Vers un peu de lumière

Lors de mon dernier atelier d’écriture à Dieulefit, en compagnie de L.N. et de trois apprenties écrivains, la maîtresse d’œuvre nous demanda de nous inspirer de deux textes, l’un de Saint-Exupéry, l’autre de Kafka, afin de rédiger un ou deux textes alliant l’ombre et la lumière. Cela pouvait être un texte sur la lumière et un autre sur l’ombre tout aussi bien. Le texte de Kafka était la lettre à son père, celui de Saint-Exupéry était un extrait de la « Lettre à un otage ». Je ne reprends pas le premier (pour diverses raisons), mais je reviens sur le second. Contextualisons l’oeuvre de Saint-Ex : c’est dans les années quarante que l’écrivain-aviateur se pose des questions fondamentales sur la manière dont une société pourra se reconstruire après la guerre. Il en profite aussi pour exprimer son malaise à être en exil, lui qui a quitté la France pour l’Amérique. Certes, il ne « fuyait » pas, comme le faisaient tant de bons bourgeois désireux avant tout de mettre leur argent à l’abri, puisqu’il cherchait à reprendre le combat (ce qu’il fit par la suite, comme on le sait, avant de se faire descendre aux commandes de son Lightning), mais il laissait derrière lui nombre de proches se débattre dans la misère de l’Occupation. Dans le désordre mental qui en résultait, il devait donc retrouver des repères, apercevoir la manière dont il serait possible plus tard de renouer des liens. Alors, et cela peut paraître paradoxal, il se tourne vers… le désert, en l’occurrence le Sahara, comme antidote radicale au grouillement des mots vides et des passagers de paquebot qui tuent le temps comme ils peuvent. C’est grâce à la purification qu’accomplit le désert qu’il peut enjamber les vicissitudes du quotidien pour atteindre l’évocation d’une relation humaine qui serait elle-même pure, basée sur l’amitié et prometteuse d’avenir. Tout cela, à vrai dire, je l’ai surtout appris plus tard, après l’écriture du texte qu’on va lire (si on en a envie!), mais je trouve intéressant que l’on retrouve dans ce dernier la même idée d’une parenthèse solaire, celle qu’il faut avant d’affronter une bataille.

Au moment de l’écriture de ce texte, en effet, on pouvait tout craindre du résultat des élections présidentielles : Le Pen était annoncée avec un score très haut et les oiseaux de triste augure annonçaient pour la France un scénario à la Brexit ou à la Trump.

Si cela avait été le cas, on aurait pu comparer (modestement) le projet de mon texte à celui de la Lettre à un otage : nécessité de se mettre à l’abri avant d’avoir à affronter un climat social désespérant. Heureusement, il n’en a rien été. Alors ? Pourquoi ce texte ? Après coup, il me semble annonciateur d’autre chose : un vent d’optimisme, un vent salutaire et frais qui soufflait d’on ne sait trop bien où, de quel glacier notamment, a déboulé sur notre paysage politique. Ce n’était donc pas complètement arbitraire de faire remonter la source de lumière au plus haut des Himalayas, dans cette région éloignée que bordent les frontières du Pakistan et de la Chine et qui a pour nom « Ladakh ». En tout cas, c’est le cadre que j’avais choisi.

Ce matin-là, Elias et Luz firent très rapidement leur paquetage. Il était tombé un peu de pluie au cours de la nuit, qui avait gelé aux premières heures de l’aube, le givre recouvrait ainsi le toit de la tente, il s’était formé comme une petite flaque entre deux piquets et Elias à son réveil avait eu la surprise d’entendre comme un crissement léger, provoqué par une petite brise qui descendait des sommets proches, c’était le signe que la journée allait être cristalline. Alors ils se levèrent dans le froid, plièrent leur tente le plus vite qu’ils pouvaient, se firent un nescafé sur le réchaud qu’ils avaient mis à l’abri d’une roche. La tasse en alu était brûlante, ils pouvaient à peine la tenir, ils soufflaient un peu sur le liquide noir pour le refroidir. Quand ils eurent fini, ils sifflèrent les chevaux. Certains s’étaient élevés haut au-dessus de leur campement, heureusement ils n’eurent pas à leur courir après. Très vite, ils les chargèrent. Trois petits chevaux comme on n’en voit que là. Les deux premiers portaient leurs sacs avec leurs effets personnels, le troisième charriait les toiles de tente et le matériel de cuisine. Le ciel était pur et il n’y avait pas âme qui vive à l’horizon. La plaine où ils avaient dormi était coupée en deux par un impétueux torrent qu’il fallait traverser en se déchaussant. Luz était plus habile qu’Elias pour sauter de galet en galet. Ils savaient qu’ils avaient une longue marche à faire, avec un col à franchir à plus de 5000 mètres, c ‘était l’étape la plus rude de leur parcours. Elias boitait un peu et s’appuyait sur un bâton, mais après quelques dizaines de minutes de marche, en général, le corps se fait plus léger, le rythme est pris, on marche lentement, la raréfaction de l’oxygène se fait sentir et du coup, l’âme se fait altière, elle court au-devant de nous et le corps n’a plus qu’à la rattraper. Un jeu d’enfant. Le col est atteint, Elias et Luz semblent voler, la neige résiduelle alourdit à peine leurs chaussures de marche un peu rigide. Et ils amorcent la descente, des lacs s’allument sous leurs yeux et des jonquilles bleues tapissent le sol. Au loin une maison qui fume, c’est un village enfin, il y a si longtemps qu’ils n’ont rencontré personne. Ils sont accueillis à l’entrée par des femmes à la tête couverte de turquoises, qui poussent des cris de joie entrecoupés de mots de salutation (« Djulé ! Djulé ! »). Elles les guident dans les ruelles tortueuses, ils peuvent enfin se reposer sur une aire de battage de blé. On leur apporte du ch’ang. Elias a failli s’asseoir sur ce qu’il prenait pour un coussin, ou un tas de chiffons, heureusement il ne l’a pas fait, c’est un tout petit enfant venant de naître qui se cachait là-dedans. Elias et Luz sont loins du monde, ils n’entendent pas les rumeurs de la guerre qui fait pourtant rage tout près, les pistes pour les camions n’arrivent pas encore jusque là. Il leur semble qu’autour d’eux, le monde est stable, qu’il s’est arrêté de respirer. Ce coin perdu de l’Himalaya retient son souffle. Avant de repartir, ils rencontrent un lama qui vient du monastère le plus proche. Elias sort un livre de sa poche, il contient des enseignements du bouddhisme, cent éléphants sur un brin d’herbe… le moine fait exploser sa joie et se prosterne ; il y a une photo du Dalaï-Lama sur la couverture. Elias et Luz, pour la première fois de leur vie, peut-être, ressentent une paix profonde.

A posteriori, je me demande encore pourquoi j’ai choisi Elias et Luz comme noms de mes « héros ». ce fut un choix rapide et complètement inconscient. « Luz », c’est évident, puisque c’est justement la lumière en espagnol (et aussi le prénom d’une de mes petites filles). Mais Elias ? Ici, je dois raconter une anecdote. Comme je l’ai dit il y a quelques semaines, j’ai eu la chance de rencontrer plusieurs écrivains au dernier Printemps des Livres de Grenoble (début avril). Parmi eux : Metin Arditi avec qui j’ai entamé une conversation assez familière. Tout à coup, il me dit que j’étais le portrait craché de son grand oncle, lequel se prénommait justement Elias… (*). Rencontres, prédestinations, hasard objectif, tout cela se mêle souvent dès que nous écrivons.

(*) il s’agit d’Elias Canetti

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6 commentaires pour Vers un peu de lumière

  1. Belle promenade romancée – sans doute à partir de vrais souvenirs, si j’en crois les aquarelles d’une certaine époque – qui fait respirer haut.
    Il est d’ailleurs curieux qu’un ancien homme politique, renvoyé dans son manoir pour cause d’habits ne faisant pas le moine, ait exprimé son désir d’aller grimper dans l’Annapurna, sans doute pour récupérer un peu d’air pur !

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  2. Merci pour cette « parenthèse solaire », je m’éclaire souvent à la lumière des textes de Saint-Exupéry, en regrettant qu’il n’ait pas eu assez de Temps de vie pour en écrire d’autres…

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  3. Debra dit :

    Un beau texte, merci.
    Ce weekend, à Paris pour raisons familiales, j’ai eu l’énorme plaisir de voir le film « Et au milieu coule une rivière », que je n’avais pas vu à sa sortie. Un récit de transmission qui a lieu dans un pays, le mien, d’origine, qui tourne son dos à la transmission.
    Elias est un prénom hébreu, un prophète de l’Ancien Testament, si mes souvenirs sont bons…

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  4. Debra dit :

    J’ai oublié quelque chose, au fait, qui a peut-être son importance, peut-être pas…
    En hébreu, l’ensemble « el » se trouve dans EmmanuEL, Michaël, Samuel, Elias, Elie, et…Elohim.
    (« Emmanuel » veut dire « Dieu avec nous », et il est une des appellations du Messie (à venir, le Messie, dans le Judaïsme)). Le rôle d’Emmanuel est de sortir Israël de la servitude, et de l’esclavage.
    Et Elohim est le Dieu créateur de Genèse, non pas le Tétragramme qui s’apparente bien plus à un… concept…si je puis dire (un peu méchamment, certes, mais c’est comme ça).

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