue par son occultation. Faisant fi de la nature humaine et de sa consubstantialité avec le langage. En ce sens, arrivés en ce point de ravalement de la langue au niveau le plus bas, nous aurons atteint véritablement « la fin de l’histoire ».

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Le Tibet et l’histoire

Les évènements du Tibet mettent en lumière le fait que les Tibétains ne sont pas les doux non-violents bouddhistes qu’une imagerie sulpicienne voudrait nous vendre. Devrions-nous nous en plaindre ? Personnellement, je ne le pense pas. Il n’y a pas de mal à se montrer un jour enfin tel que l’on est et à crier à la face du monde qu’on en a marre d’être traité en sous-homme dans son propre pays, quitte à faire ressortir un vieux fond de violence bien réel. Le célèbre journaliste Peter Hopkirk raconte, dans « Sur le Toit du monde – Hors-la-loi et aventuriers au Tibet » la farouche défense tibétaine contre toute intrusion étrangère au pays des lamas et les traitements infligés à ceux que l’on soupçonnait de traitrise parce qu’ils auraient pu faciliter l’accès à Lhassa de quelque explorateur occidental (en mal, au XIXème siècle, de renseignements stratégiques sur la manière d’utiliser le Tibet dans le « Grand Jeu  » qui opposait Russie et Grande-Bretagne) : « amputations et autres mutilations (dont l’énucléation des yeux ) étaient pratiquées en punition de crimes graves. Macdonald, écrivant en 1929, dit que la cécité était provoquée par contact avec un fer porté au rouge, ou en versant eau ou huile bouillante dans les orbites ».
Par ailleurs, à la fin du XIXème siècle, les Tibétains trouvaient semble-t-il astucieux de se placer eux-mêmes sous la domination de Pékin afin de ne pas avoir à négocier directement avec les Occidentaux et protéger ainsi leur inaccessibilité. Tenzin Gyatso, le quatorzième Dalaï-Lama, est conscient de tout cela, y compris des torts et des erreurs commises par ses prédécesseurs (et probablement par lui-même aussi) et je crois qu’il l’a dit à plusieurs reprises. Parmi ces erreurs figure sans doute le fait d’avoir permis à la CIA d’entraîner des guerriers khampas (voir aussi ici ) dans les années cinquante afin qu’ils servent de supplétifs aux prétentions américaines dans la région, croyant probablement que les Etats-Unis n’abandonneraient pas la cause tibétaine, ce qui par la suite n’a fait qu’alimenter la propagande chinoise et donner de l’eau à son moulin d’une « conspiration étrangère ». Est-ce à dire pour autant qu’il faut laisser faire la répression chinoise, la colonisation intensive et l’écrasement total d’une culture ? Certes pas. Comment faire pour s’y opposer ? Les pétitions sont de peu d’utilité. De quel poids peuvent être des signatures d’occidentaux face à la conviction qu’ont les Chinois que, justement, ces manifestations sont à l’instigation de l’étranger ? « Encourager » les Tibétains à agir dans leur propre pays est une attitude facile quand ce sont eux qui sont face au danger et pas nous. Faire pression auprès des autorités françaises, Sarko en tête, pour qu’elles adoptent une attitude plus critique à l’égard de la Chine, à l’instar de ce qu’a fait Angela Merkel serait sans doute utile. Essayer de rétablir la vérité sur le Tibet et son histoire (face à des récits édulcorés et hagiographiques) est sans doute utile aussi, car c’est faire vivre ce pays et sa culture dans la contemporaneïté, au lieu de les isoler dans un passé mythique qui n’a guère existé.

 

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photo extraite de: http://parceque.over-blog.com/article-17722093.html

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Les beaux textes

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Formidable Jean Louis Trintignant, voilà ce qu’il dit dans l’interview publiée aujourd’hui par « Le Monde »:

En dépit des événements douloureux qui vous ont touché, comme la mort de votre fille, vous aimez toujours jouer ?

Si on meurt jeune, on est épargné. Je ne pensais pas que je vivrais si vieux, et j’aime vivre. Je suis tellement heureux d’être comédien, de jouer, et cela compte aussi dans mes rapports avec ma femme. Nous vivons dans les Cévennes, et je ne suis pas manuel, alors elle me méprise un peu. Mais quand elle me voit jouer, elle se dit, il n’est pas si con que ça, et ça compte beaucoup pour moi.

Ca, c’est de la modestie. et ça, c’est beau!

Photo: AFP/ANNE-CHRISTINE POUJOULAT

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