Réponse à Carole

Selon les usages habituels sur la blogosphère, j’ai été « élu » par un autre blog, autrement dit « taggé ». Il fallait bien que ça arrive un jour. C’est fait. A dire vrai, cela m’était déjà arrivé une fois mais je ne m’étais pas soumis au rite. Cette fois, comme c’est Carole qui m’a « élu » et que Carole est une de mes fidèles lectrices et commentatrices, je ne saurais me dérober. D’abord, merci Carole, vous qui faites un blog tout en nuances, en poésie, en réflexion, en sensibilité. Blog très féminin, voire féministe ? je n’ai rien contre. C’est vous qui, récemment, avez mis en ligne une très belle interview de Pierre Bourdieu, à propos de son livre « La domination masculine ». C’était dur, en l’écoutant de se dire qu’il n’était plus là pour nous dire ses vérités bien senties, qui allaient toujours contre l’idéologie dominante. Oh oui, la situation des femmes encore aujourd’hui est soumise à une domination sournoise de la part du pouvoir masculin. On sait combien par exemple les filières universitaires jugées les plus prestigieuses, les plus « sérieuses » (parce qu’ouvrant aux professions les mieux rétribuées) ont une proportion d’hommes plus élevée que celle des femmes, alors que, pourtant, on sait que les résultats des jeunes filles sont souvent supérieurs à ceux des jeunes hommes. Dans son interview, Bourdieu insistait sur l’effet boomerang de cette domination masculine qui, finalement, s’exerce aussi contre les hommes eux-mêmes, et il reprenait pour cela la phrase de Marx, selon laquelle le dominant finit par être lui-même dominé, par sa propre domination.

Le blog de Carole offre des surprises : elle y travaille beaucoup, insérant des séquences vidéo et audio et parmi ces dernières des enregistrements de sa voix pour dire des poèmes. C’est surprenant tellement on associe, en général, la voix à une présence et tellement on s’attend peu à trouver des signes de présence quand on « surfe » sur les blogs.

Le fait d’avoir été « élu » m’oblige à quelques devoirs si j’ai bien compris… à montrer ma « bobine », (pour celle-ci, je renvoie à une caricature récente , faire par une étudiante, l’an derniern, en cours) à dire des choses de moi que je n’ai pas dites jusqu’ici et à élire à mon tour sept blogs, qui devront se soumettre à ces mêmes règles. Alors là… peut-être vais-je décevoir car ma règle est plutôt en général de ne pas trop en dire… de ne pas atteindre le fond de l’intime en tout cas. On a beau avoir l’illusion qu’en bloguant, on s’adresse à un petit groupe d’amis, ce qui devrait nous conduire à l’épanchement, on sait bien qu’en fait, ce n’est pas vrai : pas plus traître qu’Internet. Qui vous dit que demain je ne vais pas me trouver gêné de découvrir que tel ou tel de mes voisins connaît tout de moi… Et puis il y a un argument plus fort encore : parler plus librement de soi-même, c’est forcément parler aussi de ceux et celles qui nous sont le plus proches et ils ne le désirent pas forcément… D’où une retenue nécessaire.

Je ne dirai pas grand chose de plus, donc, que ce que je me laisse aller à dire au long de ces billets rédigés depuis plus de trois ans, pour le seul plaisir d’écrire de temps en temps une page ou deux et de recevoir parfois en retour quelques réactions. Je ne chercherai pourtant pas à me dissimuler. Je l’avoue, je suis ce qu’on appelle généralement un « intello ». Je ne vois dans ce terme rien de péjoratif ni rien de valorisant : c’est simplement de l’ordre du constat : il se trouve que je gagne ma vie en faisant un métier intellectuel et que, par dessus le marché, j’aime passer des heures à me livrer à des activités intellectuelles (lire, penser…). J’ai le goût de la vérité. Voilà qui peut sembler prétentieux et pourtant cela incite à la modestie, tant ce goût nous fait constater qu’à chaque moment de notre vie nous sommes bien loin d’elle. La vérité va avec l’amour aussi, bien entendu. Pas d’amour sans recherche de la vérité, celle qui peut se nicher entre deux êtres. (Je viens de lire à ce sujet un bien beau livre, celui de J.M. Parisis, dont je parlerai bientôt sur ce blog, « Les aimants »).

Voilà. J’en ai plus dit que jamais.

Maintenant passons aux blogs élus.

Ma palme, je la décerne à Dunia, du blog « Dunia et les rats  », sur la plateforme du « Monde ». Dunia… c’est le contraire de ce que j’énonçais plus haut ! autrement dit, c’est de l’intime au jour le jour, mais elle, c’est autre chose que mon modeste blog : on voit qu’elle écrit par nécessité vitale. Elle vous fait de la cuisson d’une confiture de framboises un chef d’œuvre de poésie et de sa rencontre avec son plombier un sketch du plus haut comique. Autre raison de mon attachement à ce blog : elle nous parle (avec de très jolies photos) de sa ville, une ville qui m’est chère car c’est là que j’ai rencontré C. et qu’elle et moi, nous avons vécu de très belles saisons. Une ville de Suisse unique, qui ne ressemble à aucune autre ville de Suisse et… à aucune autre ville tout court : La Chaux de Fonds. Dunia parle aussi des rats qu’elle élève (là, je ne m’aventure pas trop), et ma description ne serait pas complète si je ne mentionnais le fait qu’elle a déjà publié un roman, qui a obtenu un certain succès en Suisse au début des années 2000 : « Swiss Trash », roman plutôt dur et autobiographique sur les effets de la drogue et sur les amours désespérées.

Ensuite, je sélectionne « des petits riens  », simplement pour l’amitié. J’ai rencontré son auteur jmph par le biais du blog. Nous nous sommes donné rendez-vous un jour et depuis nous avons du plaisir à nous retrouver de temps en temps autour d’un bon repas (parfois c’est lui le cuisinier, il est très bon dans les paupiettes). Son blog se distingue par des séries de photos habiles à nous faire éprouver tout le climat d’un lieu, qu’il s’agisse de son coin de Bretagne ou de son coin de Paris, ainsi que par ses critiques de films ou de livres, qui relèvent de beaucoup de perspicacité et de sensibilité.

En troize, et habitant dans la même avenue parisienne ( !), bien sûr le Chasse Clou , mais qui est lui, un blog ultra consacré, avec une foule de lecteurs et bientôt presque autant de commentateurs que sur le blog de Pierre Assouline… Bref, séquences photos exploratoires du Xème arrondissement parisien commentées de textes acerbes à l’égard de nos « bien aimés dirigeants ».

Puis, « du bleu dans mes nuages  » là encore pour sa poésie et ses photos, beaux textes de quelqu’un qui me paraît bourlinguer entre France et Portugal, et « Lali  » qui balance chaque semaine des reproductions de tableaux énigmatiques qui sortent d’on ne sait où.

Là, je marque une pose : nombreux sont les blogs que j’aimais et ont disparu ou quasiment disparu. Quand résoudrons-nous à nouveau les énigmes littéraires de Chantal Serrière ? Que sont devenus les mots en choeur de « cœur de mots  » ? dans quel trou noir sont tombés les « Jalons du temps  » ?

Et puis je reprendrai ma liste en citant des blogs de voyageurs, qui souvent eux aussi sont éphémères et parfois disparaissent (comme « L’Inde en ébullition » qui était si passionnant, écrit par une jeune journaliste explorant l’Inde). Je ne sais pas vraiment quel est le destin actuel de « Chez Dul  », qui autrefois avait démarré avec des « chroniques de Buenos-Aires » puis qui avait migré « à son compte » sur une belle plateforme offrant des photos splendides du continent sud-américain. N’oublions pas dans la série : Tokyo , le meilleur blog qu’on puisse imaginer d’un résident français dans un pays étranger, en l’occurrence ici le Japon, histoire et vie d’un interprète free lance qui séjourne là-bas depuis vingt-trois ans et dont les témoignages quotidiens suffiraient souvent à désamorcer la « Japonmania » qu’évoquent les médias contemporains.

Mais j’ai dépassé les sept.

Allez, pour dire qu’on le remercie pour le travail qu’il fait en faisant des revues quasi-quotidiennes de blogs : ajoutons quand même « bloguer ou ne pas bloguer  ».

Et, en prix spécial du jury, hors concours : le blog de misga … qui a l’avantage de nous donner de manière humoristique des nouvelles de celle que nous chérissons tant depuis un peu plus d’un an….

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Théatre et divinités

Beautiful days in Paris… mardi soir : théâtre et mercredi : expo.

hiverdejonfosse.1256893197.jpgLe théâtre ? J’ai toujours aimé l’Atelier, sur sa petite place Charles Dullin, derrière trois platanes et deux bistros bien parisiens. Ce soir-là, deux femmes d’une soixantaine d’années donnaient le spectacle… à l’extérieur, l’une insultant l’autre, c’était saisissant. Elle l’insultait… parce que l’autre, disait-elle, était une femme seule ( !), crachant sa haine du célibat comme… malédiction de Dieu ! Dialogue tragique et pourtant distrayant pour les spectateurs arrivés en avance.

Le spectacle lui-même, le vrai, opposait aussi deux êtres, mais un homme et une femme. La femme, quelle femme, puisqu’elle était jouée par Nathalie Baye. L’homme était Pascal Bongard. Dans une pièce de l’auteur norvégien Jon Fosse (Hiver). Une rencontre improbable disait le programme. Un homme, une femme. Un banc. L’homme s’asseoit, une femme vient, l’homme se lève et la femme l’interpelle. « toi, oui, toi, toi là, toi, pas un autre, toi… ». Qui est-elle ? Qui est-il ? Lui, on saura par la suite qu’il est marié, deux enfants. Mais elle ? est-elle folle ? On n’en saura rien. Ces deux là en tout cas se rencontrent et quittent tout l’un pour l’autre. Nathalie Baye use magnifiquement des octaves de sa voix. Elle n’a pas besoin de la forcer, elle peut parler tout bas, comme un feulement. Sa voix fait passer un courant électrique. Pascal Bongard est très bon aussi, il sait éclater d’un petit rire qui fait entendre, presque entendre, la folie. Ceci dit, Jon Fosse, ce n’est pas Marguerite Duras, quand même, et c’est bien dommage…

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Mercredi, je vois Teotihuacan à Branly. Si vous vous mettez en état de réceptivité totale, ce genre d’expo vous absorbe. C’est une descente dans le gouffre de nos origines barbares, quand on offrait des sacrifices humains aux divinités et qu’on avait même inventé d’enlever la peau des suppliciés pour en vêtir les prêtres honorant la divinité Xipe Totec

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Ville somptueuse de Teotihuacan, une centaine de millier d’habitants, des temples luxueux et puis un jour, le vent qui tourne, les habitants des lieux ont décidé de tout détruire, de tout murer : vous n’honorerez plus ces dieux, ils sont maudits. D’autres villes naîtront plus loin.

Amour, religion, migrations… on a toujours le sentiment qu’on se heurte à un mur dès qu’il s’agit de comprendre l’humain.

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Inhibition et créativité


Imaginez que vous connaissiez parfaitement les règles de la logique, mais que face à un problème particulier, comme le fameux test de Wason, cher aux psychologues, vous répondiez de manière complètement à côté de la plaque. Vous ne seriez pas un cas unique, rassurez-vous, il semble que 90% des gens seraient comme vous. Comment expliquer ça ?

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Le test de Wason est le suivant : on dispose 4 cartes, avec pour chacune une lettre d’un côté et un chiffre de l’autre. Evidemment, on ne voit que l’un des deux : on n’a accès qu’à la face visible de chaque carte. La question est : « est-il vrai qu’au dos de chaque carte montrant une voyelle, il y a un chiffre pair ? ». Vous avez devant vous : A, S, 4, 9. les règles de la logique commandent que vous choisissiez de regarder le dos de A et celui de 9. Pas celui de 4 : que vous importerait de savoir qu’au dos de 4, figure une voyelle, ou une consonne ? On n’a jamais dit qu’au dos d’une consonne, il ne pouvait pas y avoir aussi un chiffre pair. En revanche, si au dos de 9, vous trouvez une voyelle, alors là, vous aurez une information suffisante pour répondre « non » à la question. Tout cela repose sur le fait que la négation de « P => Q », c’est « P & non-Q » (donc voyelle et impair), ça vous le savez. Pourquoi vous faites faux ?houde.1256212271.jpg

Toute une théorie cognitive, dont l’un des principaux représentants est Olivier Houdé, explique cela par… un manque d’inhibition ! Nous avons dans notre cerveau plusieurs aires en compétition, notamment celle du visuo-perceptuel et celles plutôt associées au langage (et à la logique). La première s’active plus rapidement et elle s’impose si les impulsions venues des secondes ne provoquent pas d’effet inhibiteur. Bref, dit Houdé : « je pense, donc j’inhibe ». Phrase qui bien entendu surprend, tellement nous sommes attachés à une vision de la pensée comme une avancée sans frein. Or, si nous y réfléchissons un peu, c’est bien ce que nous ressentons : que notre effort intellectuel conscient nécessite qu’on pose des barrières un peu partout dans nos flux cérébraux. C’est d’ailleurs à ça que nous voyons que nous pensons, et, en plus, c’est CELA qui NOUS FATIGUE ( !).

Ayant lu cela dans le petit livre d’Houdé sur la psychologie de l’enfant (Que sais-je ? ), je tombe sur « le Monde des Livres » et l’interview de Will Self , ex-fumeur, drogué, alcoolique, et qui arrête tout en 2000. Il dit : « l’évasion dans le roman est bien plus hallucinogène que le LSD ou la marijuana ». Qui a un tout petit peu essayé à se mettre en effet à l’écriture d’une fiction a expérimenté cela : rien à voir donc avec la pensée, avec le cortex frontal donc, mais avec un système très en arrière, qui ne demande qu’à prendre ses aises.
Et comme je suis un lecteur décidément très assidu du Monde, je tourne les pages et tombe sur une autre interview, celle, cette fois, de l’ex-psychanalyste François Roustang , à l’occasion de la sortie de son livre « Le Secret de Socrate pour changer la vie ». Lui prône le « lâcher prise » en guise de thérapie, autrement dit « expérimenter cette perte de contrôle totale qui s’apparente à la folie. « Une folie réversible qui n’est autre que la transe hypnotique », mais qui constitue la condition préalable à une reconfiguration générale de l’existence dans le sens d’une plus grande liberté et d’une inventivité retrouvée. » En somme, cesser de « penser » un bon coup, et se laisser envahir par les vagues qui nous viennent d’en arrière de ce cortex frontal décidément… épuisant.
Quand les neuro-sciences rencontrent la psychanalyse….

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Tout sur Turing

alan-turing.1255600810.jpgOn reparle ces temps-ci d’Alan Turing, grâce aux excuses que Gordon Brown a bien voulu lui faire à titre (largement) posthume. Le Monde du 14/10 lui consacre une page entière, qui contient l’essentiel de ce que nous savons aujourd’hui sur ce grand génie du XXème siècle, à qui notre monde doit tant. Pensez, rien moins que :

1- l’invention de l’informatique, ce qui n’est quand même pas rien quand on voit ce qu’elle est devenue dans notre environnement économique !

2- le décryptage des codes secrets allemands pendant la seconde guerre mondiale, grâce à la machine Enigma .enigma.1255600839.jpg

 

Ajoutons en passant des idées totalement révolutionnaires sur les mécanismes de la vie, dont des biologistes commencent seulement à s’inspirer, et le concept même d’Intelligence Artificielle (concept envers lequel il avait semble-t-il une inclination plutôt ironique).

Avec tout ça, vous faites un parfait inconnu : en cours de master, l’autre jour, je me suis rendu compte qu’aucun étudiant n’avait jamais entendu parler de Turing… Cet effacement de la mémoire collective est hallucinant. A quoi est-il du ? Alan Turing n’avait pas le don des relations sociales, comme le dit pertinemment l’auteur de l’article du Monde, Jerôme Fenoglio. Mais cette explication est-elle suffisante ? Il y a bien sûr la façon dont l’establishment britannique a voulu enterrer ce héros qui faisait tâche et à qui pourtant il devait tant… Turing homosexuel et (surtout) ne s’en cachant pas, Turing voyageant à l’étranger et risquant de communiquer des « secrets-défense », Turing enfin que l’on pousse au suicide en l’obligeant à prendre des hormones féminines qui le rendent impuissant et modifient de fond en comble son apparence physique. Décidemment, ce pauvre Turing n’a pas eu la chance de vivre de nos jours et de s’appeler simplement Mitterrand, comme tout le monde.
Mais à côté de cela, ne faut-il pas voir aussi un peu de cette haine de l’intelligence, qui, de tout temps et bien sûr aujourd’hui, s’est emparé des médias et d’une bonne partie « des gens », hélas, qui ne sont pas toujours bien éclairés…
C’est que de tels personnages, voyez-vous, ils inquiètent.

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Voici une page de l’album que Goffin et Peeters ont consacré à Turing en 1992, paru aux éditions « Les Humanoïdes Associés », sous le titre : « Le Théorème de Morcom ». Alan Turing y apparaît sous le nom de Julius Morcom (c’était le nom du camarade d’études dont il était tombé amoureux). Celui qu’on appelle « Rules » est bien sûr Bertrand Russell, quant à « monsieur Williams », le professeur rouquin et binoclard, il n’est autre, vraisemblablement, que Ludwig Wittgenstein.

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La Douleur, Dominique Blanc et Patrice Chéreau

douleur_affiche20090827173327.1255550968.jpg« La douleur », de Marguerite Duras, est un  de ces livres qui vous font monter les larmes aux yeux alors que vous êtes assis dans un fauteuil de seconde, d’avion ou de TGV. On sait sans doute de quoi il s’agit : de l’attente désespérée, à la fin de la guerre, du retour des prisonniers et déportés, et du retour, finalement, de Robert Antelme. Marguerite allait alors chaque jour à l’Hotel Lutetia, prenant prétexte de son rôle de journaliste éditant une petite feuille dédiée aux prisonniers et déportés, qui s’appelait « Libres ». Elle se décrit là ou à la gare d’Orsay, en butte aux tracasseries des officiels et des dames patentées de la bourgeoisie gaulliste dont elle dit « qu’elles ont le sourire spécifique des femmes qui veulent que l’on perçoive leur grande fatigue, mais aussi leur effort pour la cacher ». Angoisse de chaque jour, jusqu’à ce qu’enfin François Morland, c’est-à-dire François Mitterrand, l’appelle et lui dise que son compagnon d’alors, D. ainsi qu’un autre de leurs amis, doivent de toute urgence partir pour Dachau afin d’y récupérer Robert L., déjà condamné puisque mis du côté des morts et des intransportables, mais encore vivant. Les deux hommes, déguisés en militaires français, ramènent le déporté mourant. « Vous ne le reconnaîtrez pas, c’est pire encore que ce que vous pouvez imaginer ». Ensuite, le récit de la lente remontée vers la vie du rescapé, lui qui, pendant de nombreux jours, lutte contre la mort et que l’on nourrit de bouillie jaune afin que son estomac devenu trop fin n’éclate pas, et qui ressort cette bouillie sous la forme d’une merde verdâtre qui n’a même pas, dit M.D., l’odeur de pourriture, mais celle de l’humus, celle d’un sous-bois humide.

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Ce texte intense était porté ce dimanche (et d’autres jours aussi) au Théâtre de l’Atelier par Dominique Blanc, dans une mise en scène de Patrice Chéreau. Extraordinaire Dominique Blanc, même s’il est vrai qu’au début, son ton surprend ceux qui ont entendu la voix de Marguerite Duras et s’attendent plus ou moins à la réentendre en cette occasion : ne nous y trompons pas, c’est une autre voix qui parle. Dire que c’est celle de Dominique Blanc ne suffit pas, c’est aussi sûrement celle de Patrice Chéreau ou d’autres que l’on ignore. Donc, pas seulement l’évocation de cette presque indicible souffrance de la guerre et des camps, mais peut-être aussi sans doute celle d’autres souffrances, d’autres corps appauvris et torturés (la maladie ?). Curieusement, la pièce s’échappe une seule fois du texte : D. Blanc vient sur le devant de la scène, après la description particulièrement atroce de la douleur physique de l’autre (des détails sur sa merde entre autres) et lance au public (de mémoire) que s’il en est qui ont un haut le cœur à entendre cela, elle les conchie. Elle leur souhaite que les êtres qu’ils aiment le plus aient cette souffrance.

L’autre aspect mis en valeur est l’aspect politique. « Politique » ici touche aux lignes de fracture fondamentales. Il ne s’agit pas des vains affrontements à fleuret moucheté entre une gauche pâle et une droite plus très sûre de ses propres valeurs autour d’un ministre confronté à de tristes égarements (et qui, ironie de l’histoire, répond au même patronyme que celui qui s’engage dans le livre de M.D. et à qui elle doit le retour de Robert). « Politique » en ce sens fort est par exemple la position prise par rapport à un De Gaulle qui se fiche bien pas mal de la souffrance du peuple (« De Gaulle ne parle pas des camps de concentration, c’est éclatant à quel point il n’en parle pas, à quel point il répugne manifestement à intégrer la douleur du peuple dans la victoire, cela de peur d’affaiblir son rôle à lui, De Gaulle, d’en diminuer la portée ».)

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On a sans doute parlé dans la presse de cette mise en scène mais il ne me semble pas qu’on ait parlé de cet impact sur nos temps actuels, en les confrontant si fortement à un autre temps, où « politique » ne voulait rien dire d’autre que « lutte pour la vie ».
Dans une interview, Patrice Chéreau dit qu’il a surtout voulu faire en sorte que l’on se re-souvienne de cette époque, qu’il est effaré de voir comme cela a été oublié, qu’il a participé à des réunions sur « l’Europe » et qu’il a été frappé de voir que beaucoup de gens ne savaient plus pourquoi on avait fait l’Europe, ne faisaient plus le lien avec la guerre. Marguerite Duras a un passage très fort à ce sujet, bien mis en valeur par Dominique Blanc, où elle dit que tout ça s’est passé en Europe, pas dans une île de la Sonde, ni dans une contrée du Pacifique. Mais en Europe (et que nous ne sommes pas d’une ethnie fondamentalement différente de celle des Allemands).

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Rien sur Polanski

La rentrée est là. Avec elle, mes voyages hebdomadaires. Grenoble – Paris, Paris – Grenoble, Grenoble – Paris … Au retour, après cinq heures de cours d’affilé, je m’endors au lieu de lire ou travailler. Les rames tégévesques bercent mes remembrances (il me souvient d’un titre de roman « les remembrances d’un vieillard idiot » de M. Arrivé). J’ai trouvé un nouvel hôtel, entre Maubert et le Panthéon, dans un vieil immeuble pauvre du XIXème, retapé récemment (les chambres sont repeintes en bleu et jaune pâles) mais encore vétuste : les poignées de porte sont branlantes et leur fermeture est bruyante. La gérante avenante, tailleur pied de poule, attend le voyageur devant son bureau design ou sirote des cafés automatiques tirés d’un distributeur.
Une polémique récente sur la précarité à l’Université (lire « Le Monde » du 6 octobre) fait ressortir encore la question des filières d’études « qui ne prépareraient à rien » ou, pire, donneraient de faux espoirs aux jeunes en d’hypothétiques carrières universitaires, moyennant quoi ils se retrouveraient à Bac + 8 avec des salaires de misère… Qu’est-ce qu’on y peut si certains préfèrent toujours le bonheur du savoir à l’argent ? [mais certes, je ne nie pas qu’il y a problème autour de l’organisation de l’offre d’étude dans l’Enseignement Supérieur]. Dans une fiche d’évaluation, l’an dernier, une étudiante m’écrivait :

Je ne comprends plus grand-chose quand on entre dans l’abstrait. D’où mon amour pour la philosophie. Je vis dans un monde avec des gens où ce qui ne sert pas à gagner de l’argent ne sert par définition à rien. C’est triste, mais dans ces conditions, c’est difficile de se motiver à apprendre quelque chose qu’on ne peut pas partager

Elle conclut : « je ne me justifie pas, je vous mets hors de cause » et elle met un petit smiley triste.

C’est ça aussi, un témoignage de ce que ressent une jeune « entre 16 et 25 ans », aujourd’hui.

Une autre a gribouillé cette caricature qui, dans le fond, à ce que je crois, me ressemble assez…

 

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Un an déjà…

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un an déjà que tu paraissais
petit être aux yeux encore fermés
comme s’ils étaient tournés
seulement vers l’envers
et depuis autour de nous
s’est mis à tournoyer
un monde à ta petite taille
nos vies se sont trouvées changées
comme après la neige la campagne
et désormais les comble
l’attente de te voir grandir

 

 

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Un gros PDG au style poussif, suant et maladroit. Une société de télécommunications. Que dit le gros PDG poussif ? qu’il faut mettre fin à « ce phénomène de contagion ». Non, ce n’est pas de la grippe A H1N1 qu’il s’agit, mais d’une vingtaine de suicides dans son entreprise. Qu’il faut enrayer cette « mode » du suicide. Allons tu viens pour un petit suicide ? c’est tendance en ce moment.

La honte.

Mais attention, on vous l’a assez dit et on vous le répète sans arrêt (« en boucle » comme ils disent, à la radio) : il y a toujours des causes multiples à un suicide. Pardi, telle défenestrée avait sûrement aussi un chagrin d’amour et tel poignardé des problèmes avec sa conjointe… Voyons c’est tellement plus simple. Quant au gros PDG, lui, qu’est-ce qu’il dit ? que malheureusement, ces gens étaient fragiles, pensez : ils avaient encore une « culture administrative » !!! On croit à un cauchemar. Le gros PDG vit, lui.

Des causes toujours multiples à un suicide ? Bien sûr, comme pour tout comportement humain, toute action, toute décision… mais parmi toutes ces causes, parfois il y en a une, une seule, qui est déclenchante. Les conditions inhumaines de travail sont des causes « déclenchantes »… ça vous va mieux ? ça change quelque chose au fait de dire simplement que ce sont des causes ?

Etrange télescopage : le même soir, sur France 2, une fresque spectaculaire sur la seconde guerre mondiale. Hitler reprochait à ses généraux de « ne rien connaître à la guerre économique ». Le général Krouchtchev n’hésitait pas à faire fusiller 15 000 de ses hommes parce qu’il les jugeait trop mous, afin de servir d’exemple et de renforcer la détermination des troupes de l’Armée rouge face aux nazis. Mais c’était la guerre. La guerre. D’où me vient un tel rapprochement (sans doute « indécent »), l’aurais-je fait si les « capitaines » d’industrie et les gros PDG suants n’avaient eux-mêmes sans cesse à la bouche un vocabulaire guerrier ?

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poésie – 2

sorbier035.1252491815.jpgdouceur du sorbier
combien te faut-il de baies
pour te glorifier

d’où te venait cette ardeur
et ce calme à colorer l’arbre

ces mots longtemps refoulés
tu les ressortais sans doute
dans la solitude des jardins

vert buisson d’éclats
avant que le givre
ne t’endorme et te fige

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Mont Dolent (Suisse, Valais, septembre 2009)

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Violence du macadam

Hier, 09/09/09 (mais quelle idée de sortir un jour pareil ?), vers 16 heures, un quidam rentrant chez lui qui circulait à vélo sur l’avenue où il habite, suite à sa roue avant prise dans un rail du tramway, s’est fait violemment agressé par le macadam qui jusqu’ici l’avait toléré pacifiquement. Le quidam, relevé par des passants obligeants, a révélé par la suite qu’il n’avait pas vu venir le coup et que la noirceur du goudron a paru se précipiter sur lui comme une nuée de corbeaux sauvages dans un film de Hitchcock. Les riverains, dont en particulier de paisibles consommateurs installés en terrasse du café « le Touquet », ont déclaré avoir été choqués par la violence de l’agression de la part d’un macadam qui pourtant jusque là avait été l’objet d’une attention soutenue de la part des pouvoirs publics. Compatissants, ils ont allongé la victime dans un bac de fleurs odoriférantes en attendant l’arrivée des pompiers, lesquels ont mis à l’abri l’autre responsable de l’incident, qui était le vélo lui-même dont la roue avant était vêtue d’un pneu ridiculement mince pour un parcours en ville. Quant au quidam, il fut gentiment réprimandé pour son absence de casque, et pour la peine, dut faire un petit séjour à la clinique la plus proche afin de se faire recoudre une arcade béante qui l’avait jusqu’ici empêché de froncer les sourcils face à un si navrant spectacle. Quant au rail du tram, impavide, il reste en place.

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Le rail

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