Identité


Ce sont deux comédiens ordinaires, un homme et une femme. Jeunes. Elle, est blonde, vêtue d’une robe légère. Lui, est brun, massif. Un peu empoté, comme ça à voir. Ils déambulent sur une scène nue. Le sol est recouvert d’un tapis blanc, qui ressemble à ces peaux de chèvre qu’on aimait mettre par terre dans les années soixante dix. Le fond de la scène est noir. Un cintre tombe du plafond, où est accroché son manteau, à elle. A gauche un guéridon, avec un téléphone qui sonnera quelquefois pendant la pièce. Une bouteille. Des verres. Nous sommes en l’année X dans un pays d’Europe. Ils ont le statut précaire qu’une certaine société, la nôtre, réserve de plus en plus aux jeunes travailleurs. Elle a cessé de manger depuis douze jours. Elle dit qu’elle fait la grève de la faim.

Elle lit un livre qui dit comment on fait la grève de la faim. « Quelles sont tes revendications ? » lui demande-t-il logiquement. Elle ne dit rien. « Pourtant si c’est un livre qui donne des conseils sur la grève de la faim, il doit bien dire en premier lieu qu’il faut avoir des revendications ! ». Eh bien non… on sent qu’il y en aurait tellement à avoir. Lui tout à coup lit sur une étiquette de la bouteille qu’il y a des possibilités de gagner de l’argent en répondant à des questions. Ensuite, bizarrement, il reçoit les questions, glissées sous la porte. De quoi s’agit-il au juste ? Rien moins que de répondre à des questions identitaires, et il faut pour cela mettre dans une enveloppe… des traces d’ADN. Les siennes et celles des parents.


(les deux comédiens, au micro de Radio France Bleue Isère)

Cette pièce de Gérard Watkins, qui s’intitule « Identité » et est jouée en ce moment à la MC2 de Grenoble (avec, comme acteurs, Anne-Lise Heimburger et Fabien Orcier, mise en scène de Gérard Watkins), vient d’une réaction de l’auteur au projet d’amendement Mariani. Quand on voulait soumettre les regroupements familiaux à des tests ADN.
Elle traque l’absurde de ce genre d’inquisition. La fille, Marion Klein, se souvient des lois nazies, lorsque l’identité juive était conférée à toute personne qui, ou bien possédait trois grands-parents juifs, ou bien, ayant un conjoint juif, en avait seulement deux. Absurde. Puisqu’avant de se marier, dans le cas où les deux ont deux grands-parents juifs seulement, aucun des deux futurs conjoints ne l’est… Ce à quoi, André, en colère, objecte qu’il est vain d’ergoter sur « l’illogisme » des lois nazies : elles sont évidemment absurdes. Comment attribuer le caractère juif aux grands parents sans aller vérifier si eux-mêmes ont trois grands-parents qui etc. et ainsi jusqu’à l’infini ?
Cette pièce est donc intelligente. Forte. A la fin, la fille n’en peut plus. Elle se laisse engloutir. Lui résiste. On ne sait pas comment ni pourquoi. Mais il y a toujours comme ça dans les pires situations, les plus absurdes, ceux qui survivent et ceux qui ne survivent pas.

En rentrant après le spectacle, j’allume la télé… juste pour voir. Et je tombe, horreur, sur Marine Le Pen. Elle n’a qu’un seul point à son programme : la préférence « nationale ». S’en prendre aux étrangers. Leur refuser les soins, l’école, la solidarité. Son opposante (Rachida Dati), récite ce qu’elle a visiblement préparé : que faites-vous de tous ces étrangers, madame, qui ont fait la grandeur de la France, d’Aznavour à Zidane en passant par Joseph Kessel ? Mais, madame, lui rétorque l’autre : il faut faire la différence entre les « bons »  étrangers, ceux qui s’intègrent vraiment, et les autres, les « mauvais ». Terrible. Dati aurait pu rétorquer que les « indigènes » qui se sont fait tuer durant les guerres, on n’avait pas regardé avant qu’ils aillent au combat, s’ils étaient « intégrés » ou non.  Mais non, ça passe. Terrible, donc. Car ce genre de propos fait mouche. Combien de milliers de voix encore engrangées par la blonde fille de son père en quelques piques vicieuses et assassines face auxquelles les interlocuteurs se retrouvent, comme toujours, sans voix ?
Heureusement sur une autre chaîne (France 5), s’exposait la beauté pure, sans nationalité ni gènes, ni passeport : la peinture de Piet Mondrian, pour tenter d’oublier tout ça.

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7 commentaires pour Identité

  1. Marine Le Pen, je ne peux la voir en peinture.

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    • alainlecomte dit :

      ou alors qu’elle ne soit qu’une pure abstraction…

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      • lignes bleues dit :

        le mieux, donc, n’est-il pas de ne pas en parler ?
        ni de l’une, ni de l’autre ni du troisième par crainte de border les lits, ce qui ne veut pas dire ne pas lutter.
        Ce papier est l’occasion de dire que la réalité dépasse l’impensable : reçu dans ma boite au lettre la semaine dernière un kit de prélèvement d’ADN, cautionné par ma mutuelle, sous couvert de recherche médicale, accompagné d’une lettre indiquant que ce kit, qui est parti à la poubelle, valait 20 euros… Mon seul tort étant d’avoir répondu il y a 20 ans, pauvre naïve, à un questionnaire.

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  2. alainlecomte dit :

    Certes, je comprends ce que vous voulez dire. Je pense néanmoins que le danger incarné par MLP ne va pas s’en aller tout seul, comme ça, simplement parce que nous l’aurons ignoré. Je suis triste de voir la faiblesse de ceux ou celles qui lui sont opposés sur un plateau télé. J’aimerais que les gens appelés à se mesurer à elle, réfléchissent d’abord à un argumentaire efficace. Ce n’est que grâce à un tel argumentaire que son influence peut diminuer.

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    • lignes bleues dit :

      ce n’est sans doute pas un hasard s' »ils » n’ont trouvé « que » Madame Dati à mettre en face. Ceci dit les motivations réelles ??? On peut craindre que ce ne soit « que » parce que c’est une femme, immigrée. Cela ne m’étonne guère qu’elle se laisse instrumentaliser pour cela, l’essentiel étant de paraître, c’est du moins ce que j’imagine. Bref, tout cela est particulièrement glauque. Donc, réfléchissons à la façon de lutter : ne pas entrer dans le jeu médiatique car n’est-ce pas le but poursuivi par l’une et par l’autre, que l’on parle d’elles ? Plutôt démonter les idées, argumenter comme vous le dites, que les propos, pour ne pas entrer dans ce jeu-là, ce fond de commerce : pas si facile c’est vrai. A bientôt.

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  3. La participation de Rachida Dati à cette émission est un lapsus à lui tout seul. J’ai entendu que le P.S. (et même l’UMP qui s’inquiète de voir ses voix captées par ce particule) avait violemment protesté contre l’amalgame fait par MLP entre immigrés et « occupation nazie ». Le Mrap devrait lui faire un procès : JMLP en a bien perdu quelques-uns !

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  4. Quotiriens dit :

    En attendant que la blonde MLP fasse la grève de la faim, ce qui peut prendre du temps, pourrait-on lui proposer un test ADN? On aurait peut-être des surprises intéressantes (il y en a eu d’autres célèbres).
    Les chiens aboient (hurlent, montrent les dents) et la caravane passe.

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