Hommage à Planchon

festival.1242289524.jpgJ’avais 19 ans… en 1966 donc… je partais sac à dos en Avignon rejoindre ma copine. Nous étions en dortoir (les CEMEA à l’époque encourageaient les jeunes à participer au Festival, l’hébergement se faisait dans les écoles de la ville), ce n’était donc pas très propice aux ébats, et l’histoire en demeura là… mais côté théâtre, quelle découverte ! Je n’avais pas vu grand-chose encore, peut-être, et mon horizon se bornait idéologiquement à Jean Vilar et à Bertold Brecht, enseignés par un excellent professeur de littérature du lycée de Drancy. Nous vivions encore dans l’espoir du Grand Soir et le théâtre devait participer de cet instant fatal… mais au-delà de tout cela, il y eut cette année-là en Avignon, outre Vilar, pétillant d’esprit au Cloître des Carmes, la première apparition de Maurice Béjart en ces lieux et surtout : la mise en scène par Planchon de Richard III, avec Michel Auclair dans le rôle titre.

planchon.1242289459.jpg

Je n’étais pas habitué à des spectacles si longs et certes, mes paupières ont dû se fermer à certains moments. Le décor était simple, avec, je me souviens, un lourd trône de bois, la mise en scène était plutôt de style spartiate. Théâtre pur en quelque sorte, conforme à ce que souhaitait Vilar : une scène et trois planches devaient suffire.

 

auclair.1242289479.jpg

Ah ! Buckingham, c’est maintenant que je vais faire jouer la pierre de touche pour voir si tu es de bon or, vraiment. Le jeune Edouard vit… Songe à ce que je veux dire.

 

vilar.1242289501.jpg

Jean Vilar répondant aux questions du public

Publié dans Ma vie, Théatre | 4 commentaires

Sicile en mai

Sicile…

sicile-selinonte.1242207372.JPG

grecque (Sélinonte)

sicile-ephebe-mozia.1242207823.JPG

(l’éphèbe de Mozia)

Sicile…

sicile-moulins2.1242207310.JPG

saline (route du sel, entre Trapani et Marsala)

sicile-turchei2.1242207391.JPG

aquatique (Scala dei Turchi)

sicile-agrigente.1242207352.JPG

urbaine (Agrigente)

sicile-mariage.1242207432.JPG

clanique ? (mariage à Monreale)

Publié dans Voyages | 4 commentaires

La BD aussi peut porter à réflexion

Nouvelle incartade du côté de la BD, avant que je ne disparaisse pour quelques jours…

La BD aussi peut porter à réflexion. La narration du type « bande dessinée » privilégie en général l’action et les représentations concrètes. Son style est « dénotationnel ». Vous voyez une auto, un revolver, un personnage féminin : cela veut dire qu’une action est en cours. L’image d’après, le coup de feu éclatera. « Pan ! », telle sera la seule (pauvre) représentation du son. Parfois, les lettres seront plus grosses : gros caractères noirs qui, conventionnellement, signifient la colère. Ou très petites : il s’agit d’un murmure. Mais les variations permises sont de peu d’étendue. C’est ce qui fait la limite du genre. Que certains bien sûr compenseront par du texte : mais alors, ce n’est plus de la BD. C’est de l’illustration. Les tentatives d’intégrer au monde de la bande dessinée des codes autorisant l’abstraction n’en sont que plus précieuses. Dans cette perspective, le très récent album de Bruno Le Floc’h (« Saint-Germain, puis rouler vers l’ouest ! ») saint-germain.1241354130.jpgest étonnant dans sa manière de s’affranchir des règles habituelles du genre. Ici, les bulles sont restreintes au minimum de texte. Le héros est un joueur de saxophone souvent éméché et amoureux d’une belle Mary qui se fait la belle, et dont il part à la recherche du côté de St Malo. Nous sommes dans les années soixante (clin d’œil vers la guerre d’Algérie d’où reviennent d’anciens soldats à l’abandon) et le héros roule en 203 décapotable. L’esprit embrumé, le mal de crâne, le cauchemar d’une nuit a bord du coupé beige en rase campagne, tout cela est montré sans mots et en quelques images. Il suffit par exemple d’une silhouette de voiture qui semble s’enfoncer dans une page blanche qui est comme un brouillard ouaté. Trouvaille unique : la répétition d’images à l’identique crée l’illusion d’une pensée symbolique : la seconde image fait fonctionner la première comme signe. Le plus fort dans le genre est atteint quand la deuxième image – pleine page – reproduit la précédente mais… sortie du cadre !

bd009.1241354013.jpg

Il y a peu d’action dans cette BD basée sur la répétition : une succession de Mary trouvées en chemin jusqu’à l’ultime, celle que le héros retrouve enfin.

bd012.1241354045.jpg

Publié dans BD, Livres | 3 commentaires

Les réunions familiales

still-walking-affiche.1241245364.jpg« Still walking », de Hirokazu Kore-Eda, est très différent de « Tokyo Sonata », même si ce sont deux films japonais souvent associés dans les programmations de salles « d’art et d’essai ». Le second était violent et plongé dans une lumière souvent agressive, voire angoissante, alors que le premier baigne dans des tons reposés. Bleu du ciel, verdure, lumières intérieures tamisées, arbres fleuris et papillons blancs (ou jaunes).

Et puis, si le second nous confrontait à une réalité japonaise parfois dure à appréhender (des habitudes de vie, de silence surtout, qui nous paraissent lourdes, à nous occidentaux), le premier n’est porteur que d’une vérité quasi universelle : celle des liens familiaux faits d’amour et de haine.

On aura lu déjà le synopsis : une famille se réunit chaque année pour commémorer la mort du fils aîné Junpei, survenue alors qu’il sauvait un enfant de la noyade. L’enfant est devenu adulte : obèse, suant, « vivant de petits boulots » comme dit le père, il est par son existence même une blessure lancinante dans le cœur des parents. Alors, pourquoi l’inviter chaque année ? C’est, dit la mère, « parce que si l’on n’a pas quelqu’un à haïr, alors c’est encore plus pénible »….

still-walking-2.1241245402.jpgstill-walking.1241245386.jpg
You, Kiki Kirin et Abe Hiroshi

Qu’est-ce qui fait être une famille ? Une somme de petits secrets, de petites rancœurs, de petits non-dits qui s’accumulent pour un jour affleurer au dit sous la forme de piques acerbes. Les fêtes de famille sont en général l’occasion de ces happenings feutrés. Où l’on apprendra incidemment que la mère en veut toujours au père, médecin, de ne pas avoir été là le jour de la noyade du fils. Que la mère a surpris un jour son mari en charmante compagnie mais n’a rien dit. Les plus belles louanges vont aux disparus, tandis que ceux qui restent ne leur arriveront jamais à la cheville. Heureusement, les petites attentions équilibrent les petites vacheries. La belle fille qui boudait un temps parce qu’elle soupçonnait sa belle-mère d’avoir « oublié » son petit garçon dans la distribution des cadeaux reçoit elle-même de cette même belle-mère un superbe kimono… qui ainsi n’ira pas à la fille car… celle-ci aurait été capable ensuite de le revendre sur « lanternet » !

Emouvante danse finale de la mère cherchant à attraper un papillon qui s’est infiltré dans la maison, ce papillon qui ne peut être que l’âme du fils disparu.

Kore-Eda, dans une interview, dit que le personnage central du fils (Ryota) n’est pas « quelqu’un de bien », qu’il est égoïste et qu’il ne pense qu’à lui-même. Certes, il est préoccupé par sa situation de chômeur, mais, sensible et lucide au contraire, il apporte selon moi la part de bonté la plus grande (« quand donc cessera-t-on de toujours vouloir comparer une vie à une autre vie ? » se demande-t-il à l’écoute de ce dialogue pénible où l’on met en balance le fils perdu et ce qu’est devenu l’enfant sauvé). Mais visiblement, ce personnage est Kore-Heda lui-même… alors humilité toute japonaise, sans doute !

Note:

le-melies120160.1241250968.jpgDans une ville de moyenne importance comme Grenoble (qui fut autrefois un modèle culturel), on ne pourrait pas voir aujourd’hui des films comme « Tokyo sonata » ou « Still walking » (et bien d’autres encore) s’il n’y avait, pour les offrir au public, l’un de ces cinémas subventionnés (« Le Mélies ») qui enragent tellement les « libéraux ». Or, ce cinéma est le parent pauvre de l’offre cinématographique grenobloise : modeste rez-de-chaussée d’une rue un peu grise avec des vitres donnant sur le trottoir où sont affichées des coupures de journaux, une seule salle, pour à peine une centaine de spectateurs, et l’obligation, en conséquence, de caser les films programmés dans des horaires souvent irréguliers afin d’optimiser l’offre.

Il y a plus d’un an, il fut question d’installer ce cinéma dans des locaux plus grands et mieux à même de satisfaire ses ambitions de diffusion de la culture. Soutien de la mairie, certes. Mais refus du CNC et tollé des salles privées. Je lis sur des blogs « libéraux » que les subventions accordées à ce genre de salle sont scandaleuses car elles détruisent les conditions de la libre concurrence. En général, les teneurs de ce genre de discours défendent en même temps l’idée que la culture ne doit pas être «aidée » comme ils disent, car les lois du marché sont là pour faire le tri… Ils disent aussi que des salles comme « Le Mélies » ont une programmation… pauvre ( !) et que, lorsqu’ils y sont allés, ils s’y sont ennuyés ( !). Bref, ils ne feraient guère la différence entre « Still walking » et « La boum », ou plutôt si : ils préfèreraient le second. Signe à mes yeux d’un grand handicap de la sensibilité et de l’émotion (ou, à tout le moins, d’un grand désintérêt pour les paramètres de l’émotion). Que dirait-on si les handicapés physiques ou les insensibles aux « beautés du sport » protestaient contre les subventions accordées à la construction des stades ?

Ci-après la note de présentation du cinéma « Le Mélies » par lui-même :

Le Méliès est bien plus qu’un cinéma. Sa salle d’art et d’essai est classée « Recherche » (la seule en Isère) pour son travail de découverte, d’animation et de formation des publics. Géré par l’association d’Education Populaire, le Méliès fait avant tout un gros travail éducatif. Il est responsable de plusieurs dispositifs nationaux (Ecole au cinéma, collégiens et lycéens au cinéma) et a pour objectifs principaux le développement de la laïcité et de la citoyenneté par le cinéma. C’est également au Méliès qu’ont lieu chaque année au mois de février les rencontres cinématographiques jeune public (de la maternelle au collège) lors desquelles les enfants assistent à différentes projections, participent à des débats et des ateliers, récompensent les meilleurs films (jury d’enfants). Le Méliès coordonne également l’opération « un été au ciné », dispositif national de projections de films en plein air dans les quartiers. Ajoutez à cela un travail intensif avec les associations de Grenoble et du département et vous aurez compris pourquoi le Méliès n’a rien à voir avec un cinéma « classique ».

Publié dans Ciné | 3 commentaires

Tokyo sonata : un chef d’oeuvre de temps de crise

Les premières images des films sont annonciatrices d’une tendance. Beaucoup de films français récents commencent par des séquences de trains et d’aiguillages ou par des vues d’autoroute la nuit, signe qu’on va un peu s’ennuyer. « Tokyo Sonata », tokyo-sonata.1240929617.jpgfilm japonais récemment sorti, de Kiyoshi Kurosawa, commence par une bourrasque qui s’infiltre par la porte coulissante de la cuisine et qui balaye une feuille de journal. Le ton est donné : c’est une bourrasque bien plus grande qui va balayer les personnages. Voilà un portrait cruel et sans concession du Japon actuel (peut-être prémonitoire de ce qui risque d’être notre situation lorsque « la crise » aura duré quelques temps) : une nation, un peuple qui semblent avoir perdu toute confiance en soi, où le sentiment d’échec s’empare de chaque individu. Là, peut-être plus encore qu’ailleurs, le chômage est vécu comme un drame. On sait que beaucoup de cultures asiatiques sont construites sur une hantise de perdre la face qui structure entièrement les rapports humains, même à l’intérieur de la famille : tout plutôt que voir son autorité bafouée. Et là, le chef de famille (une expression qui prend tout son sens dans un tel contexte) en prend un sale coup : après avoir été directeur administratif, le voilà licencié par sa boite parce qu’une jeune chinoise de Dalian vient convaincre le patron que toute l’administration pourrait se faire à moindre prix sur le sol chinois. Sasaki – c’est son nom – va errer dans les rues de Tokyo sans jamais oser dire à sa famille ce qu’il vit comme sa déchéance. Il y rencontrera, près d’un site de distribution de soupe populaire, un ami prétendant déborder de travail dans une entreprise de bâtiment, mais si le portable de cet ami sonne sans arrêt, c’est parce qu’il a trouvé le moyen de le faire sonner automatiquement cinq fois par heure (« une fonctionnalité que beaucoup de gens ignorent »). Cet ami va plus tard se suicider en entraînant sa femme dans la mort.

Chez Sasaki, il y a sa femme (superbement jouée par Kyôko Koizumi, un grand rôle féminin), son jeune fils de dix ans, Kenji, et un plus grand fils,Takashi, d’environ dix-huit ans. Les liens entre ces êtres, comme d’ailleurs avec les êtres de l’extérieur, sont tissés à partir de l’autorité, évidemment masculine. Celui qui perd sa parcelle d’autorité est immédiatement déchu. Ainsi, dans une séquence ahurissante, Kenji se voit réprimandé en classe pour s’être fait passé par un autre élève, en douce, un gros volume de mangas. Il n’est pas anecdotique de souligner que c’est pendant un cours de langue et que le sujet de la leçon est… la langue de politesse. Le prof arrache brutalement l’enfant de son siège, mais celui-ci, pour se venger, provoque l’enseignant en lui jetant à la figure que, lui, l’homme respectable, lit en cachette des mangas pornographiques : Kenji l’a vu dans un train en lire un, dissimulé dans un journal. En un retournement de situation inattendu, c’est le prof qui perd la face. Il n’aura plus jamais aucune autorité sur les élèves (qui l’appellent Eyo-Bayashi, vraisemblablement le nom d’un héros de ce genre de manga) et le petit Kenji sera le plus meurtri quand il se rendra compte du désastre psychologique qu’il a déclenché. Plus tard, lorsque sa mère viendra rencontrer l’enseignant, celui-ci n’aura qu’un geste de résignation : non, madame, votre fils n’est pas malmené, c’est lui qui malmène les autres… – qui ? d’autres élèves ? – non, moi. Mais ce n’est pas grave, je suis un adulte…

tokyo-sonata-3.1240929682.jpg
le père : Teruyuki Kagawa

Kenji découvre un jour la magie du piano par la fenêtre entrouverte d’une école de musique : désormais, son rêve est d’apprendre à en jouer. Le père refuse : il ne reviendra pas là-dessus, c’est non ! Un bon père ne saurait revenir en arrière sur une décision, ce serait là encore voir son autorité bafouée.

Il y a de l’Antonioni (c’est-à-dire du cinéma qui date des années soixante) dans la peinture des rapports entre les êtres, surtout quant aux rapports entre l’homme et la femme, blocs de silence l’un par rapport à l’autre. Comme si la société japonaise avait accumulé un lourd retard sur l’évolution des mœurs et des relations entre les sexes. C’est cela pourtant qui donne un tel relief au rôle de la femme, ce qui ne semble pas avoir été tellement relevé par les critiques jusqu’ici, alors qu’au contraire, c’est bien LE rôle du film, plus que ne l’est celui de l’enfant. Ce sont des scènes d’anthologie que celle où elle ose dire à la face de son mari : « j’emmerde ton autorité », ou bien celle où elle se dit à elle-même qu’elle est enfin en train de se réveiller (après l’événement traumatique de la prise d’otage dont elle a été victime). Ou bien encore celle où, mère écartelée et désespérée face à son grand fils qui crie son échec, elle lui lance ce qui sonne comme une maxime freudienne : « toi seul peux être ce que tu es ». L’image d’une des dernières séquences, où elle reste debout, immobile, les bras écartés, dos à la mer, éclairée par le soleil qui se lève, est aussi une des plus belles images de cinéma qu’on puisse voir.

tokyo-sonata-1.1240929638.jpg
la mère : Kyôko Koizumi

L’échec des individus est celui de la nation entière quand le fils plus âgé ne trouve comme solution à son manque que l’enrôlement dans l’armée américaine. Paradoxe absolu puisque c’est l’armée du vainqueur et que, quand il s’agira de revenir au Japon, le fils restera aux Etats-Unis car il lui apparaîtra que c’est seulement en apprenant à comprendre les Américains qu’il pourra atteindre une certaine idée du bonheur. Ce film en dit donc bien long sur le mal de vivre au sein de la société japonaise. C’est pourtant loin d’être un film « réaliste »… peu de vraisemblance en effet, voire même un peu d’onirisme dans cette vision du père qui, renversé par un camion (lequel s’est enfui… on serait tenté de dire : bien entendu, tant tout ce qui nous est montré est sans aucune concession à une quelconque « charité »), et enseveli déjà sous un tas de feuilles mortes, se réveille indemne… ou bien dans la scène finale où Kenji exécute magistralement devant un jury d’admission au Conservatoire, une suite bergamasque de Debussy. On se demande évidemment comment il a acquis un tel niveau de virtuosité en si peu de mois ! mais cette question paraît déplacée tant la portée du film est surtout métaphorique.

Cet authentique chef d’œuvre est bien sûr très loin des belles images d’un Japon fleuri où la tradition rejoindrait le modernisme : la tradition est ridicule (l’enseignement de la langue de politesse) et le modernisme a fait fiasco avec la récession économique. Rien ne sauvera-t-il la société japonaise ? Pour Kyusho Kurozawa, le salut ne peut venir que de l’ailleurs. Ironie : l’un des seuls moments où on sourit est la séquence où la femme s’émerveille des possibilités d’une petite voiture qui possède un toit qui se rétracte et se range automatiquement dans le coffre quand on presse un bouton, mais au royaume de la grande industrie automobile… la petite auto est… une Peugeot, et lorsque Kenji joue divinement du piano, c’est pour exécuter une œuvre de Debussy.

tokyo-sonata-bis.1240929702.jpg
Kenji: Inowaki Kai

Désespérance d’un peuple qui peut nous paraître loin, certes. Mais par-delà le Japon d’aujourd’hui, ne sommes-nous pas confrontés à une image de ce qui risque d’être bientôt notre propre déchéance, crise aidant, surtout si nous continuons à nous raccrocher à des modes de vie anciens et à des images fallacieuses de la réussite sociale ? Si cela était le message de ce film, alors nous devrions surtout garder en nous l’image de son beau personnage féminin, dont le cœur semble pouvoir enfin battre et l’esprit s’éveiller quand elle perçoit le fond de la crise.

Publié dans Ciné | 4 commentaires

Personne ne peut voler le manque (« Les Mains libres » – Jeanne Benameur, 2006)

Les livres sont des blocs de silence qui attendent qu’on les sorte de leur sommeil pour consentir à parler. Combien en a-t-on sur nos étagères qui n’attendent que cela. Un signe de notre part. Un geste qui les ouvre. Un regard qui les lit. Pour un anniversaire de je ne sais plus quelle année, G. m’avait offert un livre dont elle disait grand bien. Il avait rejoint mes étagères et s’était sagement rangé auprès d’un autre, de plusieurs autres, certains comme lui attendant leur tour de lecture, d’autres plus chanceux déjà choisis, mais peut-être parfois oubliés.

jeanne_benameur.1240760388.jpgCe livre, je l’ai repris. Il s’appelle « les Mains libres » – roman – de Jeanne Benameur. Je lis sur sa notice biographique (Wikipedia ?) que l’auteure est née en 1952 en Algérie d’un père tunisien et d’une mère italienne. Elle a enseigné les lettres jusqu’en 2001. Elle navigue entre littérature générale et littérature pour la jeunesse. Ce roman parle justement des livres. Et des livres comme j’ai commencé de le dire : silencieux avant, à l’occasion de quelque évènement, ou accident, de se révéler. Yvonne est une vieille femme qui a meublé son existence de bien peu de choses : un mari, certes, une fois. Mais qui l’a choisie de manière abrupte un jour où elle travaillait à son ménage. Pas de passion, pas d’enfant. Lui s’enfermait dans son antre, comme il disait, juste pour lire et écrire de sa fine et élégante écriture ce qui lui passait par la tête. Tous ces livres, elle ne les lisait pas. Ils sont restés intacts dans la chambre de l’homme après sa mort. Yvonne, un jour, croise le chemin d’un jeune homme aux doigts voleurs (une tablette de chocolat…) qui appartient aux « gens du voyage ». Le mot « voyage »… qu’évoque-t-il pour elle ? Des catalogues qu’elle prend chaque mois au magasin du coin afin de rêver de la lointaine Afrique… Le jeune voleur, qui se nomme Vargas, est là pour quelques temps avec son grand-père et sa tante, autour d’un brasero en bas de l’immeuble. Les voisins regardent d’un mauvais œil ces gens-là. Et voilà qu’un jour, Yvonne dépose un livre en offrande à Vargas et qu’il comprend que ce cadeau est pour lui. Il se décide à monter voir la dame qui vit dans une de ces maisons qui ne bougent jamais, et commence entre eux une belle histoire de lecture : elle lui lit les livres qui sont restés trop longtemps fermés. Vargas bien sûr partira, mais avant, les deux iront déposer les livres, tous les livres, comme des cailloux blancs au long des rues et des avenues de la ville.

Outre une belle méditation sur le rôle des livres, ce roman est aussi un songe sur la ville, et une attention portée à l’errance confrontée au sédentarisme. A quoi servent les errants ? A montrer l’errance. « Les routes n’existent que pour qu’on les parcoure ». Et quant au mot « voleur »… « De quoi ? Du chocolat ? […] N’est volé que ce qu’on a. Le pire, au fond de nous, c’est ce qu’on n’a pas. C’est le manque. Et personne ne nous le volera jamais. Personne ne peut voler le manque. Personne. Quel dommage ! ».

Juste encore un extrait :

Y a-t-il un signe dans le ciel qui indique que quelque part, dans une ville, au milieu de tant et tant de gens, deux êtres sont en train de vivre quelque chose qui ne tient à rien, quelque chose de frêle comme un feu de fortune, un feu de palettes, de bouts de bois, quelque chose qui s’arrime à la voix d’une vieille dame, à l’écoute grave d’un jeune homme qui rêve loin ?
Est-ce pour cela que tant de gens se rencontrent ? Pour que de toute leur chaleur usée deux êtres fassent un feu ?

Publié dans Livres | Laisser un commentaire

Les volets bleu lavande

 

grignan-art-moderne.1240502285.JPG
(Grignan, office du tourisme et bibliothèque)

Par les chemins buissonniers, je suis remonté depuis Montpellier : la Drôme est un département joyeux. A Grignan devant la mairie à colonnades, madame de Sévigné s’évente sur un socle de marbre. Face à elle monte la rue qui mène à son château. Au début de cette rue, sur la gauche, une librairie de livres anciens et d’occasion (« ma main amie » – clin d’oeil à Cendrars – ) ouvre les jeudis, vendredis et samedis dès onze heures du matin. On y trouve essentiellement de la poésie : Philippe Jacottet est le seigneur des lieux. La boutique est tenue (préservée ?) par une dame âgée charmante qui débarque en kangoo. Derrière son bureau, elle fume sa pipe. On trouve de tout, on lit de tout. Jacottet a beaucoup fréquenté Maurice Chappaz (mort récemment), le grand poète du Valais, et son dernier ouvrage justement, s’intitule « Pour Maurice Chappaz », paru aux éditions Fata Morgana. Sur la terrasse du château, on peut méditer un instant sur la succession des collines drômoises, qui n’est stoppée à l’horizon que par les éoliennes du Tricastin :

eoliennes.1240502334.JPG

drome.1240502312.JPG

on a dû déjà mille fois les comparer aux moulins de Cervantes. Reprenant la route, un peu plus loin, on s’arrête à Dieulefit, qui fut un refuge des poètes de la Résistance. Le jeune Aragon y a fait sans doute quelques frasques. C’est étonnant comme les volets ont ici une prédilection pour le bleu lavande. On remonte plus au nord vers Bourdeaux, puis le petit village de Saou (et sa forêt bien connue, quelques brigands sans doute ?) avant d’atteindre Crest et sa grosse tour médiévale. Ensuite la plaine du labeur et des labours. Je me souviens de mon enfance quand je jouais dans les champs à Montmeyran. Ma grand-mère était de Chabeuil. Rien de touristique alors dans ces coins de campagne. Mon grand-père me menaçait « si je n’étais pas sage » de devoir aller garder les oies à Cliousclat. Cliousclat était la pire punition, le trou du monde. Aujourd’hui, c’est un charmant petit village et je crois savoir que des tas de Parisiens seraient prêts à débourser des fortunes pour y établir leur résidence secondaire….

saou.1240502355.JPG
saou-3.1240502396.JPG
Terre de liberté…

Publié dans Livres, Ma vie, Voyages | 3 commentaires

Le priapisme de Ponge

[Chronique littéraire de fin de semaine]

lievrepatagon.1240156269.jpgLes Mémoires sont un genre littéraire qui émeut mais peut aussi agacer. Celles de Claude Lanzmann sont ainsi. Le titre en lui-même est magnifique. Moi qui reviens d’un voyage en Patagonie (en février) j’aurais presque pris ce livre pour un récit de voyage. Le lièvre de Patagonie n’apparaît en réalité qu’à la page 192. Lanzmann y réfléchit à la saveur unique qu’il y a à se fondre dans un lieu, à vivre intensément sa rencontre avec l’instant, telle qu’il put la ressentir lorsqu’il avait vingt ans la première fois qu’il fut à Milan, mais telle aussi qu’il la ressentit bien plus tard, à soixante-dix ans (comme quoi, l’âge ne fait rien à l’affaire) lorsqu’il traversa la Patagonie au volant d’une voiture de location. Le passage est intéressant, je le cite :

Remontant seul il n’y a pas si longtemps, à partir de Rio Gallegos, aux confins de la Terre de Feu et au volant d’une voiture de location, la plaine immense de la Patagonie argentine vers la frontière du Chili et le fabuleux glacier du Perito Moreno, je me répétais, joyeux comme dans ce premier train vers Milan : « je suis en Patagonie, je suis en Patagonie. » Mais ce n’était pas vrai, j’avais beau avoir aperçu quelques troupeaux de lamas blancs, la Patagonie ne s’incarnait pas en moi. Elle s’incarna tout à coup, au crépuscule, sur le dernier tronçon de route non asphalté après le village d’El Calafate, dans le balayement de mes phares, quand un lièvre haut sur pattes bondit comme une flèche et traversa la route devant moi. Je venais de voir un lièvre patagon, animal magique, et la Patagonie tout entière me transperçait soudain le cœur de la certitude de notre commune présence.

 

lapinpatagon.1240156192.JPG

(ici, un lapin photographié en Terre de Feu)

Mémoires : livres de méditation mais aussi d’anecdotes. C’est sans doute ce qui fait leur attrait, voire leur succès commercial, surtout quand l’auteur a traversé plusieurs décennies en compagnie de célébrités « des arts et des lettres », comme on a coutume de le dire. Lire les mémoires de Lanzmann, c’est s’assurer à coup sûr d’apprendre quelques histoires sur Simone de Beauvoir et sur Sartre, mais pas seulement : embrouilles avec Deleuze, fâcheries et réconciliations avec Rezvani, Claude Roy ou Chris Marker font l’ordinaire de ces 550 pages, tout comme les escapades aventureuses sur le glacier du Théodule (pas brillants les alpinistes du Boulevard Saint-Germain !) ou l’assaut des dunes du Sahara dans la Simca Aronde de Simone.

Or, les anecdotes, il en est de toutes sortes. Dans mon précédent billet, j’évoquais les amours méconnues du poète Reverdy et de Coco Chanel : histoire intéressante parce qu’elle nous donne un éclairage positif sur deux personnages que tout semble opposer. La couturière en est moins frivole à nos yeux, et le poète moins austère (Bizarrement, cette passion passagère semble n’avoir inspiré jusqu’à présent aucun réalisateur de cinéma, certainement pas en tout cas, semble-t-il, la réalisatrice du dernier film sur Chanel qui sort en ce moment…). Imagine-t-on aujourd’hui une top model amoureuse du dernier prix Abel de Mathématiques ? C’est ça qui serait drôle, un mannequin qui ne délaisserait pas l’esprit avec un savant qui révèlerait qu’il y a encore une chair au-delà des équations.

ponge_seghers_1963.1240156356.jpgMais que nous apporte le fait de savoir que le poète Francis Ponge souffrait… de priapisme ! ( p. 149). Paul Eluard et Aragon se faisaient quelques sous en recopiant leurs poèmes pour les vendre à des marchands d’autographes. Eluard avait une femme sensuelle et magnifique, Nush (« elle avait des lèvres ciselées et peintes dont le rouge sang soulignait la voracité »). Un jour que Lanzmann débarque à l’improviste chez le poète, il a « le temps d’apercevoir dans un miroir biseauté le pompon rouge d’un marin militaire »…. Ah bon. Que veut dire ce pompon rouge…. Des Mémoires ne résistent donc jamais à la tentation des alcôves ?

Publié dans Livres | 2 commentaires

Poètes de chez Seghers

supervielle.1239370061.jpgreverdy-seghers.1239370013.jpgJ’avais vingt ans et je lisais tous les volumes de la série « Poètes d’aujourd’hui » publiée chez Seghers. On y trouvait Eluard, Aragon, Max Jacob, Cocteau, Michaux, Lorca, Apollinaire, Whitman, Claudel, Cendrars, Rimbaud, Carco, Rilke, Supervielle, Desnos, Breton, Fargue, Nerval, Char, et bien d’autres encore (plus d’une centaine je crois, que sont devenus tous ces volumes ? pourquoi ne sont-ils pas tous réédités ?). J’avais deux poètes préférés. Le premier était Jules Supervielle, et cela explique mon rêve encore présent aujourd’hui d’aller un jour me promener dans les rues de Montevideo. Supervielle était le poète « doux » par excellence, celui dont la voix trainante et grave (sur un disque trente-trois tours que j’avais aussi et qui faisait entendre les poèmes dits par leurs auteurs) conférait à ses textes une allure solaire. Rappelons cette magnifique strophe, où se trouve évoqué un sentiment cosmique d’appartenance au monde :

Il vous naît un ami, et voilà qu’il vous cherche
Il ne connaîtra pas votre nom ni vos yeux
Mais il faudra qu’il soit touché comme les autres
Et loge dans son cœur d’étranges battements
Qui lui viennent de jours qu’il n’aura pas vécus.

supervielle-seghers.1239370083.jpg

reverdy-seghers2.1239370033.jpg

L’autre était Pierre Reverdy. C’était le poète rugueux : sa voix rocailleuse sur le même disque 33 tours ne permettait pas de s’y méprendre. C’était le poète aride de mots, qui de trois chaises, une table et quelques nuages vous composait un tableau métaphysique à la Chirico, où les vides semblent parcourus d’un vent sidéral.

Sur le seuil personne
Ou ton ombre
Un souvenir qui resterait
La route passe
Et les arbres parlent plus près
Qu’y a-t-il derrière
Un mur
Des voix
Les nuages qui s’élevèrent
Au moment où je passais là
Et tout le long une barrière
Où sont ceux qui n’entreront pas

Reverdy plaisait à mes états d’âme qui inclinaient à l’austérité. L’un des auteurs de l’introduction au recueil Seghers, un certain Michel Manoll, écrivait : « Pierre Reverdy gratte de l’ongle la peau du monde – ce tissus friable derrière lequel se dissimulent les racines de l’âme ». Austère Reverdy ? Sa biographie montre qu’il ne le fut pas tant que ça. L’amant de Coco Chanel ne se laisse pas imaginer en robe de bure. C’est dans un livre de poche écorné que C. avait trouvé au bazar de livres près de la mosquée Beziktas à Istanbul que j’appris cet épisode de la vie du poète, c’était un roman d’Edmonde Charles-Roux sur la vie de la célèbre modiste, on peut lire aussi ceci sur un blog consacré aux tendances de la mode reverdy-chanel.1239369991.jpg

Elle [Coco Chanel] y redécouvre l’amour en la personne du poète Pierre Reverdy, ce dernier lui fait découvrir le plaisir de la lecture. Mais la guerre la rattrape et elle part en Suisse.

Quant à Supervielle, j’y reviens : il a connu le déshonneur d’être campé en écrivain collabo dans « les Bienveillantes », de Jonathan Littell, ce qui constitue une grave erreur historique. Supervielle écrivit de beaux poèmes sur « la France malheureuse » au contraire, et il vécut la sombre période de l’Occupation en Uruguay.
Ces poètes semblent parfois appartenir à un autre temps : qui se soucie encore de leurs œuvres ? Je lis dans un blog :

Pierre Reverdy, l’ermite de Solesmes, est un poète passé de mode, lui qui fut longtemps considéré comme le plus grand. On préfère maintenant des liqueurs plus fortes comme les éclats de silex de René Char, ou les jongleries verbales de Gherasim Luca ou Jacques Roubaud. Mais il est tant de poèmes de Reverdy pour lesquels je donnerai les oeuvres complètes de ceux-là.

Dépassés ? Si nous reprenons ces deux derniers vers :

Et tout le long une barrière
Où sont ceux qui n’entreront pas

n’y éprouvons-nous pas quelque chose de l’angoisse bien actuelle qui nous étreint à la pensée de tous ceux et toutes celles qui resteront à jamais rejetés hors de nos frontières ?

Publié dans poésie | 5 commentaires

Parallèles à 220 ans d’intervalle

Un bien bel article publié aujourd’hui dans « le Monde » par l’historienne Sophie Wahnich, établissant un parallèle saisissant entre la situation pré-révolutionnaire de 1788 et la situation que nous connaissons aujourd’hui. Elle réfléchit entre autres à la signification des nouvelles formes de lutte qui apparaissent ici ou là : cercles de silence, rondes des obstinés, pique-nique populaires et y voit la même tendance qu’à la fin du XVIIIème à tout faire « pour retenir la violence » :

Retenir la violence, c’est là l’exercice même du maintien de l’ordre. Or il n’appartient pas aux seules « forces de l’ordre ». Les révolutionnaires conscients des dangers de la fureur cherchent constamment des procédures d’apaisement. Lorsque les Parisiens, le 17 juillet 1791, réclament le jugement du roi, ils sont venus pétitionner au Champ-de-Mars sans armes et sans bâtons. L’épreuve de force est un pique-nique, un symbole dans l’art de la politique démocratique.

obstines-2.1238958668.JPG

Ces manifestations non-violentes peuvent être réprimées par la violence policière (cf. mon billet précédent). Des comportements absurdes peuvent s’observer, comme dans le cas de cet enseignant empêché de faire cours au Jardin des Plantes ( !). J’ajoute aussi qu’elles peuvent être contre carrées par des manifestations violentes comme on en vit ce week-end à Strasbourg, menées, comme par hasard par « des gens mystérieux »

La situation objective que nous connaissons, et qui se caractérise par le mot d’ordre « nous ne paierons pas votre crise » atteint une grande tension quand les écarts de traitement de la part du pouvoir, entre les riches et les pauvres, sont si importants :

Le pacte de la juste répartition des richesses prélevées par l’Etat semble avoir volé en éclats quand les montants des chèques donnés aux nouveaux bénéficiaires du paquet fiscal ont été connus : les 834 contribuables les plus riches (patrimoine de plus de 15,5 millions d’euros) ont touché chacun un chèque moyen de 368 261 euros du fisc, « soit l’équivalent de trente années de smic ». Une dette de vies.

 Et la conclusion :

Certains, même à droite, semblent en avoir une conscience claire quand ils réclament, effectivement, qu’on légifère contre les bonus, les stock-options et les parachutes dorés. Ils ressemblent à un Roederer qui, le 20 juin 1792, rappelle que le bon représentant doit savoir retenir la violence plutôt que l’attiser. Si le gouvernement est un « M. Veto » face à ces lois attendues, s’il poursuit des politiques publiques déstabilisatrices, alors la configuration sera celle d’une demande de justice dans une société divisée, la justice s’appelle alors vengeance publique « qui vise à épurer cette dette d’honneur et de vie. Malheureuse et terrible situation que celle où le caractère d’un peuple naturellement bon et généreux est contraint de se livrer à de pareilles vengeances ».

Publié dans Actualité | 4 commentaires