Conte de Noël

– Tourterelle envolée )

On m’avait demandé pour le soir de Noël de trouver un conte à lire. A vrai dire, je n’avais pas ça en magasin, mais je me suis dit que je pouvais trouver juste une petite nouvelle à adapter. Et mon choix s’est porté sur une nouvelle extraite de « Saules aveugles, femme endormie », un recueil de Haruki Murakami, le maître japonais du genre et, je dois dire, l’un de mes écrivains préférés. Cela peut surprendre, je sais. Mais à une époque où je ne lisais plus guère que des choses sérieuses, ma découverte de la « Chronique de l’oiseau à ressort » m’avait complètement réconcilié avec le genre « roman ». Je n’avais jamais vu, me semblait-il, tant de fantaisie dans une œuvre littéraire, amenée surtout avec autant de naturel, comme si le plus quotidien des faits divers, la disparition d’un chat ou la perte de ses clés pouvaient ouvrir sur une épopée sans fin, traversée par de grands vents, souvent même ceux de l’Histoire (les scènes de guerre en Mandchourie, dans ce roman, sont parmi les plus stupéfiantes qu’on ait jamais écrites). Enfin bref, la petite nouvelle que j’ai choisie condense en quelques pages une bonne partie de l’univers murakamien : la nostalgie d’une pureté de la jeunesse perdue, la fixation sur une partie du corps des jeunes filles (en général le lobe de l’oreille gauche), des hôtels aux couloirs mystérieux (voir aussi « La course au mouton sauvage »), des vieillards extrêmement bienveillants avec la peau toute fripée et une douce atmosphère, comment dire… juste un peu alcoolisée, comme celles des veillées, justement, qui s’éternisent et où, la fatigue aidant, on en vient à s’épancher un peu plus que d’habitude.
Dans cette nouvelle, un garçon, le narrateur, s’entretient avec une amie. Ils parlent de leurs vingt ans, de la façon dont ils ont fêté leur anniversaire, et la fille a une histoire tout à fait extraordinaire à raconter. Elle travaillait alors comme serveuse dans un restaurant italien chic de Roppongi, et elle n’avait pas pu ce jour là se libérer, d’ailleurs quand bien même se serait-elle libérée… elle n’aurait su quoi faire de ce temps. Au-dessus du restaurant, il y avait un hôtel et dans cet hôtel, une chambre, la 604, où vivait le propriétaire, que personne n’avait jamais vu, sauf le directeur du restaurant qui, chaque jour, à 20h précises, lui montait son repas. Seulement voilà, ce jour-là, le directeur eut un malaise et il fallut le transporter à l’hôpital. Avant de partir il demanda donc à la jeune fille exceptionnellement de monter le repas, et timidement, l’heure fatidique venue (on croirait vraiment un conte de fée), elle s’aventura à l’étage. Le propriétaire était un vieillard minuscule et très ridé qui n’avait pas l’habitude de rencontrer des jeunes filles. Lui demandant son âge, il apprend que c’est son anniversaire et aussitôt se propose de lui offrir un cadeau. Gênée, elle va pour refuser, mais il lui promet qu’il s’agit d’un cadeau immatériel, que, simplement il exaucera son souhait, si elle en a un à formuler. Je passe sur les détails. La fille fait un vœu. Le propriétaire lui dit qu’il est exaucé. Elle ne le reverra plus jamais. Dix ans plus tard, elle raconte cette histoire et le narrateur est surpris, il voudrait connaître la teneur du vœu, savoir si elle a regretté son vœu, s’il a bien été exaucé etc. seulement voilà, un vœu doit rester secret toute sa vie.
Première étape du dénouement : elle a aujourd’hui une existence bien banale, mariée, trois enfants, voiture confortable… il n’y a donc rien eu d’extraordinaire, c’est que « dit-elle – doucement en se grattant le lobe de son oreille – un lobe à la très jolie forme – quoi qu’on puisse souhaiter, aussi loin qu’on puisse aller, on reste ce que l’on est ».
Mais ce n’est pas tout, deuxième temps du dénouement :
« Dis-moi. Si tu avais été à ma place, quel aurait été ton vœu ?
–    le soir de mes vingt ans, tu veux dire ?
–    oui. »
Je tentai de réfléchir à la question sérieusement. Aucun souhait ne me vint à l’esprit.
« je ne sais pas, avouai-je honnêtement. Mes vingt ans sont trop éloignés maintenant.
–    Vraiment tu ne peux pas ? »
Je confirmai avec un signe de la tête.
–    « Alors, tu n’as pas un seul vœu à formuler ?
–    – Non, pas un seul. »
Elle me regarda de nouveau dans les yeux. C’était un regard d’une franchise totale.
« C’est parce que tu l’as déjà réalisé. »

Peut-être ce conte aura-t-il plu à mon auditoire. On peut toujours se demander en effet si, quelqu’ait été notre existence jusqu’à maintenant, elle ne s’est pas accomplie selon nos vœux les plus secrets…

Photograph: Sutton-Hibbert/Rex Features (site du Guardian)

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Happy snow

Hier soir, la route de Cormoret (canton de Berne) à La Chaux-de-Fonds était solitaire et gelée, nous étions, C. et moi, parmi les rares à circuler, il ne neigeait presque plus, seuls des traits fins et lumineux striaient les halos des réverbères comme derniers témoins d’une neige qui était tombée toute la journée. Mais ici, quoi de plus habituel en hiver ? On n’y pense même pas. Demain peut-être il fera, comme chaque année, – 35° au fond de la petite vallée de la Brévine toute proche, mais on n’en fera pas une histoire.

C’est comme ça ici, dans ce petit coin de Suisse romande. La route était donc ouateuse et glissante et, arrivés au rond-point de la Cibourg, là où les routes de Bienne, de Saint-Imier et de la Chaux-de-Fonds se rencontrent, nous sommes partis dans une élégante glissade, comme des patineurs rêveurs. Mais pas de mal, après un tour complet, j’ai réussi à viser juste.

Vue de France, la Suisse évoque inéluctablement l’interdiction des minarets, le renvoi des étrangers délictueux, les banques, Gstaad et ses vedettes people, le dumping fiscal et les villas luxueuses des rives de la Limat. Mais entre Franches Montagnes et mont Chasseral, c’est une autre Suisse. « La » Suisse, dans le fond, existe-t-elle vraiment ? J’en doute. Assemblage de vallées chacune avec son particularisme, confédération de cantons qui gèrent, chacun à sa façon, lois sociales et systèmes scolaires, la Suisse prend les allures d’une Europe en miniature. Nous sommes ici dans la Suisse ouvrière, celle que l’industrie horlogère a rendue prospère.

Saint Imier abrite encore les ateliers de « la » Longines et le vallon vit économiquement des petites usines de décolletage qui survivent à la mondialisation. Suisse à tradition anarchiste : cela peut surprendre. Et pourtant c’est ici qu’eut lieu le premier congrès de l’Internationale Anarchiste, en 1872, réaction aux tendances autoritaires du marxisme. Plusieurs années plus tard les grands révolutionnaires de l’époque se réunissaient à Renan ou dans d’autres villages avoisinants. Le Locle et la Chaux de Fonds restent les seules villes de Suisse à demeurer à gauche, dirigées par des coalitions roses, vertes, rouges. Ce petit quadrilatère jurassien résiste à la gangrène du populisme alpin, qui réunit en une sainte et sinistre alliance, la Ligue du Nord italienne, le parti de Jörg Haider en Autriche et l’UDC helvétique. Puisse-t-il y résister longtemps.

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Noël, faites des enfants


Minie la souris – deux ans et trois mois – dit d’elle qu’elle est encore un petit bébé, ou à d’autres moments qu’elle est un « g’and ga’çon », on ne sait plus, on ne sait pas. Le fait est qu’elle admire les grands garçons et qu’elle aime bien être bébé. Mais pas que. Elle admire aussi les princesses, comme sa presque tante, qui en jette avec sa ligne svelte, ses yeux noirs et ses pas de danse (« P’incess Ma’ion »). Ses discours deviennent incroyablement cohérents, parsemés déjà de « pourquoi ? » et il faut faire attention à ce qu’on fait : tout est rapporté le soir même à sa môman, les mots malheureux qu’on a dits comme les « pa’ yotes » qu’on a données (papillottes bien sûr). Elle s’émerveille de tout, mais en même temps rien ne l’étonne, comme de recevoir en une seule soirée plus de cadeaux que dans toute une année. Son cousin Titoune est plus jeune qu’elle (de neuf mois environ), c’est un téméraire et ne craint pas les chutes. Autour de lui, tout voltige, les coupes de Champagne comme les livres laissés négligemment en bordure des petites tables. Il fait déjà « vroum vroum » avec des petites voitures, se projette en génial bâtisseur en emboîtant des briques de plastique les unes sur les autres, pendant que Minie, elle, se réjouit de donner des soins d’urgence à un chien en peluche sur une table d’opération miniature. Je n’ai jamais cru que la différence des sexes fût innée, pourtant… je n’en crois pas mes yeux : les voilà installés déjà tous les deux dans leurs rôles de futurs homme et femme…

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Génie de l’enfance

Le cadeau de Minie (qui  a deux ans et trois mois)

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Puissance des livres

Un scoop : deux livres fantastiques viennent de paraître, que je me suis empressé de m’offrir en cadeau de Noël, deux livres qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre, enfin… a priori. Ils auront au mois ceci en commun de m’avoir attiré de manière égale. En tout cas, je bazarderais bien cinquante des livres de ma bibliothèque pour ces deux là.
L’un est « le Journal » de Stendhal, en Folio. Quelque chose dont je ne soupçonnais même pas l’existence, ici publié grâce à un magnifique travail d’édition dû à Henri Martineau et Xavier Bourdenet.
« Je pourrais faire un ouvrage qui ne plairait qu’à moi et qui serait reconnu beau en 2000 » disait Stendhal le 31 décembre 1804. « le voici, cet ouvrage – disent les éditeurs – plus lent que les romans à s’installer dans l’amitié des lecteurs, que désarçonnent une liberté de ton, une désinvolture dans l’enchaînement des idées, un solipcisme des sensations peut-être uniques dans l’histoire de la littérature. Il s’agit pour Stendhal, de se saisir dans l’émotion actuelle, dans l’instant, sans recul, sans distance, sans recomposition et dans l’immédiateté absolue du fugace, du mouvant ».
L’autre (je vous l’avais dit, rien à voir) : « L’enchantement du virtuel – mathématiques, physique, philosophie » de Gilles Châtelet, également dû au travail de deux éditeurs patients et passionnés : Charles Alunni et Catherine Paoletti à partir de textes inédits ou devenus introuvables. Piochant au hasard, je relève ceci (p. 169) :
« Pour Grassmann, un texte mathématique rigoureux du point de vue déductif mais n’explicitant pas les « idées » et n’entraînant pas son lecteur dans le mouvement de contemplation (Übersichtlichkeit), n’était pas « scientifique » (au sens de l’époque : systématique, incorporant le concept dans son mouvement). C’était un texte en quelque sorte mutilé de la logique de l’intuition ».
Logique de l’intuition… nous y voilà (à ne pas confondre peut-être avec la logique intuitionniste). Mais n’est-ce pas aussi celle dont Stendhal a su faire preuve ?
J’aime Stendhal depuis l’adolescence et je ne connaissais comme journal, de lui, que « La vie de Henry Brulard », déjà une œuvre qui vous convainc de nouer des liens d’amitié avec cet homme là. Je suis loin de lui ressembler (rassurez-vous ou, au contraire, soyez déçu…) mais peu d’auteurs ont su me faire partager leurs émotions et impulsions, grâce à un style tellement direct, dépourvu de fioritures, allant droit au but.
J’ai vécu ma jeunesse dans la région parisienne, puis, je suis parti pour Grenoble où j’aurai passé la plus grande partie de ma vie… hasards de l’existence est-on accoutumé de dire, hasards, vraiment ? Et si je découvrais qu’inconsciemment c’est le désir de vivre dans la ville où Henri Beyle avait passé sa jeunesse qui m’avait attiré là ?
Quant à Gilles Châtelet, il me rappelle les ouvrages qui m’ont convaincu de faire des mathématiques, comme « Bords » par exemple, ce livre si original de Raymond Queneau.
Puissance des livres sur nos vies (et j’aurais d’autres exemples si un réflexe de pudeur face à la confession publique ne me retenait).

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Turing et nous

Sommes-nous des machines de Turing ? Excusez la brutalité du propos… La question, certains neuro-cogniticiens se la posent, quitte à faire sourire. Le pauvre Alan n’aurait sûrement jamais osé aller jusque là. Alan Turing ? Oui, celui à qui on doit l’invention de l’informatique, par le biais de la réponse au « problème de la décision » posé par Hilbert au début du XXème siècle (est-il possible de répondre par oui ou par non à toute question mathématique, pourvu qu’elle soit posée et formulée dans un bon langage ?), la résolution des codes secrets allemands grâce à la machine Enigma, les prémices de l’intelligence artificielle, mais aussi celui qui souffrit des tracas causés par la justice anglaise, demeurée affreusement victorienne, une condamnation pour homosexualité, la déprime, et la mort par ingurgitation de la pomme empoisonnée, qui fait de lui un Socrate des temps modernes… et celui pour qui seulement l’an dernier fut prononcée une réhabilitation à titre posthume par le premier ministre Gordon Brown soi-même.(voir ici mon billet d’octobre 2009). Alan Turing, donc, en répondant au fameux problème ci-dessus (par la négative, disons-le tout de suite) mit à jour un concept précis d’algorithme. Est algorithme tout ce qui peut se ramener à un enchaînement d’instructions très simples, du genre : lire un symbole sur une case d’un ruban (supposé de longueur infinie), en fonction du symbole lu, passer dans un état ou un autre, dans cet état, se déplacer sur le ruban pour éventuellement y écrire quelque chose, puis recommencer. Cela n’a l’air de rien, mais avec ça on peut (presque) tout faire, c’est-à-dire toutes les opérations arithmétiques, et plus généralement tout ce qu’est capable de faire un ordinateur d’aujourd’hui. Et pour cause, puisque lesdits ordinateurs dérivent du modèle de Turing. Evidemment, il y a des choses que l’on ne peut pas faire et qu’on ne pourra jamais faire (c’est démontré), comme répondre à l’avance au problème de savoir si une machine de Turing quelconque, lancée sur une donnée quelconque, va s’arrêter. Il y a aussi des problèmes qu’on peut théoriquement résoudre, mais en un temps qui croît tellement vite (exponentiellement) en fonction de la taille des données que, pratiquement, on n’y arrivera pas non plus, et tombent là-dedans presque toutes les tâches que nous, humains, savons si bien faire avec un peu d’apprentissage, comme lire par exemple (et comprendre ce qu’on lit), mais aussi des tâches en apparence futiles comme optimiser le parcours d’un voyageur de commerce qui veut visiter ses points de vente pas plus d’une fois en empruntant le circuit le plus court…

(machine Enigma)

N’y a-t-il qu’un seul modèle permettant de calculer ? Non, d’autres ont tenté de résoudre le problème résolu par Turing à partir de bases voisines ou totalement différentes, par exemple la théorie dite des fonctions récursives (ou lambda-calcul), élaborée par Alonzo Church, ou bien le modèle des machines RAM (random access memory) du à von Neumann. La chose intéressante est qu’aucun de ces modèles n’est plus puissant qu’un autre : tous se valent. Tout ce qui s’exprime dans l’un s’exprime dans l’autre. Il y aurait donc une sorte de limite insurpassable de la calculabilité. Evidemment ceci n’est pas démontré, ne peut pas l’être car dès qu’on voudrait le faire, il faudrait nécessairement proposer une définition du calcul selon un certain modèle et cela ne serait alors qu’un modèle de plus et on ne pourrait pas dire que c’est la « vraie » notion de calcul par rapport à laquelle on juge les autres. Néanmoins, on a de sérieuses raisons de croire qu’il en est ainsi et cette idée est formulée sous le nom de « thèse de Church-Turing ».

Dès que les ordinateurs sont apparus, le fantasme est né d’y voir une représentation de la manière dont nos cerveaux fonctionnent. On aurait dû faire très attention pourtant car devaient vite sauter aux yeux de tous les différences flagrantes entre eux et nous, comme leur incapacité pratique à faire certaines tâches dont nous nous acquittons facilement, contrastant avec l’aisance ahurissante dont ils font preuve pour effectuer des calculs qui nécessiteraient de notre part des années de travail…. Mais non, une « solution » était là, il fallait donc trouver la question correspondante !

Dans les années quatre-vingt-dix, de gros espoirs furent fondés sur les machines parallèles. Il est assez évident que, si nos cerveaux fonctionnent si différemment des machines de Turing, c’est parce que ces dernières sont séquentielles (une tâche à la fois) alors qu’il semble que nous effectuions des multitudes d’« opérations mentales » en même temps. On se mit donc à imaginer des machines dites « connexionnistes » (ou à parallélisme massif), mais il apparut que le seuil de la complexité n’était pas franchi pour autant, c’était la durée de l’apprentissage qui s’allongeait exponentiellement au lieu du temps d’exécution. Et puis les informaticiens n’arrivèrent jamais à mettre au point une algorithmique parallèle : nous savons formuler consciemment des algorithmes séquentiels mais pas des parallèles. Et aujourd’hui encore les grands centres de calcul fonctionnent avec des machines à architecture de von Neumann (même si on conjugue les efforts de centaines, voire de milliers d’entre elles au sein de réseaux énormes). Et l’intelligence artificielle n’a pas beaucoup progressé pour autant… renvoyant les rêves d’esprit super-intelligent chers à quelques sectes californiennes au rayon des délires de science-fiction.

Cela n’empêche pas que l’assimilation du cerveau humain aux machines de Turing ressorte de temps en temps. La dernière fois, c’est par la plume d’un neuro-scientiste américain, un certain Randy Gallistel, dont l’ouvrage, Memory and the Computational Brain, semble avoir ces temps-ci un certain succès. Gallistel veut montrer que pour fonctionner correctement, notre cerveau a besoin d’un ruban, comme la machine de Turing, c’est-à-dire en termes un peu moins triviaux, d’une mémoire sur laquelle il soit possible de lire et d’écrire (« a read-write memory »). Pas la peine d’attendre 2010 pour savoir en effet que les problèmes les plus simples à résoudre, vous n’arriverez pas à le faire avec simplement une machine qui se contente de changer d’état interne sans garder la mémoire des étapes antérieures. Ce que fait une machine sans ce genre de mémoire est extrêmement limité, elle ne sait même pas compter… mais si une forme de mémoire est nécessaire (qui en douterait ?), en revanche, elle est sans doute loin d’être suffisante. Or Gallistel pense « révolutionner les neuro-sciences » rien qu’avec cette idée et il s’avance triomphalement en clamant que nos cerveaux fonctionnent « comme » des machines de Turing (et pourquoi pas alors si c’était le cas d’après un des autres modèles inventés pour rendre compte de la calculabilité ?).
Il faut faire, à mon avis, attention à une certaine science moderne, qui élabore des modèles très complexes en partant de bases douteuses. Ici la base est (répétée à profusion) que nos cerveaux calculent. N’importe qui devrait demander alors aux savants cogniticiens qui avancent cet axiome : mais dans quel sens entendez-vous « calculer » ? On se rendrait alors évidemment compte qu’on ne peut pas donner un sens précis à cette notion sans… invoquer un des modèles dont je parlais plus haut. Autrement dit, la réponse à la question « comment nos cerveaux calculent ? » est déjà dans la question, ce qui est fort peu scientifique. On n’ignore pas impunément les limitations constatées en logique et en mathématiques depuis longtemps.

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Hortefeux à volonté

Si j’en crois France Inter ce matin, notre ministre Hortefeux aurait déclaré qu’il n’y avait pas de problème concernant la neige sur les routes, qu’il n’y avait problème que lorsque les routes étaient inclinées. C’est en effet une réflexion que je m’étais faite il y a longtemps et me voilà soulagé qu’un éminent personnage y ait pensé. Nul doute que le gouvernement, sous l’impulsion de son ministre de l’intérieur, va se lancer dans un plan d’élimination des routes en pente, qui serait salutaire pour tout le monde.
Ce regret n’est pas sans me rappeler celui que j’ai entendu formuler dans de lointains pays un peu plats mais riches en lacs, comme le Canada ou la Finlande, concernant la difficulté d’y trouver des lacs en pente, qui auraient permis à tout un chacun de goûter aux joies du ski nautique.

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Passions aéronautiques

Un roman est paru cette année, bien reçu en général par les critiques, qui pourtant, à ma connaissance, n’a pas eu de prix. Un roman sur le souvenir et la nostalgie. Un roman qui retrace la vie d’un père aviateur. « Le siècle des nuages », de Philippe Forest (chez Gallimard). Beau titre qui sonne juste, puisque le vingtième siècle aura bien été en effet le siècle des nuages, autrement dit celui de l’aviation, du vol de Blériot en 1909, jusqu’à la conception de l’A380.

Dans ce roman, Philippe Forest retrace la vie de son père, né en 1921 et mort à la fin du siècle, avec entre les deux dates la passion de l’aviation. Une passion qui aura habité nombre d’hommes et de femmes de cette génération. Le père de l’écrivain était fils d’un commerçant aisé de Mâcon, il fréquentait le lycée mais dès que les versions latines, les problèmes de trigonométrie et les matches de football lui en laissaient le temps, il allait regarder tourner les avions sur le petit aérodrome voisin. C’est ainsi qu’il passa son brevet de pilote à 17 ans. La guerre éclata, avec l’exode et ce qui s’en suivit. Malgré tous les efforts faits dans les années trente pour développer l’aviation et susciter les vocations de pilote (« l’aviation populaire » n’était pas un vain mot), l’armée française disposait de trois fois moins d’avions que la Luftwaffe. Le jeune Forest se retrouve en Algérie, puis passe du côté américain et devient pilote de guerre de l’Army Air Force. Puis, c’est ensuite, à la Libération, l’entrée chez Air France, « LA compagnie », pour laquelle il pilotera des Boeing jusqu’à la retraite. Ce livre est une véritable ode à un père, à l’aéronautique et… à « la compagnie » ( !). Ecrit sur le mode élégiaque, il tend à magnifier ce qu’il touche en laissant dans l’ombre (c’est la loi du genre) ce qui pourrait ternir.
Si j’en parle, c’est parce que, moi, mon père (comme disent les enfants), était né la même année, et il avait partagé la même passion pour les avions. Moins heureux que le père de Philippe Forest, il n’avait pu trouver les ressources pour passer son brevet de pilote, mais rêvait de le faire, avant que la guerre n’éclate. Il se consolait en fréquentant assidûment les locaux d’Air Touraine, où il apprenait sur le tas son métier de mécanicien. Avec un ami garagiste plus âgé que lui, il avait entrepris la construction d’un ancêtre des ULM : le « Pou du Ciel », petit avion difforme, de la taille d’une grosse voiture, sur lequel des milliers de jeunes projetaient de, littéralement, s’envoyer en l’air. Demandant à partir dans l’aviation au moment de la guerre, mais n’ayant pas son brevet pour piloter, on lui offrit un poste de mitrailleur. Cela n’était certainement pas dans ses aspirations, du coup il se retrouva dans la marine… Plus tard, se sentant contraint d’obéir aux injonctions de rejoindre le STO (par une famille qui lui disait craindre des représailles s’il ne s’exécutait pas, lui qui avait fui en zone libre, où il avait déjà rencontré ma mère), il eut l’occasion de travailler dans les usines Messerschmitt, où il put voir de ses propres yeux, le premier exemplaire top-secret d’un chasseur à réaction, le Me-262. Et pour lui aussi, heureusement, la guerre se termina et il n’eut alors de cesse que de se faire embaucher à « la compagnie », mais comme simple mécanicien au sol. Et c’est ainsi que je naquis au Bourget et que mon enfance fut bercée au son des DC3 de l’aéropostale (car c’était là où il travaillait), puis des quadrimoteurs, puis des turbo-réacteurs et autres turbo-propulseurs….
Pour revenir au livre de Forest, j’y retrouve bien sûr toute l’exaltation qui entourait le monde des avions surtout dans l’entour des années cinquante et soixante. Quels incroyables exemplaires d’oiseaux volants virent le jour à cette époque. Trident, Gerfaut, Mystère, Durandal…. Ces noms aujourd’hui sont oubliés. Ils étaient pourtant ceux d’engins, le plus souvent expérimentaux, qui foisonnaient comme une race nouvelle d’insectes volants. Le Trident par exemple avait cette particularité d’être mu par un stato-réacteur (aucune pièce en mouvement, une sorte de moteur de fusée). On inventait aussi des solutions très imaginatives concernant l’envol, ainsi de ces premiers VTOL (« vertical taking-off landing ») conçus par la SNECMA, tels que l’ATAR volant ou… le Coléoptère ! Du toit du hangar de l’Aéropostale, nous admirions tout cela, les yeux ébahis, lorsque le temps du meeting aérien bisannuel arrivait, sans penser un seul instant qu’il s’agissait avant tout de prototypes d’avions de guerre. Et lorsque les premiers Boeing 707 firent leur apparition, je me souviens que des foules silencieuses se massaient le long de la petite route entre Le Bourget et Dugny pour voir passer au-dessus des têtes, dans un vacarme assourdissant, les grosses masses quadri-propulsées.
D’où me viennent mes légères réserves, alors, concernant ce roman biographique ? De ce sentiment d’aristocratie, un peu trop fort quand même. Cette passion dévorante n’était pas, n’a jamais été l’apanage d’une caste de navigants. D’ailleurs qu’auraient pu faire ces derniers sans l’appui et le dévouement de ceux qui, restés au sol, étaient prêts, de jour comme de nuit, à intervenir pour réparer en catastrophe un train d’atterrissage ou une pièce-moteur défaillante ? Je me souviens que mon père (décédé depuis bientôt quinze ans) aimait à raconter à quel point son métier le passionnait, et ne l’ennuyait jamais, même quand il fallait participer au désenneigement des ailes en plein hiver. Il partait toujours, chevauchant son modeste Solex, en sifflotant… sur la petite route reliant Dugny au Bourget, tel un Lucky Luke dans la dernière case de l’histoire, partant en route, clopin, clopant, vers de nouvelles aventures.

(en haut du billet: photo de l’intérieur du hangar du CEPM – Centre d’Exploitation Postale Métropolitain, successeur de l’Aéropostale – en 1977, après le transfert à Orly, on voit sur la photo un Transall C170 et un Fokker F27 – Friendship)

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Identité


Ce sont deux comédiens ordinaires, un homme et une femme. Jeunes. Elle, est blonde, vêtue d’une robe légère. Lui, est brun, massif. Un peu empoté, comme ça à voir. Ils déambulent sur une scène nue. Le sol est recouvert d’un tapis blanc, qui ressemble à ces peaux de chèvre qu’on aimait mettre par terre dans les années soixante dix. Le fond de la scène est noir. Un cintre tombe du plafond, où est accroché son manteau, à elle. A gauche un guéridon, avec un téléphone qui sonnera quelquefois pendant la pièce. Une bouteille. Des verres. Nous sommes en l’année X dans un pays d’Europe. Ils ont le statut précaire qu’une certaine société, la nôtre, réserve de plus en plus aux jeunes travailleurs. Elle a cessé de manger depuis douze jours. Elle dit qu’elle fait la grève de la faim.

Elle lit un livre qui dit comment on fait la grève de la faim. « Quelles sont tes revendications ? » lui demande-t-il logiquement. Elle ne dit rien. « Pourtant si c’est un livre qui donne des conseils sur la grève de la faim, il doit bien dire en premier lieu qu’il faut avoir des revendications ! ». Eh bien non… on sent qu’il y en aurait tellement à avoir. Lui tout à coup lit sur une étiquette de la bouteille qu’il y a des possibilités de gagner de l’argent en répondant à des questions. Ensuite, bizarrement, il reçoit les questions, glissées sous la porte. De quoi s’agit-il au juste ? Rien moins que de répondre à des questions identitaires, et il faut pour cela mettre dans une enveloppe… des traces d’ADN. Les siennes et celles des parents.


(les deux comédiens, au micro de Radio France Bleue Isère)

Cette pièce de Gérard Watkins, qui s’intitule « Identité » et est jouée en ce moment à la MC2 de Grenoble (avec, comme acteurs, Anne-Lise Heimburger et Fabien Orcier, mise en scène de Gérard Watkins), vient d’une réaction de l’auteur au projet d’amendement Mariani. Quand on voulait soumettre les regroupements familiaux à des tests ADN.
Elle traque l’absurde de ce genre d’inquisition. La fille, Marion Klein, se souvient des lois nazies, lorsque l’identité juive était conférée à toute personne qui, ou bien possédait trois grands-parents juifs, ou bien, ayant un conjoint juif, en avait seulement deux. Absurde. Puisqu’avant de se marier, dans le cas où les deux ont deux grands-parents juifs seulement, aucun des deux futurs conjoints ne l’est… Ce à quoi, André, en colère, objecte qu’il est vain d’ergoter sur « l’illogisme » des lois nazies : elles sont évidemment absurdes. Comment attribuer le caractère juif aux grands parents sans aller vérifier si eux-mêmes ont trois grands-parents qui etc. et ainsi jusqu’à l’infini ?
Cette pièce est donc intelligente. Forte. A la fin, la fille n’en peut plus. Elle se laisse engloutir. Lui résiste. On ne sait pas comment ni pourquoi. Mais il y a toujours comme ça dans les pires situations, les plus absurdes, ceux qui survivent et ceux qui ne survivent pas.

En rentrant après le spectacle, j’allume la télé… juste pour voir. Et je tombe, horreur, sur Marine Le Pen. Elle n’a qu’un seul point à son programme : la préférence « nationale ». S’en prendre aux étrangers. Leur refuser les soins, l’école, la solidarité. Son opposante (Rachida Dati), récite ce qu’elle a visiblement préparé : que faites-vous de tous ces étrangers, madame, qui ont fait la grandeur de la France, d’Aznavour à Zidane en passant par Joseph Kessel ? Mais, madame, lui rétorque l’autre : il faut faire la différence entre les « bons »  étrangers, ceux qui s’intègrent vraiment, et les autres, les « mauvais ». Terrible. Dati aurait pu rétorquer que les « indigènes » qui se sont fait tuer durant les guerres, on n’avait pas regardé avant qu’ils aillent au combat, s’ils étaient « intégrés » ou non.  Mais non, ça passe. Terrible, donc. Car ce genre de propos fait mouche. Combien de milliers de voix encore engrangées par la blonde fille de son père en quelques piques vicieuses et assassines face auxquelles les interlocuteurs se retrouvent, comme toujours, sans voix ?
Heureusement sur une autre chaîne (France 5), s’exposait la beauté pure, sans nationalité ni gènes, ni passeport : la peinture de Piet Mondrian, pour tenter d’oublier tout ça.

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L’élitisme républicain (suite)

Toutes les « unes » du jour sont à l’heure de « l’échec scolaire de la France » (titre, par exemple, du Dauphiné Libéré). La question qui vient à l’esprit est non celle de savoir si cela recouvre ou non une réalité (bien sûr, cela en recouvre une) mais celle de savoir pourquoi « aujourd’hui », alors que la même enquête « Pisa » dont il est question dans ces articles a déjà fait l’objet d’études, la plus notable d’entre elles étant celle des sociologues Chistian Baudelot et Roger Establet, parue sous le titre provocateur de « L’élitisme républicain », dans la fameuse collection rouge dirigée par Pierre Rosanvallon (« la République des Idées », au Seuil) en 2009. J’y avais consacré un billet il y aura deux ans au mois de mars, dont je reproduis ici quelques passages :

il est faux de croire qu’il est possible de dégager « une élite » en laissant à leur triste sort la masse des rejetés du système : les chiffres de l’enquête PISA le montrent, « l’élite est bonne quand la masse n’est pas mauvaise ». Les courbes sont parlantes : dans un graphique représentant chaque pays par deux coordonnées, l’une, verticale, portant la proportion d’élèves très forts, l’autre horizontale, portant le pourcentage d’élèves très faibles, on a, en haut à gauche : Corée du Sud, Finlande, Suisse, Belgique, Pays-Bas (proportion d’élèves très forts élevée, mais proportion d’élèves très faibles basse), en bas à droite : Italie, Grèce, Turquie, Mexique. La France est au milieu (donc : peut mieux faire…).

Il est vain de croire dans les vertus du redoublement. En ce domaine, la France détient le record. Or, les pays qui ont les meilleurs résultats à l’enquête (Corée, Japon, Islande) n’ont quasiment pas de redoublement. C’est le redoublement à haute dose qui, semble-t-il, plombe le système français du point de vue de ses résultats globaux : les redoublants s’améliorent en effet très peu, en général.

La France n’est pas le pays de l’égalité réalisée par l’école, où celle-ci compenserait les inégalités de départ dues aux inévitables différences de « capital culturel » familial. Au contraire, il y a moins d’écart de réussite scolaire entre un fils d’ouvrier et un fils de cadre japonais, suédois ou sud-coréen, qu’en France entre un enfant de cadre intellectuel et un enfant d’ouvrier. La France serait ainsi « le paradis de la prédestination sociale ».

Il est faux que « les enfants d’immigrés feraient baisser le niveau ». « Il n’existe pas de corrélation positive entre les proportions d’élèves issus de l’immigration et l’ampleur des écarts de performance entre eux et les élèves autochtones ». « pas de relation statistique significative entre le pourcentage d’autochtones et les performances moyennes de chaque pays en compréhension de l’écrit, en mathématiques ou en culture scientifique ».

« L’école française, concluent Baudelot et Establet, est trop et trop tôt sélective. Elle demeure au XXIème siècle otage des idées qui l’ont vue naître à la fin du XIXème : distinguer une petite élite sans se soucier d’élever significativement le niveau des autres. Pour certains, peu nombreux, la méritocratie scolaire est une course aux meilleures positions ; pour d’autres, très nombreux, elle se traduit par une relégation rapide et désormais particulièrement coûteuse sur le marché du travail ».

Or, cette manière de penser s’est vue affublée d’un nom : « élitisme républicain », comme si la seule vertu d’un qualificatif allait métamorphoser une idéologie néfaste en quelque chose de bon !
La brochure des deux sociologues rejoint dans sa conclusion l’article publié dans « le Monde » du 10 mars (« les 16-25 ans, génération qui a perdu foi en l’avenir ») qui faisait état d’un rapport fourni par un autre sociologue, Olivier Galland, selon qui :

« Toutes les enquêtes montrent que la jeunesse française va mal. Les jeunes Français sont les plus pessimistes de tous les Européens. Ils n’ont confiance ni dans les autres, ni dans la société. Ils apparaissent repliés sur leur classe d’âge et fatalistes. ».

Dans les deux cas, les causes du malaise sont identifiées :

« le modèle méritocratique ne fonctionne plus dans une école de masse qui doit gérer des talents et des aspirations scolaires de plus en plus diverses. L’obsession du classement scolaire, qui est à la base de l’élitisme républicain, la vision dichotomique de la réussite qui sépare les vainqueurs et les vaincus de la sélection scolaire, mais également la faillite de l’orientation, aboutissent à un système qui élimine plutôt que de promouvoir le plus grand nombre », dit O. Galland.

« Disons-le d’emblée, disent Baudelot et Establet, la plupart des problèmes identifiés par cet exercice de comparaison à grande échelle pointent un même ensemble de causes : l’élitisme républicain de notre école, sa culture du classement et de l’élimination précoce, sa tolérance aux inégalités et à leur reproduction. »

Il y aurait encore évidemment beaucoup à dire sur l’école française. Dans une chronique d’abonné en ligne sur le site « Le Monde.fr » , une certaine ccileParis19 apporte un témoignage bouleversant concernant le quotidien d’un prof ordinaire. Ce genre de témoignage n’est pas nouveau, au point qu’il se banalise. Récemment un film passé sur une chaîne publique (« La fracture » d’Alain Tasma et Emmanuel Carrère) montrait avec toute la crudité souhaitable la situation réelle qui prévaut dans maints établissements scolaires. Les enseignants sont chaque jour méprisés, piétinés, bafoués dans leur dignité la plus élémentaire, au point que l’on se demande comment ils peuvent tenir. Quand on lit les commentaires sur ce genre de témoignage, on est pris de malaise : les personnes qui montrent ainsi leur souffrance se font parfois invectiver par des collègues : c’est qu’elles s’y prennent mal. Une certaine « marie-claire » demande ingénument pourquoi on ne nomme pas, comme en Allemagne, un psychologue référent pour chaque enseignant afin de l’aider à tenir le coup (pourquoi aussi ne pas délivrer immédiatement la boîte de Prozac, pendant qu’on y est). On pense aux femmes violées terrorisées à l’idée de parler de ce qu’elles ont subi, par peur des regards des autres. Ce rapprochement n’est pas inopportun : car c’est bien de viol mental et symbolique que ces récits nous entretiennent. Faut-il incriminer « les élèves » ? Ce serait sans doute trop facile et méconnaître les violences qu’eux-mêmes subissent dans leur vie de tous les jours. La solution ne réside sûrement pas dans une « criminalisation » des individus qui fréquentent l’institution scolaire. Alors quoi ?
Ne faudrait-il pas, face à un tel drame qui va s’amplifiant chaque année, décréter pour le moins, l’éducation grande cause nationale. Au premier rang. Bien avant la dépendance et toutes les problématiques avancées par notre inénarrable timonier afin de caresser un électorat âgé dans le sens du poil. On remettrait (peut-être) enfin en cause une mentalité déplorable qui ne vise qu’un seul objectif : la (re) production d’une élite (P. Bourdieu déjà dans les années soixante en avait fait l’analyse magistrale, demeurée lettre morte), et qui, de plus, parce qu’elle ne vise que cela… n’y arrive même plus. Serait peut-être enfin attaqué un système hyper-centralisé, où peu d’expériences peuvent être tentées. Peut-être aussi se rendrait-on compte (comme on le vient de le faire aujourd’hui – il était temps – à propos du rythme scolaire) de l’inadéquation des grands effectifs (une trentaine d’élèves souvent devant chaque professeur – dans une émission récente, une enseignante débutante avouait timidement qu’elle n’arrivait pas à voir au-delà du premier rang !).
Il en irait bien sûr de notre avenir… et en tout cas de ceux qui nous sont les plus chers (nos petits-enfants par exemple…)

 

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