Feuilleton: septième épisode

[je ne laisse pas tomber mes lecteurs… mais à partir d’aujourd’hui, les épisodes ne seront plus quotidiens. Et puis merci à patxi pour les précisions qu’il a bien voulues m’apporter (voir son commentaire au sixième épisode, et voir son blog !)]

Antoine était logé dans une chambre minuscule qui avait toujours servi pour accueillir des anthropologues de passage, et en particulier le célèbre Johann Reinhardt à son retour d’une expédition fameuse au sommet d’un volcan de la région qui avait pour but de ramener des restes archéologiques incas. Il avait exhumé une momie, celle d’un enfant de huit ans qui avait été immolé, ou du moins on le présumait, sur un autel sacré installé près du sommet du Nevado de Cachi. La momie avait été un temps visible au musée puis elle avait été retirée, les conditions de conservation n’étant pas optimales, et avait été remise au directeur du très moderne musée de Salta qui, depuis, l’exposait dans de bonnes conditions, derrière une vitre épaisse maintenant une température constante et dans la pénombre, du moins ceci était la version officielle.

La chambre était spartiate mais bien suffisante pour dormir. Il y régnait un silence bienvenu, seulement déchiré au matin de loin en loin par des aboiements de chiens errants. Antoine se leva prestement et se rendit au bureau de Don Gabriel. Le bureau était fermé, mais sur la porte il y avait un mot punaisé qui lui était destiné : il était signé de Daniela. Elle lui donnait rendez-vous autour de onze heures au cimetière.

Celui-ci était en fait ce bâtiment imposant qu’on voyait de loin au sommet d’une colline, Antoine avait d’abord cru que c’était un hôtel de luxe. Il fallait pour l’atteindre gravir une pente assez raide qui commençait derrière un petit monument religieux. De là-haut, on dominait bien sûr la vallée, sa rivière entourée de végétation, le centre du village qui, de haut, ressemblait à une oasis, et plus loin, des rangées de peupliers marquant les limites de champs qu’on devinait assez prospères. En sortant de la ville pour accéder au chemin vers le cimetière, Antoine avait été étonné par le contenu d’une banderole étalée sur le mur du marché central, il était dit : « non à l’exploitation de l’uranium ». Il songea qu’ainsi ce paradis apparent recelait lui aussi ses angoisses. Là où les guides annonçaient un endroit idéal pour vivre vieux (« ici, les gens ne meurent que de vieillesse »), une inquiétude sérieuse perçait, qui risquait de se transformait en vraies peurs concernant l’avenir de la santé des habitants.

Il passa sous le porche du cimetière monumental mais le lieu lui sembla désert. Les tombes étaient souvent énormes, de vraies petites maisons, des chapelles entières, toutes portant des noms espagnols, les noms de familles de colons établies depuis longtemps en ces lieux. Certaines plaques mentionnaient des dates remontant au XVIIème siècle. Après quelques pas cependant, il aperçut au bout d’une allée, une jeune femme blonde accroupie devant une tombe minuscule : c’était bien Daniela. Il alla droit vers elle et ne put s’empêcher de la tutoyer.

il y a longtemps que tu euh… que vous m’attendez ?

hmmm, je vois, ma sœur est passée par là… elle vous a « sauvé » de quoi au juste ?

La question était étrange, et Antoine bredouilla quelques mots sur le fait qu’il s’était perdu dans l’hôtel, qu’il avait lancé un SOS par email etc. Daniela avait l’air très amusé.

ah c’est ça… vous savez, ma sœur ne résiste jamais à quelqu’un « qu’elle sauve »… et alors, c’était bien ?

En rougissant, Antoine dut admettre que ça avait été bien, en effet. Il se demandait toutefois ce que lui et la jeune femme faisaient là aux pieds de cette tombe…

qui est enterré là ?

il se rendit compte que, pour une fois, les inscriptions n’étaient pas en espagnol.

qu’est-ce que c’est comme langue ?

c’est du quechua, c’est une demande adressée au dieu des chrétiens pour qu’il accepte de prendre en charge le destin des dieux incas. Oui, je sais c’est très naïf. Ce sont en fait les habitants d’ici qui ont fait cette sépulture pour la momie du Nevado de Cachi.

Mais je croyais qu’elle était à Salta ?

Pas vraiment en réalité. A Salta, ils exposent des momies du Llulliallaco, celle de Cachi avait disparu. On sait maintenant où elle se trouve : sous cette pierre. Les habitants d’ici n’ont pas pu supporter l’idée que cette créature, pour qui ils ont conçu une très grande affection, soit transformée en objet de musée. Ils ont voulu lui donner une sépulture et comme ils sont très croyants et pratiquent une sorte de syncrétisme religieux qui inclut la religion chrétienne, ils ont écrit cette invocation dans la langue présumée de l’enfant.

A côté de la pierre, figurait un morceau de tissus aux couleurs délavées, encadré par des bouts de bois, le tout solidement fiché dans le sol.

et ça, qu’est-ce que ça veut dire ?

eh bien, justement, lui répondit Daniela…. Je voudrais bien le savoir et c’est justement pour cela que je suis ici, figurez-vous !

Ainsi revenait le thème des tissages incas, déjà évoqué la veille avec Don Gabriel. Antoine lui raconta son étonnement à propos de ce que lui avait appris l’anthropologue sur les tissages, les quipus etc. Daniela écoutait attentivement. Elle voulut corriger un peu les idées qu’Antoine pouvait se faire.

bon, tout cela est assez juste et intéressant, mais faites attention quand même de ne pas comprendre ce qu’il vous a dit seulement avec votre esprit d’européen du XXIème siècle… quand il vous a dit que le tissage était une manière d’écriture, cela ne voulait pas dire forcément qu’on devait se lancer dans une entreprise de déchiffrement à la Champollion. Il n’est pas évident que les Incas utilisaient un « code » avec des signes analogues aux lettres de notre alphabet. C’est peut-être une autre forme de communication qu’ils utilisaient. Je crois, moi, que chaque tissu présentait des motifs qui étaient « immédiatement » perçus et compris, et non pas « analytiquement » déchiffrés.

Ils pratiquaient la lecture globale en quelque sorte ?

Eh oui… vous savez certainement, parce que c’est un chercheur français qui travaille le plus là-dessus, que de plus en plus on pense que la lecture est un processus complexe qui emprunte deux voies cérébrales, la fameuse voie ventrale et la non moins fameuse voie dorsale. L’une sert au déchiffrement, l’autre permet de saisir instantanément le sens de séquences entières qui ont été mémorisées. Les différentes cultures peuvent très bien avoir exploité ces dispositions de notre cerveau de manières différentes. Après tout, la culture chinoise nous donne un bel exemple, avec les idéogrammes, d’une manière de communiquer à partir d’un support graphique très différente de la notre.

Antoine était de plus en plus passionné. Il constatait aussi au passage que, bien que jumelles, Daniela et Cécilia étaient bien différentes… Daniela gardait une certaine distance avec lui. Elle était beaucoup plus dans son univers cérébral que ne l’était Cécilia. En parlant avec elle, Antoine pouvait presque oublier son charme, les expressions émouvantes de son visage (tour à tour gai et réfléchi, faisant parfois saillir deux petites rides verticales entre les yeux, et d’autre fois éclatant en un rire tout aussi flûté et mélodieux que celui de sa sœur). Bref, il pouvait parler avec elle sans que « ça » le titille… Ce rapprochement avec le système chinois, oui, tiens, c’était une bonne idée… Ils redescendaient la colline et la jeune femme courait en serrant contre elle le schéma qu’elle avait recopié à partir du tissage présumé inca. Elle ressemblait à une libellule.

alors c’est ça qu’il voulait dire, Don Gabriel, quand il parlait de nos capacités cognitives ?

oui, très probablement. On sait aussi que les circuits de neurones qui ne sont pas utilisés pour une raison quelconque aux tâches qu’on leur attribue parfois comme allant de soi (comme la lecture, l’écriture etc.) peuvent être utilisées à autre chose, conférant aux individus qui en sont dotés des performances étonnantes dans des domaines insoupçonnés…

comme ?

eh bien, je sais pas, moi, comme l’orientation dans la nature, ou bien la navigation, toutes activités que nous autres individus « civilisés » du XXIème siècle ne pouvons pratiquer que grâce à des prothèses (boussoles, cartes, maintenant GPS)

et tout cela a un rapport avec les blogs, Internet, « les prédictions de Humahuaca » ?

alors là, mon cher… il va falloir patienter !

 

A SUIVRE

Cet article a été publié dans Nouvelle. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s