Personne ne peut voler le manque (« Les Mains libres » – Jeanne Benameur, 2006)

Les livres sont des blocs de silence qui attendent qu’on les sorte de leur sommeil pour consentir à parler. Combien en a-t-on sur nos étagères qui n’attendent que cela. Un signe de notre part. Un geste qui les ouvre. Un regard qui les lit. Pour un anniversaire de je ne sais plus quelle année, G. m’avait offert un livre dont elle disait grand bien. Il avait rejoint mes étagères et s’était sagement rangé auprès d’un autre, de plusieurs autres, certains comme lui attendant leur tour de lecture, d’autres plus chanceux déjà choisis, mais peut-être parfois oubliés.

jeanne_benameur.1240760388.jpgCe livre, je l’ai repris. Il s’appelle « les Mains libres » – roman – de Jeanne Benameur. Je lis sur sa notice biographique (Wikipedia ?) que l’auteure est née en 1952 en Algérie d’un père tunisien et d’une mère italienne. Elle a enseigné les lettres jusqu’en 2001. Elle navigue entre littérature générale et littérature pour la jeunesse. Ce roman parle justement des livres. Et des livres comme j’ai commencé de le dire : silencieux avant, à l’occasion de quelque évènement, ou accident, de se révéler. Yvonne est une vieille femme qui a meublé son existence de bien peu de choses : un mari, certes, une fois. Mais qui l’a choisie de manière abrupte un jour où elle travaillait à son ménage. Pas de passion, pas d’enfant. Lui s’enfermait dans son antre, comme il disait, juste pour lire et écrire de sa fine et élégante écriture ce qui lui passait par la tête. Tous ces livres, elle ne les lisait pas. Ils sont restés intacts dans la chambre de l’homme après sa mort. Yvonne, un jour, croise le chemin d’un jeune homme aux doigts voleurs (une tablette de chocolat…) qui appartient aux « gens du voyage ». Le mot « voyage »… qu’évoque-t-il pour elle ? Des catalogues qu’elle prend chaque mois au magasin du coin afin de rêver de la lointaine Afrique… Le jeune voleur, qui se nomme Vargas, est là pour quelques temps avec son grand-père et sa tante, autour d’un brasero en bas de l’immeuble. Les voisins regardent d’un mauvais œil ces gens-là. Et voilà qu’un jour, Yvonne dépose un livre en offrande à Vargas et qu’il comprend que ce cadeau est pour lui. Il se décide à monter voir la dame qui vit dans une de ces maisons qui ne bougent jamais, et commence entre eux une belle histoire de lecture : elle lui lit les livres qui sont restés trop longtemps fermés. Vargas bien sûr partira, mais avant, les deux iront déposer les livres, tous les livres, comme des cailloux blancs au long des rues et des avenues de la ville.

Outre une belle méditation sur le rôle des livres, ce roman est aussi un songe sur la ville, et une attention portée à l’errance confrontée au sédentarisme. A quoi servent les errants ? A montrer l’errance. « Les routes n’existent que pour qu’on les parcoure ». Et quant au mot « voleur »… « De quoi ? Du chocolat ? […] N’est volé que ce qu’on a. Le pire, au fond de nous, c’est ce qu’on n’a pas. C’est le manque. Et personne ne nous le volera jamais. Personne ne peut voler le manque. Personne. Quel dommage ! ».

Juste encore un extrait :

Y a-t-il un signe dans le ciel qui indique que quelque part, dans une ville, au milieu de tant et tant de gens, deux êtres sont en train de vivre quelque chose qui ne tient à rien, quelque chose de frêle comme un feu de fortune, un feu de palettes, de bouts de bois, quelque chose qui s’arrime à la voix d’une vieille dame, à l’écoute grave d’un jeune homme qui rêve loin ?
Est-ce pour cela que tant de gens se rencontrent ? Pour que de toute leur chaleur usée deux êtres fassent un feu ?

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