La mousse du temps et le sort des plus faibles

[Ceci est une suite du billet précédent]

Si, objectivement, le temps « n’existe pas » (on veut dire par là qu’il n’est pas de variable « t » indépendante, intervenant comme telle dans les équations de la physique) alors d’où vient que nous ayons une si forte sensation que le temps s’écoule en nous ? car on ne va tout de même pas nier que nous attrapons des cheveux blancs.
D’abord, que le temps n’existe pas de manière indépendante ne signifie pas qu’il n’y ait pas de transformations physiques. Simplement, au lieu de rapporter ces évolutions à la variable « t » (par exemple le nombre de battements de mon cœur est une fonction de t, le nombre d’oscillations du pendule est une fonction de t), on comparera plutôt entre elles ces évolutions (combien d’oscillations de pendules entre deux battements de mon cœur ?). Maintenant, de la même façon que les « réseaux de spin » peuvent être vus comme « l’espace » (mais plus dans le sens newtonien), on peut regarder l’espace-temps d’Einstein comme un empilement de fines tranches (infiniment fines) consistant chacune en un réseau de spin. On peut alors voir comment un tel réseau se déforme. Les physiciens, qui sont riches en imagination pour trouver des termes choisis, appellent ça des « mousses de spin » (parce qu’il paraît que ça ressemble à une mousse congelée qu’on débiterait en fines tranches). Vue de loin, on peut très bien imaginer que tous les états des transformations soient donnés à la fois, dans une même mousse. Si nous vivions à l’échelle des quantas, nous ne verrions peut-être pas le temps s’écouler. Autre pensée audacieuse de Carlo Rovelli : c’est justement parce que nous ne vivons pas à cette échelle, et que nous sommes complètement inaptes à saisir tous les détails qui existent à ce niveau microscopique, que nous sentons l’ivresse du temps… [Cela me rappelle mes études d’autrefois en statistique mathématique, on apprenait que nous n’avions de connaissances du monde que par des échantillons, et que si, sachant avec certitude la loi de probabilité d’une variable, on pouvait avec autant de certitude calculer la probabilité d’un échantillon donné, en revanche, le chemin inverse est beaucoup plus difficile, connaissant l’échantillon, revenir à la loi de probabilité de la variable qu’il échantillonne… c’est tout l’art de la statistique bien sûr, mais on sent qu’il y a là une notion d’irréversibilité, et qu’elle est intrinsèquement liée à notre imparfaite connaissance du monde, et cette irréversibilité est liée à la loi de l’entropie, laquelle à son tour, est liée tout bonnement au temps. Est-ce à dire que si nous n’étions pas là, à observer le monde, il n’y aurait vraiment pas de temps ? Je laisse au  lecteur le soin de conclure.]

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The Weaire-Phelan Structure (applicable aux mousses de spin)
adoptée pour le « water cube », centre aquatique pour les JO de 2008

Ma tentative de recension de l’ouvrage passionnant de Carlo Rovelli ne serait pas complète sans l’évocation des pages où il se livre avec une grande franchise sur des sujets qui entourent la science, comme à propos de la démocratie dans la science, qui ne réside pas bien sûr dans le fait que l’on « voterait » (il ferait beau voir que l’on votât pour décider de la vérité ou de la fausseté d’une théorie !), mais dans celui, bien plus profond, selon lequel rien n’est accepté sans que cela n’ait été abondamment discuté, sans que toutes les objections n’aient pu être faites librement et sans que les réponses n’aient été trouvées consciencieusement à chacune.
Rovelli a du accepter un poste aux Etats-Unis pendant une dizaine d’années (sans quoi il n’aurait jamais pu mener ses recherches), mais il est revenu en Europe. Il est aujourd’hui à Marseille, et, après avoir fait l’éloge de ce que l’Amérique permet aux jeunes chercheurs (notamment en faisant confiance aux jeunes, uniquement sur la base de leurs qualités d’intelligence et d’enthousiasme, indépendamment de « qui » ils sont, de « l’Ecole » d’où ils sortent etc.) il dit ceci :

Il n’empêche que pour un Européen, vivre aux Etats-Unis est difficile […] De trop nombreux aspects de la culture américaine sont intolérables : l’extrême violence urbaine, les tensions raciales, la peine de mort, l’absence d’assistance médicale et de sécurité sociale pour tous, l’abandon des plus faibles et des plus pauvres à leur sort, l’arrogance de l’argent et du pouvoir. L’idée même de justice sociale est presque opposée à celle que nous connaissons en Europe. Aux Etats-Unis, la justice sociale signifie que chacun, s’il a des capacités, peut arriver au sommet indépendamment de ses origines. En Europe, au contraire, la justice sociale suppose la défense des faibles, donc en particulier de ceux qui n’ont pas de capacités particulières.

En refermant ce livre, je m’aperçois qu’il a été écrit en 2006…. un an avant l’avènement de qui vous savez. Puisse ce jugement sur la société européenne rester valable encore quelques années….

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Carlo Rovelli, dans son bureau, à Marseille

photo du « water cube  » extraite de :
The n-Category Café
(a group blog on maths, physics and philosophy)
posted by John Baez (célèbre physicien spécialiste de la gravitation quantique… rien à voir avec Joan!)

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Qu’est ce que le temps? Qu’est-ce que l’espace?

51z2a9djpcl_sl500_aa300_.1291370128.jpgLe physicien italien Carlo Rovelli , spécialiste de la gravitation quantique, a écrit un très réjouissant petit livre, simple et direct, qui s’intitule « Qu’est-ce que le temps ? Qu’est-ce que l’espace ? » (Che cos’è il tempo ? Che cos’è lo spazio ?). Le sujet est a priori très difficile, or, comme l’indique l’auteur de la préface, un tel livre peut être lu et compris par un gamin de quinze ans un peu curieux. Expliquer rien moins que la gravitation quantique à boucles…
D’abord, livre ô combien sympathique, l’auteur commence par nous dire ce qui l’a amené là. Comment un jeune rebelle et rêveur, que le monde autour de lui révolte, se décide à s’adonner à l’activité scientifique, tout simplement parce que « la science a été pour [lui] un compromis qui [lui] permettait de ne pas renoncer à [son] désir de changement et d’aventure, de maintenir [sa] liberté de penser et d’être qui [il est] ». Carlo Rovelli entreprend des études universitaires de physique à Bologne dans les années soixante-dix. Dès la troisième année il rencontre les grandes théories contemporaines, la relativité, les quantas. En quatrième année, il met son nez dans un article qu’il ne comprend pas très bien, mais qui va lui donner la clé de ce qu’il va faire, c’est un article d’un certain Chris Isham dans lequel il est question de gravitation quantique.
On sait que deux grandes théories se partagent l’explication du monde physique depuis environ un siècle : la théorie de la relativité générale d’un côté, applicable aux objets cosmiques, et proposant une explication à la force de gravitation, et la théorie quantique de l’autre, applicable à l’infiniment petit (de l’ordre de 10 puissance -33cm). Dans leur domaine, elles sont indiscutées et il peut sembler à première vue rare qu’elles se confrontent. Rare mais pourtant pas impossible. Or, ce qui est fâcheux, c’est qu’elles ne sont pas compatibles. Si donc on trouve un domaine où on aurait besoin des deux, on va se retrouver dans une situation impossible. Ce genre de domaine existe, il surgit par exemple quand on veut étudier les tout premiers instants après le Big Bang. Il faut donc trouver une manière de penser les deux ensemble. Dans « gravitation quantique », il y a bien sûr les deux opposés. Cette expression peut donc sembler un oxymoron. Or, il y a des solutions pour arriver à mettre ensemble ces deux ordres de phénomènes.
La première image que Rovelli offre à notre réflexion, c’est celle du champ électromagnétique, découvert d’abord par Faraday, puis mis en équations par Maxwell. Un champ est une sorte d’entité diffuse qui occupe tout l’espace. Si on introduit une charge positive et une charge négative, vont apparaître des lignes de champ qui relient les + aux -. Ces lignes sont dans tout l’espace, ce sont les solutions des équations dites de Maxwell. Enlevez les deux charges…. Les lignes en question existent toujours mais se referment sur elles-mêmes, elles forment ainsi des boucles.
De son côté, Einstein découvre (Relativité Générale) que la force de gravitation découle elle aussi d’un champ, mais un champ dit « gravitationnel ». D’une certaine manière, on peut dire que si les objets s’attirent, ce n’est pas en vertu d’une force magique à la Newton, mais en vertu d’une certaine géométrie de lignes de force dans l’espace. « Dans l’espace » ? Et bien voilà ce que justement ce qu’Einstein conteste. C’est une représentation courante et bien commode (alors qu’elle ne s’est pas imposée si simplement dans l’histoire) que de voir l’espace comme un grand « contenant », une grosse boîte contenant ondes et particules. Or, Einstein conteste cette représentation. Et si, après tout, le champ gravitationnel, au lieu d’être dans l’espace, n’était pas tout bonnement lui-même l’espace ? En fin de compte, le champ électromagnétique est un champ… sur le dos d’un autre, au lieu d’être un ensemble de lignes de force « dans l’espace ». Ceci change tout.
Si on s’intéresse maintenant à la théorie quantique, on se mettra dans la tête qu’au niveau microscopique où l’on se situe, comme l’a montré Max Planck, les variations diverses (de vitesse, d’énergie etc.) ne se font pas de manière continue, mais par sauts. L’énergie d’une particule chargée donne par exemple lieu à un spectre de quantités discrètes, on passe de l’une à l’autre par discontinuité. Cela se traduit au niveau du champ électromagnétique par le fait que la lumière est composée de photons (au niveau quantique, le champ électromagnétique « se brise » en unités discrètes) . L’idée de Rovelli est que ce qui est vrai pour le champ électromagnétique pourrait l’être aussi pour le champ gravitationnel, d’autant que ce dernier possède aussi ses équations (celles de Wheeler – De Witt). Le champ gravitationnel, en quoi nous avons vu que l’espace se réduisait, se composerait-il donc de « grains », comme c’est le cas de la lumière ? On retrouve alors Faraday et ses boucles : pourquoi n’y aurait-il pas aussi des boucles dans le champ gravitationnel ?
Mais à la différence du champ de Faraday, les lignes en question, qui forment les fameuses boucles, ne constituent pas un continuum (situation où on passe continuement d’une ligne à l’autre). A cause de la théorie des quantas, chaque ligne peut être individuée et on passe de l’une à l’autre par un saut. Si le champ électromagnétique se brise en photons, le champ gravitationnel se brise en lignes de champ séparées les unes des autres. De la même façon que, dans le premier champ, l’introduction d’une charge ouvrait aussitôt la boucle pour donner les fameuses lignes que tout écolier a vu matérialisées grâce à la limaille de fer, dans le second, c’est l’introduction d’une masse quelconque qui ouvre la boucle. Mais indépendamment de cela, chaque boucle représente, comme le dit Rovelli, « un univers consistant en un mince filament d’espace » et rien d’autre ». Pour représenter notre monde, il suffit de superposer un grand nombre de solutions constituées d’une seule boucle chacune. On obtient alors un tissus formé d’un nombre FINI de boucles car, contrairement au champ classique, où les lignes sont en nombre infini, on peut COMPTER le nombre de boucles dans le champ gravitationnel quantique ! Là encore, est-ce que ces boucles sont dans l’espace ? On vient de plus en plus à l’idée que cette notion d’espace est, dans le fond, inutile. Ces boucles ne sont pas dans l’espace : elles sont l’espace. Etant d’une taille de l’ordre de 10 puissance – 33 cm, elles sont des milliards de fois plus petites que les noyaux des atomes, lesquels peuvent être vus comme de grosses perles brodées sur le fin tissus du monde.
D’où l’image d’un « espace » comme une côte de mailles, où de petites boucles, grains analogues aux grains de lumière de la théorie quantique, s’interpénètreraient. Il n’y a plus d’espace à ce stade. Juste ces boucles.
Rovelli ne s’arrêté pas là : pour que le tissus tienne, il faut, on l’a dit, que les boucles s’interpénètrent. Elles ont donc des intersections. Comment appelle-t-on une « quantité d’espace » ? On appelle ça… un volume. Avec la conception finitiste qui émerge, on comprend qu’un volume, en tant que quantité d’espace, est un certain nombre (très grand certes, mais fini) de « grains d’espace », lesquels sont tout simplement les fameux points d’intersection des boucles entre elles (qui forment ce que les physiciens appellent un réseau de spin)
Et le temps ? on sait bien que la grande découverte d’Einstein a été de mêler intimement l’espace et le temps, au point qu’on parle, en relativité, de « l’espace-temps ». S’il n’y a plus d’espace, peut-il exister encore un temps ? Mais qu’entendions-nous jusqu’ici par le temps ? Curieuse anecdote : c’est Galilée qui a eu l’idée de mesurer le temps au moyen d’un pendule, il était à la messe en la cathédrale de Pise et lui vint à l’idée de compter les battements de son pouls entre deux oscillations d’un chandelier suspendu au plafond, il en déduisit que ces oscillations étaient régulières et qu’on pouvait les utiliser pour compter le temps. Mais il fallait qu’il ait une sacré confiance en son pouls ! De fait, plus tard, on fera plutôt l’inverse, évaluer la régularité du pouls en se basant sur le rythme d’une horloge…. C’est évidemment circulaire. On ne mesure jamais le temps mais des relations entre des objets en mouvement. Alors y a-t-il un temps ? Rovelli nous apprend que la variable « t » (inobservable directement) est de plus en plus éliminée des équations de la physique. Voilà bien autre chose… il n’y aurait plus de temps linéaire bien sage s’égrenant gentiment, seconde après seconde.
Plus de temps… donc plus de propos absurde du genre « que se passait-il avant le Big bang ? ».
Plus de temps, plus d’espace, on peut bien arriver à la conclusion que parmi les sources de poésie, la science est bien la plus abondante…

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une image de l’espace proposée par Carlo Rovelli, obtenue
en rassemblant… une grande masse d’anneaux de porte-clés !

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A propos de poésie

Le journal « Le Monde » offre à ses abonnés une plateforme de blogs, et ils paient pour cela, seulement voilà, les blogueurs s’en vont… ils en ont assez semble-t-il des commentaires effacés, des bugs répétés, et aussi il faut bien le dire : du manque d’attention manifeste dont ils sont l’objet. Si vous n’êtes pas en cours, si votre ligne éditoriale s’éloigne de façon infime de celle de votre sacro-saint journal, vous n’aurez jamais la moindre chance de figurer dans la liste des « blogs sélectionnés ».

Mais on ne va pas pour autant changer de ligne. L’actualité continuera d’être prise avec des pincettes, tel est mon principe. Un blog c’est fait pour l’écriture, la noble écriture. On se perd parfois, on frôle la maladresse, les choses pourraient être mieux dites, certes. Mais cet espace où l’on pense, on y tient. On ne va quand même pas, pour faire plaisir au « Monde » ouvrir une rubrique vinicole ou une chronique de résultats sportifs… On essaiera plutôt par exemple de ramener au devant de la scène la chose poétique. Plutôt que politique. Même si l’on n’y connaît rien en versification, même si cela peut paraître présomptueux. Mais qu’est-ce que la poésie ? Eluard disait qu’elle n’avait d’autre but que la vérité pratique. Et je crois qu’il avait raison.

Nous avons ce samedi embrassé des yeux les scintillements toujours présents d’une montagne en liesse.
Nous avons foulé avec Minie l’herbe encore verte d’un automne débutant.
Nous nous sommes assis au coin d’une rivière aux pierres aussi transparente que l’eau où la fillette a mis ses petits pieds.
Nous attendions patiemment que les mélèzes virent au jaune.
Et cela n’avait d’autre sens que nous faire méditer sur cette parole de Maurice Chappaz, selon qui « le ciel respire en nous ».

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L’automne vient d’arriver

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Samedi à Saint-Ursanne

 

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Là-haut, dans le coin gauche d’une petite Suisse aux confins du Doubs, un réseau de routes comme il s’en déploie sur tout le territoire betonné d’un pays qui ne manque pas de granit, mais à un endroit où le calcaire domine, Jura ayant conquis son indépendance en 1976 seulement, mais pour y gagner quoi ? La petite rivière transparente qui passe sous le pont à quatre arches gardé par la statue de Saint Jean Népomucène, le patron des ponts – il en faut bien un, aussi -. Tout respire la tranquillité, l’éloignement de tout tumulte, comme si l’on avait tout oublié depuis longtemps, des guerres et des affrontements, une petite ville endormie, je vous dis, et qui garde ses protections, ses remparts, son abbaye, son cloître, oui, son cloître avec les fantômes des vieux moines – dont Saint Ursanne lui-même – entrés ici sous la plus dure et plus austère des lois, celle de l’ordre fondé par Saint Colomban, que de saints pour une si petite ville, ordre qui voulait que l’on soit battu de cent coups de verge pour un mot prononcé, une initiative personnelle, et la mort pour avoir parlé à une femme. Saint-Ursanne aujourd’hui un bourg d’antiquaires et de galeries d’art, halte de loisirs pour des citadins bâlois venus en voisins ou des touristes américains non encore prévenus des menaces d’Al Quaida – qui pourrait bien frapper cette tour, ce clocher, ou empoisonner l’eau limpide des truites, que le soir, au restaurant du Bœuf, on pourra manger « au bleu » selon la tradition d’ici. C’est à Saint Ursanne que l’on vernissait ce samedi l’exposition des sculptures de ma belle-sœur, M. en même temps que les toiles à l’acrylique d’un ami à elle. Liberté des formes et des surfaces. M. travaille la pierre ollaire, une pierre à la fois tendre et dure que l’on trouve encore dans les lits des torrents valaisans, et elle excelle à la faire vibrer, en rapprochant de façon infinitésimale deux moitiés qui se font face, s’enlassent ou bien s’aiguisent l’une l’autre comme les bords d’un diapason. Lui étale des couleurs en des abstractions qui scintillent comme des étendues aqueuses reflétant le ciel. Il y a parfois comme du Turner, ou comme… du Monet, le peintre en vogue du moment, dans ces nymphéas sans formes où la nature se dilue.

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Paroles d’ombre au coin de la rue des Ecoles

La Tour Saint-Jacques en 1859 – cliché de Gustave le Gray

Il n’y a pas très longtemps, je me souviens. C’était un soir de juin, à Paris, et je déambulais rue des Ecoles. J’attendais l’heure d’aller chercher C. à la Gare de Lyon. Entre le boulevard Saint Michel et la place Paul Painlevé, il y a une terrasse de café où je décidai de m’arrêter quelques instants. Le café allait bientôt fermer, et il ne restait que quelques consommateurs attardés. Une fille très jeune aux cheveux courts était parmi eux, elle se débattait face à un jeune homme, étudiant sans doute, qui voulait l’entraîner avec lui. Je commandai mon café, et, le jeune type ayant lâché sa proie, il arriva que celle-ci se retrouva seule et vint vers moi. Elle était ivre. Elle s’assit près de moi de façon à ce que je respire l’odeur forte de l’alcool qu’elle avait ingurgité. Ce n’était sans doute pas sa première cuite puisque son jeune visage hélas commençait à montrer déjà les ravages de l’alcoolisme : dents gâtées, boursouflure des lèvres. Elle m’entreprit sur ses parents, un père qui ne l’avait jamais aimée, une mère faisant une brillante carrière mais qui la délaissait, sur ses études, qui semblaient avoir été brillantes. Elle était me dit-elle revenue de tout, y compris de la philosophie, elle me parla de Sartre et de Heidegger, puis tout à coup, sans raison apparente, obliqua sur le cas de Gérard de Nerval. « Croyez-vous vraiment à son suicide ? » me demanda-t-elle. « Dire que la nuit sera blanche et noire n’annonce pas que l’on va se donner la mort. Probablement aura-t-il été victime de quelques voyous comme il en traînait à l’époque beaucoup aux alentours de la place du Châtelet ». Je ne m’étais bien sûr jamais posé cette question, bien qu’ayant été dans ma prime jeunesse un admirateur de Nerval. Je trouvais étrange qu’un soir de juin, la parole prophétique du poète romantique resurgisse sous les traits d’une fille à laquelle sans doute il aurait prêté plus d’attention que je n’en pouvais donner. Mais je n’étais pas au bout de mes surprises. Comme il fallait bien me mettre à contribution, elle s’enquit de ce que je faisais dans la vie. Afin de ne pas entrer dans des explications fastidieuses, je lui dis que j’enseignais les mathématiques. En un instant, son visage s’illumina. « Ô mathématiques sévères, je ne vous ai pas oubliées, depuis que vos savantes leçons, plus douces que le miel, filtrèrent dans mon cœur comme une onde rafraîchissante. J’aspirais instinctivement, dès le berceau, à boire à votre source, plus ancienne que le soleil ». C’est dans le chant deuxième, de Maldoror. Je me sentais de plus en plus mal à l’aise de ces évocations d’un passé poétique auquel j’avais adhéré, et de me rendre compte que la bouche par laquelle étaient proférées ces incantations appartenait à un visage quasi enfantin aux traits fins malgré les excès de boisson. Il n’est pas convenable qu’un vieux monsieur s’acoquine ainsi avec une jeune fille et je cherchais le moyen de m’en décoller le plus rapidement possible. Ce n’était pas en même temps sans un certain sentiment de honte. N’aurais-je pas du plutôt imaginer un scénario pour lui venir en aide, la faire cesser de boire ou la raccompagner chez elle ? Elle se sépara de moi d’elle-même, mais ce fut pour encore une fois se faire remplir son verre, ce que le barman grossier et vulgaire s’empressa de faire. J’en profitai pour partir, mais elle chercha à me retenir. Elle voulait au moins de moi une parole qui l’aide. Je lui pris la main et lui dis qu’il fallait vivre. C’était bien peu. La rue des Ecoles, quand on prend à gauche, monte légèrement. C’est en direction de la montagne Sainte-Geneviève.

Photos : Paris. Tour Saint-Jacques par Gustave Le Gray, 1859, cinq ans après le décès par pendaison de Gérard de nerval, rue de la vieille lanterne, à quelques pas de la sinistre tour. 2 janvier 1855

© Paris, Bibliothèque nationale de France, Département des Estampes et de la photographie

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Politique du pire

Ce n’est pas une chose évidente que de commenter l’actualité politique : peur de se tromper, peur de ne pas avoir assez de recul. Combien de fois me suis-je réfréné à l’idée d’écrire un billet exprimant mon sentiment spontané. Il est toujours facile de s’indigner, se dit-on. Et puis on passe à autre chose, comme si, après tout, d’autres se chargeaient bien de faire des commentaires. Je note d’ailleurs que mes rares billets à teneur politique ne sont ni les plus commentés ni les plus lus, comme si s’installait un consensus entre bloggueurs qui veut que le terrain de l’actualité culturelle (par exemple), ou des voyages, soit davantage un lieu de bienséance conversationnelle que le sujet du politique. On n’aborde pas les sujets politiques en famille – dit-on – , et entre amis, on s’assure d’abord qu’on est du même bord. La dernière fois, donc, que je me suis risqué à cet exercice, c’était pour évidemment pointer la politique intensément réactionnaire et sécuritaire du gouvernement actuel et du chef de l’état. Je disais que ces gens-là étaient dangereux et que Sarko n’hésiterait pas à nous embringuer dans une dialectique de la terreur, à l’instar de son maître américain G. W. Bush, afin de faciliter sa réélection, s’il en était besoin.
Il semble bien que nous en soyons là. Je veux dire : que cette dialectique soit enclenchée. Pas un jour qui ne passe sans qu’on nous prévienne contre un possible attentat. Les services de sécurité sont mis sur les dents et, de fait, on trouve des (fausses) alertes à la bombe et aussi des colis abandonnés dans les métros et lignes de chemin de fer (au cours d’un déplacement d’une journée à Paris, lundi dernier, ce fut d’abord sur la ligne 14, puis en rentrant sur un train qui passait par Lyon).

La séquence sécuritaire a démarré à Grenoble en plein mois de juillet. Par une coïncidence très heureuse pour le pouvoir, à peu près en même temps, un groupe de « gens du voyage » mettait à mal une sous-préfecture de province : il n’en fallait pas plus pour créer un amalgame et cibler une communauté, ce serait donc les Roms. A Grenoble, le chef de l’état faisait pour la première fois (la chose fut soulignée à la radio suisse, plus peut-être que par les radios françaises, le regard de l’étranger ne trompe pas sur ces choses) le rapprochement entre délinquance et immigration. Il avançait la notion de déchéance de la nationalité, alors même que la constitution ne permet pas de distinguer entre les différentes manières dont on a pu obtenir la nationalité française, et que tous les citoyens sont égaux en droit. Elle ne permet pas non plus de discriminer un groupe ethnique. Belle perche tendue au Front National qui, par la voix de Marine Le Pen (toujours sur cette même radio suisse romande !), se trouvait autorisée à surenchérir en proposant les mesures les plus folles comme par exemple « la présomption de légitime défense pour tout policier faisant usage de son arme ».
Bien sûr, je sais bien que, hélas, les menaces d’attentat existent, mais cela est d’autant plus vrai que nous sommes dirigés par un individu agressif, provocateur et impulsif qui trouve malin d’accaparer l’attention des chefs d’états européens pendant plusieurs heures sur un sujet secondaire, ou de prêter à un autre chef d’état des propos invérifiables sur les camps de Roms, propos aussitôt démentis. Et par un gouvernement qui n’a jamais montré beaucoup d’intelligence et de compréhension dans ses rapports avec l’islam, devenu, qu’on le veuille ou non, une réalité incontournable dans l’hexagone. Si jamais par malheur un tel événement se produisait… quel bénéfice ne chercherait pas à en tirer notre tyranneau national. La manipulation que je dénonçais à propos de Grenoble (le déchaînement de Sarko et d’Hortefeux  contre les juges accusés de laxisme alors qu’ils n’avaient fait que leur boulot) ne serait bien sûr rien à côté de celle qui en découlerait. Les lois d’exception (mais en vérité destinées à durer) viendraient alors à pleuvoir.
Edwy Plenel a écrit un papier très fort (à lire sur le site de Mediapart), qui nous met en garde :

Ce pouvoir est prêt à tout pour durer, y compris à exploiter la menace terroriste pour s’imposer au pays. Des Roms expulsés aux attentats annoncés, la folle accélération de l’agenda présidentiel depuis qu’a surgi l’affaire Bettencourt est une alerte définitive pour tous les opposants à une présidence qui renie notre République démocratique et sociale.

Face à cette situation, que fait l’opposition ? Que faisons-nous, nous pauvres « intellectuels » ou « gens de la gauche » ? Le plus souvent nous nous taisons car nous avons peur de trop en dire, comme je le fais peut-être en ce moment. Trop en dire, qui donnerait du grain à moudre à la stratégie présidentielle, qui repose sur le prétendu accord d’une majorité silencieuse avec cette politique sécuritaire. Bénéficiant de ces atermoiements, le pouvoir se sent autorisé à tous les coups, y compris les violations des droits de l’Assemblée Nationale, comme cela s’est produit lors du débat sur les retraites. En d’autres temps, on aurait murmuré sans doute qu’il y avait là comme une sorte de « coup d’état », mais aujourd’hui, chut… de toutes façons tout cela sera fini en 2012. A voir. Ce pari sur l’avenir de 2012 est dangereux. On ne peut pas dormir dans la quiétude, avec l’assurance que tout se passera bien, en se disant que, d’ailleurs, n’est-ce pas, comme le disait Claude Bartolone sur France Inter ce matin… « Martine et DSK se sont rencontrés, rien ne doit filtrer de ce genre de rencontre, qui est la preuve que tout marche comme sur des roulettes ». Edwy Plenel conclut son article ainsi :

Le Parti socialiste croit que le temps est son allié, alors que c’est celui du pouvoir qui, loin de gouverner avec efficacité, est déjà entré en campagne, avec brutalité. Du coup, la gauche joue la montre, quand il parie sur l’urgence. Elle feuillette tranquillement le calendrier, alors qu’il ne cesse d’imposer son agenda. Elle se berce de fictions sondagières, tandis qu’il travaille le pays réel.

On ne saurait, à mon avis, mieux dire.

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Deux ans

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Deux ans…
Tu as aujourd’hui deux ans
Tu dis que tu t’appelles « Bouboute »
Mais moi je sais que tu t’appelles « Shanti »
Et qu’à chaque minute de ta vie,
Tu réinventes le monde.

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Moines et militaires

 

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Dominique Hasselmann avait raison , « Des hommes et des dieux », le film de Xavier Beauvois, est un très grand film, sur lequel passe un souffle d’humanité immense, un film que tout le monde devrait voir. Le réalisateur a tourné au Maroc mais les paysages sont sensiblement les mêmes que ceux d’Algérie. Je connais un peu ce pays pour y avoir été coopérant civil à la fin des années soixante-dix (pendant deux ans). Je me souviens des routes sur les haut-plateaux, du côté de Tiaret, semblables à celle où l’on voit, dans le film, des files de voitures arrêtées par le dernier attentat sanglant : les corps égorgés s’échelonnent sur les bas-côtés pendant que les militaires kakis indiquent, d’un geste du canon de leur mitraillette, aux conducteurs venus en sens inverse de circuler. La petite église, les locaux pauvres qui renferment les quelques chambres des moines respirent le recueillement et l’humilité. Je lis sur un blog fort intéressant que les deux survivants ont élu domicile dans un monastère semblable, au Maroc, à Midelt. La photo montre exactement le même genre d’église.
Je ne suis pas croyant, mais j’ai été ému quand, survolés par un puissant hélicoptère venu les intimider, les moines se regroupent pour un cantique en tentant de chanter plus fort encore que le bruit des pales. Qui de l’esprit ou de la force brutale gagnera ? on sait hélas que dans l’histoire, c’est la force brutale qui gagne. Mais à long terme ? On peut prendre des paris… on ne le saura jamais. La foi, c’est peut-être justement ça : être quand même prêt à parier pour l’esprit. Xavier Beauvois met en place les images, aménage le récit avec grand art : à la fin tout culmine vers un dernier moment de joie intense avant l’apocalypse. Cette fois, ce n’est plus un cantique qui fait monter les larmes aux yeux : c’est le Lac des Cygnes, mais peu importe que la musique soit sacrée ou profane, on comprend que la dignité humaine dépasse les oppositions factices.
En plus d’être si plein d’humanité, le film est habile (dans une bonne acception du mot) car il nous laisse sur nos questions, reste seulement suggestif quant aux responsabilités. Bien sûr, le wali insiste pour qu’ils partent, mais le GIA est une menace réelle. Bien sûr, les islamistes sont d’odieux assassins (on les voit égorger les travailleurs croates d’un chantier), mais les militaires n’inspirent guère confiance.
C’est si l’on cherche un peu sur « la toile » qu’on va rencontrer des témoignages, des reportages qui vont nous permettre de nous faire une idée plus précise. Le film ne montre pas (il n’en a pas le temps) qui sont vraiment ces religieux. Qui sont-ils ? d’où viennent-ils ? pourquoi ont-ils choisi de venir ici ? Il existe un document où l’on peut voir parler le vrai « frère Christian » (admirablement joué dans le film par Lambert Wilson). Il s’y montre non seulement homme de foi mais aussi analyste politique. Du reste il fait partie de ceux qui ont soutenu l’initiative de la communauté de San Egidio, qui réussit, en plein dans les années les plus sombres, à réunir toute l’opposition algérienne, du vieux FLN au FIS, sur une plateforme commune qui aurait pu parvenir à une cessation des hostilités bien plus tôt qu’il n’en a été. Cela n’était pas du goût du régime en place. Le film ne raconte pas tout cela parce qu’il a un autre but, on ne saurait le reprocher à Xavier Beauvois.

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Like a bird on the wire

 

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Venir écouter Leonard Cohen, un cadeau promis depuis longtemps (*). Depuis peut-être ce temps lointain, de fin des années soixante, où un disque en vynil avait propulsé Suzanne dans le cœur des adolescents. L’entendre un jour « in live » semblait impossible. Pour être honnête, il est vrai que le poète canadien s’était produit sur scène dans une fête de l’Huma où j’étais, il y a bien longtemps. Leonard Cohen à la Fête de l’Huma, drôle d’idée, me direz-vous, on cherche le rapport entre cette effervescence mystique et le matérialisme dialectique. Car il y va fort le Leonard, sur les références religieuses, bibliques, surtout dans ses derniers opus. Mais qui écoutait attentivement « Suzanne », déjà, pouvait le pressentir. Mélange des bas-fonds et de la quête d’absolu, recherche à tâtons dans un noir total, d’une prétendue lumière qui jaillirait d’on ne sait où, mais qui passe par les fissures d’un monde qui se craquelle avant que tout ne nous explose en pleine face… il y a dans ce répertoire, des accents de désespoir qui nous laissent dans le même état que la lecture de « La route », le désormais classique de Cormac Mc Carthy. A-t-il fallu deux Boeing sur les tours de Manhattan pour que la culture nord-américaine devienne à ce point dépressive, ou bien est-ce seulement dû aux effets de l’âge ?

(Extrait de « The Future » (trad. G. Allwright):

Rendez-moi le Mur de Berlin
rendez-moi Staline et Saint Paul
Donnez-moi le Christ
ou donnez-moi Hiroshima
Détruisez un autre foetus
Nous n’aimons plus les enfants
J’ai vu l’avenir, mon amour :
ce n’est que meurtre.)

Leonard Cohen n’a rien perdu de sa voix d’or (c’est lui-même qui la qualifie ainsi dans « Tower of Song »), ses textes, surtout si on les lit en V.O., sont sublimes, et il reprend, en deuxième partie, ses plus grands succès, comme le fameux « Suzanne », en les chantant à la perfection, sans que rien de ses soixante-seize ans ne transparaisse dans l’exécution. Se prosterne devant ses musiciens, s’adresse en français au public, reprend « Le Partisan », inspiré du chant célèbre de Joseph Kessel, avec sa strophe en Français, acclamée ici, puisque cet « ici » est reconnu terre de résistance (mais la strophe sur « les Allemands » est-elle bien raisonnable ?). Et, dans une autre chanson, se demande où est partie son amie tzigane… (nous, on sait). Et puis, le public en aura pour son argent: trois heures et demi de « songs and poems », le tout achevé par une génuflexion, quelques pirouettes en s’en allant et… encore une prière.

En bouquet (qu’il n’a pas chanté hier soir), ce poème sur la démocratie:

Démocratie

Elle arrive par un trou dans l’air,
depuis les nuits de Tiananmen Square.
Elle naît du sentiment
qu’elle ne peut être vraiment réelle,
ou qu’elle est réelle mais pas ici.
Elle vient des guerres contre le désordre,
des sirènes qui hurlent jour et nuit;
des feux des sans-abri,
des cendres des homos :
la démocratie arrive aux USA.

Elle arrive par une brèche du mur,
sur un flot d’alcool visionnaire;
du récit renversant
du Sermon sur la Montagne
que je ne prétends pas comprendre entièrement.
Elle arrive dans le silence
sur les quais de la baie,
du coeur courageux, hardi et délabré
de la Chevrolet :
la démocratie arrive aux USA.

Elle vient de la tristesse de la rue,
des lieux saints où les races se rencontrent;
des vacheries homicides
qui ont lieu dans chaque cuisine
pour savoir qui va servir et qui va manger.
Des puits de déceptions
où les femmes s’agenouillent pour prier
la grâce de D–u dans le désert ici
et dans le désert très loin :
la démocratie arrive aux USA.

(*) rendu possible grâce à M***, qui nous a fait bénéficier de ses rabais obtenus via le CE d’une grande compagnie aérienne nationale… ( !)

photo concert 2008 http://photoblog.statesman.com

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