Réminiscences de la Commune en « Ultima Esperanza »

Puerto Natales, petit port de pêche chilien au bord du Pacifique, maisons de bois et de tôles peintes en rouge, bleu, vert, violet sous les ciels nuageux changeants et les vents hurlants.

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Ce port du bout du monde a une riche histoire de luttes et de révoltes. Je l’ai apprise en essayant de lire (malgré mon peu d’espagnol) un livre que j’ai trouvé sur le comptoir d’un restaurant de cette petite ville. « Los Pioneros ». Juste sur le quai, à gauche de la grande masure jaune dont le toit est parti sûrement par un jour de grand vent. Je guignais vers ce livre exposé, enfermé sous sa cellophane, « Historia del Movimiento Obrero en Ultima Esperanza (1911 – 1973) ». Il s’est avéré que l’auteur, Pedro Cid Santos, professeur d’histoire à l’université de Punta Arenas, était le fils de la patronne. La mère était fière de me vendre l’ouvrage du fils, et le vieil employé du restau, sourcils blancs en bataille et pommettes burinées de qui vit à longueur d’année dans les bourrasques, content de me dire qu’en tant qu’acheteur de ce livre, je succédais à une célébrité qui n’était autre que Lula.

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enfants de Puerto Natales

Tout démarra des entrepôts frigorifiques (les « Frigorificos Bories ») où venaient s’embaucher des errants venus de tous les coins du monde, Polonais, Russes, Italiens ou Français, ouvriers parfois anarchistes à la dérive qui venaient trouver refuge en des lieux où ils se pensaient à l’abri des polices.  La Commune (celle de Paris) eut une forte influence :

« Los trabajadores de Puerto Natales, en 1919, sin ser dirigidos por partidos politicos, lograron controlar el poder mediante une organizacion libertaria, hecho inédito hasta entonces y que solo fue alcanzado por Cuba en la década del 60 : hasta entonces, conquisas unicamente comparables al capitulo de los comuneros de Paris »

Ce livre est le récit d’une suite continuelle de luttes qui conduisirent à la constitution d’une  « Fédération Ouvrière Magellane », demeurée fidèle à l’esprit anarcho-syndicaliste et revendiquant liberté et autonomie au moins jusqu’aux années soixante-dix, sous le gouvernement Alessandri, où le mouvement syndical fut « officialisé ». Bien avant d’autres endroits du monde et le reste de l’Amérique du Sud en particulier, ces confins du monde auxquels le Chili a donné le nom charmant mais inquiétant de « Ultima Espéranza » – la Dernière Chance ! – ont connu, dès 1933, et grâce à ces luttes, la journée de travail de huit heures, l’enseignement obligatoire et des services de santé accessibles. Durant la courte période Allende, ces terres furent celles où se développa le plus le mouvement coopératif sur le sol des vieilles estancias, aujourd’hui retournées à leurs propriétaires latifundiaires.

En ces temps difficiles en France, où l’affrontement de classe se dessine avec chaque jour un peu plus de précision, il est réconfortant de trouver à l’autre bout du monde des réminiscences d’un passé révolutionnaire qui fait encore chaud au cœur.

C’est peu ?

Eh bien, nous nous contenterons de peu…(« l’on pleure et l’on rit comme on peut / dans cet univers de tisanes »).

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pêcheurs débarquant les « centollas »
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maisons de pêcheurs

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Feuilleton des altitudes

 

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Et ce doigt pointé vers le ciel, dont la phalange est gelée, cette extraordinaire pointe de granit, à une quinzaine de kilomètres du Fitz Roy, sur la même chaîne, ne valait–il pas que l’on se déplaçât lui aussi ? Il s’agit du Cerro Torre, l’une des montagnes au monde les plus difficiles à gravir. Sa conquête à elle seule vaut un roman du monde de l’alpinisme, saga où se mêlent l’espoir, la tragédie et la suspicion. D’abord une rivalité : deux cordées italiennes en même temps, en 1957, chacune selon sa face (est ou ouest), l’une menée par le célèbre Bonatti, l’autre par un certain Detassis. Les deux échouent à cause du mauvais temps. Deux ans plus tard revient un des membres de la première cordée, Cesare Maestri, dit « l’Araignée des Dolomites ». Il est accompagné de Cesarino Fava et Toni Egger. Il n’a peur de rien et joue les bravaches (à ceux qui, deux ans auparavant, avaient baptisé un endroit le « col de l’Espoir », il répond en se moquant : « l’espoir est l’outil des faibles »). Au bout de trois jours d’escalade, ils passent la dernière nuit en bivouac à deux cents mètres du sommet. Mais la tempête s’annonce, il faut foncer. Ouf, ils touchent le sommet. Mais dans la descente le drame : une avalanche de glace énorme emporte Toni Egger. Au retour la suspicion : aucune preuve n’existe de leur exploit. Amer, Maestri remet ça en 1970. Mais comme un amoureux éconduit qui divague, il décide d’employer la manière forte. Oui, il forcera la belle (ou le beau, serait-il plus juste de dire…), au moyen de 180 kgs de matériel (un compresseur pour planter des clous dans le roc) : c’est le tollé dans le monde de l’alpinisme. Il réussit au deuxième essai. Mais encore le doute : ce glaçon au bout du doigt, fait-il partie du sommet ou n’en fait-il pas partie ? s’il en fait partie, Maestri n’est pas allé au bout de son exploit car il ne l’a pas gravi (et on le comprend ! la glace peut s’effondrer à n’importe quel moment).
On me dit que de nos jours, il y a toujours au moins un fou des altitudes qui chaque année escalade ce doigt redoutable, dont l’aspect, au loin, varie selon le temps qu’il fait (si variable en ces contrées…).

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Nouvelles du Sarkoland

On a beau être à 15 000 kms, on s’informe de l’état du beau pays de Nicolas et Carla.

Figurez-vous qu’il y a quelques jours (le 22 janvier je crois), notre génie national a fait un discours sur la recherche et l’innovation, au cours duquel il a annoncé ses intentions en matière de réforme des institutions scientifiques. En un mot : supprimons le CNRS. Ce monstre d’où vient tout le mal, ce nid de fainéants qui ne songent qu’à garder leur situation de privilégié (un bureau avec de l’électricité, et… « chauffé » dit-il en savourant !). Peut-être y a-t-il des choses à réformer au CNRS… je me suis plaint souvent de ses lenteurs et de ses erreurs administratives, mais de là à crier « haro »… Le plus étonnant est que notre grand chercheur national (qui veut supprimer par ailleurs la branche dont il est issu, à savoir le bac ES, de son temps bac « B ») se trouve un peu dépourvu quand il doit prouver la faillite de l’organisme scientifique. La recherche scientifique française s’est enorgueillie en effet ces derniers temps de nombreuses distinctions prestigieuses : Prix Nobel (physique, médecine), Médailles Field (pour les maths), Médaille Turing (pour l’informatique théorique). Tous les heureux bénéficiaires étaient du CNRS (ou d’organismes liés par accord au CNRS). Ennuyeux pour qui veut casser la machine… Cela ne décontenance pas notre troubadour élyséen : tous ces gens, fi !, c’est L’ARBRE QUI CACHE LA FORET ! oui, vous avez bien lu, ou bien entendu (si vous avez suivi la bande vidéo). Il faut vraiment être d’une ignorance crasse pour ne pas savoir que de telles distinctions honorifiques sont toujours en réalité le produit d’un travail d’équipe, long et exténuant. Si l’on ne voit que la tête (que une tête, devrais-je dire, car en plus, il y en a toujours plusieurs) de l’iceberg, c’est parce que les règlements des prix sont tels qu’ils ne vont qu’à des individus et qu’on ne saurait sans doute multiplier à l’infini les bénéficiaires.

Réussir aujourd’hui à démontrer un théorème mathématique important est tellement difficile qu’il faut, outre plusieurs années (des décennies) de travail solitaire, toute une communauté autour de soi pour exposer les premiers résultats, tenir compte des critiques, faire parfois des bouts de démonstration à plusieurs (quand ce n’est pas maintenant utiliser le travail d’équipes d’informaticiens pour s’aider, comme dans le cas de la démonstration du fameux théorème des Quatre Couleurs – j’imagine notre timonier national : vous voyez, c’est bien ce que je dis, ils sont tellement flemmards qu’ils font travailler les ordinateurs à leur place ! -).

A côté de ces disciplines « prestigieuses » récompensées par les Nobel, Field, Turing… figurent toutes les disciplines où un tel prix n’existe pas, mais où les succès obtenus par la recherche française sont également considérables (sciences de la terre, sciences de la vie, du langage, neuro-psychologie cognitive etc.), la conclusion sarkozienne ne peut alors être qu’une : elles n’existent tout simplement… pas ! Sans mentionner évidemment les sciences humaines : histoire, sociologie, anthropologie, où, là encore, des auteurs du CNRS ont une audience internationale.

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(photo CNRS)

Michele, qui lit ce blog, m’envoie fort opportunément l’annonce d’une nouvelle découverte incroyable due aux équipes du CNRS : on a découvert, derrière les grands bouddhas de Bamiyan, des ouvertures menant vers des grottes qui contiennent les plus anciennes peintures de l’histoire de l’humanité et la preuve que la peinture à l’huile avait été découverte en ces lieux sept cens ans avant Van Eyck !, découverte qui eut été impossible sans la collaboration inter-labos au sein d’un grand organisme comme le CNRS).
Le discours du 22 janvier, c’est le « casse-toi pauv’con » adressé au monde scientifique. Qu’ « Il » prenne garde à ce que le monde scientifique, au milieu de bien d’autres mondes, ne lui retourne son message…

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En passant par le Fitz Roy

C. veut voir toutes les plus belles montagnes du monde.

Tu voulais voir Vesoul, on a vu Vesoul, tu voulais voir le Fitz Roy, on a vu le Fitz Roy.

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Et ne boudons pas notre plaisir : de tout ce que nous avons vu jusqu’ici comme amas de roches, de glaces ou de neige, de tous les plus beaux paysages de montagne, de l’Ama Dablam du Népal à l’Assekrem du Hoggar, passant par les Aiguilles de Chamonix, les Tre Cime di Lavaredo et… le Mont Aiguille en Vercors (si ! si !), la vision du Fitz Roy depuis le Lago de los Tres, petit lac de réception de son glacier, est certainement ce qu’il y a de plus sublime… Le voilà. 2400 mètres de paroi à la verticale sous vos yeux ébahis (comme l’eût dit monsieur de La Palisse, les montagnes, plus on les voit de bas… plus elles donnent l’impression d’être hautes !). Gardé par ses sentinelles implacables : des aiguilles qui nous semblent imprenables et auxquelles les Argentins ont, bizarrement, donné des noms d’aviateurs : Saint-Exupéry à gauche, Mermoz et Guillaumet à droite. Plus près de son corps massif : un non aviateur, Poincenot, compagnon de Lionel Terray (qui fut le premier en 1952, à faire l’ascension, en compagnie d’alpinistes argentins), qui trouva la mort on ne sait pas trop comment semble-t-il (des plaisantins évoquent une sombre histoire d’amour pour une gauchita… en réalité plus vraisemblablement une noyade dans la rivière Fitz Roy à cause d’une tyrolienne mal exécutée – ici, pour les ignares : cela ne veut pas dire qu’il a mal chanté, mais qu’il a mal transité par le filin métallique qui joint un bord de la rivière à l’autre – ). Si vous avez la patience de gravir le raidillon qui vous conduit du dernier campement (lui aussi appelé « Poincenot ») aux berges du lac, vous êtes dans la situation de qui va recevoir, l’instant d’après, la révélation d’une mise en scène fulgurante. Bon, vous direz, après, il faut revenir. Mais c’est peut-être d’un pas un plus léger… Miracle de la montagne.
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(Saint-Exupéry – Guillaumet – Mermoz)

Saint-Exupéry était mon écrivain préféré entre seize et dix-huit ans, il y a longtemps que je n’ai pas relu ses œuvres. Certaines me semblent un peu boursouflées (« la Citadelle », qui se voulait recueil de sentences philosophiques ?), mais pour d’autres, je parierais qu’elles tiennent encore le coup (« Courrier Sud » notamment, qui obtint, à ce que je crois, le Prix Fémina, une chose impensable en milieu aéronautique de l’époque, qui se voulait si viril… d’ailleurs on lui en voulut à Saint-Ex, de cette histoire. Mon propre père – hommage lui soit rendu en cette occasion- qui intégra l’Aéropostale en tant que mécanicien au sol en 1946 – un an courriersud.1233597774.jpgavant ma naissance – eut l’occasion de rencontrer des mécanos qui avaient connu le pilote- écrivain : ils avaient un peu tendance à le railler. Ne disait-on pas qu’il était tellement distrait qu’il fallait parfois lui courir après le long de la piste d’envol pour lui signaler que son cockpit n’était pas fermé ?).

Mais qu’a-t-il eu comme contact avec la montagne ?

Guillaumet passe encore : on donne en exemple aux enfants des écoles son héroïsme quand il dut marcher à travers les Andes pour se sauver lui-même suite à un crash de son avion, « ce que j’ai fait », dira-t-il…, on connaît la suite…

Mais Mermoz, ce casse-cou enrôlé dans les Croix-de-Feu du colonel de La Roque, bref, ce facho distingué, non.

Fitz Roy ? ben, c’était le capitaine du Beagle, voyons… le fameux… (avec Darwin à son bord, etc.)

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Ushuaïa, les voyages et le temps

Tout va très vite, maintenant, en plein dans la cible. Plus de temps mort, pas un moment perdu, enveloppement, lucidité, repos et vertige. Soleil nouveau chaque jour, bleu, gris, froid, chaud, pluie, vent, c’est pareil, mais derrière, à chaque instant, la lumière fait signe.

 

Ainsi commence le dernier roman de Philippe Sollers, « les Voyageurs du Temps ». sollers.1232537278.jpg

On s’est souvent moqué de Sollers (ses reniements, avoir été maoïste, avoir fondé Tel Quel, et avoir abandonné tout ça, s’être mis à adorer le Pape et les Saintes Ecritures… mais, bon, il y a prescription, et puis on peut bien admirer qui on veut, on est en république, quand même), or une chose est sûre à propos de Sollers : c’est un sacré génie de l’écriture. Chaque page est une leçon. De quoi parle son dernier roman ? de rien. Ou plutôt si : de la littérature. Après tout, est-il un sujet que la littérature peut mieux traiter qu’elle-même ? Via un prétexte : une réflexion sur le temps ou plutôt faudrait-il dire, les temps. Les grands écrivains, mais pas seulement, les grands musiciens aussi (Bach, surtout joué par Glenn Gould), et les peintres (Watteau entre autres) sont les voyageurs du temps. Sollers parle donc de cette littérature dont on sait qu’elle n’a jamais changé quoique ce soit dans le monde (un poème de Rimbaud a-t-il changé le cours des choses ?) si ce n’est que lorsque des êtres s’adonnent à la lecture (ou à l’écriture) au moins on est sûr d’une chose : c’est que dans le même temps, ils ne commettent pas d’horreurs, ainsi que le disent souvent les mères à propos de leurs enfants turbulents (« quand je l’entends jouer aux billes, je sais au moins qu’il ne fait pas de bêtise »). Et des mères, justement, il est question, dans ce livre. Mères étouffantes, mères qui n’aiment pas la poésie, mère de Baudelaire, ou de Rimbaud, ou de… Houellebecq (sic !).

 

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Lire Sollers à Ushuaïa peut sembler incongru. Etre à Ushuaïa est incongru, quand tant de fracas et d’horreurs assourdissent le monde. Alors qu’ici, c’est la rumeur des vagues et le souffle du vent faisant craquer les grands arbres longs et fins comme des allumettes qui couvrent entièrement les plaintes, celles des gens de Gaza tout autant que celles, venant des années anciennes, des enfermés des camps improvisés de la dictature argentine à l’époque de Videla ou de Galtieri. Mais ne faut-il pas de temps à autre se mettre dans un endroit reclus et éloigné de tout pour ne plus entendre les hurlements du monde et être sensible au temps : nous y revoilà (le lien avec Sollers n’est donc pas si absurde). A quoi sert (aussi) le voyage ? A s’y retrouver avec le temps : il nous fait défiler nos souvenirs dans nos têtes. Où ai-je déjà vu paysage semblable ? Te souviens-tu de la fois où nous avons marché si longtemps dans le Nord canadien, comme aujourd’hui nous le faisons au bord du canal de Beagle ? C’est que, voyez-vous, quand nous voyageons, le Temps voyage avec nous

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Derniers fuégiens (autour de 1920)
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Nous voici de retour

à Buenos Aires  ! Une proposition de Y. et A., une invitation, chouette invitation à découvrir le sud de l’Argentine. La Patagonie, nous en rêvions. Avions même failli y aller il y a deux ans, mais une petite blessure du corps, un presque arrêt du cœur, et hop, il avait fallu remettre à plus tard. Mais voilà, cette fois est la bonne. Demain déjà Ushuaïa. Je vous dirai le vent dont on parle, les cabanes au bord du canal de Beagle, les monts et les glaciers de la Terre de Feu. Fuégiens hélas, il y a beau temps que vous n’existez plus, martyrs des conquêtes des riches propriétaires d’haciendas… Mapuches, Onas, Yamanas, Alakaloufes décimés, je penserai à vous.
A Buenos Aires au retour, peut-être rencontrerai-je celui qui fit les Chroniques de B-A , maintenant installé ailleurs , « à son compte ». Nous l’inviterons à El Establo, notre restaurant favori (sur la calle Paraguay). Excusez-moi, amis végétariens, la viande y est délicieuse.
el-establo2.1232304231.JPGel-establo1.1232304208.JPG El Establo

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Corrientes
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une confiserie idéale

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Ethique

L’armée israélienne, entrant dans Gaza n’a pas fait de quartier : hôpitaux en feu, bâtiment de l’ONU bombardé au phosphore, bombes lancées sur les écoles à l’heure où le maximum d’enfants s’y trouve. Que va-t-on dire maintenant lorsque se produira le futur attentat en plein Paris, en plein New-York ou en plein Londres ? Que décidemment, ces terroristes ne respectent rien ? On va parler « d’ignoble attentat » ? De lâcheté et de barbarie ? Va-t-on pouvoir dire ces mots sans rougir ? Pouvons-nous encore nous référer à une « éthique du monde libre » ? (Tsipi Livni, venue à Paris, déclarait qu’Israël défendait le « monde libre »). Qu’on le note bien (mais je pense que mes habituels lecteurs le savent), ce billet n’est pas « contre Israël », tout simplement parce qu’en tant qu’occidentaux, nous partageons beaucoup, même à notre corps défendant, avec Israël. Et puis, d’autres états du « monde libre » ne font pas mieux ailleurs (Etats-Unis en Irak par exemple) ou ne feraient sans doute hélas pas mieux s’ils étaient dans une situation comparable. Mais alors à quoi bon ce discours « vertueux », de respectabilité, ce discours « éthique » que l’on développe à longueur d’année en faisant semblant d’y croire ?

Je suis allé en Israël en novembre 2000. C’était le début de la Seconde Intifada. Ariel Sharon avait fait peu de temps auparavant son intervention provocatrice sur l’esplanade des mosquées à Jérusalem et les esprits s’étaient enflammés. J’avais prévu ce voyage depuis quelques mois : il s’inscrivait dans une collaboration que j’avais souhaitée avec des chercheurs israéliens du Technion de Haïfa. Je reparlerai peut-être de ce voyage un jour car il était pour moi riche d’enseignement. Je me souviens en particulier de l’épouse de mon collègue Nissim (ils vivaient à Nahariya) : une petite femme vive et chaleureuse, une sabra pénétrée des valeurs humanistes qui avaient fait, selon elle, la grandeur des premiers temps d’Israël (l’esprit des kibboutz…). Je n’ai pu m’empêcher d’avoir beaucoup d’affection pour ces gens. Je n’aimerais pas qu’ils soient un jour victimes de quelque attentat que ce soit. Mais, elle qui enseignait ces belles vertus aux enfants des écoles, que peut-elle leur dire maintenant ?

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(kibboutz près de Hanikra, en 2000)

Lire ici un intéressant entretien avec l’intellectuel israélien Michael Warschawski

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Manif Grenoble 10/01

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Rhétorique (à propos de Gaza)

Donnons aux mots le sens qu’on veut leur donner… C’est ainsi que va l’argumentation par les temps qui courent et notamment à propos de la guerre menée par Israël à Gaza.

art-avoir-raison.1231319573.jpgSchopenhauer nous a habitués à l’idée selon laquelle tous les moyens sont bons pour avoir raison (cf. « l’art d’avoir toujours raison »), il suffit d’utiliser des « stratagèmes ». Le philosophe allemand en cite une bonne trentaine, mais sa liste n’est pas limitative. Prenons par exemple le (faux) débat qui a lieu sur l’emploi du mot « disproportionné » au sujet de la riposte d’Israël aux tirs de roquettes du Hamas. Glucksmann (« intellectuel » en cours au beau pays de Nicolas et de Carla) conteste le terme et se permet d’ironiser, le bougre ( !) : « un consensus universel et immédiat sous-titre les images de Gaza sous les bombes : Israël disproportionne. » ! Or, dit-il, voyez la définition : « est disproportionné ce qui est hors de proportion » (merci monsieur Glucksmann, on a savait ça, et justement c’est pour cela qu’il nous paraissait que l’adjectif était approprié à la situation). A partir de là deux stratagèmes :

le premier : dire que, de toutes façons, un tel adjectif ne peut pas s’appliquer à une situation de guerre. A la guerre comme à la guerre, n’est-ce pas ? On ne peut quand même pas s’attendre à ce que « Tsahal » (oui, l’armée israélienne est la seule qu’on appelle par son petit nom, c’est plus charmant, plus « humain ») réponde aux jets de pierres par des jets de pierres, ni à des roquettes mal dirigées par des roquettes mal dirigées. Puisque Israël a les moyens, il doit les utiliser. La conclusion de Glucksmann est fantastique :

« qui dit conflit, dit mésentente, donc effort de chaque camp pour jouer de ses avantages et exploiter les faiblesses de l’autre »,

et elle est d’autant plus fantastique sous la plume de quelqu’un qui a défendu les arguments exactement inverses lorsque c’est la Russie qui s’en est prise à la Georgie ou à la Tchétchénie… Nous ne savions pas Glucksmann tout à coup converti au point de vue de Poutine !

le deuxième stratagème (des fois que le premier ne marche pas) consiste à passer de la partie au tout pour noyer le poisson : si vous voulez appliquer le concept de « proportionnalité » à la force des attaques, alors vous devez l’appliquer à la globalité. Cela supposerait que puisque le Hamas souhaite la fin d’Israël, alors Israël devrait souhaiter la fin de la Palestine. Mais alors cela devrait supposer aussi que, puisque Israël est un état puissant militairement soutenu par les Etats-Unis, il faudrait que l’entité palestinienne soit aussi un état puissant soutenu par une grande puissance. Finalement on ne pourrait parler de proportionnalité des attaques qu’entre des adversaires exactement homologues. Ce qui est évidemment absurde (on ne voit pas pourquoi il faudrait une telle condition exorbitante pour s’autoriser à constater que lorsqu’une partie tue au hasard une personne, l’autre en tue une centaine). Absurde oui, mais on ne sait jamais : ça peut marcher comme argumentation.

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(photo Rue 89)

Il en va un peu de même pour la notion de « bouclier ». Si Glucksmann ironise sur l’usage assez répété de l’adjectif « disproportionné » pour caractériser l’action de représailles d’Israël dans le cas présent, il pourrait aussi relever que le concept de « bouclier humain » est un de ces poncifs que l’on entend constamment, mais de la part, cette fois, des soutiens d’Israël. Si les actions de Tsahal font des dégâts chez les civils (et quels dégâts !), c’est parce que les mouvements comme le Hamas ou le Hezbollah utilisent la population comme « bouclier humain »… L’argument est un peu confondant, venant de la part de gens qui ont tout fait pour que les populations en question vivent sur un mouchoir de poche où, par la force des choses, toutes les activités sont concentrées. Ne pourrait-on pas alors, en réponse, soupçonner plutôt l’inverse, à savoir qu’Israël force la population civile à être mêlée physiquement aux miliciens armés en espérant ainsi retenir leur bras ?

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Chronique du beau pays de Nicolas et de Carla (suite)

Nicolas (celui de Carla, cf. mon billet du 23 décembre) va supprimer le juge d’instruction. Madame Delmas-Marty explique, dans « le Monde » du 7 janvier, que, certes, une telle réforme peut être souhaitée à des fins d’amélioration de la procédure mais que, dans ce cas, elle doit être complétée par la garantie d’une véritable indépendance du parquet. Or, dit-elle, on en est loin et le motif non avoué de la réforme est « la méfiance à l’égard d’un juge indépendant qui ne peut pas recevoir d’injonctions du gouvernement ».

Nous vivons dans un beau pays, le pays de Nicolas et Carla, où Nicolas a déjà supprimé (de fait) le CSA afin de devenir lui-même celui qui nomme les chefs de la télé. De zélé(e)s ministres de Nicolas ont expliqué que c’était mieux comme ça, car, de toutes façons, avant aussi c’était le président de la République qui les nommait (ou sa majorité), et grâce à un tel changement, au moins on échappe à l’hypocrisie. Ah ! quel beau projet, échapper à l’hypocrisie… on pourrait aussi en ce nom supprimer plein de choses qui sont complètement hypocrites. A quoi sert un parlement si, à la fin, les lois voulues par le gouvernement sont toujours votées ? Pourquoi faire semblant qu’il y ait une justice équitable puisque, de toutes façons, à la fin, les voleurs de mobylettes sont toujours plus punis que les chefs d’entreprise indélicats ? Pourquoi maintenir une pluralité de la presse puisqu’on sait qu’en définitive, les patrons de presse reçoivent toujours des « recommandations » qui aboutissent à ce que la présentation des informations soit plus ou moins uniforme ?

Que tout serait plus simple, plus HONNETE surtout au beau pays de Nicolas et de Carla si on supprimait toutes ces institutions inutiles (et stupides).

Il y a en fait deux situations où les réformes peuvent et doivent s’appliquer. Dans la première, on l’a vu, c’est afin de supprimer des sources d’hypocrisie (le but est noble : rendre la société transparente). Mais il y en a une seconde : c’est celle où, par inadvertance sans doute, il y a un pouvoir qui échappe encore au président, alors évidemment en ce cas, supprimons-le, non par haine de l’hypocrisie, mais par souci d’efficacité et de simplicité.

Ainsi au beau pays de Nicolas et de Carla, deux vertus cardinales s’affichent : le souci de transparence et le souci d’efficacité. Qui dira que nous sommes mal gouvernés ?

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