La carte postale

Il m’arrive rarement de lire un gros roman (de l’ordre de 500 pages) d’une seule traite. Il y a toujours quelque chose à faire qui justifie une interruption, lire ses mails, faire une course, préparer un repas… faire la sieste, que sais-je ? Pour que cela arrive, il faut vraiment une narration exceptionnelle, une écriture qui nous attache, des personnages auxquels on croit profondément. J’ai trouvé cela dans « La carte postale », le dernier roman d’Anne Berest. Peut-être me direz-vous, mon jugement était un peu biaisé dès le départ puisque je connaissais déjà une partie de l’histoire, et surtout parce que je connais la mère de l’autrice, Lelia Picabia. Ce n’est pas dévoiler un sacré que de dire le nom de cette mère puisqu’Anne Berest le répète à longueur de pages. Lelia Picabia est une grande linguiste, que j’ai connue au département de sciences du langage de Paris VIII. Déjà à la retraite, elle donnait en tant que professeure émérite des cours sur l’égyptien ancien dans mon département, les mêmes jours où moi, j’allais dispenser un cours de logique aux jeunes têtes blondes et brunes de la licence. Ce fut l’occasion de sympathiser. Par la suite, Lelia devait venir nous voir dans notre maison drômoise et intervenir dans des journées que j’avais organisées autour de la Shoah et des migrants d’aujourd’hui, journées auxquelles participaient Pierrette Fleutiaux (hélas décédée depuis) auteure d’un roman sur sa rencontre avec une réfugiée nigériane (Destiny), son mari Alain Wagneur (qui avait écrit un livre remarquable sur la « disparition » des enfants juifs des écoles parisiennes) et la grande historienne Annette Wieviorka. Ce week-end fut mémorable. Le seul tort que j’avais eu avait été de l’organiser, sans m’en rendre compte, le jour du Kippour, maladresse assez peu pardonnable et qui prouve, ô combien, la façon dont les non-juifs peuvent demeurer inattentifs à des rites et événements qui touchent leurs semblables… Mais enfin, le week-end fut riche, beau et émouvant. Lélia avait apporté sous le bras le résultat de ses travaux de recherche concernant une partie de sa famille, les Rabinovitch, ceux qui venaient de Lithuanie, qui s’étaient installés un temps en Normandie, pensant y trouver la tranquillité, mais qui en furent délogés par les nazis en 1942. Si nous l’avions invitée sur un autre thème, elle aurait pu aussi bien nous parler de la deuxième branche de sa famille : les Picabia, dominée par la figure impressionnante de Francis, le peintre et poète du début du XXème siècle. C’eût été une autre saga (qu’Anne Berest et sa sœur Claire ont déjà racontée dans un magnifique livre antérieur : Gabrielle – du nom de leur arrière grand-mère, première épouse de Francis Picabia). Lélia en avait fait un ouvrage en deux volumes, abondamment illustré, édité à compte d’auteur. Elle a fait cadeau à sa fille de ce matériau précieux (quel beau cadeau!) et il en ressort aujourd’hui ce roman plein d’action et de suspense, de recherche et d’émotion.

Lélia Picabia

Pourquoi « la carte postale » ? Ce que nous ne savions pas, car Lélia ne nous l’avait pas dit, c’est qu’en 2003, elle avait reçu une carte postale portant, d’un côté, la façade de l’Opéra Garnier (photo déjà assez vieille, semble-t-il) et de l’autre, ces quatre noms orthographiés d’une main hésitante et disposés en léger décalage les uns par rapport aux autres : EPHRAÏM, EMMA, NOEMIE, JACQUES. Les deux premiers étant les noms des grands-parents de Lélia, les deux derniers les noms de deux de leurs enfants, donc de sa tante et de son oncle, tous quatre disparus à Auschwitz. La mère de Lélia, Myriam, avait échappé au massacre grâce à des coups du hasard et… de l’amour, puisque, probablement, son mariage avec Vicente Picabia (le fils de Francis et Gabrielle) l’avait aidée à passer un peu inaperçue aux yeux des autorités allemandes. Le roman raconte dans quelles circonstances, on lui fait passer la ligne de démarcation vers Châlon-sur-Saône, dans la malle d’une traction cabriolet où elle est cachée en compagnie de Jean Arp qui va rejoindre sa femme Sophie Taueber dans le Sud-Ouest… Le roman d’Anne Berest est captivant à plus d’un titre : il nous raconte bien sûr dans la première partie le drame de la Shoah, les arrachements à la famille (des deux jeunes gens que sont Noémie et Jacques, elle fine et sensible, rêvant d’écriture et déjà bonne joueuse de piano, lui, plus jeune et peut-être encore plus sensible, deux êtres qui ne peuvent en aucun cas se douter de ce qui les attend), le passage par les camps de Pithiviers et de Drancy avant d’aboutir à Auschwitz et au gazage quasi immédiat, puis le départ forcé, l’enlèvement par les forces de Vichy des parents, au grand soulagement du maire, Mr Brians, de la commune des Forges dans l’Eure qui pourra enfin répondre « néant » à la question posée du nombre de juifs encore présents dans son village, la rafle du Vel’ d’Hiv etc. Puis il raconte l’après, ce qui reste dans les familles, la gêne d’en parler, avec évidemment aussi l’envie d’oublier, de s’enivrer des premières années de liberté venues après guerre, puis l’après d’après, autrement dit notre actualité, les enfants des enfants qui eux aussi, dans un premier temps, ont ignoré, puis que des détails ont finalement mis sur la voie de la (re)connaissance, comme ces tatouages sur les avant-bras, révélés à de jeunes enfants que l’on ne veut pas effrayer et à qui l’on dit que les personnes qui les portent sont de vieilles gens qui ont un peu perdu la mémoire et qui se promènent… avec leur numéro de téléphone tatoué au cas où ils se perdraient. Ces époques sont habilement mélangées. L’écrivaine dialogue avec ses amis, un amant, sa mère, sa fille tout au long des deux dernières parties. Elle retrouve la trace de sa grand-mère réfugiée en Provence, près de Céreste, qui a vécu une partie de la guerre attendant le beau Vicente qui faisait des voyages à Paris, pour renouer avec la famille ou transporter des informations, recevant parfois Jeanine, la sœur de Vicente, engagée dans la Résistance à un niveau de plus en plus élevé. A Céreste, on croise René Char, venu là pour structurer un réseau. Myriam et Vicente retourneront à Paris à la fin 1944, et c’est là que naîtra notre amie Lélia (qui, elle aussi, plus tard, connaîtra le village de Céreste). Et toujours en arrière-plan l’énigme, celle de la carte postale. Mais qui a bien pu ? Anne et Lélia enquêtent, cherchent l’aide de l’agence Duluc, celle dont l’enseigne clignote encore quand on traverse la rue de Rivoli, non loin de la place du Châtelet, font faire des analyses d’écriture, vont en personne au village des Forges, dernier domicile connu des grands-parents, y croisant de bien étranges personnes dont on sent qu’ils gardent des secrets pesants. A certains moments on pense à Modiano et à son exploration à pas feutrés d’un passé qui ne passe toujours pas. Finalement, on saura… mais rassurez-vous, je ne vendrai pas la mèche !

Il est malheureux que des gens à qui l’on parle de ce beau roman, qui ne l’ont pas encore lu, fassent immédiatement le lien avec la polémique qui a entaché la remise du Goncourt de cette année. La chroniqueuse du Monde, Camille Laurens, avait osé se répandre en propos abjects sur le livre (on sait que cela était vraisemblablement afin de sauver les chances de son compagnon, le philosophe François Noudelmann, de remporter le prix) allant jusqu’à le qualifier de… « Shoah pour les nuls » (!), jusqu’à s’immiscer dans la vie privée de l’autrice, suggérant qu’elle n’avait écrit ce livre que parce qu’elle se trouvait dans une période d’oisiveté due à la naissance prochaine d’un enfant ! Etc. etc. tout l’article n’était qu’un déversement de fiel. C’est fou ce que l’ignominie peut régner chez les « gens de lettres »… En tout cas, cette Camille Laurens a perdu beaucoup de sa crédibilité à mes yeux. Sa réaction était analogue, finalement, à celle de ceux qui, depuis le camp de l’extrême-droite, disent en soupirant « encore un livre sur la Shoah, encore un livre sur les Juifs », comme s’il ne fallait pas toujours en parler, comme si tous ceux qui ont encore à témoigner sur ce sujet ne nous apprenaient pas toujours encore quelque chose de nouveau sur ce qui aura été la plus grande monstruosité des temps modernes.

Camp de Drancy en 1941

Ce genre de livre nous fait encore frissonner, notamment moi, il me fait frissonner, car aussitôt il me rappelle cette époque de l’après-guerre où je suis né, moi aussi, comme Lélia. Né au Bourget, le village de Seine-St-Denis de la gare duquel partaient les déportés, puis élève au lycée de Drancy (aujourd’hui Eugène Delacroix) ayant pour amis quelques Juifs dont, la plupart du temps, nous ignorions l’histoire, et d’autres qui habitaient dans la cité qui avait servi de camp de détention, cité de la Muette, et qui ne savaient rien de ce qui s’y était passé, à qui j’allais rendre visite les jours sans école, barres de HLM tristes comme celles d’où moi-même je venais… Heureusement nous avions des enseignants de qualité, qui cherchaient à éveiller notre sens civique, l’un d’eux, dont je me permets ici de donner le nom car je pense parfois à lui avec émotion, Monsieur Pierre Abramovici, avait décidé, avec quelques-uns de ses collègues, de nous projeter « Nuit et Brouillard », première rencontre-choc avec ce qu’avait été cette guerre, où pour la première fois nous voyions les amas de cheveux et de dents en or arrachés aux cadavres des Juifs gazés, où enfin nous comprenions un peu mieux les choses, mais sans que jamais nous n’osions questionner nos amis qui avaient probablement perdu des membres de leur famille… Nous étions encore si proche de la guerre, vingt ans peut-être ? Mais qu’est-ce que vingt ans, maintenant quand j’y pense…

Aujourd’hui (24 novembre), j’ai rencontré Anne Berest à la librairie Le Square, elle y intervenait conjointement avec Christophe Boltanski qui a écrit, lui aussi, un roman qui démarre sur une trouvaille surprenante – un album de photographies d’un seul et même personnage. Nous avons un peu échangé sur sa maman, Lélia. Elle savait notre rencontre drômoise avec Pierrette Fleutiaux et Annette Wieviorka. L’écouter parler de son livre (elle a une voix claire et chaleureuse) m’a remis en mémoire une foule de détails sur lesquels j’étais passé trop vite, tellement j’avais hâte de connaître la fin. Des détails infimes mais qui parfois font rire, comme le fait que le graphologue à qui elle avait fait appel pour essayer d’identifier l’écriture de la carte postale s’appelait… Jésus, ce qui lui donnait l’occasion de téléphoner à sa mère en l’informant qu’elle avait obtenu « des nouvelles de Jésus »… ou des détails qui nous émeuvent comme cette histoire de prénoms à laquelle elle consacre un chapitre : Myriam, Noémie… ce sont aussi les deuxièmes prénoms que les deux sœurs ont reçu de leurs parents. Comme si on avait voulu que ces deux femmes de la famille, celle qui a survécu à la Shoah et celle qui a disparu, revivent dans les deux filles, ce qui n’était pas innocent puisque c’était vouloir donner à celle qui se nommait Noémie le talent de l’écriture que Noémie possédait déjà, souhait qui a été satisfait puisque sa sœur elle-même dit être émerveillée de l’écriture de Claire (Noémie) Berest. Ecrire… est-ce satisfaire un fantasme ou bien au contraire lutter contre ses fantasmes ? demandait la toujours excellente libraire qui anime beaucoup de ces rencontres. Plutôt lutter contre, semblaient dire les deux écrivains, attachés tous les deux à la recherche de la vérité avant tout. De fait dans le roman d’Anne Berest (je n’ai pas encore lu celui de Boltanski), il semble que rien ne soit « inventé » ou affabulé : la réalité suffit, les deux auteurs sont d’accord sur un constat : la réalité a plus d’imagination que l’auteur.

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