Van Gogh et Ernest Pignon-Ernest

Récemment, j’ai participé à une école de peinture organisée par deux enseignants des Beaux-Arts de Grenoble. Le cadre était magnifique : la région dite des Chambarans qui s’étend au nord de Saint-Marcellin du côté de Roybon, région de collines apaisées auprès des montagnes chaotiques qui les bordent. Le thème en était : « Vincent van Gogh et Ernest Pignon-Ernest », thème ambitieux, promettant des difficultés à surmonter : celle de la lumière à rendre pour le premier des deux, et celle du dessin, pierre noire et encre foncée pour le second. Autrement dit de quoi à la fois convoquer peinture et dessin, quoique van Gogh aussi se fît connaître par le dessin, surtout dans sa première période quand, encore dans le brouillard de sa Hollande, il faisait des portraits de vieillards et de paysans, et puis ensuite, arrivé à Arles, montrant des champs entiers où l’ondulation des blés (ou celle des champs d’oliviers) est marquée par une avalanche de petits coups de plume, ou, mieux, de calame, petits coups rageurs et réguliers, le plus souvent arrondis, qui se continuent même dans le ciel pour évoquer les nuages, le soleil et quelques oiseaux passant par là.

Même si l’on nous dit que van Gogh et Pignon-Ernest n’ont rien à voir l’un avec l’autre et qu’on les a juxtaposés un peu par hasard, on ne peut pas s’empêcher de les rapprocher, tant il semble que dans le domaine de l’art, il suffise de mettre ensemble deux noms tirés d’un chapeau pour qu’aussitôt on voie surgir affinités et ressemblances. Ainsi l’expressionnisme de van Gogh quand il dessine un vieil homme assis sur une chaise, la tête enfouie dans ses mains ne semble-t-il pas si éloigné de celui de Pignon-Ernest dans ses portraits de Pasolini ou de Rimbaud. Dans les deux cas, les figures fonctionnent comme des signes, très complexes, très élaborés mais signes quand même. Leur allure hiératique fait qu’ils s’imposent en bloc et s’inscrivent dans nos mémoires : on ne les oublie jamais.

Daniel Arasse (Le sujet dans le tableau) dit qu’il faut voir chez les grands peintres une identification entre leur vie et leur œuvre, contrairement à ce qu’en dit une analyse érudite qui voudrait n’en rendre compte qu’au travers de documents et de comparaisons esthétiques et voudrait nous faire croire qu’on peut se passer de connaître les détails de la vie d’un artiste. Il ne fait pour moi guère de doute que van Gogh s’identifie à ses tournesols autant qu’Ernest Pignon-Ernest s’identifie à ses héros préférés. Il s’identifie aussi à ses ciels étoilés, à ses soleils brûlants, à la chaise tourmentée posée près de son lit.
Des chaînes d’associations finissent aussi toujours par rapprocher des artistes éloignés. Pignon peint Nerval. On peut alors penser qu’il s’identifie au poète des Chimères, or Nerval souffre de troubles mentaux comme van Gogh (certains tableaux de ce dernier ne ressemblent-ils pas à des hallucinations du même ordre que celles décrites par le poète dans Aurélia?).

Nerval par Ernest Pignon-Ernest

L’historien d’art Jan Blanc, dans une récente émission sur France Culture (« Les chemins de la philosophie » de juin 2019) insistait sur cette place de la subjectivité dans le travail d’un artiste, et encore plus dans le cas de van Gogh. L’idée qu’il s’identifiait à ses tournesols, disait-il, s’illustrait par le fait qu’il apposait sa signature « vincent » sur le vase.

Si donc chez un artiste comme lui, vie et œuvre ne font qu’un, on éprouve de la surprise à entendre dire que les les péripéties de son existence ne seraient qu’anecdotiques. Peut-être pourrait-on dire cela d’un peintre de l’âge classique, de Rubens par exemple, peut-être même de Raphaël (certainement pas de Rembrandt), mais à l’époque moderne, il est assez évident que l’artiste se fait sujet de son tableau, même quand il ne s’agit pas d’un auto-portrait (et on sait combien d’auto-portraits a peints van Gogh – et Rembrandt aussi d’ailleurs). Alors les détails de la vie importent parce qu’ils sont les corrélats de ce que l’on voit. Quelqu’un qui ne verrait dans les tableaux de van Gogh que de belles réussites picturales, voire des solutions originales à des problèmes de peintre pourrait à juste titre être accusé d’insensibilité puisqu’il serait aveugle au sujet qui se montre à lui et qui est l’artiste lui-même.

En 1888, van Gogh quitte Paris pour aller vers le Sud. Peut-être rêvait-il d’embarquer sur un paquebot qui l’aurait emmené au Japon mais il ne va pas si loin, il est tout de suite arrêté par le soleil de Provence. Arles. « Le pays me paraît aussi beau que le Japon » dira-t-il dans une lettre à son frère. Il peint le soleil. Ce n’est pas commun de peindre le soleil, peu de gens l’ont fait avant lui, sauf peut-être Monet avec son « Impression soleil levant ». mais chez van Gogh, c’est une obsession. Comment ne pas voir que c’est l’objet principal de presque tout tableau de cette période ? En mai 1889, il doit s’installer à Saint-Rémy car ses crises sont de plus en plus nombreuses et il doit être interné à de multiples reprises. On parle d’une forme d’épilepsie mentale ou cérébrale. Lorsque la crise est passée il ne se souvient plus de rien. Au cours des crises, il peut se couper une oreille ou manger ses couleurs. L’idée avancée parfois qu’il se serait coupé une oreille pour l’offrir à une belle en gage d’amour relève donc d’une interprétation sentimentaliste et est peu crédible. En mai 1890, il part à Auvers-sur-Oise, sa palette s’obscurcit, le soleil n’est plus jaune mais rouge sang. Quelques mois plus tard il meurt. La thèse officielle est celle de son suicide. Mais se suicide-t-on en se tirant une balle dans le ventre ? Une autre version tend à s’imposer aujourd’hui, popularisée par le livre de Marianne Jaeglé, « Vincent qu’on assassine ». Victime d’une mauvaise rencontre (deux jeunes qui ne le « calculaient pas » à cause de son air foutraque), il aurait reçu une balle dans le ventre et aurait décidé de ne pas ébruiter l’affaire, serait rentré à son auberge pensant se faire soigner plus tard et y serait mort. Version défendue au cours de ce stage par une participante, mais qui était peu écoutée, voire (gentiment) moquée. Or, ce soi-disant « détail » est capital, il révèle une partie importante de la subjectivité de van Gogh. Elle révèle en particulier sa modestie, son sentiment que sa personne ne compte pas beaucoup, que s’il meurt, ce sera une petite perte pour le monde, qu’en fin de compte, tout ce qu’il est est dans ses toiles, et qu’il en a peut-être fait bien assez. Son ego peut continuer à s’effacer.

A tout prendre Artaud vaut mieux que les thèses « officielles », lui va directement au but : van Gogh est un suicidé de la société, comme on dit ironiquement de quelqu’un trouvé mort suite à un crime déguisé en suicide qu’il a été « suicidé ». Les deux jeunes rencontrés en chemin furent le bras de cette société.

Curieusement, bizarrement, cette observation nous conduit vers Ernest Pignon-Ernest, le deuxième larron de l’affaire, non qu’il ait été « suicidé » mais parce qu’il s’est beaucoup intéressé à cette autre victime que pour un peu on nous aurait présenté comme « suicidé » mais cela aurait été un peu difficile – à savoir Pier Paolo Pasolini. Seulement, dans ce cas, un crime n’est pas déguisé en suicide mais un crime politique l’est en crime sexuel.

Comme quoi il existe toujours des liens souterrains d’un créateur à un autre.

Je reviens à ce stage de peinture, juste pour terminer. Qui n’a pas donné tout ce que j’espérais. Plutôt que de peindre ou dessiner des sujets inspirés par van Gogh ou Pignon-Ernest, s’échiner par exemple à peindre des chaises sous prétexte que le peintre hollandais en aurait fait (ou faire des nuits étoilées sans âme sur des bouts de papier noir, sans lumière, alors que Vincent, je crois, sortait la nuit pour peindre portant un chapeau auréolé d’un collier de bougies), j’aurais préféré essayer de copier un van Gogh, en tentant, même si c’est impossible complètement, d’accorder mon geste à celui du peintre fou de lumière. Comme nous faisions, c’était un peu se concentrer sur le doigt quand celui-ci pointe vers la Lune. Je suis persuadé que nous aurions davantage appris, de même que lorsque j’ai vu le film sur Giacometti à la fondation Gianadda, j’ai appris davantage en le regardant peindre qu’en entendant des discours. Mon lien avec van Gogh au cours de ces journées d’été fut ainsi distendu, à mon grand regret, et je suis sûr que beaucoup de ces dames qui m’entouraient et cherchaient avec passion à répondre à un appel venant d’on ne saura jamais où doivent aussi le penser.

le village de Chevrières où a eu lieu le stage

[Note: ceci n’est pas bien sûr une critique à l’encontre de nos deux vaillants professeurs qui ont fait de leur mieux et nous ont guidés dans nos ébauches, nous montrant par exemple l’utilité des croquis ainsi que l’art et la manière d’utiliser calames, encres, pierre noire et carré Conté.]

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3 commentaires pour Van Gogh et Ernest Pignon-Ernest

  1. l'effronté dit :

    Grâce à toi, van Gogh n’est plus tout à fait le même après la lecture de ce billet.
    Merci de nous le (re) présenter ainsi.

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  2. Le film de Pialat sur Van Gogh montre bien l’interaction entre « sa vie, son œuvre » (comme le sous-titrent souvent des livres sur les arts). Il aurait été intéressant de lire la même comparaison concernant Ernest-Pignon-Ernest, mais sa silhouette est sans doute plus fuyante !
    Désolé que ce stage ne t’ait pas apporté ce que tu en attendais (peut-être n’en avais-tu, au fond, pas besoin ?).
    Ta photo finale montre que tout paysage est aussi un lieu artistique – quel que soit l’outil utilisé – pour qui sait regarder… 🙂

    Aimé par 2 personnes

  3. Debra dit :

    Je compatis pour le stage. Il me semble que ces stages sont les lieux où les participants sont encouragés à être des artistes/créateurs, en faisant comme les grands peintres, par exemple. (Mais en faisant l’impasse sur l’énorme savoir faire artisanal et technique des grands peintres, tout de même…) Ces stages tentent aussi, peut-être, de créer un lien actuel entre les tableaux, et les gens qui les regardent. La question reste posée : comment regarder une oeuvre d’art ? Qu’est-ce qu’on voit ? Qu’est-ce qu’on reçoit en regardant une oeuvre d’art ? (ou… ce qui se dit être une oeuvre d’art…) Historiquement, en Occident, l’art est indissociable du sacré, donc, dans un monde qui renie le sacré… il faut trouver d’autres moyens de faire du lien entre celui qui regarde, et l’oeuvre, je suppose.
    Pour la biographie, et sa relation à l’oeuvre : dernièrement j’ai lu un tissu de fadaises de Pessoa sur ce qu’il imaginait être la psychologie, ET la biographie de Shakespeare, (en sachant que nous avons très peu d’éléments biographiques sur Shakespeare, donc, que cette pauvreté de détails laisse la porte ouverte aux fantasmes les plus éhontés. Pourquoi pas fantasmer ? Je ne suis pas contre le fantasme. Mais quand des personnes qui sont accréditées d’autorité se mettent à fantasmer, et publient leurs.. spéculations en s’arrogeant l’autorité, je n’aime pas bien. Leurs spéculations n’ont pas plus de valeur que les spéculations de Monsieur/Madame Tout le Monde. Après tout.. on nous fait miroiter que nous sommes en démocratie, alors… soyons en démocratie.). La psychanalyse (mal) appliquée a aussi fait des dégâts pour réduire l’oeuvre à des éléments de biographie, comme si expliquer l’oeuvre par la biographie éliminait le mystère de la création, et le fait que l’oeuvre d’art est une traduction d’un processus de pensée, prise au sens large. Cette démarche d’explication (qui n’est pas de la bonne critique) s’apparente à réduire le rêve à une clef des songes, et la folie à… des lésions cérébrales, ou dernièrement, à des descriptions chimiques.

    Parmi les éléments de biographie que je trouve les plus importants pour Vincent Van Gogh (mea culpa, je ne connais pas l’autre artiste), est le fait qu’il ait été le fils d’un pasteur protestant dans un pays du Nord…
    De tous temps, ça n’a jamais été de la tarte d’être le fils d’un homme de Dieu… (On peut regarder dans la Bible pour voir déjà très loin que c’est difficile.) Nietzsche fut le fils d’un pasteur protestant. Ingmar Bergman aussi. Et il doit y en avoir des tas d’autres que je ne connais pas…
    Probablement Vincent fut le fils cadet de ce pasteur protestant… (mais je ne le sais pas.) Une place particulièrement lourde, car il se pose le problème de l’héritage, à un moment où la transcendance est bien menacée dans les esprits occidentaux. Quoi qu’il en soit, d’ailleurs, le problème de l’héritage se pose pour les fils (et les filles…), et ce n’est pas parce qu’on s’imagine que ce problème est caduc, qu’il cessera de se poser, d’ailleurs (re votre billet précédent).
    Pour m’amuser, je vais vous rappeler que le mot « pasteur » est un mot qui remonte à très loin dans l’histoire de l’Occident : les rois grecques étaient des pasteurs.. avec les brebis, du bétail, et les patriarches (pâtre/patriarche/pasteur…) juifs avaient ce même bétail aussi, dont ils vivaient, et dont il fallait prendre soin DANS UN MONDE AGRICOLE, donc, un monde avec une pleine conscience d’un certain rapport à la nature, une pleine conscience de comment l’Homme s’enracinait, et trouvait sa place DANS la nature. (me semble-t-il) Surtout, combien l’Homme était fragile, et DEPENDAIT de la nature. Les patriarches, et leur société, avaient cela devant les yeux tous les jours. Ils ne pouvaient pas s’en abstraire. Les tableaux que Vincent a peint des paysans, hommes et femmes au moins censés être encore en lien avec cette terre que les citadins.. ignorent, sont-ils le témoin de cette préoccupation ?
    Pour l’homme du Nord… tous les étés je vois les caravanes d’hommes et de femmes du Nord qui descendent vers la Méditerranée pour goûter le soleil, les fruits, la richesse du Sud de la France qui leur manquent dans leur pays d’origine. Le Sud, le sud… oui, je comprends pourquoi des gens qui vivent dans les brumes toute l’année sont transformés en arrivant dans le Sud de la France. Moi-même, je suis transformée en quittant Grenoble, même…Dans le dernier recueil de nouvelles de D.H. Lawrence, écrivain anglais qui s’en est mieux sorti avec ses démons que Vincent, il y a une nouvelle, « Sun », qui parle très bien de ce que Vincent Van Gogh a pu trouver dans le Sud de la France, et qui l’a.. enchanté. La plupart des nouvelles de Lawrence de ce recueil ne sont pas terminées, tellement la puissance de sa vision se fracasse sur l’a-venir.
    Il me semble que notre fascination pour la « folie » des artistes reflète la déchéance de la transcendance dans nos esprits, et nos coeurs. Si un artiste reçoit l’inspiration d’ailleurs… de quelle nature est cet ailleurs… à l’heure actuelle ? Il me semble aussi que cela continue à nous travailler, individuellement, et en tant que société/civilisation…

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