Un bel exemple d’art brut

 

chaissac-1.1263481926.jpg

Foin de sujets trop sérieux : Gaston Chaissac est à Grenoble jusqu’à la fin du mois (exposition ouverte depuis le 31 octobre). « Chaissac le fumiste » comme il signait certains de ses tableaux. Ou plutôt « Chaissac le génial » ? Car il en faut du génie pour transformer un balai brosse en bonne femme ou pour dire en un mot ce qu’on pense de Dieu et de toutes ces foutaises. Voire de la crucifixion.

 

chaissac-6-crucifixion.1263482008.jpgchaissac-7-dieu.1263482024.jpg

Et il fallait du courage, car môssieur Chaissac vivait avec son institutrice de femme (la Camille du haut du bourg, vous savez, en tournant à gauche…) dans un village de Vendée. Hyper-catho donc. Il sentait le roussi Chaissac, comme bien d’autres, mais lui ne se renfermait pas dans un monde d’artistes ou de poètes parisiens. Il connaissait bien Queneau, Paulhan. Il avait rencontré Albert Gleizes, le cubiste, à ses débuts. Et puis il y eut Dubuffet, bien entendu. D’où « l’art brut ». Mais en réalité il ne voulait se faire enrôler par personne, même pas par l’art brut. Et il écrivait des poèmes. Publiés chez Gallimard (eh oui, pour être savetier et paysan, on n’en est pas moins exigeant sur l’éditeur, et on a ses petites entrées) sous le titre « Hippobosque au Bocage ». Le bocage, pour la Vendée bien sûr, mais Hippobosque ? Je vous donne telle quelle l’étymologie, tirée du « Wiktionnaire » : « terme du grec ancien signifiant « celui qui fait paître les chevaux », et qui est dérivé du mot cheval, en grec, et du verbe xx, boskein (« faire paître ») ; la mouche est ainsi appelée parce qu’elle accompagne, comme un pasteur, le cheval dans la prairie ».

C’est la magie des mots d’amour
D’une turbine regret d’un jour,
J’en reste sardine.

Mon estomac est en lambeaux et mon frère
Dagobert m’a dit : restaure-toi d’amour, de mots,
D’une sardine. Et ma petite turbine
Quelle piètre petite combine,
Je l’offre au vent pour un mégot.

chaissac-8.1263482046.jpg

L’exposition montre des œuvres paraît-il peu connues de lui. Et beaucoup de lettres. D’une incroyable écriture de cancre, avec des phrases qui sautent sans arrêt du coq à l’âne.

J’ai un vieil imperméable qui ne l’est plus guère et si usé que je fais clochard comme tout avec eh bien, quand c’est arrivé que Maurice l’a mis sur son dos pour rentrer chez lui à cause d’une pluie subite il n’en était pas moins fort présentable.

chaissac-9.1263482066.jpgchaissac-10-dame-violette.1263482087.jpg

(la belle dame violette)

A qui me fait-il penser, ce bonhomme ? A un autre bonhomme, l’écrivain suisse Robert Walser, dont j’ai déjà abondamment parlé sur ce blog , qui lui aussi s’enflammait d’un rien. Petit, Gaston allait prendre les fleurs jetées sur les tas d’ordure pour les offrir à sa maman car il les trouvait encore belles. Walser avait aussi de ces intentions touchantes. C’est comme c’que disait Felinghetti l’aut’jour : “Be naïve, innocent, non-cynical, as if you had just landed on earth (as indeed you have, as indeed we all have), astonished by what you have fallen upon”.

J’ai visité l’expo en compagnie de C. bien sûr, et de Minie. Cette dernière a bien aimé. Surtout « l’homme chapeauté », elle a adoré ce bleu, et elle voulait tout le temps y revenir. Fallait la voir, trotter sur ses petites jambes.minie-au-musee4.1263481883.jpg

chaissac-4.1263481972.jpg

(mais au retour, par les rues enneigés de Grenoble, dans la poussette, qu’est ce que ça pionçait !)

 

le-beau-musee-de-grenoble-par-temps-de-neige.1263482115.jpgle-beau-musee-de-gre-2.1263482141.jpg

le beau musée de grenoble par temps de neige

 

(Le Monde a consacré à cette exposition un bel article le 14-11).

Publié dans Art | 5 commentaires

Trop de Camus… (tue Camus)

m1984s.1262635328.jpgImpossible d’allumer la radio ou d’ouvrir un journal sans qu’on nous parle de Camus… Projet de panthéonisation, journées spéciales France Inter, numéros spéciaux de journaux… Camus est le philosophe que le monde entier nous envie !  C’est très sympa cette ferveur autour d’un bon écrivain. On ne dira jamais assez quel beau texte est « Noces », quel roman novateur en son temps fut  « L’étranger »… Très bien tout cela, très bien.

Alors d’où vient la gêne ?
De ce soupçon qu’on n’encenserait Camus que pour mieux éliminer Sartre.
Sartre, l’intello déprimant, l’homme de la remise en question permanente, le pourfendeur de certitudes, l’intellectuel qui s’est (c’est vrai) souvent trompé, celui dont on nous rappelle pour l’occasion les propos malheureux (« tout anti-communiste est un chien »…), Sartre le diviseur doit disparaître sous la gloire du rassembleur Camus !

camus_sartre-big.1262635374.jpg
N’y aurait-il pas là une offensive programmée, assumée par quelques intellectuels bien en cour, quelque conseiller présidentiel, qui n’ayant pu tout à fait renvoyer Mai 68 aux oubliettes honteuses de l’histoire, se font indirectement les dents sur un penseur qui les a dérangés en son temps,  et qui, à certains égards symbolise la pensée de 68 ?
Sartre s’est trompé ? Oh oui, sûrement, et Foucault aussi, et bien d’autres. Mais sans risque de se tromper y a-t-il seulement une audace de la pensée ?
On fait l’éloge de la « modestie » de Camus au plan théorique. J’ai même lu quelque part que l’écrivain Prix Nobel délaissait les conversations un peu trop conceptuelles dès qu’une femme charmante apparaissait…. Les femmes charmantes apprécieront.
A mon sens, la modestie (et la générosité intellectuelle) de Sartre était d’une autre trempe.

Publié dans Actualité, Philosophie | 12 commentaires

Trop de neige

 

ferret-sous-la-neige.1262359261.JPG

Trop de neige, disait une amie. Comme on dirait trop de notes ou trop de mots. Souvent dans les livres, il y a trop de mots, on les prend, ça ruisselle, on en couperait bien la moitié, les trois-quarts, plus encore… Les films sont aussi volontiers bavards, c’est qu’il faut tenir le temps normal d’une projection.

A tous, à toutes, celles et ceux qui me lisez, je souhaite une année sans trop de mots et…. sans trop de neige.

Publié dans Actualité | 5 commentaires

Lumières de la ville

sf1.1261559059.JPGC. revient de San Francisco, où elle va presque chaque année à la même époque à l’occasion de la rencontre annuelle de l’American Geophysical Union . Elle m’avait demandé : « que veux-tu que je te rapporte ? ». Je lui avais répondu : « va à City Lights – la librairie – et rapporte-moi un livre de poèmes ». Elle est donc revenue avec un petit opuscule du poète Lawrence Ferlinghetti (qui préside aux destinées de cette librairie mythique depuis sa fondation, il doit y avoir une cinquantaine d’années).

Cette plaquette s’intitule « San Francisco Poems » et a été publiée en 2001 à l’occasion de la nomination de Ferlinghetti comme « Poète lauréat » de la ville, par le maire de SF. (J’invite solennellement monsieur Delanoë à faire une manifestation semblable à Paris).

Dans son adresse inaugurale, le poète, un des piliers de la Beat Generation, fait ses récriminations au maire ; « when I arrived in the City in 1950, I came overland by train and took ferry from the Oakland mole to the Ferry Building. And San Francisco looked like some Mediterranean port, a little like Tunis seen from seaward […] I certainly saw North Beach especially as a poetic place, as poetic as some quartiers in Paris […]. But this past weekend North Beach looked like a theme park, literally overrun by tourists, and kitsch was king”.

ferlinghetti-3.1261559210.jpg

Cette plaquette est en même temps un hommage à quelques poètes, ceux qui ont voulu « sortir du ghetto poétique ». Il cite Shakespeare, Yeats, Neruda, Ginsberg et… Prévert, dont il traduit le poème « Quartier libre ». C’est tellement amusant de lire ce poème en anglais que je ne résiste pas à l’envie de le recopier ici:

QUARTIER LIBRE

I put my cap in the cage
and went out with the bird on my head
so
one no longer salutes
asked the commanding officer
no
one no longer salutes
replied the bird
ah good
excuse me I thought one saluted
said the commanding officer
you are fully excused everybody makes mistakes

said the bird

Un peu plus loin, Ferlinghetti donne ses recommandations aux jeunes poètes :

Invent a new language anyone can understand


Be naïve, innocent, non-cynical, as if you had just landed on earth (as indeed you have, as indeed we all have), astonished by what you have fallen upon.

Et cette phrase énigmatique:

Think subjectively, write objectively

paris-poetique.1261559231.JPG
… poetic as some quartiers in Paris….

Publié dans poésie, Villes | 5 commentaires

Sacré Bhoutan

 [Dédié à Frédéric Nef, qui « pense sans arrêt à l’Himalaya »]

Une grande série de thangkas. A l’entrée deux qui sont extraites d’un ensemble, précieuses et rares : elles racontent des jatakas, c’est-à-dire des vies antérieures de Bouddha, qui concernent les actes de compassion qu’il a commis avant son incarnation en Sakyamuni. Celui par exemple d’offrir sa tête à un brahmane venu pour la lui prendre violemment contre récompense. Celui de l’enfant illégitime né avec une tête d’âne, que sa mère la Princesse cachait aux yeux du monde et qui un jour, entendant sa mère crier, fut bien obligé de sortir de son trou. Stupéfaction, de lui, et des serviteurs du palais. Il s’enfuit dans la montagne, découvre en se mirant dans l’eau sa monstruosité, se retire et médite et devient un grand sage.

manjusri.1261141051.jpg
Manjusri

Série des boddhisatvas : ceux qui ont atteint le nirvana, mais qui, juste avant d’y entrer, se tournent vers les autres afin, dans un dernier effort de les aider à les rejoindre. Avalokiteshvara est le plus connu, on le représente souvent avec mille bras. Manjusri fait partie du lot. Souvent sur les thangkas, les déités apparaissent sous leur aspect courroucé, ainsi de Manjusri qui devient alors Vajrabhairava, c’est qu’elles sont là pour combattre. Combattre l’ignorance, combattre la colère, ou plutôt les changer car toute énergie se doit d’être récupérée, mais dans cette récupération, le moins s’est transformé en plus. La colère devient énergie positive.

vajrabhairava.1261141070.jpg
Vajrabhairava

Ils ont aussi leur parèdre avec qui ils s’enlacent, elle est sur leurs genoux, intimement liée par le bas-ventre. Les mahasiddhas sont les grands hommes, ceux qui n’ont peur de rien et qu’on respecte. Les grands moines en font partie, comme Tilopa, Naropa etc.. Il en est un (lequel?) qui consommait l’alcool, ce qui en principe est interdit aux moines, mais les grands sont hors des normes, ce qui est faute pour les uns peut être aide à la libération pour les autres. Celui-là, l’aubergiste ne lui voyait qu’un seul défaut : il risquait de ne pas payer tout l’alcool consommé ! Qu’à cela ne tienne, il promit de payer avant que le soleil ne se couche et comme il ne reculait devant rien et trouvait plus facile de faire un miracle que trouver de quoi payer, d’un geste (en général le pouce et l’index qui se touchent), il arrête la course du soleil dans le ciel. Beauté des déités femmes, sans doute héritées des rites pré-bouddhiques, telle Tara la verte, ou bien Yudrönma.

 

yudronma.1261141082.gif

Yudrönma

Deux héros se partagent la gloire au Bhoutan : Padmasambhava bien sûr – l’introducteur du bouddhisme dans tout l’Himalaya – et le grand découvreur de trésors, Pema Lingpa. Lors du repli du bouddhisme (probablement sous la féroce répression de Landarma, vers 800), il fallut cacher les reliques. Seuls quelques esprits éclairés avaient pouvoir par la suite de retrouver les traces des trésors cachés. Exposition rare pour pays étrange, dont on a beaucoup parlé à propos de son « indice du bonheur brut » et de la « sagesse » de son roi mais qui s’est distingué aussi par la dureté avec laquelle il a chassé ses immigrants venus du Népal voisin , ce qui ressemble hélas beaucoup à un nettoyage ethnique

avalokiteshvara.1261141019.jpgbodhisattva_assis.1261141038.jpg
Avalokiteshvara (le deuxième vient de l’expo « les Bouddhas du Shandong »)

PS : le 6 janvier, à 12h15, un film est projeté au musée Guimet : Kiki Soso, les dieux sont vainqueurs, film de Véra Frossard ! je pense que les lecteurs de ce blog seront touchés !

Publié dans Art, Religion, Tibet | Un commentaire

Nef des sages ou : des tropes, ma non troppo

ontologie-nef2.1261172141.jpgLes livres sur l’ontologie sont rares. En collection de poche encore plus. A destination des non-philosophes encore, encore plus…. C’est un livre de cette sorte que vient de publier l’ami Fred (qui se désigne parfois lui-même comme « Fred le vagabond »), Frédéric Nef. L’ontologie c’est, dit banalement, l’étude de ce qui est. L’étant. Après tout, se dit-on, ce qui est, la science est là pour nous le dire. Si elle décide qu’il y a des quarks pour expliquer la matière, eh bien il y a des quarks. Nul doute aussi qu’il y a des neurones, des synapses et peut-être aussi la glie qui les entoure. Et alors, c’est tout ?

Ce petit livre fait la distinction entre la réalité scientifique et la réalité manifeste. Certes une table, comme tous les objets physiques, est faite pour la plus grande part de vide, un vide parcouru par des charges électriques à toute vitesse dont la masse combinée est infime, et pourtant comme disait Eddington, en m’appuyant dessus, je ne passe pas au travers. Ma table à moi est un objet solide et consistant, tout ce qu’il y a de plus substantiel. Deux réalités ? Deux mondes ? Certainement non, mais encore faut-il dire le passage de l’un à l’autre.

Plus grave encore : la douleur. Tous les traités de physiologie l’affirment, elle consiste en une excitation de certaines fibres nerveuses. Mais est-ce tout ? Comment savoir si ma douleur est distincte de la votre ? comment savoir si ma douleur est distincte de celle du chien qui passe, peut-on parler de la douleur du homard au moment de la cuisson ? La douleur existe, et pourtant elle n’est pas réductible à des observables physiques. C’est ce que les anciens ont appelé les qualias. Les qualias réfèrent à tout ce qui est strictement phénoménal, ce qui est perçu en première personne, ce qui constitue donc le concret des choses. Or la science n’étudie pas les qualias. La science évacue donc le concret ? Pourtant elle est à la source du physicalisme, la doctrine qui veut qu’il n’y ait que des phénomènes physiques et quoi de plus concret que les phénomènes physiques ? En choisissant le physicalisme, la science, « matérialiste » par nature, s’assure un lien avec un sol stable, or que sont ces entités concrètes si on en a éliminé les qualias ?

Autre chose, à l’autre bout du spectre ; les objets « abstraits ». Difficiles à accepter dans une ontologie réductionniste, et pourtant, devons-nous refuser toute existence aux nombres ? au langage lui-même qui permet justement d’exprimer ce questionnement ? est-ce que je n’ai jamais perçu le nombre « trois » ? Une doctrine de l’étant basée trop uniquement sur la science nous fait ainsi rater les objets de tous les bords : concrets parce qu’on en ignore le qualitatif, abstraits parce qu’on ne sait où les mettre

quarks-optimized-1.1261172223.jpg

quarks

Quine a bien essayé de résoudre ces questions en voyant lucidement qu’il fallait se déprendre des illusions du langage. En cela il n’était que l’élève de Russell d’ailleurs qui, le premier, essayait de dissoudre les fausses évidences des termes de la langue dans un langage le plus possible dénué d’import ontologique. Ce langage ? La logique des prédicats du premier ordre. D’où le célèbre aphorisme de Quine : « être, c’est être la valeur d’une variable ». En sous-main, cela veut dire : puisqu’on n’accepte que la logique où l’on quantifie sur les objets du premier ordre (les individus), il n’existe que des individus. Nous voilà en plein nominalisme. Mais Quine, pas dupe, voit tout de suite qu’il faut aussi des classes, d’où son platonisme dit « minimal ». Adopter ainsi la théorie des ensembles comme soubassement de l’ontologie, c’est prétendre évacuer les présupposés métaphysiques, mais est-ce bien vrai ? Ne faut-il pas présupposer ce type de langage comme faisant partie lui-même du mobilier du monde ? Horreur : un objet abstrait, et même des plus abstraits, et qui surtout relève d’un arbitraire. Car on aurait pu choisir un autre langage, une autre théorie. La méréologie par exemple. Celle de Lesniewski, ou celle de Whitehead. Qui par bien des aspects sont mieux adaptées à notre perception de l’étant que ne l’est la théorie classique des ensembles. Vous n’acceptez pas si bien que cela que le singleton consistant en un objet a soit irréductiblement distinct de a lui-même… Seule la méréologie ne fait pas cette différence.

L’ami Nef, lui, est du côté d’une ontologie des propriétés. Plus précisément, il est tropiste. Et dans la dernière partie du livre (celle que je trouve la plus intéressante) il tente de nous convaincre. Premier pas, nous convaincre que si l’on est réaliste concernant les objets concrets, on doit l’être vis-à-vis des propriétés, car ce sont les propriétés, du moins les « naturelles » qui sont seules susceptibles de démonter l’articulation du monde. Par exemple, « avoir le sang froid » est une bonne division des animaux, « être à poils ou à écailles » aussi. En revanche bien sûr, Borges s’amuse : « être aimé de l’empereur », non, ça n’est pas une propriété naturelle. Les propriétés remplissent un rôle explicatif : encore une preuve de leur existence. Ainsi d’un objet friable qui tombe en poussière après avoir été heurté : c’est sa friabilité qui est cause de son effondrement.

juliette_binoche_reference.1261171876.jpg

trope

Deuxième pas, nous convaincre qu’il est possible de concilier une ontologie des propriétés avec l’assurance qu’il n’y a que des choses particulières…. Pas facile : c’est là que l’on rencontre les tropes. Qu’est qu’un trope ? Un particulier abstrait. Soit par exemple le sourire de Juliette Binoche (je choisis au hasard, vous pouvez mettre aussi Fanny Ardant) : il est à nul autre pareil, il appartient en propre à Juliette Binoche et pourtant vous pouvez l’en abstraire, de sorte qu’il peut être considéré indépendamment de la personne Juliette Binoche qui le porte. Mais il ne s’appliquera ensuite qu’à une seule personne, à savoir Juliette Binoche elle –même. Ce n’est donc pas une propriété, car une propriété (être beige), si on l’abstrait, on peut ensuite l’appliquer à un objet quelconque, et cela sera directement susceptible d’une valeur de vérité. L’idée de Nef est que les tropes sont les briques de base de notre monde. Bien bel et bon… mais qu’en faire ensuite et comment reconstruire le monde à partir des tropes ? quelle relation y a-t-il entre tropes ? comment les compose-t-on entre eux ? A quel moment surgit quelque chose comme un universel ? Comment expliquer le lien avec la réalité scientifique, physique ? Y a-t-il des structures de tropes, structures ontologiques s’il en était.

Pour la relation, Russell avait inventé la « comprésence », mais si on comprend bien l’association de deux tropes dans le même objet (l’odeur et la saveur de la pomme…), en revanche on voit mal comment une simple présence simultanée dans le même point d’espace-temps serait suffisante pour en rendre compte. Une fois la substance écartée, qui était bien commode pour assurer le lien, que reste-t-il ? Une connexion, un « nexus », laissés à l’attention des recherches futures ?

pomme.1261171959.jpeg
pomme

Comment concilier aussi contingence et nécessité ? Le sourire de Juliette Binoche est contingent car elle aurait très bien pu ne pas sourire, ne pas avoir de sourire du tout même (improbable, mais pas impossible), mais pourtant une fois qu’elle l’a, ce sourire, on ne peut que constater son caractère nécessaire, sa nécessité « post-hoc » : il fait désormais partie de son essence.

Ces questions ne sont pas gratuites, l’ami Nef ne se torture pas l’esprit pour nous mener en bateau et il ne cherche pas les solutions les plus improbables : ne pas oublier après tout que c’est notre ontologie naïve (des objets, des points matériels dotés d’une masse dans des localisations précises) qui se trouve mise en défaut par la science moderne et particulièrement par la physique quantique. Chercher une autre ontologie, c’est se mettre en position de mieux accueillir les futures certitudes : « L’être double des tropes – à la fois abstrait et concret, dépendant et indépendant, propriété détachée par l’esprit et morceau de réalité – qui nous apparaît comme un défaut, ou au moins une énigme irritante, apparaîtra peut-être comme un avantage décisif, quand on essaiera d’y verser, pour lui donner un peu de corps, ce que la mécanique quantique et la théorie des cordes nous disent de la réalité dans ses rapports à l’esprit ». (p. 296).

Il y aurait encore beaucoup à dire… retenons l’extrait du texte de présentation en dernière de couverture : un petit traité explicatif qui « ouvre la syntaxe élémentaire aux profondeurs du raisonnement philosophique, à des questions qui ne donnent le vertige qu’à ceux qui se refusent à penser ce qu’ils disent ». On identifie bien là la malignité de Nef.

Mais dira-t-on et l’ontologie des personnes ? du sujet ? Quid de ma subjectivité ? Ne suis-je que fictionnel ? Encore un pas, encore un saut. Après nos préjugés géocentristes et cosmocentristes, faudra-t-il abandonner nos préjugés biocentristes ?

Allez, comme le dirait un autre de mes amis, plutôt spécialiste, lui, de l’ontologie du contrepet que des tropes : salut Fred !

nef1237516645.1261172541.png
nef

 

Publié dans Philosophie | 3 commentaires

Retour d’Afrique

return_to_africa.1261067861.jpgIl y eut autrefois (1973) un film d’Alain Tanner qui portait ce titre. Beau film où l’on retrouvait les deux égéries des cinéastes d’alors (Tanner, Godard, Bresson…) : Anne Wiazemsky et Juliet Berto. Il s’agissait d’un jeune couple genevois qui rêvait de partir en Afrique. C’était encore les années Tiers-Monde, les années Révolution, les années Frantz Fanon, le temps ou l’Algérie se rêvait socialiste. Et puis au dernier moment : contrordre, l’ami qui devait les accueillir leur déconseille de venir, et alors au lieu de s’inventer un autre voyage, ils s’enferment chez eux plusieurs mois et font leur voyage dans la tête.

Je pourrais rejouer ce film aujourd’hui puisque, contrairement à ce que j’annonçais, je ne suis pas parti au Togo. Il n’y avait plus de place dans l’avion, je n’avais pas envie de faire un périple de plus de vingt heures pour accéder à Lomé, et puis ma présence était-elle si nécessaire ? Bien sûr, cela faisait plaisir à quelques-uns, le doctorant que j’avais aidé dans son travail en l’invitant à passer quelques mois à Paris l’an dernier entre autres. Quelle drôle d’histoire.

J’avais connu Mawusse au Bénin en 2005. Il faisait son DEA de Philosophie au sein d’un centre de recherches et d’enseignement supérieur mis sur pied par un intellectuel africain, ami de Wolé Soyinka, ex-ministre de l’éducation de son pays, le premier agrégé de philosophie d’Afrique après l’indépendance, que les pères Jésuites avaient envoyé à l’Ecole Normale Supérieure, et qui obtint son agreg. lui le berger d’Afrique, avec la meilleure note en Grec, et en dépit des difficultés, car en plus il était bègue.

Mawusse était le seul étudiant togolais de ce cycle d’études. Il se passionnait pour la philosophie du langage. Il avait lu Searle, Austin, Grice et Récanati.  Une performance pour quelqu’un qui n’était jamais sorti d’Afrique quand on sait la difficulté qu’il y a là-bas à trouver les livres. Mais le professeur ex-ministre avait su, avec la contribution de l’AUPELF (Agence de la Francophonie) installer une bibliothèque nourrie, où même je pus lire et découvrir des textes que j’ignorais. Le centre était à Porto-Novo. On n’avait pas pu me trouver d’endroit climatisé pour vivre et j’étais dans la poussière d’un rez-de-chaussée sous les 45°C en attendant que mon chauffeur attitré vienne me chercher au volant d’une vieille Peugeot grise (qu’il fallait chaque jour réparer, à mes frais bien entendu, je n’étais pas dupe, le chauffeur David trouvant là de quoi améliorer son ordinaire et celui de son abondante famille…). Ce n’est que plus tard, voyant que j’étais « chaud », que mon interlocuteur béninois s’enquit de me trouver une pièce réfrigérée, mais c’était à Cotonou et il fallait chaque matin et chaque soir franchir les trente kilomètres entre les deux villes, par la route bordée d’hectolitres d’essence dans des jarres en verre transparent : produit de la contrebande avec le Nigéria tout proche.

porto-novo1.1261067918.JPG

porto-novo2.1261067962.JPG

Mais revenons à Mawusse : il n’eut de cesse de faire une thèse en philosophie du langage. Mais pour cela il lui fallait absolument lire les livres qu’il ne trouvait pas sur place, connaître la Sorbonne, la bibliothèque Sainte-Geneviève et les couloirs de l’ENS. Il n’eut donc de cesse de travailler à convaincre le personnel de l’Ambassade de France de lui accorder une bourse, mais l’attaché culturel là-bas savait à peine ce que l’on entendait par philosophie du langage. Il traitait des dossiers de gens qui partaient pour faire de la physique ou de l’agronomie, mais jamais de la philosophie. Encore moins du langage. Mais à force de persévérance pourtant, et ma promesse de l’accueillir, Mawusse obtint son viatique. A nous deux Paris, et le Quartier Latin. Il débarqua en octobre de l’an dernier, n’ayant strictement aucune idée de l’Europe, hormis par les films. Je voulais lui faire rencontrer quelques sommités, mais trop timide, il préféra s’enfermer dans les bibliothèques et dans les livres. Wittgenstein n’eut bientôt plus de secret pour lui. Je l’invitai dans un de mes séminaires de projet et il nous fit un bel exposé sur le paradoxe de la règle. Il dut repartir mais eut droit encore à trois mois cet été, avant de repartir à nouveau pour rédiger. Aujourd’hui la thèse est finie, elle sera soutenue lundi.

Elle traite de l’incompréhension. Les théories du langage ordinaire partent toujours du postulat d’une entente ultime, c’est par exemple le cas de la théorie de Grice fondée sur un Principe de Coopération (les interlocuteurs visent à collaborer dans leur interaction), c’est aussi le cas de la théorie de l’agir communicationnel de J. Habermas qui vise rien moins qu’à expliquer les fondements, non métaphysiques, de la Raison. Comme si l’incompréhension, le raté dans la communication étaient irrémédiablement rejetés du côté de la déraison. Or il est trop facile de croire que tout dialogue se trouve guidé par de tels principes. Qu’est-ce qui nous assure d’une « vraie compréhension » ? Plutôt que de voir l’incompréhension comme irruption de l’irrationnel, ne doit-on pas la voir comme une manifestation autre de la raison communicationnelle, « une raison communicationnelle elle-même conçue sur un modèle autre que celui de la logique ».

Une thèse intéressante et surtout, ce qui est une merveilleuse surprise : tellement bien écrite, dans ce genre de Français académique que l’on a tendance à oublier, même sous les lambris patinés des amphis de nos universités…

porto-novo6.1261067878.JPG          porto-novo5.1261068115.JPG
Un professeur au Bénin   –  Une université à Porto-Novo en 2005

 

Publié dans Afrique, Philosophie | Un commentaire

Une toge pour le Togo

picasso-la-liseuse.1260693545.JPG

Plus tôt que prévu, je reviens. On ne peut pas rester si longtemps sans écrire un mot qui vienne de soi, c’est comme si on nous demandait de ne pas parler pendant des semaines. L’écriture professionnelle des rapports et des projets nous assèche, finit par nous angoisser. On croit qu’on s’enferme dans une langue de bois.

Avant d’écrire à nouveau, j’ai relu un peu ce que j’avais mis sur le blog. Ce n’est pas par narcissisme, c’est pour comprendre, essayer de me comprendre. Le blog est mon psy. Il est étrange que mon dernier billet, consacré à la mort de Lévi-Strauss, traitait de l’incommunicable, un billet à vrai dire qui m’est aussi opaque qu’il a pu l’être à mes lecteurs. Je crois en un incommunicable propre à chacun. Au niveau d’une culture je ne sais pas. Ne parasitons pas cela avec le débat sur l’identité nationale s’il vous plaît. Rien à voir. Je sais qu’on a voulu instrumentaliser Lévi-Strauss dans ce débat. Mais ce dont il parlait c’était des cultures indigènes, si fragiles. Nos cultures à nous sont dans la diffusion et le mélange depuis bien longtemps, et puis rien à voir avec l’idée de nation (Lévi-Strauss lui-même, on l’a entendu là-dessus dire que cette idée avait été responsable de bien trop de désastres aux siècles passés pour qu’on la valorise). Une nation c’est un hymne et un drapeau, ce n’est pas une culture. roustang-feuilles.1260693661.jpgDans « Feuilles oubliées, feuilles retrouvées », François Roustang extrait de Winnicott une citation qui va dans le sens de l’incommunicable. Il dit que la non-communication est aussi importante que la communication. « Sans doute est-ce cet élément que l’on doit atteindre à la fin d’une psychanalyse, cet élément qui est interdit à la compréhension » (p. 56).

Mais si je parle de ça dans mon dernier billet c’est aussi de ma part l’expression d’une hantise : celle de se murer dans cet incommunicable.

Dans le « Tiers-Instruit », Michel Serres dit que les philosophes du langage n’utilisent que très peu de mots, et c’est ce qui lui fait peur. Ne dites pas, dit-il, faites, même quand vous dites. Le sens se gagne en marchant.

togo_lome.1260693575.jpg

(Lomé – Togo)

Dans quatre jours, je pars pour Lomé (Togo) afin d’y présider un jury de thèse, et d’intervenir dans un colloque sur « Science et NEPAD ». Le NEPAD est le nouveau partenariat pour le  développement de l’Afrique, enfin il était nouveau quand il a été voté par l’OUA en 2001. Que vais-je dire ? Je vous tiendrai au courant. Une piste : ces temps, Michel Serres m’inspire. (voir ici la video de sa conférence pour les cinquante ans de l’INRIA) Je parlerai sans doute du trait d’union possible entre une Afrique d’où est née la culture (et les mathématiques, voir mon ancien billet sur le bâton d’Ishango ) et l’Afrique très moderne où l’on installe des centres de recherches en mathématiques (cf. « Le Monde » de samedi dernier  ).

La convocation pour le jury de thèse contient cette ligne : « le port de la toge académique de l’Université d’attache est de rigueur pour la soutenance ». Désolé. Je n’ai pas de toge. Jamais pensé à en demander une. Une toge pour le Togo… Au secours !

PS: la tribune de Jean Rouaud dans « le Monde » d’aujourd’hui vient me rafraîchir la mémoire. La citation exacte de Claude Lévi-Strauss est celle-ci: « j’ai connu une époque  où l’identité nationale était le seul principe concevable des relations entre Etats. On sait quels désastres en résultèrent ».

Publié dans Académie, Ma vie | 3 commentaires

Arrêt sur image

Décidément, mes activités professionnelles ne me laissent guère de répit en ce moment: enseignement, recherche, administration de la recherche, écriture de bilans, écriture de projets, préparation de colloques, rédaction de poster pour un futur grand colloque des STIC (!) (eh oui, je suis là-dedans aussi…). Il vaut mieux que j’arrête ce blog quelques temps… le temps de trouver un peu de répit. Allez, disons… jusqu’à janvier? Vous serez encore là?

minie.1258647156.JPG

(mais oui, Minie, toi, je sais que tu seras là!)

Publié dans Non classé | 8 commentaires

Claude Levi-Strauss et l’incommunicable

 

cls.1257338739.jpeg

La mort de Claude Lévi-Strauss est l’occasion pour les médias de nous rappeler quelques propos du grand savant du dernier siècle sans peut-être toujours se rendre compte de leur portée. Propos lucides ? Sans doute. On veut bien porter crédit à un tel esprit, qui a promené son regard scrutateur sur des centaines de cultures différentes, surtout sur le continent américain. Propos prouvables ? Je ne sais. Nous sommes ici dans un domaine où on ne peut que s’aventurer en proposant quelques grandes hypothèses, mais sans avoir toujours de possibilité de les vérifier. On rappelait ainsi sur France-Inter son propos selon lequel les cultures ont toutes quelque chose d’incommunicable, et que la préservation de cet incommunicable est la condition de leur survie. Peut-on le prouver ? Non. On peut juste pressentir qu’il doit y avoir quelque chose de vrai dans cette affirmation. Comme dans l’affirmation selon laquelle chaque être a son incommunicable et tenter de le détruire est porter atteinte à l’intégrité même de cet être. Bizarrement… (vous savez que je m’intéresse aux mathématiques et à la logique, n’est-ce pas ? que c’est un peu mon métier même), les travaux du logicien Jean-Yves Girard arrivent au même résultat par de toutes autres voies. Ce serait très difficile de tenter d’expliquer ça ici (est-ce que d’ailleurs, moi-même, j’ai bien compris ? Non, je ne crois pas, car je ne dispose pas de tous les concepts mathématiques nécessaires). Disons que lorsqu’on descend très profondément à la recherche des fondements de la logique, du pourquoi les « règles logiques » sont comme ça et pas autrement, et qu’alors on met en place des structures qui représentent la manière dont des processus peuvent interagir, les figures de cette interaction faisant alors surgir les formes qu’on appelle « la logique » (de celle qu’on apprend aux petits enfants, non, j’exagère, aux grands enfants, non j’exagère encore, s’ils tombent là-dessus, ils vont m’écharper), on utilise des algèbres d’opérateurs qui se décomposent et qui, toutes, possèdent un « facteur » (appelé le facteur « hyperfini ») qui permet l’échange mais sans qu’il puisse être partagé. Vous-mêmes d’ailleurs ne le connaissez pas (enfin la structure elle-même ne le connaît pas, au sens où il ne se réfléchit pas en elle), vous pouvez juste savoir qu’il existe. C’est votre incommunicable.

 

NB : les travaux sur les algèbres d’opérateurs, ou algèbres de von Neumann, qui ont mis en évidence un tel facteur, sont ceux d’Alain Connes , grand mathématicien français, médaille Field (en 1982) et lauréat de bien d’autres prix.

Publié dans Actualité, Science | 3 commentaires