Le capitalisme a un début, a-t-il une fin?

« Quand commence le capitalisme? » se demande Jérôme Baschet dans un petit livre passionnant paru aux éditions Crise & Critique. Les historiens ne sont pas tous d’accord, ils se répartissent en plusieurs écoles, la thèse la plus courante ferait remonter le capitalisme à l’époque dites « des grandes découvertes », que l’on appellerait plutôt aujourd’hui, à juste titre, celle de l’expansion coloniale. 1492. « Découverte » de l’Amérique. Ou plutôt invasion des Européens, Gênois, Portugais, Espagnols sur les terres où vivaient ceux qu’ils appelleront Indiens puisqu’ils croyaient avoir trouvé une nouvelle route vers l’Inde. Et puis après, Magellan… ouverture des routes des épices, extension des échanges marchands. On frappe la monnaie. Je me souviens d’un voyage à Potosi. Les colons y avaient trouvé les plus colossales mines d’argent et pour l’exploiter immédiatement, avaient inventé de construire en cette ville des fabriques de monnaie, à coup d’asservissement des peuples autochtones à qui on ne laissait aucun choix et qui devaient trimer sans arrêt et sans jamais voir le jour. Quand tous furent morts d’épuisement, on fit venir les esclaves africains pour remplir la même tâche et ainsi de suite… La monnaie ainsi coulée et frappée remplissait les galions à destination de l’Europe et enrichissait les rois de l’époque, celle de la grandeur de l’Espagne. D’autres historiens font remonter les début du capitalisme bien plus loin dans le temps… les Phéniciens, déjà, ne pratiquaient-ils pas l’échange le long des côtes ? Ces historiens-là défendent donc « l’hypothèse haute » par rapport à la première. Mais il en est aussi qui défendent « l’hypothèse basse », et Baschet est de ceux-là. Le capitalisme aurait commencé aux alentours de 1750, et particulièrement en Angleterre. D’où viennent ces différences ? Du fait, défendu ici, que l’existence d’un capital ne crée pas automatiquement le capitalisme. Le commerce n’est pas le capitalisme. Les capitaines à bord de leurs voiliers échangent des biens, parfois entre eux et parfois contre de l’or ou de l’argent, mais globalement, la valeur demeure constante, chaque fois que je vends ou que je troque un objet, c’est en échange d’un objet ou d’une somme de monnaie qui est censé avoir la même valeur. Rien ne s’accroît. Seules changent les répartitions. Il faut juste que des gens extraient une valeur qui était déjà là, et comme ce sont des esclaves qui s’en chargent, on pourra dire cyniquement que ça ne compte pas, leur travail n’ajoute pas de valeur puisqu’il est considéré comme ressource inépuisable. On a trouvé l’art et la manière de faire circuler des biens en s’enrichissant au passage : les rois et la noblesse sont les premiers à recevoir et à pouvoir stocker l’or et l’argent venus des contrées lointaines. Ils en font ce qu’ils veulent. Ils achètent de somptueux objets, des colliers, des vêtements d’apparât (fabriqués par des artisans qui se font bien rémunérer leurs efforts, on les voit devenir eux-mêmes riches au sein des villes italiennes qui sont de plus en plus belles, ces artisans ont des aides, bien sûr, mais ce sont ou bien de futurs riches artisans eux-mêmes, ou bien des serviteurs attachés à la famille). Il faut attendre le milieu du XVIIIème siècle pour que la machine s’emballe : désormais, les biens deviennent marchandises, ils voient leur origine dans de vastes fabriques où se concentrent des masses de gens qui les produisent. Les propriétaires voient le parti à tirer de la force de travail développée par ces producteurs, ce ne sont plus des esclaves, ils sont « libres » et sont rémunérés pour pouvoir continuer à vivre, mais leur force de travail est vue elle-même comme une marchandise et c’est même la seule avec laquelle les producteurs peuvent réaliser un véritable bénéfice. Autrement dit, grâce à elle, la valeur s’accroît. La formule marxienne A-M-A’ peut s’appliquer : avec de l’argent on achète une marchandise, la force de travail, qui peut être revendue à un prix supérieur, simplement parce que l’on ne paie pas la force de travail à son juste prix.

Le Cerro Rico – Potosi – Bolivie

Mais s’il y a décalage entre existence d’un capital et amorce du capitalisme, s’il se passe au moins deux siècles et demi entre les deux, comment occuper cet intervalle ? Jusqu’ici on a pensé que le capitalisme mettait un terme au féodalisme, ou comme dit Baschet, au « système féodo-ecclésial », c’était dire qu’il n’y avait rien entre les deux. On serait donc amené à considérer que la féodalité a duré beaucoup plus longtemps que ce que l’on a cru, ceci est la thèse du « long moyen-âge », qu’il convient évidemment d’étayer. Que faisait-on du capital entre 1450 et 1750 ? (et même bien avant). Les riches marchands de la Renaissance avaient « du capital », autrement dit « une somme d’argent investie dans le but d’obtenir davantage d’argent », et il y avait des « activités du capital », mais ces activités ne visaient pas l’accroissement à tout prix. Les activités d’enrichissement étaient fortement contrôlées : l’Eglise médiévale diffusait une vision largement négative des activités liées à l’argent, et le but avoué des plus riches marchands était d’intégrer la noblesse qui regardait avec mépris la sphère des échanges commerciaux. Le commerce médiéval visait à acquérir, le commerce capitaliste visera, lui, à écouler ses marchandises.

Jérôme Baschet

La thèse de Baschet met à mal la conception marxiste classique qui aurait voulu que, partant vers les Indes et trouvant « l’Amérique », Christophe Colomb, déjà animé d’un esprit de lucre, y allât uniquement pour ramener des biens et de la fortune (primat de l’infrastructure sur la superstructure : le vrai fondement des actions serait dans le pur intérêt économique, la « spiritualité » n’étant là que comme façade, justification a posteriori d’une action). Cela ne se passe pas tout à fait comme cela, pensent certains historiens comme Baschet, car nous sommes en plein Moyen-Âge encore, c’est-à-dire une époque régie par l’ordre féodal et ecclésial. Si l’on part, ce n’est pas que pour rapporter des richesses (un peu aussi sans doute quand même!), mais c’est surtout pour accomplir un devoir sacré, celui d’évangéliser, ramener non seulement de l’or mais des esprits évangélisés (l’un des hommes de Vasco de Gama dit en 1498, en arrivant près de Calicut : nous venons chercher des chrétiens et des épices). Le marxisme classique voyait toute l’histoire comme animée par la lutte des classes et déterminée par des causes purement économiques, c’était un économicisme, si les idéologies et les artefacts culturels étaient perçus, c’était au travers de ce que l’on nommait la superstructure, et, c’est bien connu, c’était toujours l’infrastructure qui était déterminante, même si (comme disait Althusser) en dernière instance. L’analyse critique du marxisme opérée par Postone et Kurz a abouti à remettre en cause cette dichotomie facile et arbitraire. Il n’y a pas de différence fondamentale entre une infra- et une super-structure, c’est une forme-sujet globale qui fait avancer le capital, laquelle contient ses éléments matériels et ses éléments idéels. Cette forme-sujet est dominée à tout moment de l’histoire par une certaine conception de celle-ci et des rapports entre le sujet et le monde, définie déjà par Marx autrefois, comme forme de fétichisme. La religion est la première et la plus spectaculaire forme-fétiche que nous connaissons et qui a dominé fortement la civilisation occidentale pendant tout le Moyen-Âge, c’est même de cette manière qu’on pourrait définir le Moyen-Âge : la période de domination du fétiche religion, s’incarnant en Occident principalement par le catholicisme et la prééminence de la papauté. Si donc, à un moment donné, il y a apparition du capitalisme, c’est, selon la thèse de Baschet, sous la forme d’une transition : transition d’une forme-fétiche à une autre, la première étant associée au fétiche Dieu et caractérisée par la transcendance, et la seconde par une toute autre forme de fétiche, ramenée à la pure immanence, qu’on peut symboliser par le terme argent (Walter Benjamin avait déjà défini le capitalisme comme religion de l’argent). Cette transition ne s’exerce pas sous la forme d’une continuité : on ne saurait dire que le capitalisme était déjà en germe sous le régime féodal et qu’il s’est développé de façon progressive jusqu’à occuper la place universelle qu’il occupe aujourd’hui, mais que le changement se serait produit sous la forme d’un basculement. L’image qui vient à l’esprit spontanément et avec laquelle sûrement Baschet serait d’accord, est celle de catastrophe au sens de la Théorie des Catastrophes de René Thom (dont j’ai déjà parlé souvent sur ce blog, cf.). Autrement dit un changement de forme qui évolue sur une surface marquée par un cusp : un trajet s’effectue continûment dans un espace de contrôle (l’évolution d’un ou plusieurs paramètres dont dépend le phénomène étudié), mais sur l’espace substrat figure une singularité (un pli) qui fait que, franchissant une certaine zone, le phénomène bascule tout à coup dans un autre état que son état antérieur. Les paramètres d’évolution selon Baschet ne concernent pas que les changements objectifs qui se seraient produits dans la production et la répartition des biens (Baschet situe l’apparition du capitalisme en Angleterre en grande partie à cause de deux phénomènes très tangibles dans l’ordre matériel : la possession de colonies éloignées qui permettent à la puissance coloniale d’exploiter le coton nécessaire à l’industrie textile et la proximité des sources d’énergie, en l’occurrence le charbon qui permet de faire tourner les usines), mais aussi les évolutions mentales qui se sont produites au cours du Moyen-Âge sous l’influence de la Religion toute puissante, et particulièrement du rôle de la Papauté (on notera bien entendu que ce modèle catastrophiste laisse la place à l’idée que les anciens fétiches ne sont jamais totalement abolis, nous en voyons suffisamment d’exemples autour de nous, le fétiche argent faisant bon ménage avec le fétiche-Dieu, particulièrement aux Etats-Unis où il semble que l’un n’aille pas sans l’autre). Chapitre passionnant du livre de Baschet, que je ne saurais reproduire ici : il y analyse comment on peut passer d’une ontologie analogiste (au sens de Descola) à une ontologie naturaliste (toujours dans le même sens) qui est nécessaire à l’instauration du capitalisme (Descola dit exactement la même chose dans Ethnographie des mondes à venir).

A la fin, sommes-nous sûrs qu’un passage d’un autre ordre puisse se produire, marquant la transition vers un après-capitalisme ? Il serait en tout cas vain de croire qu’il s’agirait d’un passage symétrique par rapport à l’avènement dudit système. Les partisans optimistes de l’émancipation dans l’histoire parient sur un affranchissement par rapport à toute forme de fétiche, la sortie du capitalisme étant le passage d’un régime régi par un fétiche dominant vers un abandon de tout fétiche. Belle vue de l’esprit, dont, hélas, on peut douter. L’esprit humain peut-il vivre hors fétichisme ? Est-ce compatible avec la structure même de son inconscient ? Ces questions se posent plus que jamais, alors que, comme nous l’avons vu avec le phénomène sportif, le capitalisme prouve toujours plus son énorme capacité à engendrer de nouveaux fétiches ou à en régénérer de nouveaux. Loin de s’affranchir de tout fétiche, l’humanité pourrait fort bien retourner vers des fétiches anciens, comme l’illustre ce que certains penseurs d’outre-Rhin appellent le « religionisme », façon de se réfugier dans des moules anciens face à l’angoisse que suscite un avenir dominé par les risques liés aux changements climatiques et à la perte de biodiversité. Des formes d’hybridation tout à fait étonnantes pourraient apparaître entre rejet du fétiche-argent (peut-être) et adoption de nouveaux fétiches religieux.

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Jeux Olympiques et forme fétiche : l’exception et la norme

Il y a trois mois environ (le 10 et le 11 mai), j’assistais à un séminaire passionnant donné dans un lieu dévolu au débat critique en matière de société : La Générale, « Laboratoire artistique, politique et social », dans le 14ème arrondissement. C’était deux mois avant l’ouverture des Jeux Olympiques. Cette remarque n’est pas innocente car le thème général était : des origines du capitalisme à l’état d’exception permanent, or, justement les JO qui s’annonçaient avaient été pris comme exemple de cette manière d’instaurer, au nom de la sécurité et de l’exceptionnalité d’un événement, un type de régime très spécial où les contrôles dans l’espace public sont exacerbés. Un type de régime où finalement chaque instant, parce qu’il doit être considéré comme « exceptionnel » (et qu’en un sens, il l’est effectivement!) devient un instant où l’on accepte le contrôle social au nom de cette exceptionnalité, avec bien sûr, l’idée en filigrane que le régime d’exception est destiné à durer et à se perpétuer même lorsque l’événement qui l’a justifié aura disparu depuis longtemps. Le tour de force est évidemment que cette exceptionnalité soit revendiquée, applaudie, chérie. Efface tout ce qui pouvait paraître auparavant comme sentiment d’oppression, d’abandon ou de soumission dans une société qui souffre de ces maux au plus haut point. Le tour de force est que les individus collaborent tous (plus ou moins, mais rarement moins) à cette « réussite », et l’auteur de ces lignes serait un menteur s’il cachait avoir été lui aussi séduit par ces manifestations grandioses, auxquelles ont participé des penseurs et créateurs reconnus pour leurs qualités intrinsèques d’historien, de romancière, d’artiste, de metteur en scène etc. et par ces prouesses sportives inouïes où, en effet, des gens – les « athlètes » – se sont surpassés pour atteindre des records de vitesse ou de hauteur de saut inimaginables. L’exceptionnalité gouvernait nos vies et nous en étions heureux tellement nous sommes avides de moments où l’on pourrait oublier la réalité sociale et détacher nos regards des ressorts très concrets de l’idéologie (pour ne pas dire « la forme-sujet du capitalisme »). Ce genre de moment marque un sommet du régime d’ambiguïté auquel nous sommes soumis en permanence, non pas du fait de quelque aréopage malin qui gouvernerait nos vies à notre insu (selon une thèse complotiste abondamment répandue « à gauche »), mais de notre propre fait, en tant que participant à cette machinerie globale qui ne parvient jamais à s’arrêter depuis qu’elle a été lancée au début de l’ère du capitalisme. Ambiguïté bien sûr parce que nous ne savons pas interpréter les faits de manière univoque, que nous ne sommes jamais vraiment sûrs de la validité de l’appareil conceptuel que nous appliquons : et si, après tout, nous ne devions pas tout simplement accepter ce qui vient, et si les schémas que nous appliquons pour tenter de comprendre n’étaient que l’émanation d’une sorte de paranoïa critique ? Evidemment je ne crois pas en ce deuxième pôle de l’alternative, il me semble encore aujourd’hui nécessaire d’analyser au moyen de concepts adéquats ce qui se produit sous nos yeux, même si dans ce « ce qui se produit sous nos yeux », je trouve du plaisir (après tout la notion de plaisir est indépendante de notre notion de rationalité). Adoptant ce point de vue, je me dis que ce que je suis en train de décrire ici est tout simplement l’illustration de ce que les conférenciers du 10 mai (en particulier Johannes Vögele et Clément Homs) caractérisaient comme « fétichisme » : le fait qu’il y ait une matrice a priori autonomisée sur la base de laquelle fonctionne la société et qui est perçue comme quasi naturelle ou métaphysique. « Le fétiche est créé par les humains eux-mêmes mais n’apparaît pas comme tel. On n’est pas conscient du rapport qui s’établit à travers lui mais c’est toujours un rapport de domination, reproduit quotidiennement par les individus au travers de leurs actes, sans qu’il y ait jamais un geste créateur en soi, mais apparaissant de manière contingente dans les rapports sociaux et le métabolisme avec la nature ». Les rapports sociaux sont en effet toujours régulés par un médium métaphysiquement constitué. Dans le cas de Dieu, la matrice était personnelle, la représentation de Dieu était personnifiée. Dans la société moderne, le medium est anonymisé, dépersonnifié, se manifeste dans la forme argent mais n’en est toujours pas moins « métaphysiquement constitué ». Par exemple l’idée que la compétition est une valeur en soi, que le monde, à l’instar de la communauté sportive qui en est un modèle réduit embelli, est une communauté de vainqueurs et de vaincus, ou bien l’idée qui semble aller de soi que les « victoires » des athlètes appartiennent à une communauté nationale et qu’il est légitime d’établir entre les nations une hiérarchie calculée sur le nombre de leurs victoires. Ce n’est pas tant le contenu de ces idées qui soit critiquable directement, mais le fait qu’elles soient considérées comme naturelles (c’est ce que les auteurs susnommés appellent la « métaphysique réelle », autrement dit des connaissances au-delà de la physique qui sont admises comme telles sans que l’on n’ait jamais conscience qu’elles ont été créées par les humains, au même titre que l’idée de Dieu). En somme, on peut dire aujourd’hui, après quinze jours d’exploits sportifs myrifiques, et sans que cela ne nuise à ces derniers, que nous sommes dans une forme-fétiche de la société où le sport occupe une place de divinité. Et il va de soi que les grands champions sont adorés à l’égal des divinités d’autrefois, bien qu’étant ravalés au rang de dieux immanents (au même niveau donc que l’argent et la valeur d’échange).

Considérant ces questions sous l’angle historique, on en vient à conclure, comme le faisaient les conférenciers du 10/11 mai, que l’histoire est avant tout celle des rapports-fétiches : on serait par exemple passé à un certain moment de la société féodo-ecclésiale caractérisée par le fétiche Dieu à la société capitaliste caractérisée par le fétiche argent (et peut-être aussi d’autres fétiches comme le fétiche sport). Cette conception implique une aporie, justement signalée par Vögele et Homs à la suite de Robert Kurz, qui consiste en ce qu’il est contradictoire de prétendre expliquer les formes du passé (lesquelles appartiennent à une forme fétiche particulière) à partir de nos rapports aux fétiches actuels : nos interprétations du passé ne sont-elles pas des rétroprojections de nos propres catégories? (On peut dire de même à propos des études ethnographiques bien entendu). D’où le caractère particulièrement ardu de questions comme celle que posait au cours de ce séminaire l’historien Jérôme Baschet : Quand commence le capitalisme ? reprenant le titre du petit livre qu’il a publié aux éditions Crise & Critique en avril de cette année (sous-titré : de société féodale au monde de l’Economie), et sur lequel je reviendrai bientôt, et dont je dirai juste ceci : il y a aporie de l’histoire certes, mais comment ne pas se poser la question si on veut progresser sur des voies qui pourraient nous sortir du capitalisme, auquel cas il serait utile de savoir comment on passe d’un système à un autre, non que cela donnerait automatiquement une solution pour en sortir (et alors aller vers quoi?) mais parce que l’on réaliserait ainsi que le capitalisme n’est pas une fatalité et encore moins un aboutissement. Après tout, il pourrait bien être une anomalie dans l’histoire. En tout cas déjà en lui-même… un régime d’exception.

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J’avais rêvé d’un autre monde…

Peut-on rêver d’un autre monde ? Là est sans doute la question obsédante, une question sur laquelle je suis revenu assez souvent sur ce blog, en faisant référence aussi bien à l’anthropologue David Graeber qu’aux philosophes Moishe Postone et Robert Kurz, ou à l’historien Jérôme Baschet. Dans la galerie des penseurs qui s’attellent à cette tâche, figure aussi le grand ethnologue Philippe Descola, professeur au Collège de France et auteur d’une thèse ayant bouleversé notre approche traditionnelle en matière d’anthropologie : Par-delà nature et culture. Les travaux de l’historien Baschet et de l’ethnologue Descola ont ceci de commun qu’ils nous montrent, chacun à leur façon et selon leur méthode, que le capitalisme n’est ni universel ni fatal, qu’il n’est pas l’aboutissement inévitable d’une évolution qui conduirait à une formation sociale définitive et sans alternative. L’humanité a pu vivre sous d’autres régimes à d’autres âges de l’histoire, elle peut encore vivre sous d’autres régimes dans certains endroits du globe et il n’est pas interdit de penser qu’elle pourra le faire un jour sur une bien plus vaste échelle. Cela ouvre la possibilité de rêver, d’imaginer de nouvelles solutions de vie en commun. Sur ce blog encore (1, 2, 3) j’ai fait usage de cette faculté de rêve et d’imagination en proposant une nouvelle en trois parties qui suggérait une solution pour un monde sans argent, un monde où l’on n’échangerait pas sur la base de la valeur et du travail abstrait mais sur celle des activités pures, l’activité dépensée dans tel ou tel but nécessaire à la collectivité étant à elle-même sa propre valeur, et ne donnant lieu à aucun « salaire » traduit en forme monétaire. Je dois dire que cette « utopie » n’a guère suscité de réaction, ce qui ne m’empêchera pas de la relancer bientôt tant je suis persuadé que nous avons besoin de scénarios alternatifs, de propositions vers d’autres organisations sociales afin de donner un sens à nos actions et à notre pensée. Peut-être ces propositions pêchent-elles parfois par leur négligence de tel ou tel aspect de la réalité, peut-être certaines sont-elles prises dans des contradictions passées inaperçues par leur auteur etc. etc. mais elles ont le mérite d’exister et d’ouvrir des débats qui, à mon avis, sont absolument nécessaires. Parmi eux, le débat sur la place de la science et de la technologie par exemple occupe une place essentielle (dans ma nouvelle, je m’inscrivais résolument dans une perspective où la technologie apportait des possibilités inexistantes sans elle, je sais que cela a été critiqué – les critiques m’ayant été faites oralement et non sur ce blog).

Philippe Descola ne fait pas autre chose que suggérer de telles rêveries positives dans l’ouvrage qu’il a co-écrit avec Alessandro Pignocchi, auteur de romans graphiques, et qui s’intitule Ethnographies des mondes à venir. Cet ouvrage, illustré de courtes histoires dessinées pleines d’humour, se nourrit des travaux de l’ethnologue dans la communauté Achuar (une communauté de l’Amazonie qu’il a abondamment fréquentée comme terrain d’enquête avant d’écrire sa thèse), mais aussi des observations que les deux chercheurs ont conduites dans ces nouvelles communautés qui apparaissent aujourd’hui parmi nous, les ZADs, et particulièrement celle de Notre-Dame-des-Landes. Descola a apporté son soutien à cette communauté et a manifesté toute sa solidarité avec certains mouvements qui en sont issus comme les Soulèvements de la Terre (et personnellement, je souhaite en faire autant). L’anthropologue a des conclusions qui rencontrent souvent celles que j’ai pu lire dans les écrits des philosophes cités plus haut, Postone et Kurtz (mais aussi il faudrait citer Scholz, Lohoff, Trenkle, Jappe ainsi qu’en France, Aumercier, Homs etc. tous rattachés au courant dit « de la critique de la valeur-dissociation »), tout en s’appuyant sur des hypothèses légèrement distinctes. Le courant Critique de la Valeur-Dissociation (désormais CVD) part de présupposés internes à l’oeuvre de Marx, même si celle-ci est l’objet d’une critique de fond (on distingue chez eux un Marx « traditionnel » d’un Marx qui serait profondément actuel, un Marx dit « exotérique » d’un Marx dit « ésotérique » et on s’attaque de front à un marxisme traditionnel basé sur la lutte des classes et le rôle indépassable du mouvement ouvrier), il met en avant les concepts de marchandise, de valeur, de travail abstrait et même de temps abstrait, comme étant des concepts qui priment par rapport à ceux de classe ou d’exploitation. Postone et Kurz tendent à montrer que c’est le Capital, en tant que « sujet-automate », qui est responsable de l’effondrement auquel nous assistons tant en matière climatique, biologique que social, on en déduit que la sortie du Capital serait le seul moyen de maintenir l’humanité en vie, et qu’elle suppose alors qu’on s’affranchisse des catégories de valeur (marchande), de monnaie et de travail abstrait. Descola, quant à lui, ne met pas le capitalisme à la source de tout, il ne le mettrait même que comme conséquence lui-même d’autre chose qui se situerait en amont, à savoir ce qu’il nomme le naturalisme. Ses lecteurs auront reconnu ici l’une des quatre ontologies qui, selon l’ethnologue, structurent la manière dont les humains conçoivent leurs rapports entre eux autant que les rapports qu’ils entretiennent avec le monde en général et particulièrement les non-humains. Le naturalisme est cette ontologie pour laquelle il y a discontinuité entre humains et non-humains (les animaux, les plantes…) : si humains et non-humains ont des traits communs quant à leur corporéité (ils sont tous faits de cellules et obéissent aux mêmes lois générales de la morphologie et de la biologie), ils se distinguent radicalement quant à leur esprit : seuls les humains ont un monde intérieur, seuls les humains ont un langage, seuls les humains ont des rêves. Cette ontologie leur permet alors de mettre à distance une partie de la réalité, qu’ils dénomment « la nature », ce qui leur permet de développer à son encontre une perspective d’étude à distance d’où découleront la science moderne mais aussi l’exploitation de ladite nature au profit propre des humains. La nature est alors vue sous l’angle de la ressource inépuisable, celle sur laquelle les grandes religions (le christianisme par exemple) mais aussi les grands philosophes (dont Descartes) commandent que nous exercions notre domination pleine et entière sur elle. C’est cette approche qui, selon Descola, fonde l’apparition du capitalisme. La symétrique du naturalisme, en tant qu’ontologie, serait alors ce qu’il nomme l’animisme, façon de voir les choses selon une perspective inverse : si au niveau des corps, la plus grande diversité régnerait, il n’en serait pas de même au niveau de l’esprit puisque toutes les espèces, aussi bien humaines que non humaines, partageraient les rêves, la vie intérieure, la faculté même de commander aux autres, au-delà des formes corporelles. Dans cette optique (qui est celle des Achuars), la notion de « nature » n’a plus de sens puisque tous les êtres (humains ou non humains) communiquent et peuvent avoir des droits les uns sur les autres. Il m’a souvent semblé apercevoir ce type d’ontologie au cours de mes voyages, elle serait certainement présente, je crois, dans la mentalité japonaise sous la forme sans doute de ce que les occidentaux voient avec mépris comme archaïsme mais qui pourtant, demeure vivace dans la vie de tous les jours. (Les deux autres ontologies, dont il sera en fait peu question, sont l’analogisme et le totémisme, caractérisées par les deux solutions restantes de la combinatoire s’exerçant au niveau des deux variables que sont : l’intérieur (l’esprit) et l’extérieur (le corps) d’une part et la dissociation / ressemblance de l’autre. Pour l’analogisme, diversité des corps et diversité des esprits avec associations par paires, pour le totémisme, unité des corps et unité des esprits pour peu que les deux appartiennent au même « totem »). On pourrait croire à une disjonction profonde de ces ontologies entre elles, or, Descola et Pignocchi prétendent qu’il n’en est rien, chacun garderait en soi de vieux fonds d’animisme même s’il ne souhaite rien en montrer, tout comme il est désormais possible de voir des Achuars ou autres peuples semblables se familiariser avec les sciences et les techniques en dépit de leur animisme primordial. La difficulté de la pensée de Descola tient à ce qu’elle pourrait être prise pour un relativisme, mettant sur le même plan connaissances scientifiques et croyances ancestrales, or, je ne crois pas qu’il en soit ainsi. Les deux auteurs ne semblent à aucun moment mettre en question la validité de la démarche scientifique (dont même, ils pourraient se réclamer puisque l’ethnologie a elle-même ses méthodes, que Descola respecte avec rigueur), tout au plus suggèrent-ils l’existence d’un hiatus entre la méthode scientifique proprement dite et l’import qui en est fait dans le but de valider des représentations qui ne sont pas, elles, scientifiques, mais plutôt teintées d’idéologie. L’absence de vie intérieure chez les non humains par exemple, si elle est souvent admise au nom d’une rationalité soi-disant scientifique n’a, de fait, jamais été prouvée scientifiquement. Les recherches en éthologie ont longtemps été cantonnées à des observations faites en laboratoire c’est-à-dire dans des milieux clos qui perturbent fortement les sujets observés. Depuis qu’elles s’en écartent en essayant de comprendre les comportements animaux dans leur milieu environnant, apparaissent des vérités étonnantes. Il ne s’agit donc pas de donner foi à des hypothèses extravagantes en s’éloignant des méthodes et des preuves, mais simplement de laisser la science à sa place, celle d’un processus matériel qui aboutit sans cesse à des découvertes que nous n’aurions jamais eu sans lui. Si l’avantage du naturalisme a été d’engendrer un tel processus, l’animisme a, quant à lui, d’autres avantages, comme le respect profond qu’il permet de maintenir à l’égard des autres espèces et des milieux dits « naturels ». Ainsi en explorant ses particularités, en vient-on à découvrir que, chez certains peuples, les rapports de possession s’inversent : les humains ne possèdent pas un territoire (avec toutes les « libertés » que cela leur donne de l’exploiter et de faire ce qu’ils veulent des non humains – et parfois des humains ! – qui le peuplent), c’est le territoire qui les possède. Ainsi, les ‘Are’are, habitants de l’île mélanésienne de Malaita, aux Salomons, disent-ils : « Les ‘Are’are ne possèdent pas la terre. La terre possède les ‘Are’are. La terre possède les hommes et les femmes ; ils sont là pour prendre soin de la terre ».

L’ethnologie et l’histoire, écrit Descola, nous offrent maints exemples de collectifs dans lesquels le statut d’humain est dérivé, non des capacités universellement attachées à leur personne, mais de leur appartenance à un collectif singulier mêlant indissolublement des territoires, des plantes, des montagnes, des animaux, des sites, des divinités et une foule d’autres êtres encore, tous en constante interaction.

Il est intéressant bien sûr de constater que se développent dans les ZADs des points de vue et des comportements similaires. Ainsi, disent les zadistes, « nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend ». Philippe Descola écrit : « pour autant que j’aie bien compris ce qui se passe à Notre-Dame-des-Landes, les occupants de la Zad n’exploitent pas un territoire dont ils aspirent à devenir propriétaires, ils accompagnent par leurs pratiques un milieu de vie qui a accepté leur présence ». En somme les zadistes ne s’installent et vivent sur un territoire que pour autant que celui-ci semble y avoir consenti ! On est là très proches en effet des pratiques décrites par l’ethnologue chez les Achuars qui, allant à la chasse pour quérir du gibier qui leur servira à se nourrir, entreront en conciliabules secrets avec les représentants de ces dits gibiers pour obtenir de leur part une autorisation à prélever quelques membres du groupe ! Cela pourra paraître absurde à tous ceux qui sont ancrés dans un naturalisme de base… comment obtenir une réponse des non-humains (dont on sait bien a priori qu’ils ne possèdent pas de langage au sens où nous l’entendons) ? Certes, mais le symbole est là. Nous ne savons pas vraiment comment les Achuars font pour obtenir cette autorisation, ce que nous savons c’est qu’ils la demandent et que, ce faisant, ils manifestent une attention et un respect incroyables envers les espèces qui partagent le même milieu qu’eux. Les zadistes ne dialoguent pas non plus directement avec les arbres, les espèces animales, les rivières ou les montagnes, mais ils organisent des assemblées générales ouvertes à tous les humains présents sur le site, « au cours desquelles ils débattent des affaires communes dans le cadre de « filières » représentant divers types d’associations avec des non-humains : la culture des plantes, l’élevage, la gestion de la forêt, les haies etc ». « Les intérêts propres du sarrasin, des brebis et des futaies s’accommodent ainsi par l’intermédiaire de celles et ceux qui ont la charge de les entretenir et qui doivent trouver des terrains d’entente pour que les non-humains dont ils sont, en quelque sorte, les mandataires informels, puissent faire valoir leur point de vue ». Comme on le constate, il n’est alors plus jamais question de rentabilité, ni de manière de monnayer un service, ni « d’exploitation » (en pensant à cette curiosité qui consiste dans notre langage juridique courant à avoir nommé en toute tranquillité un territoire « exploitation » parce qu’évidemment des êtres humains installés là « l’exploitent »!). C’est donc bien là, dans ce genre de zad, que s’expérimente sous nos yeux une manière de vivre en dehors du capitalisme. C’est bien sûr extraordinaire et la question qui se pose à partir de là est celle de savoir comment pourrait s’étendre un tel mode d’existence. Est-ce que nous pourrions à une échelle plus vaste vivre, subsister, maintenir un réseau de relations entre nous et avec les autres en dehors de tout rapport marchand ? Descola et Pignocchi sont prudents, il n’est guère envisageable de procéder à une « révolution » qui d’un seul coup convertirait notre monde à ces mœurs entièrement nouvelles… tout juste pourrait-on souhaiter qu’à force de multiplier des expériences de ce genre, elles deviendraient aisément accessibles à tous et toutes et que, même si beaucoup de personnes ne sont ni convaincues ni prêtes à vivre l’expérience, le fait qu’elles puissent fréquenter de tels lieux contribue à progressivement à leur changer le regard, et finalement à « changer la vie ».

[Dans un prochain épisode, je tenterai d’analyser de manière plus critique la proposition de Descola, en la rapprochant des travaux de la CVD et en allant peut-être plus loin quant à la question de l’argent. Dans le livre ici cité en référence, Alessandro Pignocchi répond à une question de Descola concernant l’usage de système d’échange local (SEL) en disant que le problème n’est pas l’argent lui-même, mais la commensurabilité généralisée (entre les biens) alors qu’évidemment il semble que les deux se
confondent : c’est l’argent qui permet cet « échange universel » néfaste et la moindre trace de sa subsistance dans une communauté, laisse redouter qu’il soit détourné de son but initial pour aboutir aux vices ordinaires de la marchandise : recherche de profit, thésaurisation, trafics en tout genre etc.]

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Moman, bel exemple de théâtre épique

Il n’y a que le théâtre qui crée des situations vivantes dans lesquelles nous sommes impliquées par un engagement total de notre être aux côtés de personnages qui sont sortis de la tête d’un auteur et trouvent pourtant une incarnation. C’est chaque fois la même magie. J’aurais presque tendance à dire que plus le dispositif est simple, plus nous nous sentons impliqués. Nous nous intégrons alors dans une réalité langagière, qui provient d’une imagination et qui est pourtant réelle, vivante. Cette situation peut renvoyer à une autre, historique, comme l’image renvoie à un référent dans une conception détonationnelle du langage, ou bien elle est créée de toutes pièces et nous renvoie alors à de purs fantasmes, comme si le référent se construisait au fur et à mesure qu’avance la pièce mise en scène. Dans ce dernier cas, la situation représentée s’ajoute au réel au lieu d’en être une pure représentation. Il faut que le dramaturge ait une certaine audace. Mais peut-être l’audace n’est-elle pas moindre dans le cas de la représentation d’une situation ayant existé dans l’histoire, parce qu’en ce cas, on a à affronter le problème de la vérité. Il faut que l’image soit « vraie », et on sent tout de suite que c’est dans un sens bien particulier : le spectateur n’a pas les moyens de vérifier chaque détail, il ne peut pas dire oui, cela s’est bien passé comme cela, ou au contraire, non, cela n’a pas eu lieu ainsi. Le spectateur fait confiance au créateur, et le sentiment de vérité vient après coup, il s’adresse à un ensemble, une globalité. On ressent comme vraie cette scène ou cet épisode, et cela suffit. Ces réflexions me viennent à la suite de mon visionnage de plusieurs pièces que j’ai trouvées excellentes à Avignon, dans le cadre du Festival off. La pièce de Jean-Claude Grumberg d’abord, Môman, pourquoi les méchants sont méchants, jouée à la Scala par Hervé Pierre et Clotilde Mollet, puis celle de Fabrice Melquiot, Lazzi, jouée également à la Scala par Philippe Torreton et Vincent Garanger, et enfin ces trois pièces dont j’ai déjà parlé, écrites par Elisabeth Bouchaud et jouées à la Reine Blanche, sous le titre générique Les Fabuleuses. Toutefois, comme je vais essayer de le dire dans la suite, ces pièces relèvent de choix très différents du point de vue de la dramaturgie et de la mise en scène. Pour simplifier ; « réalisme » contre caractère épique au sens de Benjamin.

Les deux comédiens dans Moman

Môman est une pièce étrange, elle met en scène un jeune enfant et sa mère. La mère élève seule l’enfant, le père est présent en arrière-plan, il est sans arrêt question que la mère aille revendiquer son dû auprès de lui. Par exemple, ils n’ont plus l’électricité (ils disent « l’électric » ) parce qu’il n’a pas payé la facture. L’enfant n’arrête pas de poser des questions, jusqu’à celle-ci : dis, môman, pourquoi les méchants sont méchants ? L’enfant et sa mère ressemblent évidemment à des personnages de Beckett. Le texte de Grumberg contient un travail sur la langue inédit, ce sont des expressions qui passent pour enfantines et qui pourtant ne ressemblent à aucune expression enfantine connue. Grumberg n’essaie pas « d’imiter » le parler enfantin, il en invente un, qui s’avère plus « vrai » que le réel, plus drôle en tout cas, avec des règles et conventions syntaxiques, phonétiques ou orthographiques qu’un linguiste pourrait détailler. Ainsi : « j’ai poeur môman, j’ai poeur, j’ai poeur, j’ai poeur – et de quoi as-tu poeur acore ? » la mère : « sans pyjmaça ! Ahhhh tu m’inerves ! Tu m’inerves ! Y m’inerve ! ».

Dans ses « Essais sur Brecht », Walter Benjamin oppose deux genres de théâtre, l’un « de machineries compliquées, de gigantesques déploiements de figurants, d’effets raffinés » qui vise à créer l’illusion d’une réalité dans sa continuité, l’autre « un théâtre qui, au lieu de rivaliser avec ces instruments de publication récents, cherche à s’en servir pour s’instruire, bref à se confronter avec eux », il l’appelle le théâtre épique et considère que Brecht en est le parfait exemple. « Le théâtre épique n’a pas tant à développer des actions qu’à présenter des états de choses. Il obtient ces derniers en faisant interrompre les actions ». Le point central est celui-ci : « l’interruption de l’action, à partir de laquelle Brecht a qualifié son théâtre d’épique, fait constamment obstacle à une illusion dans le public ». C’est cela qui arrive ici, et fait de cette pièce un objet tellement intéressant, on aurait dit autrefois « d’avant-garde » mais ces mots semblent avoir perdu aujourd’hui leur sens, on s’en gausse, et pourtant… l’avant-garde avait raison dans la mesure où elle cherchait à nous bousculer, à nous pousser dans nos retranchements pour qu’on cesse de « prendre les vessies pour des lanternes », comme nous faisons tout le temps, autrement dit « l’avant-garde » interrogeait nos représentations spontanées, celles qui président par exemple au fait de prendre au « naturel » une action qui satisfait à tous les codes et toutes les conventions du « réalisme », parce qu’elle satisfait ces codes et non parce qu’elle serait en effet « naturelle ». Le langage inventé par Grumberg est plus vrai que les conventions adoptées concernant la représentation du langage au théâtre classique, au cinéma ou à la télévision, et il l’est justement parce qu’inventé. De même, la mise en scène (due à la propre fille des deux acteurs sur scène!) va dans ce sens. On ne cherche pas à faire « enfant », on n’a pas cherché un quelconque gamin pour jouer le rôle de louistiti, comme l’appelle sa môman ! Non, bien plus subtil que cela : l’homme (Hervé Pierre) joue la mère et la femme (Clotilde Mollet) joue l’enfant. A la fin du spectacle, lorsque le temps est supposé être passé et que l’enfant est devenu adulte, les rôles sont inversés, Clotilde Mollet est la mère et Hervé Pierre l’enfant devenu grand. La force d’un tel théâtre est qu’en même temps qu’il nous montre une action, il détruit les conventions par lesquelles cette action pourrait être rendue. Au sens de Benjamin et de Brecht, la pièce de Grumberg mérite ainsi d’entrer dans la catégorie du théâtre épique. Evidemment, ce n’est pas la première fois que telle chose arrive. Les grands dramaturges de l’après-guerre, les Beckett, Ionesco, Gatti ou Adamov y étaient maîtres, mais on les a un peu oubliés (ou bien leurs pièces, surtout celles de Beckett et Ionesco, ont été vues un si grand nombre de fois qu’un effet de lassitude s’est fait sentir), Grumberg renoue avec eux d’une manière neuve. Il n’a pas peur, même de se relier au « théâtre de l’absurde », qui était le nom donné (un peu à la légère) à ce type de théâtre dans les années cinquante ou soixante (un peu à la légère parce que, comme le dit d’ailleurs Grumberg quelque part, ce n’est pas le théâtre qui est absurde, mais le monde). J’ai trouvé par hasard en librairie, une pièce qu’il a écrite récemment (2024) : Dans le couloir. Je suis impatient de voir cette pièce montée quelque part (si elle ne l’a pas déjà été). Ici, la filiation est explicite dans la dédicace : « A Eugène et Samuel qui incarnèrent dans le monde, au mitan du cruel vingtième siècle, le théâtre en majesté, ce qui eut pour conséquence d’inciter une foule d’ignares illettrés à écrire des pièces dites du théâtre de l’absurde avant de s’apercevoir que ce n’était pas votre théâtre qui était absurde, mais la vie même. Souffrez, messieurs, que l’un de ces attardés égarés vous offre cet obscur couloir qui ne mène qu’en coulisse ». La pièce met en scène un Vieux et une Vieille qui échangeront tout au long des dix scènes à propos de leur fils, présent mais invisible, qui s’enferme dans sa chambre. En apparence, un caquetage absurde de deux vieillards… pendant qu’on devine que se déroule un drame en coulisse.

Lazzi, copiright Renaud de Lage

On peut comparer à ce théâtre les pièces de Fabrice Melquiot, et particulièrement Lazzi, qui passait à Avignon au théâtre de la Scala. Ces pièces reflètent un immense savoir-faire, les situations représentées sont profondément émouvantes et originales. Dans Lazzi, deux hommes d’un certain âge, un veuf et un divorcé, qui ont tenu pendant de longues années (27 ans) un video-club, sont condamnés à le fermer suite aux préférences données par les spectateurs au streaming et aux plateformes genre Netflix. Nous assistons au dernier jour, à la fermeture, à la remise au rebut des vieux films, métaphore de celle dont les deux personnages sont l’objet. Ils s’invectivent, se lamentent, se rappellent leur passé et notamment les femmes qu’ils ont aimées. Tout cela est emprunt d’une grande nostalgie. Ils quittent la ville pour la campagne où ils espèrent, comme nombre d’entre nous, enfin trouver la paix et la rencontre avec la nature. Las, les choses ne se passent pas aussi bien que prévu. La nature résiste et l’un des deux personnages craque complètement, cela se termine dans le sang. Par bien des côtés, on pourrait comparer ces personnages à certains duos de Beckett, comme dans Fin de partie, pourtant quelque chose nous dit que nous ne sommes pas tout à fait sur le même versant de l’univers théâtral. Chez Melquiot, tout est fait pour accroître notre nostalgie, à coups de citations et de renvois à des films anciens très connus. Le fantôme d’Orson Welles est présent. On parle de la Nouvelle Vague, de Godard, de Scorcese, de de Niro etc. Nous sommes là donc dans la situation où, contrairement au théâtre épique, le dramaturge tente au maximum de susciter l’illusion du spectateur, en le renvoyant à ses propres souvenirs. Melquiot (comme aussi, dans un genre voisin, Michalik) est du côté de ce qu’on a appelé dans la tradition : « théâtre de boulevard ». Cela n’enlève rien à la performance éblouissante des acteurs, ici Philippe Torreton et Vincent Garanger.

Screenshot
L AFFAIRE ROSALIND FRANKLIN Auteur : Elisabeth Bouchaud Mise en scene : Julie Timmerman Avec : Isis Ravel Balthazar Gouzou Matila Malliarikis Guillaume Fafiotte Lieu : Theatre de la Reine Blanche Ville : Paris Le : 06 05 2024 © Pascal Gely

Et les pièces scientifiques dans tout ça ? Elles nécessitent une analyse particulière, bien que par certains côtés, elles participent du caractère épique. Dans leur cas, c’est le surgissement de la science, de son appareillage, des données brutes etc. qui fait office « d’interruption dans la représentation ». Les pièces d’Elisabeth Bouchaud rompent avec la représentation traditionnelle de la science, d’abord en y introduisant l’aspect sociologique : les débats ne sont pas neutres, ils s’incarnent dans des personnes qui ont des intérêts à défendre, ils s’inscrivent dans le contexte du patriarcat dominant : les femmes sont destinées à occuper un rôle mineur, on leur fait récolter des données mais elles ne doivent surtout pas sortir de leur rôle en se permettant de les interpréter et d’élaborer des théories nouvelles susceptibles d’en rendre compte, elles sont destinées également à apporter le café à leurs collègues masculins, voire à leur servir de sujet de plaisanterie commode, comme lorsque, par exemple, Rosalind Franklin se voit affublée du surnom de Rosy, sans bien sûr son consentement. Et encore évidemment, ces pièces sont pudiques, rien sur le harcèlement sexuel dont elles peuvent faire l’objet. Mais en dépit de cela, les scientifiques femmes résistent : leur travail est là, concret, manifeste, il est impossible de nier leurs résultats. Le surgissement dans la représentation de cet aspect processuel de la science (en opposition à l’aspect purement représentationnel) est bien l’endroit où le théâtre se fait épique au sens de Brecht et Benjamin : il n’est pas possible au spectateur de se laisser aller au gré de son imagination, il est obligé de tenir compte du réel.

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Charles Juliet pendant la rencontre

Charles Juliet vient de disparaître.Nous l’avions accueilli dans notre petit village de la Drôme le 7 avril 2018, il était venu accompagné de son épouse,qu’il appelait toujours « ML » dans son journal comme dans la vie.il avait montré une immense générosité en nous parlant longuement de son oeuvre et en nous en lisant des extraits, sa parole si simple, si directe, résonne encore en nous. Il avait beaucoup aimé retrouver ces paysages de Provence qu’il aimait et avait éprouvé une joie immense à retrouver la famille de celui qui avait été son prof de français à l’école de pupilles d’Aix, autrement dit l’avait fait entrer dans l’univers de la littérature. Nous avions passé deux jours enthousiasmants en sa compagnie. Resté un peu en contact avec lui, je savais qu’il avait souffert de la disparition de son épouse. Il éprouvait beaucoup de difficulté à retrouver des repères dans son existence. Selon moi, Charles Juliet fait partie de ces écrivain.e.s, et plus généralement d’hommes et de femmes de culture qui nous montrent, s’il en était besoin, que la culture n’est en aucun cas l’apanage d’une élite, mais qu’elle s’adresse à tous et toutes pour peu que nous sachions ouvrir notre coeur.

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Avignon troisième semaine : un peu d’ennui et de regret, mais heureusement la vie

début de troisième semaine, ce devait être une sorte d’apothéose, j’avais eu des billets de haute lutte pour obtenir une place dans la Cour d’Honneur pour Elisabeth Costello mis en scène par Krzysztof Warlikowski, et je me réjouissais. Certes ma place était loin de la scène, rang ZH… autrement dit le dernier… mais je ne m’attendais pas à cette désertion, les grappes de spectateurs quittant le navire au bout d’une heure, au point que je me retrouvai seul dans mon coin (donc évidemment susceptible d’améliorer mon score encore que limité dans mon déplacement par les gardiens de l’ordre spectatorial…). Il y avait du vent ? Oui, certes, un peu. C’était tout en polonais ? Oui, bien sûr, ça n’arrangeait pas les choses d’autant que les surtitres placés trop haut obligeaient à ce dilemme permanent : ou je les lis, mais ils se succèdent à toute vitesse, et je ne fais plus que lire, oubliant de regarder le spectacle… ce qui est quand même gênant ! Ou au contraire, je regarde les images, les gesticulations scéniques (grossies nécessairement puisque nous sommes dans ce lieu marqué par le gigantisme) et je saute donc des phrases, et je ne comprends rien ! Lorsque me revenaient des souvenirs de lecture (car j’avais lu en son temps le roman de Coetzee), les choses s’arrangeaient un peu, plus besoin de trop déchiffrer, je me reposais sur la vision des images. Mais il n’y avait pas que cela. Il y avait aussi un certain ennui dû au fait que tout cela paraissait bien académique. Belles images, oui. Par exemple, quoi de plus naturel lorsqu’on attaque le sujet de l’environnement que voir des glaciers de l’antarctique qui s’effondrent… mais c’est un peu convenu quand même ! Et quand on évoque la condition animale de montrer des champs plein de moutons bêlant… Introduire des comédiens grimés en chimpanzé… est-ce de l’audace ? Transformer les débats du roman de Coetzee en tables rondes où ils interviennent est un peu cocasse, certes, mais il n’y a pas de quoi s’extasier et crier au génie. La pauvre Elisabeth Costello est bringuebalée, est-ce une furie, une femme légendaire, une mère abusive, une conférencière qui s’égare ? Un peu de tout cela. Evidemment, on ne saurait être indifférent au personnage même si on aimerait être mieux capable de suivre ce qu’elle a à nous dire. Les scènes sont ponctuées d’indications sur les sujets qui vont être abordés. La première : REALISME. J’avoue : je n’ai pas été capable de comprendre ce qu’était le message, cela s’est perdu dans la nuit d’Avignon (oui, je sais, j’aurais dû relire le livre avant de venir, mais enfin, un spectacle devrait se suffire à lui-même, non?). La scène où il a été question de notre rapport aux animaux, là où Coetzee a fait débat il y a maintenant vingt ans, elle, est vite identifiée : elle y comparait nos habitudes alimentaires et l’abattage des animaux aux massacres de la Shoah. C’est en général ce qu’on retient le plus facilement du livre du Nobel sud-africain, et d’ailleurs ce dont tous les critiques officiels parlent à titre d’exemple d’un thème « dérangeant » qui expliquerait la fuite des spectateurs (les pauvres, ils n’auraient pas supporté, quel mépris, entre parenthèses, pour lesdits spectateurs), à se demander si lesdits critiques ont bien regardé la pièce car enfin, cette séquence n’en occupe pas toute la durée ! Autre thème identifiable : le commentaire sur le livre de Paul West concernant von Stauffenberg et le supplice auquel le condamna Hitler : l’étrangler avec des cordes suffisamment fines pour qu’il se sente mourir, Costello l’interpelle sur sa légitimité à imaginer de tels détails, la question de la responsabilité de l’écrivain est ici abordée (ou plus précisément, voir (1) ci-dessous, la question de la limite dont il doit avoir conscience dans le domaine de la compassion), et c’est bien. Mais ce que je livre là ce sont quelques éclairs, on pourrait dire « mes éclairs de lucidité », lorsqu’enfin j’arrivais à faire se correspondre le texte et l’image. Mais dans un nombre incalculable de cas, les éclairs que j’espérais encore se sont dissous dans le bruit et l’incompréhension. Après que mes amis eurent déserté les lieux car ils avaient une dernière navette à prendre pour rentrer chez eux, je restai jusqu’à l’entracte. Celui-ci arriva sur le coup de minuit et demi, annoncé par un cycliste interpellant l’écrivaine comme pour lui dire que cette fois elle était bien dans le réel, qu’il fallait éteindre les lumières (ça, c’était plutôt drôle), et les lumières s’éteignirent et les rangs se vidèrent. Je me dirigeai vers la sortie : là, les placeu.r.ses clamaient qu’il y avait deux voies, l’une pour ceux et celles qui sortaient définitivement et qui passait derrière eux, et l’autre pour ceux et celles qui avaient l’intention de revenir, dirigeant vers une placette, eh bien, je vis avec un léger pincement au coeur mais beaucoup de compréhension, presque tout le monde prendre la première voie. Me disant que sans doute je ne gagnerai rien de plus à rester une heure et demie supplémentaire dans cette confusion des textes et des images, je leur emboîtai le pas pour me retrouver bien vite au calme de ma chambre d’hôtel. Il est dit dans le programme (que je n’ai lu qu’après, les placeurs ayant oublié de le distribuer avant le spectacle! Bon, je sais, ce sont des bénévoles, je ne vais pas leur taper dessus…) que la seconde partie est différente, qu’elle évoque davantage le vieillissement du personnage qui, alors, est joué par une comédienne âgée très populaire en Pologne, ayant joué dans les films de Wajda. On y évoque aussi paraît-il la fragilité, en notre monde technique, de nos vies, et plus encore, de la vie en général, symbolisée par un poussin qui va disparaître entre les mâchoires d’une broyeuse. Je n’aurai rien vu de cela, peut-être est-ce dommage, j’observe que les critiques « officiels » n’en disent pas grand-chose non plus, me laissant penser que peut-être eux aussi ont regagné le calme de leur chambre d’hôtel au moment du grand départ…

la vie… la voici bien évoquée, et même portraiturée, dans cette petite pièce chef-d’oeuvre d’Elisabeth Bouchaud : l’Affaire Rosalind Franklin, à la Reine Blanche, dernier volet des « Fabuleuses ». Qu’est-ce que la vie, cette vie si bafouée, négligée, engloutie par les mâchoires de la technique ? Quelques scientifiques ont posé la question et l’ont, d’un certain point de vue, résolue au cours du siècle passé lorsqu’ils ont mis à jour la responsabilité de l’ADN dans l’histoire, et plus encore de sa structure en double hélice. Est vivant tout ce qui contient de l’ADN. Point. Encore fallait-il le découvrir, et l’histoire a inscrit à ce registre les noms de Crick, Watson et Wilkins, Watson étant américain et les deux autres anglais qui, tous, travaillaient à Londres ou à Cambridge, mais ce n’est que récemment que l’histoire a ressorti le nom de Rosalind Franklin. Pourtant c’est bel et bien elle qui a fait les observations et les photographies décisives et qui a su, la première, en tirer les conséquences. L’oeuvre d’Elisabeth Bouchaud est autant une pièce de théâtre qu’une enquête d’histoire des sciences. Celle-ci est magistrale. Il aura fallu explorer les archives, retrouver les épreuves photographiques, entrer dans le détail des appareillages. C’est aussi une œuvre de pédagogie scientifique : qui pourrait ne pas comprendre le mécanisme de l’ADN après avoir vu cette scène où, pour expliquer comment fonctionne la reduplication à son collaborateur, elle utilise simplement ses avant-bras, ses deux avant-bras au départ se nouant sur eux-mêmes avant qu’ils se séparent pour se nouer à ceux du comparse dans le même mouvement et ainsi de suite à l’infini ? Terrible portrait que celui de cette jeune anglaise, d’abord attirée par la vie parisienne au moment des caves de jazz de St Germain des Près puis retournant dans son pays où lui est promis la direction d’un groupe à King’s College, où elle devra s’occuper de la structure des protéines. Quand elle arrive à Londres, elle y est accueillie par un hurluberlu timide et coincé qui sera son collaborateur, elle tarde à rencontrer le chef du laboratoire, un certain Wilkins, qui est secrètement séduit, mais qui cherche à exercer son autorité sur la jeune recrue. Elle voudrait bien parler avec lui, surtout des équipements, qui s’avèrent tous défaillants, mais il a plus pressé à faire : se réunir au club avec ses amis, qu’à cela ne tienne je pourrais y venir avec vous, mais vous n’y pensez pas… nous sommes en Angleterre dans les années cinquante et les clubs sont réservés aux hommes (vous voulez dire interdits aux femmes… et aux chiens sans doute ? Oui, oui, évidemment Dr Franklin, aux chiens aussi). La pauvre Rosalind a ensuite à faire face aux assauts grossiers d’un certain Watson aux manières bien peu britanniques, qui n’est là que pour réussir au plus vite, bousculant le directeur du labo qui, au début, n’en veut pas. Crick un peu plus sympa mais tout autant avide de réussite à peu de frais. Ils s’arrangent tous ensemble (Wilkins, Crick et Watson) pour dérober les clichés uniques pris par Franklin, où, pour la première fois elle sépare deux formes de l’ADN, la A et la B, l’une sèche l’autre plus humide, séparation qui fait apparaître avec netteté sur l’un des clichés la forme d’une sorte d’hélice vue du dessus. Les potaches Watson et Crick vont s’en emparer de manière brouillonne, mais c’est Rosalind, pardon, le Dr Franklin, comme elle tient à se faire appeler, qui en donne le modèle. Terrible portrait disais-je car c’est celui d’une femme intransigeante, sur ses droits bien sûr et sur l’exigence de vérité : les conventions britanniques passent au second plan, ainsi malheureusement que la plus élémentaire prudence : sa manipulation excessive des rayons X va altérer sa santé, elle mourra jeune tout en ayant accumulé des découvertes dans le domaine des virus sans toutefois atteindre la gloire de ses comparses, récompensés par le Nobel en 1962 (elle était déjà morte en 1958)… mais qui ne firent plus jamais rien par la suite ! Comme pour Exil Intérieur et pour No’Bell, la mise en scène est d’une rigueur impeccable, les instruments sont convoqués sur scène, les comédiens, tous jeunes, sont excellents, le texte coule dans nos oreilles comme du miel. On ressort de là gonflé à bloc, enthousiaste, ému par l’existence de la science elle-même, et de quelques héros et héroïnes qui ont su (et savent encore) la porter. J’attends maintenant que madame Bouchaud se penche sur la sismologie, domaine où quelque chercheuse que je connais a connu le sort des Meitner, Bell, Franklin et consorts…

la photo décisive qui révèle la structure de l’ADN, prise en 1952
la « vraie » Rosalind Franklin…

Celle qui, dans No’Bell justement, joue le rôle de Jocelyn Bell, on la retrouve à la Chapelle des Antonins (l’un des pôles de la Factory) dans le rôle d’Anna Politovskaïa pour une pièce qui s’intitule : Femme non rééducable (le texte est de Stefano Massini, trad. Pietro Pizzuti). Elle joue avec son comparse, un homme avec qui elle forme la compagnie La Portée. Ils sont tous deux remarquables. Il faut là aussi louer le travail de préparation, de recherche documentaire sur le cas de cette journaliste russe assassinée par la sbires de Poutine en 2006, un 7 octobre. Une paire de lunettes en plus, et Roxane Driay se métamorphose en la journaliste russe, dont on prend connaissance des reportages effectués en Tchétchénie au début des années 2000, où, déjà, le dictateur russe envoyait ses troupes massacrer les civils, au départ des jeunes comme d’autres, puis des orphelins (pour éviter les reproches des mères!), puis enfin, comme en Ukraine, des repris de justice. Anna interviewe un jeune soldat russe. 19 ans. Satisfait de rentrer dans les normes imposées : tuer au moins trois ou quatre personnes par jour, avec une préférence pour la technique du fagot (on entoure un groupe de personne par un cordage bien serré, puis on balance là-dessus un bon explosif, et le tour est joué). Il n’a tout simplement pas conscience d’âtre un meurtrier, car, dit-il, ce sont des Tchétchènes, pas des hommes. 19 ans. Ce pourrait être mon fils. Et pas d’autre envie que celle que la guerre dure le plus longtemps possible. La journaliste se perd dans les cloaques de sang et de boue, elle est rudoyée chaque jour par les soldats russes, arrêtée et torturée à maintes reprises, elle n’en continue pas moins d’envoyer ses articles à la Novaïa Gazetta, seul journal restant de libre mais qui ne tardera pas à être supprimé (c’est son directeur, Dimitri Muratov, qui a obtenu le Nobel de la Paix en 2021). Des officiers écrivent pour la dénoncer, l’injurier. Une première tentative d’assassinat se solde par la mort d’une dame dans son immeuble qui n’avait pour seul tort que celui de lui ressembler vaguement, elle sait à partir de là que son sort est scellé et effectivement, quelques jours après, on ne la rate pas, elle est exécutée froidement dans le hall de son immeuble. Nous sommes dans cette pièce bien au coeur de l’infamie : le régime russe dans toute son horreur, tel qu’il sévit aujourd’hui en Ukraine bien sûr, avec les mêmes méthodes, les mêmes crimes et assassinats de journalistes, d’opposants etc. On songe bien sûr à Navalny en voyant cette pièce. Mais la Russie poutinienne s’effondrera. Bien sûr. Ses ressources ne sont pas inépuisables. On voit son armée piétiner aujourd’hui dans l’est de l’Ukraine. Mais après quels soubresauts terribles encore ? Et après combien de morts, qu’ils soient russes ou d’autres nationalités ? La métaphore de Coetzee, du petit poussin destiné à la broyeuse, s’impose toujours plus : qu’est-ce qu’une vie, non plus au sens scientifique mais au sens éthique, si n’importe laquelle de ces vies peut être fauchée en un instant par la barbarie dont l’humanité est capable à tout instant ?

Anna Politovskaïa
Roxane Driay dans Femme non rééducable

Avignon est formidable : chaque année, nous sommes baignés dans un océan de réflexion, de culture, d’outils pour la prise de conscience et de lucidité face à un monde en terrible danger. Avignon, dû à Jean Vilar qu’il ne faut jamais oublier, est la plus grande conquête au niveau de la culture que nous ayons eue depuis 1945. Puisse cette conquête jamais ne disparaître !

(1) On lira ceci sous la plume de Tiphaine Samoyault dans « au lieu du passage » paru dans la revue Vacarmes en 2009 : « Dans Elizabeth Costello, la sixième conférence, intitulée « Le problème du mal », évoque la question à propos du livre de Paul West, les Très Riches Heures du Comte von Stauffenberg, qui applique strictement le principe selon lequel il faut parler « du dedans » de l’expérience extrême. Décrivant sans rien omettre l’exécution des conjurés après la tentative d’assassinat manqué contre Hitler, il atteint, selon la lectrice et conférencière, les limites du lisible : « Certaines choses ne sont pas bonnes à lire ou à écrire. En d’autres termes : je prends tout à fait au sérieux ceux qui affirment que l’artiste risque gros à s’aventurer dans les lieux interdits ; il risque en particulier lui-même ; il risque peut-être tout. » (Elizabeth Costello, p. 234) La limite de la compassion est ainsi le point où la souffrance ne peut plus être endurée sans être elle-même une torture et transformer l’écrivain en bourreau ».

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Avignon deuxième semaine : la mort, le sexe, l’autisme et la science

Deuxième semaine. Un chroniqueur dit fort justement, sur la revue en ligne AOC que cette première semaine du Festival d’Avignon a été principalement dédiée à la vieillesse, au sexe et à la mort (1). Nous n’avons pas vu la pièce de Mohamed El Khatib, La vie secrète des vieux. Regrets (nous avons peut-être pensé que nous étions suffisamment au fait de la question). On y a mis en scène, paraît-il, d’authentiques personnes âgées, voire très âgées, parfois en fauteuil, pour briser le tabou du sexe chez les vieux. Certains dépassaient les cent ans. Est-ce encore du théâtre ? Sûrement, si j’en crois mon ami Jean qui a écrit un livre intitulé « Faire théâtre de tout », montrant donc qu’on peut, effectivement, faire théâtre de tout. Le sexe, je l’ai dit la semaine dernière, était aussi présent et presque obsédant dans le spectacle proposé par Angelica Liddell. Elle ne se faisait d’ailleurs pas faute de montrer sexes et nichons et, déjà, chez elle, on pouvait voir ces rangées de fauteuils pour des vieillards en rang, attendant leur petite satisfaction du jour. On sentait bien là, du reste, l’influence d’Ingmar Bergman. Citations de Persona et de Sarabande à l’appui. Quand le monde s’effondre comme il s’effondre en ce moment, on interroge l’essentiel. Comment allons-nous mourir, comment allons-nous vieillir, nous reste-t-il encore une dernière étreinte à partager ?

L’auteur de la chronique reliait à ces deux spectacles celui que nous avons vu aussi : Absalon, absalon, d’après le roman de William Faulkner, adaptation qui dure cinq heures, donnée à la Fabrica, un lieu construit il y a seulement une dizaine d’années, pour des expérimentations théâtrales. La mise en scène est de Séverine Chavrier, qui dirige le théâtre de Genève. Spectacle débordant de tout, de musique (très forte), de cris de rage et de folie, de video et de clair-obscur. Les deux premières heures sont éprouvantes, trop « saturées » comme dit l’article auquel je me réfère. Les personnages, dont un père de famille en lutte pour sa survie, se voient autant sur l’écran que sur scène où ils sont confinés dans des espaces restreints, comme une voiture. Il y a deux voitures sur scène qui, de temps en temps, se mettent à avancer ou bien à reculer, cela rappelle certains films où l’on avait pris l’habitude de filmer les héros derrière un volant, on a ça dans Pierrot le Fou par exemple. C’est fou ce qu’un pare-brise paraît le cadre idéal d’une mise en scène. De longues séquences dans la pénombre nous font sentir la moiteur et l’opacité des marécages du Mississipi. Plus la narration avance, plus les plans se mettent en place, il s’agit d’une saga du Sud américain, mais elle n’est pas présentée dans un ordre chronologique. Certaines séquences sont contemporaines, un descendant assis dans un rocking-chair raconte à un ami le passé familial, les mésalliances, les atmosphères de scandale, les épisodes de la guerre. Mais quelle guerre ? On pariera bien sûr pour la guerre de Sécession, même si parfois sont évoqués les soldats américains partis « sauver l’Europe ». L’heure finale est apaisée, une jeune femme noire raconte le racisme subi. Elle dit avoir appris un jour à une cousine qu’elle était « métisse », toute au plaisir d’utiliser une expression qu’elle venait d’apprendre, et que son père s’en était fâché car, disait-il, il n’y a pas de « métisse », ou on est l’un ou on est l’autre, ce en quoi on voyait bien qu’il se trompait. Interrogée plus tard, la cousine disait se rappeler très bien cet épisode, où elle avait enfin compris qui elle était. Dans la dernière partie du spectacle, la fragile toile (du papier?) sur laquelle sont projetées les images, se déchire. Des bouts entiers tombent sur la scène, révélant une architecture de tubes et de cases où par moment se sont réfugiés les personnages, comme si l’espace scénique, essentiellement vertical, était organisé en cases comme les cases de la mémoire. C’est donc à la mise à nue d’une mémoire que nous assistons. Dans un entretien, Séverine Chavrier dit qu’elle a voulu aborder surtout la question de l’héritage, les relations fraternelles et le rapport des jeunes à l’autorité parentale. On voit ainsi l’un des fils qui, contrairement à son frère et à sa sœur, s’engage dans des études, le premier de la famille à accéder à l’université, objet de quolibets et de colères de la part du père qui, lui, n’a jamais eu cette chance. Elle dit aussi avoir voulu interroger les fondements de la nation nord-américaine : vaste programme. On se demande tout au long du spectacle en effet comment peuvent faire corps et vivre ensemble des fragments si disparates, venus de tant d’horizons différents, à la base de tant de répressions et de massacres. On devine que j’ai un peu de mal à parler de ce spectacle, c’est qu’il reste en ma mémoire comme un rêve de la nuit dont j’essaierais de retrouver les moments et la signification. Sûrement est-ce un spectacle qu’il faudra retourner voir lorsqu’il passera, notamment à Paris, à l’Odéon (du 25 mars au 11 avril) ou bien à Genève (du 17 au 29 janvier).

HECUBE PAS HECUBE Festival d Avignon Texte et mise en scene Tiago Rodrigues Traduction Thomas Resendes Scenographie Fernando Ribeiro Costumes Jose Tenente Lumiere Rui Monteiro Musique et son Pedro Costa Collaboration artistique Sophie Bricaire Avec les interpretes de la Comedie Francaise : Eric Genovese, Denis Podalydes, Elsa Lepoivre, Loic Corbery, Gael Kamilindi, Elissa Alloula, Sephora Pondi


Curieusement ou… significativement, l’autisme est également un thème souvent abordé ici. Deux exemples, si éloignés l’un de l’autre qu’on pourrait dire qu’au plan théâtral, ils n’ont rien à voir : le « seule en scène » En tongs au pied de l’Himalaya, de Marie-Odile Weiss, au théâtre du Chêne Noir (donc dans le « off »), et le grand Hécube pas Hécube, écrit et mis en scène par Tiago Rodrigues à la Carrière de Boulbon (donc dans le « in »). On peut deviner que c’est, pour moi, le second qui l’emporte (rien à voir, vous dis-je!) même si le premier n’est pas négligeable : après tout, tenir en scène une heure et demie en racontant son parcours de mère d’enfant autiste ne doit pas être regardé avec condescendance. C’est du vécu. Rien ne saurait être reproché à l’actrice qui étale ses tripes en public en nous montrant les multiples embûches et obstacles à gravir, bien sûr encore et toujours les sempiternelles accusations des (mauvais) psy à l’encontre des mères taxées de frigidité, les remarques maladroites des amis qui ne vous veulent que du bien, la désertion des mâles qui, lorsqu’ils voient l’étendue du désastre préfèrent partir à toutes voiles. Mais rien à voir bien sûr avec les accents tragiques que sait y mettre le metteur en scène portugais en s’appuyant sur une tragédie antique, en l’occurrence Hécube d’Euripide. Magie du verbe et de la scène, la situation mise en scène par la troupe de comédiens qui sont réunis au début de la pièce, qui est celle d’une mère (Hécube), la femme du roi Priam, devenue captive et qui a vu son propre fils tué par celui qui devait le protéger et pour cela implore vengeance, se confond admirablement avec celle de la comédienne qui joue Hécube et qui, elle, a à faire face à la manière dont son fils a été maltraité dans une institution dédiée à l’accueil des autistes, et pour qui, elle aussi, demande réparation. Elsa Lepoivre joue Hécube, elle est sublime, tout comme l’est celui qui joue à la fois le rôle du procureur et celui d’Agamemnon, Denis Podalydes. Ce qu’on admire le plus dans ces réalisations mettant à contribution les comédien.ne.s de la Comédie Française, c’est l’extraordinaire justesse du ton, l’excellence de la diction qui fait que même par fort mistral, il n’y aurait aucune difficulté à suivre le propos.
De plus, le texte et la mise en scène de Rodrigues sont d’une grande limpidité, les mots sortent de la bouche des comédiens tout naturellement comme plusieurs sources qui s’écoulent, tout en restant dans la tragédie, le spectacle fait des écarts vers l’humour, voire même l’auto-dérision. On a le décordit un des personnages et en effet quel beau décor que celui de la carrière de Boulbon, on ne sait pas trop à quoi il sert.On a les costumes ils sont un peu monotones, mais ils sont faits sur mesure… Le fils autiste a pour prénom Otis, jeu de mots ? Non puisque les parents ne pouvaient pas deviner au départ, mais un hommage à Otis Redding dont la musique fait vibrer les murs de craie. Seul élément « rajouté » du décor : un chien géant parce que le film préféré d’Otis qu’il regardait en boucle est un dessin animé avec une petit chienne, et la mère, Nadia, comme la mère Hécube, seront prêtes à aboyer tant qu’il le faut jusqu’à ce qu’on leur rende justice…

Elisabeth Bouchaud


Autre chose encore, d’un peu éloigné des spectacles qui précèdent mais qui, pour d’autres raisons que celles évoquées jusqu’ici me touche beaucoup : les trois pièces (dans le « off ») regroupées sous le titre commun les Fabuleuses, qui sont données au théâtre Avignon-Reine Blanche. Ces pièces me touchent parce qu’il y est question de science, ce qui est suffisamment rare dans le domaine théâtral pour qu’on le signale. Et plus spécifiquement : de la place des femmes dans la science. Leur autrice est une scientifique elle-même : Elisabeth Bouchaud, qui réussit cet exploit de mener de front deux carrières, une de scientifique (elle a été encore récemment directrice des enseignements de l’Ecole Supérieure de Physique et de Chimie de Paris, elle a travaillé dans le domaine de la physique des matériaux, sur les phénomènes de rupture – utilisant en cela la théorie des fractales de Benoit Mandelbrodt) et une autre de comédienne / metteuse en scène / directrice de théâtre. Un pur littéraire craindra sûrement ce rapprochement : comment une scientifique peut-elle exprimer les subtilités des passions humaines, les rapports ambigus, les désespoirs et les joies ? Et bien qu’il se détrompe. Ces pièces font appel autant à la sensibilité du spectateur qu’à sa capacité de compréhension des théories de la matière. La première pièce est Exil intérieur, exploration du cas de Lise Meitner (dont j’ai déjà parlé ici), véritable découvreuse de la fission nucléaire, qui se fit ravir le fruit de son travail par Otto Hahn, le physicien allemand qui reçut le Prix Nobel en 1948 justement pour cette découverte. Lise Meitner était juive. Le régime hitlérien sut lui rendre la vie impossible jusqu’à ce qu’elle se décide enfin à partir, pour le Danemark d’abord (afin d’y rejoindre Niels Bohr) puis, au moment où ce pays fut mis à son tour sous la botte nazie, vers la Suède. De retour en son pays après la guerre, avec son neveu Otto Frisch qui l’avait beaucoup aidée, elle se heurte au déni des savants allemands. Ils espèrent se dédouaner de leurs crimes en insinuant que ceux qui ont réalisé la bombe atomique ont été aussi des criminels. La deuxième pièce, No Bell, est consacrée à Jocelyn Bell, jeune étudiante dans les années soixante qui prépare sa thèse à Cambridge au sein d’un observatoire dirigé par Antony Hewish, et à qui est dévolu le rôle de rassembler les données délivrées par un radio-télescope géant. C’est là qu’elle voit un jour un événement qui se reproduit systématiquement tous les 23h56, inexplicable jusqu’à présent, mais dont elle maintient mordicus la réalité, elle vient de découvrir le premier pulsar, mais là encore, les us et coutumes de la science vont faire que c’est son patron et lui seul qui sera gratifié de cette découverte, qui lui vaudra, à lui aussi, un prix Nobel. On retrouve Jocelyn Bell sur la fin de sa vie, lorsqu’elle a quand même réussi à faire valoir ses droits de grande scientifique. On la questionne sur ses regrets. Le point commun entre Lise Meitner et elle est de n’en avoir aucun, elles ont gardé de l’estime (peut-être de l’amour dans le cas de Lise) pour leur tuteur, même si celui-ci a quelque peu abusé d’elles. La troisième pièce sera consacrée à Rosalind Franklin, la vraie découvreuse de la structure en hélice de l’ADN. Je ne l’ai pas encore vue. Mais bientôt !


Ici aussi, les comédien.ne.s sont excellent.e.s. Dans la première pièce, Elisabeth Bouchaud elle-même tient le rôle principal. Elle est bouleversante. Mise en scène d’une grande rigueur, avec peu de moyens, mais suffisants. Souvent un tableau noir suffit à faire naître de grandes émotions ! (on se souviendra du très beau film : Le Théorème de Marguerite, sorti cette année, sur une (pseudo) découverte d’une démonstration pour la conjecture de Goldbach).

(1) cf. Vieillesse, mort et sexualité – premier retour sur Avignon 2024 Par Hugues Le Tanneur paru dans AOC – vendredi 12 juillet

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Sublime Liddell / Avignon 2024

Evidemment, les critiques s’en sont pris à l’ accessoire, c’est-à-dire à la façon de les traiter. L’un d’eux a même porté plainte, rien moins que pour atteinte… à la liberté de la presse ! Vouloir museler une liberté (en l’occurrence celle de création) en faveur d’une autre (d’expression) voilà bien le symbole de la confusion qui règne dans le monde qui se veut libéral(1). Angelica Liddell n’en a cure, ce qu’elle veut, elle, c’est clamer les vérités qui sont dures à entendre, car il n’est pas de vraie liberté sans vérité, sans volonté de la dire avant tout. Il y a des artistes géniaux qui tentent de la dire, Angelica a pris modèle sur Ingmar Bergman, qui a délivré un testament prodigieux par lequel il fixait les règles de son enterrement. La vieillesse, la maladie, la mort sont les trois épreuves du réel auxquelles tout un chacun un jour a à faire face et il ne sert à rien de tergiverser, de finasser, de contempler ces vérités avec des manières à la façon de certains poètes un peu trop raffinés. Alors Angelica Liddell parle de la merde, de la merde et du sang, qui n’a vu un vieillard, l’un de ses parents par exemple, être entouré dans son lit de mourant.e de merde et de sang ? Autre obsession : le sexe, chez les hommes, tout donner pour un moment de bandaison, combien de fois vous masturbez-vous par jour ? demande la rebelle espagnole. Alors bien sûr, cela se traduit sur scène, mais jamais autant que l’ont dénoncé les fameux critiques, on ne voit sur scène ni accouplement ni masturbation, ou alors à peine esquissés, comme quand quatre jeunes femmes nues tour à tour présentent leur cul et leurs fesses à des vieillards en fauteuil le long de mur du Palais des papes, mur dont elle nous rappelle incidemment combien en d’autres temps il fut éclaboussé de sang, ce qui fait qu’il peut bien aujourd’hui supporter quelques crachats et gouttelettes, ainsi que le jet de l’eau qui a servi à la belle pour se nettoyer l’entre-jambes… Le spectacle de Liddell nous montre ainsi des scènes édifiantes, et par moments jouissives, comme, par exemple, quand l’un des personnages, nu et enduit de peinture rouge insulte le pape en sa tunique blanche et son fauteuil roulant, et qu’il le traite de vieux con. Ne l’a-t-il pas mérité ? La papauté depuis plus de deux mille ans règne sur nos esprits, a façonné notre pensée, stipulé les interdits auxquels se tiennent encore des milliards de sujets et qui concernent bien entendu et toujours la sexualité, les rapports homme-femme, aujourd’hui les questions de trans-identité. Le Pape comme incarnation du Fétiche-Dieu. S’en prendre aux fétiches c’est bien évidemment ce que commet comme « faute » Angelica Liddell et qui, très certainement lui sera reproché jusqu’à sa mort qui, elle aussi, viendra un jour, et là-dessus, elle ne se fait aucune illusion. « La nuit, je sens un couteau se planter dans mon ventre, avant que je ne m’endorme. Je sens que d’une certaine façon, je prends congé de la vie, et que bientôt va commencer l’épuisant travail d’extinction. Je suis terrifiée par la vieillesse, la dégradation du corps et de l’esprit, je redoute par-dessus tout la démence, les adieux, le fait d’être à la merci d’inconnus, sans coeur et maltraitants ».

DAMON Festival d’Avignon Texte, mise en scene, scenographie et costumes Angelica Liddell Lumiere Mark Van Denesse Son Antonio Navarro Assistanat a la mise en scene Borja Lopez Avec David Abad, Ahimsa, Beatriz Alvarez, Yuri Ananiev, Nicolas Chevallier, Guillaume Costanza, Elin Klinga, Angelica Liddell, Borja Lopez, Sindo Puche, Daniel Richard et la participation de figurants

(1) noter que suite, à la plainte, Angelica Liddell a supprimé le passage incriminé et l’a remplacé par un discours où elle dit que ces propos en début de spectacle ne sont là que pour être fidèle à l’oeuvre de Bergman, lui-même tourmenté par les critiques et ayant du leur répondre à maintes reprises. Dans son testament, il règle ses comptes avec eux. Liddell a voulu transposer ces réponses à son cas personnel et remplacer les noms de critiques suédois qui nous sont inconnus par ceux des critiques de la presse essentiellement parisienne qui l’ont épinglée au cours de ses précédents spectacles, ne faisant en réalité qu’exprimer leur fureur face à des paroles hors des convenances qui visent toujours les fétiches qui nous encombrent. Jamais ces critiques n’ont oeuvré de manière constructive, en « analysant » les spectacles, ils n’ont fait que projeter leur dégoût. On notera bien sûr qu’il s’agit là de constantes dans leurs « émissions d’avis », qu’il s’agisse de Télérama, de Libération ou du Figaro. Ne parlons pas des critiques du « Masque et la Plume » juste plaisants à écouter parce qu’ils jouent de joyeux numéros de comiques mais sans que jamais ils nous apprennent quelque chose de profond sur l’oeuvre évoquée, qu’il s’agisse d’un livre, d’une pièce de théâtre ou d’un film. Il s’agit avant tout de rigoler et de faire rigoler (d’ailleurs, l’émission est en public).

*

Le 7 juillet à 20h, les clameurs qui ont salué la victoire du Nouveau Front Populaire. Je ne pouvais bien sûr pas m’y soustraire : j’étais heureux, aussi, de ce bonheur irréfléchi sorti des tripes, et j’ai crié siamo tutti antifascisti ! Un regard autour de moi me révélait cette foule de gens heureux, des jeunes surtout, des étudiants, des personnes cultivées qui venaient au théâtre, qui aimaient sûrement Molière, Shakespeare ou Beckett. Si différents de ceux du camp d’en face. Evidemment, on ne reprochera à personne d’aimer Racine, Hugo, Mozart ou Beethoven. On peut pourtant être horrifié de ce gouffre qui sépare ceux qui aiment Duras de ceux qui votent Hanouna. On peut vivre dans des zones où ne vivent que les premiers ou au contraire des zones où ne vivent que les seconds. C’est l’un ou c’est l’autre. Mondes séparés. Si l’on voulait faire une loi « contre le séparatisme » c’est d’abord à cette séparation-là qu’il faudrait s’attaquer.

Capital économique, capital culturel, deux sortes de capital bien différents. Le premier souvent au détriment de ceux qui n’en ont pas, de capital. Le second en théorie ne nuisant à personne. Et pourtant… Le capital culturel compense très bien celui financier que l’on n’a pas, mais pour qui n’a pas le capital culturel, la perte est sèche. Et se traduit par un désir de vengeance sociale.

Le soir vers minuit, liesse place de l’Horloge. Un groupe de militants cégétistes et LFI s’est massé sur les marches de l’hôtel de ville. La foule scande « On lâche rien », les orateurs promettent de se battre pour que les objectifs du NFP soient atteints. Des drapeaux sont déployés. Un drapeau palestinien. Un mélange social et ethnique sympathique. Un vrai sentiment de fraternité. Pensée pourtant pour ceux qui se méfient des penchants antisémites, bien réels, de LFI. Qui s’en soucie en ces heures de joie ? N’ai-je pas été un peu léger de faire confiance au candidat LFI dans ma circonscription ?

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Lire la poésie en des temps mauvais

En ces sombres temps que nous traversons, il peut toujours être un peu consolant de se reporter à des périodes et à des lieux où les temps furent encore plus sombres pour les gens qui y ont vécu. La Révolution russe et le régime de terreur qui l’a suivie ont été de ceux-là. On aura donc une pensée émue pour Anna Akhmatova, dont la romancière Geneviève Brisac a écrit un émouvant portrait, paru récemment chez Seghers(1). Anna était née Gorenko, mais avait décidé de prendre un autre nom après que son père lui eut dit qu’en aucun cas il ne voulait que son nom ne soit souillé par des vers décadents comme pouvait, selon lui, en produire sa fille. Elle se pencha alors du côté de sa grand-mère maternelle qui était d’origine tatare et descendante d’Akhmat Khan, pour choisir le beau nom d’Akhmatova. En voyage de noce à Paris avec son premier mari, en 1910, elle y rencontre Amedeo Modigliani, qu’elle retrouvera l’année suivante. L’artiste fait son portrait et de nombreuses esquisses d’elle dont elle arrivera à garder l’une malgré toutes les vicissitudes de son existence, jusqu’à la fin de celle-ci. Anna et Amedeo, assis les jours de pluie au jardin du Luxembourg sous un grand parapluie, se récitent l’un à l’autre des vers de Verlaine qu’ils connaissent par cœur.

Akhmatova a traversé la révolution russe sans y prendre une part active, c’est bien ce qui lui fut reproché, notamment par Maïakovski (avant que lui-même ne sombre et ne se suicide) puis par les divers « responsables » de la culture en milieu soviétique, et elle a traversé donc aussi toute la période stalinienne, puisqu’elle mourut à Saint Petersbourg en 1966. De sa confrontation avec Maïakovski, le poète et critique de cette époque, Tchoukovski, retire qu’il était la foule et elle la solitude (d’ailleurs, dit le critique, il ne sait pas compter en-dessous d’un million!). Mieux vaut ne pas être un ou une solitaire en période révolutionnaire…

Mariée avec un certain Nikolaï Goumiliov, également poète, qui la courtise depuis qu’elle a quatorze ans et qui se désintéresse d’elle dès qu’il est parvenu à ses fins, elle a, de ce mariage, un fils, Liova, qui jouera un rôle essentiel dans sa vie jusqu’à sa mort, leurs rapports n’étant pas facilités par le contexte (lui reprochant à sa mère de quasiment l’abandonner lorsqu’il est interné alors que bien évidemment, c’est l’administration qui met un obstacle à leur échange de lettres).

croquis de Modigliani représentant Anna Akhmatova en 1911

Si, bizarrement, le régime épargna relativement la personne même d’Anna, il s’acharna sur ses proches. Goumiliov est fusillé en 1921, accusé d’avoir trempé dans un complot monarchiste. Ses amants sont souvent arrêtés (Nikolaï Pounine mourra au Goulag en 1949), et son fils aussi bien entendu. La première fois elle obtient sa libération grâce à une lettre adressée à Staline, la seconde fois, en 1938, ce sera plus difficile et ce sera le Goulag jusqu’aux années cinquante : il a osé protesté en cours contre son professeur de littérature qui avait dénigré son père. A certains moments toutefois, elle est relativement bien vue du régime, d’autant qu’elle accepte de s’adresser à la population lors du siège de Leningrad, et vers la fin de sa vie, elle est encensée comme grande poétesse, il ne faut pourtant pas trop se réjouir pour elle : sa liberté ne tient qu’à un fil. Il suffit qu’elle reçoive Isaïah Berlin, membre de la diplomatie anglaise, qui l’admire beaucoup, chez elle, pour qu’aussitôt, Staline s’émeuve, voilà que notre grande poétesse s’acquoquine avec des espions occidentaux… il en résulte expulsion de l’Union des écrivains et problèmes administratifs. Parmi ses amis, on notera bien sûr Alexander Blok, Marina Tsvetaïeva et Ossip Mandelstam. Marina réfugiée en Asie centrale pendant la guerre qui ne trouve plus à se nourrir et se suicide. Mandelstam envoyé au Goulag et qui en meurt. Anna seule mourra de maladie et chez elle. La seule fois où je suis allé à Saint-Petersbourg, j’aurais pu voir la maison d’Anna Akhmatova. Dommage, je n’en ai pas pris le temps. Je ne crois pas qu’il y aura une prochaine fois… quand je lis l’affirmation de Dostoïevski selon laquelle « être un vrai Russe c’est devenir le frère de tous les hommes », mon coeur se serre en pensant à ce qu’est devenue la Russie aujourd’hui, sous Vladimir Poutine.

La poésie d’Akhmatova est fluide et lyrique, simple en apparence. Au départ tournée vers l’intime et les sentiments éprouvés (c’est bien ce qui lui fut reproché par les « révolutionnaires »), elle devient par la suite une expression universelle des souffrances et des malheurs des gens du peuple. En 1957, à Leningrad, elle écrit dans « en guise de préface [à Requiem, son œuvre maîtresse] » :

Dans les années terribles de la « Iejovchtchina », j’ai passé dix-sept mois à faire la queue devant les prisons de Leningrad. Un jour, quelqu’un a cru m’y reconnaître. Alors, une femme aux lèvres bleuâtres qui était derrière moi et à qui mon nom ne disait rien, sortit de cette torpeur qui nous était coutumière et me demanda à l’oreille (là-bas, on ne parlait qu’en chuchotant) :

– et cela pourriez-vous le décrire ?

Et je répondis :

– oui, je le peux.

Alors, une espèce de sourire glissa sur ce qui avait été jadis son visage.

Les dates d’écriture des poèmes qui composent le Requiem s’échelonnent entre 1930 et 1957.

Non, ce n’est pas moi, c’est quelqu’un d’autre qui souffre.
Souffrir ainsi, je ne l’aurais pas pu. Et que les draps noirs recouvrent
Ce qui est arrivé.
Et qu’on emporte les lanternes…


Il fait nuit.

(1) il faut noter ici que ce n’est pas le premier livre paru chez Seghers sur Anna Akhmatova, il y eut, publié en 1968, dans la collection Poètes d’aujourd’hui le très beau livre de Jeanne Rude, bien plus complet et documenté que celui de Brisac. J’ai la chance d’avoir redécouvert cet ouvrage au fond de ma bibliothèque, il fait davantage référence à mon avis que la récente publication.

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L’hymne d’amour de Jean-Claude à Jacqueline

Parler d’amour en ces temps si angoissants pour notre avenir, peut-être est-ce ce qui nous reste à faire de mieux.

Jacqueline, Jacqueline, est un magnifique livre que Jean-Claude Grumberg a écrit après le décès de son épouse. Elle avait 82 ans, il en avait 80. Ils auront vécu ensemble presque soixante ans. C’était en mai 2019. Elle est morte d’un cancer du foie survenu après un autre, mais du poumon, dont elle pensait être guérie (en 2018), mais en 2019, après des douleurs dans le dos puis des symptômes de vomissement, il fallut se rendre à l’évidence, elle avait une grosse tumeur au foie. Jacqueline était une très belle femme (mon ami Jean qui l’a connue le confirme!) alors que Grumberg, lui, s’est toujours perçu comme plutôt laid, plutôt bancal et mal foutu, ayant, de plus, perdu son œil droit assez tôt. Mais il a eu la chance unique de sa vie de trouver Jacqueline, dont il a été et est resté éperdument amoureux. Ils faisaient l’amour jusqu’à la fin, même en dépit de son épisode prostatique qui avait précédé le cancer de Jacqueline et qui réduisit son oiseau, comme il dit, à ne plus jamais chanter.

1973 – c Grumberg – Fonds Olender

Grumberg énumère les souvenirs heureux et les souvenirs tristes de leur vie, et même quand je dis tristes c’est peu dire, car ce sont parfois des moments insoutenables qui sont évoqués. Les derniers sont évidemment ceux précédant la mort de Jacqueline. Terrible évocation que celle du dernier soir, lorsque Jacqueline sait que le lendemain, elle sera emmenée en ambulance vers l’hôpital dont elle sait bien qu’elle ne reviendra jamais. Tant qu’on n’a pas vécu soi-même ce genre de situation, je pense qu’on ne peut pas réaliser ce que cela doit être, on se demande comment les humains peuvent vivre avec ça. Questionnement voisin de celui de savoir comment vivre avec les camps de la mort. Pensée qui vient naturellement à l’esprit lorsqu’on lit le livre de Grumberg parce que, d’une part, on sait son acharnement à faire entendre les voix de ceux et celles qui sont partis vers les camps, témoigné dans maints récits et pièces de théâtre (dont le fameux La plus précieuse des marchandises, porté au cinéma par Michel Hazanavicius, qui faillit obtenir un prix au récent festival de Cannes – mais faillit seulement, hélas) et d’autre part parce qu’on ne voit pas bien à quoi comparer la souffrance extrême de qui sait qu’il n’est plus là que pour sa mort prochaine. On pense aussi à ceux et celles qui se savaient condamnés par la gestapo à être fusillés le lendemain. Cette nuit-là, elle dort grâce à des somnifères. Grumberg en vient machinalement à avoir peur, au matin, que l’ambulance ne les oublie, comme si c’était un voyage ordinaire. Il se dit plus tard qu’il regrette qu’ils n’aient pas profité de cette nuit-là pour parler, pour se dire ce qu’ils ne s’étaient encore jamais dit. Elle mourra quelques jours plus tard.

Grumberg se remémore aussi leur dernier voyage, à Cabourg, où ils allaient souvent, cette fois en compagnie de leur petite-fille, Jeanne, cinq ans, qui les fait rire et organise des spectacles dans tout l’hôtel. Lorsqu’il reviendra quelques mois plus tard, il ne pourra même pas s’asseoir sur le banc où ils avaient l’habitude de se poser.

Souvenir drôle d’un voyage à l’île de Saint-Barthélémy dans les Caraïbes, dans un cadre magnifique (Paradise Beach) agrémenté d’arbres superbes mais qui ont le défaut d’avoir des fruits très dangereux, ressemblant à des pommes. Don’t eat est-il écrit sur chaque arbre, mais Jacqueline insouciante, brave l’interdit. Elle en est quitte pour des brûlures sur la langue. A la réception de l’hôtel, l’accueil appelle l’hôpital. Ils s’en sortent en buvant un bon Cognac ! Renseignement pris, cet arbre et ces fruits existent bel et bien, le mancenillier.

Souvenir encore, mais plus ancien, d’un repas avec Simone Signoret (pour qui Grumberg a écrit la série télévisée Thérèse Humbert, mise en scène par Marcel Blüwal), Yves Montand, Claude Roy et Loleh Bellon, autre grande actrice de l’époque qui jouait dans Casque d’Or aux côtés de Simone. Jacqueline était une fan d’Yves Montand. Elle aurait aimé être une chanteuse elle-même, et dans ce cas se serait appelée Jacqueline Gayarof, ce qui veut dire «en montant » en yiddish.

Dans ce magnifique hymne d’amour, on voit Jacqueline sous toutes ses coutures, et c’est le cas de le dire puisqu’elle était styliste de mode, chantant Padam padam, s’écroulant de rire lorsque Jean-Claude se cassait la figure, assise sur le rebord du lit, tendre et langoureuse, très en colère quand son mari a, selon elle, mal agi, comme lorsqu’il a accepté une interview sur Europe 1 et qu’il a dû répondre à des questions stupides.

Un jour, à la terrasse du café Tournon (18, rue de Tournon, Paris, 6ème), ils ont fait la connaissance de Robert, un Ecossais, qui lisait Joseph Roth, l’auteur préféré de Grumberg, il se trouve que Roth était justement mort à cette terrasse, l’Ecossais le savait et le lisait justement en hommage. Ils sont devenus amis. Quand Jacqueline est morte, Robert a écrit un mot à Jean-Claude où il parle de la beauté de son visage et de son caractère. Au minuit, à la nouvelle an, je penserai de toi et de Jacqueline, sa beauté du visage et du caractère.

[sur ces entrefaits, je retrouve un livre que j’avais acheté il y a une quinzaine d’années au Printemps du Livre, que Grumberg m’avait dédicacé, et dans la dédicace il est question de Drancy, nous avions certainement du parler en effet de Drancy, qui est évoqué dans le livre (Mon père. Inventaire) par le biais de trois écrivains qui y sont passés : Tristan Bernard (libéré grâce à l’intervention de Sacha Guitry), Max Jacob (qui est mort après son passage car il avait été libéré grâce à l’intervention de Cocteau) et Benjamin Fondane (qui a préféré rester pour soutenir sa sœur car il aurait pu être libéré lui aussi). Moi je connaissais de Drancy le lycée dont je suis issu, qui était à deux pas de la tristement célèbre cité de la Muette qui servit de camp d’internement. Certains de mes copains habitaient là, sans trop savoir à l’époque (on était dans les années soixante) ce qui s’y était vraiment passé].

Tout au long du livre, les courts chapitres alternent, on pourrait dire le bon et le mauvais, mais parfois, on tombe dans un gouffre, on frôle la dépression, c’est un puits qui nous aspire, comme dans ce chapitre intitulé Tu ne vas pas le croire, non, tu ne vas pas le croire « depuis ton départ, je cohabite à la maison, chez nous, oui oui, avec un vieux débris qui n’a que sa prostate en tête et son arthrose de hanche en bouche ». La détresse et la solitude vous prennent à la gorge. Le chapitre « Mosaïque » aussi nous enfonce dans la douleur, celle de la dernière journée quand celle qui va mourir s’accroche encore à vous comme à une bouée de sauvetage et que, bien sûr, elle se rend compte que tout cri est désespéré et qu’elle vous en veut « de ne rien comprendre ». Mais même après la mort, elle est là quand même, qui guide le stylo, reproche un mot de travers, apporte ses conseils. On nous dit que les Japonais restent avec leurs morts, que ceux-ci vivent au milieu d’eux et de temps en temps se manifestent, on est ébahi (un film récent que je n’ai pas encore vu, avec Isabelle Huppert dans le rôle titre, brode là-dessus, paraît-il), et pourtant quand l’amour reste, il semble que ce soit universel. Et cela est le cas pour beaucoup de ceux qui écrivent. Cela doit servir aussi à ça, finalement, l’écriture. A maintenir en vie.

Le bonheur est dans l’amour. On ne le dira jamais assez. Point commun entre Auster et Grumberg : d’avoir connu cette vérité. Lorsque l’autre disparaît, celui qui reste se retrouve en enfer comme le chantait Brel. Mais il a malgré tout la consolation de garder en lui cette vérité : il ou elle a vécu l’amour, et cela ne lui sera jamais retiré. D’ailleurs, comme le montre abondamment le récit, l’autre est toujours là, présent. Si on a la chance de pouvoir écrire, l’écriture servira à cela : continuer à le ou la faire vivre, tisser autour de lui ou elle des colliers de souvenirs et d’attention.

Dans Jacqueline, Jacqueline, Grumberg montre admirablement ce qu’est l’amour au quotidien, tel qu’il se prolonge loin dans l’âge, rien à voir avec cet autre livre, paru cette année, d’un certain Bégaudeau, appelé bêtement « l’amour » mais qui n’en montrait que la triste monotonie et les effets d’habitude en nous priant de nous attendrir, livre bien triste, contrairement à celui de Grumberg, lequel dans la pire noirceur, nous laisse entrevoir une vraie joie.

On ne voit de l’amour souvent que les explosions de sensualité, les coups réussis et les performances enviables effectuées le plus souvent dans la jeunesse, rarement on voit les échecs, les peines ou les difficultés à faire en sorte, comme le dit joliment Grumberg, que l’oiseau chante. Parler plutôt de ce second aspect est précieux car il élargit notre spectre, non, l’amour n’est pas que la réussite éclatante des revues érotiques, c’est avant tout la complicité des corps accompagnatrice de celle des esprits. Elle le caresse, il la caresse, et ils en jouissent et là est l’extase, le moment de plaisir, mêlé à l’humour des situations. Je ne te pénètre pas toujours mais je t’enlace à tout jamais.

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Ils ne sont pas fascistes, mais…

Manifestation anti-RN, Grenoble, 15 juin

Des amis me reprochent d’utiliser le terme de « fasciste » ou, simplement, de « fascisant » pour qualifier le Rassemblement National. Leur argument est que nous ne pouvons reprendre, dans la conjoncture actuelle, de tels qualificatifs qui sont intrinsèquement liés à une certaine période historique, et que, bien sûr, nombre de traits qui ont défini le fascisme mussolinien ou le nazisme allemand sont ici absents : pas d’organisation en « faisceaux », pas d’exaltation de la force de l’armée, pas de visée expansionniste, et on verrait même certains traits qui distinguent nos partis actuels d’extrême droite du fascisme, comme une certaine forme de tolérance (en tout cas apparente) à l’égard des mouvements féministes ou LGBTQIA+ ainsi que le gommage de ce qui pourrait apparaître comme par trop raciste ou anti-sémite au niveau du discours explicite. En somme, le RN (à la différence ici de Reconquête!) n’aurait plus au fondement de sa stratégie des prises de position racistes, machistes et xénophobes. Est-ce vrai ? Prenons acte d’un changement de langage évident : le temps a passé, on ne s’exprime plus en 2024 comme on le faisait en 1934 ou en 1944, voire en 1960. Par ailleurs, la seule stratégie envisageable aujourd’hui pour parvenir au pouvoir étant la voie dite « démocratique », c’est-à-dire celle qui consiste à se faire élire grâce à une majorité de voix, comme il est très difficile d’obtenir une majorité sur un programme qui serait un peu trop explicitement fasciste, le parti du genre RN n’a pas d’autre solution que diluer son projet le plus possible, c’est ce que l’on a appelé la stratégie de « dé-diabolisation ». En conséquence de tout cela, on ne se dit pas ouvertement raciste, ni xénophobe. Mais on prône la préférence nationale. Comme ces choses-là sont bien dites. Or, qu’est-ce que la préférence nationale si ce n’est, comme on en a vu poindre l’idée au moment du vote de la loi sur l’immigration, la suppression d’aides et de services aux étrangers, ou leur subordination à des exigences particulières (de durée de séjour etc.) et leur expulsion des logements sociaux, par exemple ? Autrement dit, la préférence nationale est une mesure xénophobe qui s’en prend, de plus, aux plus fragiles des étrangers : à savoir les émigrés venus de pays hors d’Europe, du Maghreb, du Moyen-Orient, de l’Afrique sub-saharienne, autrement dit ceux qui sont marqués racialement. C’est donc une mesure raciste.

Si cette « nouvelle extrême droite » (selon un terme qui fut employé par Adorno dans une célèbre conférence prononcée en 1967) n’est pas « ouvertement fasciste » au sens des grands partis totalitaires du XXème siècle (mais Adorno emploie quand même parfois le terme de « parti de style fasciste »), elle ne s’en caractérise pas moins par un repli identitaire, une conception protectionniste de l’économie, un rejet de l’immigration et une vision de la culture uniquement centrée sur les valeurs dites « nationales », traits qui sont communs avec tous les partis fascistes. Comme le fascisme d’autrefois, elle proclame l’existence d’un peuple uni et homogène, qui serait menacé par des forces extérieures, dont il est urgent de débarrasser le pays pour que celui-ci s’épanouisse enfin et se régénère, voire se « purifie ». On dira certes que cette idée de « peuple » largement mythifié se retrouve également dans d’autres forces politiques, notamment à gauche (on sait que le leader de la France Insoumise a fait du « peuple » le nouveau pivot des transformations sociales, en lieu et place du « prolétariat » qui n’existe plus), mais ce n’est qu’au RN que cette idée se trouve ainsi exprimée comme entité menacée de l’extérieur par des forces hostiles identifiées immédiatement à « l’étranger ». Autre point commun avec le fascisme, le propension à considérer comme devant être combattue par tous les moyens (y compris la violence, c’est-à-dire le « coup d’état ») le moindre empêchement à accomplir le programme du parti qui proviendrait de la Constitution ou des cadres institutionnels mis en place par celle-ci. Telle disposition envisagée est contraire à la Constitution, qu’à cela ne tienne, on procédera par référendum. Seulement, dans de nombreux cas (comme celui de la priorité nationale), le référendum n’entre pas dans le cadre prévu par la loi. On est donc prêt à résoudre ce type de situation paradoxale par la force : « Ce que Marine Le Pen propose, c’est une sorte de coup d’État ! » dit Dominique Rousseau, juriste et professeur de droit constitutionnel à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne, en 2022. On peut encore, bien sûr, considérer comme invariants par rapport aux fascismes d’origine certains traits, comme la mise en avant de l’autorité et même de l’autoritarisme, tendance à considérer que tout problème peut être résolu pour peu qu’on fasse preuve d’autorité : cela se montre en particulier dans le cas des jugements portés sur l’école, mais plus généralement dans les questions de délinquance et de maintien de l’ordre public.

Ils ne sont pas fascistes maisIls ne sont pas fascistes mais tous les étrangers qui vivent en France commencent à trembler, ils ne sont pas fascistes mais on craint que leur victoire ne libère les instincts violents de leurs sympathisants, ils ne sont pas fascistes mais on se résigne déjà aux victimes à prévoir de forces de police enclines à se dire en état de légitime défense, ils ne sont pas fascistes mais le monde de la culture s’attend à ce que les non sympathisants RN doivent se passer de subventions (et incidemment, à ce que disparaisse le statut d’intermittent du spectacle), ils ne sont pas fascistes mais on prévoit déjà que les radios publiques disparaîtront pour ne laisser la place qu’aux émules de Fox News, ils ne sont pas fascistes mais on commence déjà à se dire qu’il faudrait peut-être s’exprimer avec prudence…

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Certaines personnes de gauche, du monde culturel en particulier (comme Ariane Mnouchkine) se frappent la poitrine avec contrition, disant que c’est aussi de leur faute, qu’ils n’ont pas su écouter les revendications des gens les plus pauvres, les plus précaires, qu’ils les ont abandonnés en quelque sorte, ce qui les a contraints à aller voir du côté des partis d’extrême-droite en espérant y obtenir plus d’écoute. C’est bien sûr se donner beaucoup d’importance, comme si d’avoir été plus empathique, plus à l’écoute, aurait résolu les problèmes, qui sont en réalité liés aux tendances de fond du capitalisme lesquelles dépassent de loin les personnes. Dans l’affaire, gens précaires, habitants des zones rurales et intellectuels du monde culturel sont dans la même barque, les seconds étant souvent d’ailleurs dans des situations aussi précaires que les premiers. Il s’agit là de recherches de responsabilités personnelles peut-être sympathiques mais qui tombent à côté de la plaque. Comme le dit Robert Kurz : « la stupidité et la laideur monstrueuses du nouvel extrêmisme de droite ne sont pas le fruit d’une initiative personnelle, mais doivent être mises sur le compte de la démocratie de l’économie de marché qui a été proclamée comme étant la forme définitive de l’humanité ». La conscience démocratique se scinde en deux tendances, il y a celle qui se cherche des justifications, et celle qui culpabilise, mais ce sont les deux faces d’une même médaille, qui consistent toutes deux à vouloir cacher que c’est un type de démocratie très particulier, à savoir « la démocratie d’économie de marché » qui est responsable. Quand Kurz parle ici de « démocratie d’économie de marché », nous savons bien de quoi il retourne : la mise en place méthodique des structures qui permettent la fabrication des opinions, l’aiguillage des désirs individuels vers la consommation, la réduction systématique de toutes les envies à des questions de pouvoir d’achat liées aux stratégies des grands distributeurs.

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