Galilée, ce héros…

Ce 5 octobre, j’ai eu la chance de voir « La vie de Galilée » dans la mise en scène de Claude Stavisky, à la MC2 de Grenoble, avec Philippe Torreton dans le rôle titre. Donnée dans une version relativement courte (2h 45). La célèbre pièce de Brecht n’est pas si souvent représentée. Mes lointains souvenirs remontent à… 1963 et à la mise en scène de Georges Wilson au TNP. Après la représentation, je rencontre Torreton, pour une dédicace. Il corrige un peu mon impression, car elle a quand même été jouée récemment dans des mises en scène de François Lassalle et de Jean-François Sivadier, et plus avant par Antoine Vitez.


Le rôle de Galilée est sans doute l’un des plus difficiles à tenir, surtout à cause de ce qu’il exige sur le plan de la mémorisation. Pas facile pour un acteur de s’immerger à ce point dans les méandres d’une pensée scientifique et technique. Dès la première scène, il s’agit de donner une véritable leçon de mécanique céleste, il faut bien avouer que le père Brecht savait faire, il eût été un bon enseignant s’il n’avait été auteur dramatique… L’enfant Andréa est son comparse, à qui il montre le caractère relatif du mouvement : afin que la table soit à gauche du tabouret où l’enfant est assis, il est deux manières d’agir : soit déplacer la table, ce que faisait Ptolémée, soit déplacer le tabouret (et l’enfant qui est assis dessus, dans le rôle de l’humanité), ce qu’osa Copernic.
« Mais si l’on fait basculer le siège vers l’avant, alors je tombe » dit l’enfant : la question se corse. Galilée prend alors l’exemple d’une pomme sur laquelle on plante un rameau, elle a beau tourner sur elle-même, le rameau ne tombe pas, les positions « haut » et « bas » sont relatives. C’est ici bien sûr que l’Église intervient, comment admettre que la Terre ne soit pas au centre, et que donc le trône de Saint-Pierre n’y soit plus, lui non plus ? La pièce de Brecht est nuancée sur le rôle de l’Église. Celle-ci n’apparaît pas comme une force brutalement rétrograde, hostile au savant, mais comme une institution intellectuelle qui entend dialoguer, échanger des arguments. Le système copernicien n’était pas si facile à admettre aux XVIème et XVIIème siècles, les expériences le confirmant ne faisant pas légion, le point décisif pour Galilée étant l’observation des lunes de Jupiter qui étaient au nombre de quatre quand le savant les avait vues la première fois et n’étaient plus que trois quelques jours après… parce que la quatrième était vraisemblablement passée derrière la planète ! Mais si la lunette avait été mal construite, imprécise, si les quatre n’avaient été qu’illusion due à une imperfection de l’instrument ? C’est toute la question épistémologique qui se trouve posée dès le début, entre un réalisme qui ne met pas en doute les conditions d’observation et choisit d’aller de l’avant, et un transcendantalisme qui s’interroge sur les conditions de possibilité de la science et met le sujet au cœur de la relation de connaissance.
Galilée a eu raison de faire confiance à ces lunettes qu’il bricolait et dont la postérité a montré qu’elles étaient pourtant peu fiables… mais la pièce de Brecht réussit ce tour de force de nous montrer en quoi ce n’était pas acquis au départ. Galilée est un vrai scientifique aux prises avec le réel. Là où il innove, ce n’est pas tant dans l’affirmation de l’héliocentrisme, puisque Copernic l’avait fait avant lui, que dans l’affirmation que ce n’est pas seulement là moyen de mieux faire les calculs de navigation, mais tout simplement l’assertion d’une vérité. Oui, la vérité existe, au-delà du pragmatisme et des combines de calcul. C’est en cela que la présentation de cette pièce s’impose aujourd’hui puisque tant d’intervenants dans le débat public semblent totalement ignorants de la démarche scientifique et de la position du savant (on préfère d’ailleurs dire aujourd’hui « sachant » comme s’il s’agissait à tout prix de rabaisser le savoir).
Galilée est un homme aussi. Il ne cherche pas à être un héros, il ne cherche pas le statut de martyr et c’est ainsi qu’il est prêt à se rétracter s’il le faut, s’il peut par là s’éviter de subir la torture. La science n’est pas la religion. Le croyant est prêt à mourir pour sa foi, persuadé qu’il est d’une persistance dans l’au-delà, il est heureux de finir en martyr, pauvre fou qui n’a pas compris qu’il était prisonnier d’un dogme (ce qu’on voit tellement de nos jours dans l’exemple des talibans). Le scientifique, lui, n’est pas un trompe-la-mort, il sait que sa position est dans le relatif, le précaire, l’éphémère, qu’il ne restera de lui qu’une liste de références au bas d’un article (et encore!). A la fin de son procès, après qu’il a signé ses « aveux » (on pense au régime soviétique… ce qui aurait été au grand dam de Brecht bien sûr!) Galilée aurait pu dire comme le prétend sa légende : « por si muove », mais il ne l’a pas fait, certain qu’il était que c’eût été signer son arrêt de mort. Et pourtant son message est passé, la science s’est construite, dans la ligne méthodologique dont il a donné les fondements. Brecht a écrit avec sa pièce un manifeste pour la raison et le rationalisme. L’optimiste qu’il était y voyait comme l’assurance que non seulement l’édifice des croyances allait être ébranlé, mais avec lui, la société toute entière. Ce n’est pourtant pas exactement ce qu’il s’est passé, il nous reste à comprendre pourquoi aujourd’hui. C’est une énorme entreprise. Le dramaturge allemand avait tenté de s’y atteler, mais sans doute sa démarche était-elle insuffisante, prise qu’elle était dans les mailles d’un filet quelque peu dogmatique. La tirade de Galilée à la fin de la pièce porte la marque d’un « moralisme » typique de l’après-guerre qui voulait opposer une science au service des hommes à une science maléfique, comme si la séparation pouvait être si facilement opérée. Bernard Stiegler, après les Grecs, a introduit le mot qui convient aux découvertes scientifiques et autres inventions techniques, celui de « pharmakon », à la fois remède et poison. Si la face « poison » tend si souvent à paraître à nos yeux, ce n’est pas à cause de la science proprement dite (qui est d’une neutralité monstrueuse en elle-même) mais parce que, contrairement à ce qu’un Brecht pensait (voire même Galilée), les impératifs de la science n’ont jamais pris le dessus définitif sur les intérêts économiques ou les forces de la Foi. Encore aujourd’hui, on serait prêt à tout donner pour que la science renonce à nous déloger de nos attitudes de confort vis-à-vis de la nature, ou vis-à-vis de nos illusoires libertés.

La mise en scène de Claude Stavisky est classique. Pas d’esbroufe. Un plateau simple, avec les objets indispensables, tables, chaises, astrolabes. Ce qu’il advient dans le monde extérieur surgit de l’arrière-scène, une lourde porte en métal qui s’ouvre et se ferme pour laisser passer l’écho des drames du temps (une épidémie de peste, une guerre intestine au sein du Saint-Siège…), de grandes vitres par où passe une lumière artificielle, une scène plutôt obscure avec un Galilée plutôt débraillé, éructant, narquois ou parfois abattu, déçu par les réactions de ceux sur qui il compte (le grand duc de Toscane, le nouveau pape Barberini, un élève en qui il a vu un gendre possible…). Torreton impérial, faisant corps avec son personnage.

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Un commentaire pour Galilée, ce héros…

  1. fardoise07 dit :

    Je me souviens l’avoir vu à Avignon, et j’en garde le souvenir d’une œuvre puissante. Je verrais bien la version avec Philippe Torreton.

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