Inhibition et créativité


Imaginez que vous connaissiez parfaitement les règles de la logique, mais que face à un problème particulier, comme le fameux test de Wason, cher aux psychologues, vous répondiez de manière complètement à côté de la plaque. Vous ne seriez pas un cas unique, rassurez-vous, il semble que 90% des gens seraient comme vous. Comment expliquer ça ?

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Le test de Wason est le suivant : on dispose 4 cartes, avec pour chacune une lettre d’un côté et un chiffre de l’autre. Evidemment, on ne voit que l’un des deux : on n’a accès qu’à la face visible de chaque carte. La question est : « est-il vrai qu’au dos de chaque carte montrant une voyelle, il y a un chiffre pair ? ». Vous avez devant vous : A, S, 4, 9. les règles de la logique commandent que vous choisissiez de regarder le dos de A et celui de 9. Pas celui de 4 : que vous importerait de savoir qu’au dos de 4, figure une voyelle, ou une consonne ? On n’a jamais dit qu’au dos d’une consonne, il ne pouvait pas y avoir aussi un chiffre pair. En revanche, si au dos de 9, vous trouvez une voyelle, alors là, vous aurez une information suffisante pour répondre « non » à la question. Tout cela repose sur le fait que la négation de « P => Q », c’est « P & non-Q » (donc voyelle et impair), ça vous le savez. Pourquoi vous faites faux ?houde.1256212271.jpg

Toute une théorie cognitive, dont l’un des principaux représentants est Olivier Houdé, explique cela par… un manque d’inhibition ! Nous avons dans notre cerveau plusieurs aires en compétition, notamment celle du visuo-perceptuel et celles plutôt associées au langage (et à la logique). La première s’active plus rapidement et elle s’impose si les impulsions venues des secondes ne provoquent pas d’effet inhibiteur. Bref, dit Houdé : « je pense, donc j’inhibe ». Phrase qui bien entendu surprend, tellement nous sommes attachés à une vision de la pensée comme une avancée sans frein. Or, si nous y réfléchissons un peu, c’est bien ce que nous ressentons : que notre effort intellectuel conscient nécessite qu’on pose des barrières un peu partout dans nos flux cérébraux. C’est d’ailleurs à ça que nous voyons que nous pensons, et, en plus, c’est CELA qui NOUS FATIGUE ( !).

Ayant lu cela dans le petit livre d’Houdé sur la psychologie de l’enfant (Que sais-je ? ), je tombe sur « le Monde des Livres » et l’interview de Will Self , ex-fumeur, drogué, alcoolique, et qui arrête tout en 2000. Il dit : « l’évasion dans le roman est bien plus hallucinogène que le LSD ou la marijuana ». Qui a un tout petit peu essayé à se mettre en effet à l’écriture d’une fiction a expérimenté cela : rien à voir donc avec la pensée, avec le cortex frontal donc, mais avec un système très en arrière, qui ne demande qu’à prendre ses aises.
Et comme je suis un lecteur décidément très assidu du Monde, je tourne les pages et tombe sur une autre interview, celle, cette fois, de l’ex-psychanalyste François Roustang , à l’occasion de la sortie de son livre « Le Secret de Socrate pour changer la vie ». Lui prône le « lâcher prise » en guise de thérapie, autrement dit « expérimenter cette perte de contrôle totale qui s’apparente à la folie. « Une folie réversible qui n’est autre que la transe hypnotique », mais qui constitue la condition préalable à une reconfiguration générale de l’existence dans le sens d’une plus grande liberté et d’une inventivité retrouvée. » En somme, cesser de « penser » un bon coup, et se laisser envahir par les vagues qui nous viennent d’en arrière de ce cortex frontal décidément… épuisant.
Quand les neuro-sciences rencontrent la psychanalyse….

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5 commentaires pour Inhibition et créativité

  1. jmph dit :

    Juste une correspondance entre ton très intéressant billet et ce que je lisais ce matin dans « l’Apologie de Raymond Sebond », cette partie des Essais de Montaigne que tout le monde évite car c’est très long (les pages indiquées sont celles de la récente édition en français moderne d’André Lanly) :
    – La peste de l’homme, c’est de penser qu’il sait (page 593).
    – Qui ne sait combien est imperceptible la frontière entre la folie et d’autre part, les vigoureux élans d’un esprit libre et les effets d’un vertu extrême et extraordinaire (page 598).
    – Enfin, il (Socrate), s’en tient à cete conclusion qu’il n’était distingué des autres et qu’il n’était sage que parce qu’il ne se tenait pas pour tel, et que son dieu estimait que c »était une singulière bêtise chez l’homme que de se croire savant et sage, et que la meilleure doctrine pour lui était la doctrine de l’ignorance et sa meilleure sagesse, celle de la simplicité (page 606)
    En fait, toute cette partie de « l’apologie » est une charge vigoureuse contre la pensée rationnelle, exemple de « lâcher prise »…

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  2. Trop cool! Comme diraient les djeunes qui nous entourent. Se laisser porter par les vagues pour mieux réfléchir…voilà un programme cognitif des plus tentants!

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  3. carole dit :

    Merci du tuyau ! je vais tâcher d’y penser 🙂 euh mais justement… j’aimerais bien arrêter de penser mais je n’y arrive pas….si si… j’ai l’impression d’avoir sans cesse quelque chose à l’esprit sur quoi cogiter, et je suis épuisée 🙂

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  4. Alain L dit :

    Tiens, Chantal, bonjour! de retour?
    ne nous méprenons pas, je n’ai pas dit que se laisser porter par les vagues était « réfléchir » ou penser, mais le contraire: il semble que les deux soient antinomiques. Je suis fasciné par ces propriétés étranges de notre cerveau qui nous font tellement nous tromper, mais qui en même temps nous apportent de bizarres satisfactions, au point que des thérapeutes en viennent à penser qu’on pourrait les utiliser pour soigner. Quant à Montaigne, je ne suis pas sûr qu’il se place au même niveau. Dans le passage cité par Jean-Marie, il semble plutôt qu’il prône une sorte d’innocence au monde, de simplicité, en lieu et place d’un savoir encombrant qui n’en est pas toujours un. Cela me fait penser plutôt à l’idéal d’une pensée immobile comme dans la méditation des bouddhistes (laquelle apporte le maximum de bonheur, parait-il, si l’on en croit là encore certains travaux de neuro-sciences….!)

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  5. Alain L dit :

    en réponse à Carole: oui, moi aussi je suis parfois épuisé (de chercher ce que je ne trouve pas par exemple…), et c’est justement en réaction à cette fatigue que j’ai écrit ce petit billet 🙂

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