Le cadeau de Nobel 2024

Il est des livres dont on ne peut presque pas parler.

Comme s’ils avaient été écrits avec tellement de don de soi

comme s’ils exprimaient une telle douleur

qu’on ne pourrait oser en parler sans risquer de poignarder symboliquement leur auteur ou leur autrice

Ces livres nous semblent venir de nulle part, issus d’un ciel dont nous ignorions jusqu’ici l’existence.

Ainsi des livres de Han Kang.

Déjà, cet hiver, j’étais tombé sur un de ses livres, qui n’était pas passé inaperçu en France, ayant reçu le prix Medicis étranger.

Impossibles adieux se déroulait pour l’essentiel dans l’île de Jeju, tout au sud de la péninsule. J’aurais aimé y aller lors de notre bref séjour en Corée, ce printemps. Mais cela aurait été trop compliqué.

Il m’avait suffi de regarder de manière intriguée un reportage sur cette île, qu’on peut voir au musée des arts populaires de Séoul, et de paraître assez intrigué pour qu’un vieil homme vienne à moi et me parle des rites chamaniques qui y sont pratiqués. Je ne savais pas alors que les plages aujourd’hui prisées des touristes de toute provenance enfouissaient les os des victimes assassinées par les soldats en 1948 et 1949.

Il y a chez Han Kang une tendance à laquelle nous ne pouvons résister qui est de tenter de montrer le réel de façon quasi surnaturelle. La littérature ne saurait se contenter de l’énoncé de faits matériels, elle sait bien que ce qui nous intéresse pour en percer le mystère ce n’est pas la matière simple mais le double qu’elle forme avec son aura.

Walter Benjamin est celui qui a le plus parlé de l’aura d’une œuvre sans qu’il ne parvienne jamais vraiment à dire de quoi il s’agissait, ou alors, c’était, de manière vague, une sorte d’expression de son unicité. L’aura d’un événement serait un peu différente, ce serait le caractère très volatile qui se colle à lui, qui en fait son unicité bien sûr, mais aussi sa traduction dans une langue particulière, celle de nos émotions, de notre affectivité. Comme si l’événement ou la personne se dédoublait, d’un côté l’aspect physique, sensible, brutal et de l’autre une auréole, un songe. La culture occidentale parlerait de fantôme, alors que chez beaucoup d’écrivain.e.s asiatiques, il s’agit d’une persistance de l’être, même après sa mort ou sa disparition. Han Kang nous montre que l’on ne se débarrasse jamais des traumatismes de l’histoire. Les victimes des massacres ne sont jamais effacées par le temps, elles sont encore là sur les lieux du désastre, ou bien même parfois viennent habiter en nous. La séparation entre les vivants et les morts n’est jamais nette et définitive, comme me l’avait gentiment expliqué le prieur de Rengejoin à Koya-san

Dans Impossibles adieux, une jeune femme, Gyeongha, écrivaine, accomplit une promesse faite à sa meilleure amie, Inseon, celle d’aller nourrir le perroquet blanc que celle-ci a laissée dans sa maison de l’île de Jeju. Inseon ne peut s’y rendre elle-même car elle a eu un accident en maniant une tronçonneuse lors de ses travaux d’ébénisterie. Le médecin de Séoul lui a suggéré de recoudre ses phalanges, ce qui nécessite des soins extrêmement douloureux et astreignants : toutes les trois minutes, une piqûre doit lui être faite afin que le sang continue de circuler sans relâche de part et d’autre de la plaie. Ceci afin d’éviter les douleurs dues aux membres fantômes au cas où elle aurait abandonné l’idée de recoudre ses phalanges. Voilà la réalité, écrite noir sur blanc, mais au-delà, il y a une autre réalité, une « sur-réalité » peut-être, celle qui englobe l’histoire de l’île de Jeju, avec d’autres soins encore, qui sont ceux que l’on doit faire pour maintenir en vie d’autres fantômes : ceux des milliers de civils massacrés en 1948 et 1949 quand les armée sud-coréenne et américaine imposaient un ordre féroce qu’elles justifiaient par la situation de guerre avec la Corée du Nord.

Le roman commence par un rêve, celui de cadavres enterrés après un massacre, représentés par des troncs d’arbres noirs, plantés droit sur une plage, laquelle est recouverte par la vague à la marée montante. La narratrice voudrait les soustraire à la marée. Quelle idée d’installer des tombes en un tel endroit ? Et pour cela, aurait voulu s’engager dans la réalisation d’un film avec Inseon, cinéaste en plus d’être ébéniste, mais elle ne s’est pas encore remise de son précédent livre, où elle évoquait d’autres événements, ceux de mai 1980, quand le dictateur Chun Doo-hwan avait fait massacrer des dizaines de milliers de manifestants dans la ville de Gwangju (d’où, justement, est originaire Han Kang). Décidée à partir pour Jeju par le premier vol, lorsqu’elle arrive, l’attend la plus forte tempête de neige que l’on ait vue dans l’île depuis longtemps, son chemin pour rejoindre le perroquet blanc devient une marche terriblement éprouvante où elle est à deux doigts de se perdre des dizaines de fois, au point que nous ne savons plus à la fin si elle y arrive vraiment ou si ce qui advient finalement est le fruit d’hallucinations. Ama l’oiseau est-il déjà mort ou bien revit-il miraculeusement ? L’amie est-elle morte (ce que pourrait laisser croire un appel téléphonique qui reste indécis au cœur de la nuit) ou bien vivante, ou bien est-ce son aura qui revient occuper le dedans de sa maison au moment où Gyeongha retrouve d’anciens films muets qui racontent la répression et le destin du père qu’aimait tant Inseon ? Ou pire encore, n’est-ce pas Gyeongha qui est morte en chemin, et dont l’âme accueille désormais une Inseon bien vivante qui lui livre tous les documents d’archive obtenus lors de son travail préliminaire au film projeté ?

Non, peut-être est-ce l’inverse. Peut-être que moi, morte ou en train de mourir, je conserve mon regard obstinément tourné vers cet endroit. Dans l’obscurité de cette rivière asséchée. Dans ta chambre glaciale où je me suis allongée après avoir enterré Ama.

Mais comment la mort peut-elle être si vive ?

Comment la neige sur mes joues peut-elle pénétrer ma peau en faisant naître une sensation aussi glaciale ?

Après Impossibles adieux, j’ai lu (sur le conseil de mon ami Marc D.) Celui qui revient, un roman qui porte sur cet épisode terrible de l’histoire récente de la Corée, qui s’est déroulé en mai 1980, époque où le dictateur Park Chung Hee avait cédé le pouvoir à son « fils adoptif », Chun Doo-hwan. Les deux romans se complètent, c’est du second que la narratrice parle au début d’Impossibles adieux. La forme narrative est différente, l’un porte la voix d’une femme romancière affrontant la neige, ses migraines et ses fantômes, l’autre est délibérément polyphonique. Le pari est de donner la parole tour à tour à plusieurs actants de cette courte révolution qui eut lieu en cet endroit de Corée et fut réprimée dans le sang. Là encore vivants et morts se mêlent. Le deuxième chapitre en particulier (Des souffles noirs) prend le point de vue des âmes des morts massacrés au cours de la journée : Nos corps étaient superposés en forme de croix. C’est l’âme d’un jeune garçon qui s’exprime, elle décrit sa situation et celle des autres victimes entassées en un amas qui sera bientôt brûlé, ce qui libérera l’âme, et l’on peut croire alors qu’elle ne cessera de hanter les survivants. Les voix qui interviendront par la suite seront celles des personnages que nous avons vus dès le premier chapitre, tous mus par un légitime sentiment de révolte, la plupart de jeunes étudiants qui ont encore la naïveté de croire en la justice de l’État, et ne s’attendent pas à ce que certains d’entre eux soient mitraillés sans même une attention pour ce qu’ils ont à dire. L’épilogue met en scène la romancière, qui avait dix ans lorsque les événements se sont produits, et qui a recousu patiemment les pans de cette histoire, que, depuis, des couches et des couches de neige et de glace (il fait souvent très froid en Corée) ont tenté de recouvrir, mais sans succès.

J’en étais là de mon émerveillement face à l’oeuvre d’une grande écrivaine, parfaitement heureux de l’avoir découverte et d’avoir pu ressentir l’émotion de la lire (notamment durant ce long voyage en train qui m’a conduit récemment de Grenoble à Brest, via Lyon et Rennes, en TGV) quand, ce jeudi 10 octobre, j’apprenais avec surprise et joie pour elle que lui était décerné le Prix Nobel !

Quel beau Nobel.

NB: il va de soi que lorsque nous lisons un roman écrit dans une langue étrangère, nous devons beaucoup à ceux et celles qui ont assuré la traduction. ici, elle est magnifique, et elle est due à Pierre Bisiou et Kyungran Choi

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Au boulot ! (droite et gauche dans le débat d’aujourd’hui)

il est étonnant de voir s’échanger des propos sur les chaînes de télévision concernant la droite et la gauche1, venant de gens s’étiquetant eux-mêmes « droite » ou « gauche ». On ne sait parfois plus très bien qui est qui et qui défend quoi. Tel représentant de la droite affirme que les valeurs de la droite sont consistantes et il énumère, pêle-mêle, la croyance en la valeur du travail, la méritocratie, l’égalité des chances voire même la justice sociale alors qu’on pensait jusqu’ici que ces deux dernières étaient des « valeurs de gauche ». Dans le même temps, il fustigera la gauche car, dit-il, on ne sait trop ce que sont ses valeurs à elle… laissant les représentants de celle-ci assez pantois, il faut bien le dire, comme s’ils entérinaient ce qui vient d’être dit. Comparaison d’attitudes bien significative d’une situation réelle, comme si la gauche officielle, celle des partis, n’avait plus rien à dire. De fait, elle n’a pas grand-chose à dire en effet car elle n’a jamais voulu approfondir le corpus doctrinal dont elle est issue, comme s’il valait mieux ne pas avoir de doctrine plutôt qu’avoir la lourde charge d’en défendre une, avec le risque que cela comporterait d’y perdre des plumes. C’est comme cela qu’on arrive finalement à une gauche de droite qui ne fait que répéter en miroir ce que lui souffle la droite, laquelle, pour dorer son blason, n’a rien fait d’autre que piquer à la gauche certaines de ses idées, en les désamorçant au passage pour qu’elles deviennent inoffensives. Le résultat est une apparence d’inconsistance à gauche, d’autant plus que n’importe quel observateur ne peut que voir en son sein une discordance entre une soi-disant « extrême » (LFI) et les autres. Le courant LFI aurait bien une doctrine mais elle charrie avec elle une conception dépassée de la « lutte des classes », pour laquelle on aurait décidé de substituer au prolétariat soit une notion de « peuple » très floue, soit un regroupement communautaire sur base ethnique plutôt que sociale. Le but de LFI, exhumant de vieilles réminiscences trotskistes, est de constituer un « front de classes » comme si, depuis l’orée des temps, deux armées s’affrontaient et que l’issue de l’histoire était que l’une triomphe de l’autre.

Si gauche il y a, on doit la chercher davantage dans les manifestations populaires que dans les jeux qui se déroulent au sommet des appareils. Les masses de gens qui se déplacent pour soutenir le NFP avant, puis après, l’élection, ceux qui se sont déplacés si souvent pour protester contre la réforme des retraites veulent bien dire quelque chose, et cette chose dépasse (du moins, je le crois) le point précis qui les a poussés à descendre dans la rue. Les gens qui manifestent contre la réforme des retraites ne le font pas seulement sur ce point des retraites mais plus généralement ils le font à propos du travail et de ce qu’il incarne dans la société d’aujourd’hui (on peut ici énumérer les adjectifs qui lui sont accolés depuis des années par des sociologues et les spécialistes du travail comme Dominique Méda et d’autres : épuisant, destructeur, dépourvu de sens etc.), autrement dit ils formulent la demande que l’on se penche sur la notion de travail d’un point de vue critique. Je ne dirai pas qu’ils vont jusqu’à revendiquer « l’abolition du travail » comme le prône le courant de la critique de la valeur avec lequel je sympathise, mais au moins que l’on prenne conscience dans la société que le travail est avant tout le travail abstrait, celui qui est dépensé comme une denrée quantifiable dans le but de produire des marchandises indifférenciées, et qu’il n’est pas le travail concret idéalisé par des théoriciens de droite qui verraient en lui une « réalisation de l’individu ».

(C’est le même mot « travail » qui couvre des réalités aussi différentes que celle de l’artisan ou de l’artiste, celle de l’ouvrier à la chaîne, celle du livreur, celle du cadre d’entreprise, celle même du directeur d’entreprise, ou celle de ceux et celles qui accomplissent les tâches nécessaires de nettoyage, d’entretien, d’aide aux personnes etc. Ces réalités n’ont rien à voir entre elles, la seule chose qui les unit est l’équivalence que le capital établit pour elles avec une « valeur » mesurée par une rétribution (en général un salaire). D’où le caractère « abstrait » du travail en général. On notera que parmi toutes ces tâches, les dernières citées trouvent mal leur place du point de vue de la valeur, elles reçoivent donc des rétributions ridiculement faibles en regard de leur utilité absolue. C’est ce que montre le film à sortir bientôt de François Ruffin et Gilles Perret : Au boulot !où les réalisateurs prennent prétexte de propos odieux prononcés sur certaines chaînes de télé par certaine « chroniqueuse » pour proposer à celle-ci d’y aller voir de près. Film plein d’humanité que je recommande). Ce sont ces tâches qui représentent ce que les théoriciens de la valeur appellent « la dissociation » par rapport à la valeur, autrement dit le fait qu’elles n’entrent pas du tout dans le circuit de la valorisation de la marchandise, et qu’elles sont de ce fait mises à l’écart, ignorées, dévalorisées, et ce sont bien entendu en général les tâches accomplies par des femmes.)

Il existe des travaux dans lesquels les individus se réalisent, mais ils sont rares, et ils sont d’ailleurs de plus en plus gagnés à leur tour par la marchandisation, c’est-à-dire l’esprit de rentabilité (pensons par exemple à l’évolution du métier de chercheur). Une fois désambiguisée cette notion de travail, on voit avec évidence que le discours de la droite sur la valeur-travail ne tient pas. Faire ce travail sémantique est une des missions de la gauche.

Quand, d’autre part, les gens manifestent pour le NFP ce n’est pas en soutien de telle ou telle vedette du mouvement, Mélenchon, Roussel ou Ruffin, mais parce qu’ils veulent dire leur indignation face à l’éventualité que vienne occuper le pouvoir un parti d’extrême-droite raciste, xénophobe et en faveur des discriminations de toute espèce, dont les partisans si ce n’est les dirigeants – mais uniquement par prudence et tactique – ne se font pas faute de menacer, insulter, harceler ceux et celles qui osent tenir un discours de tolérance et d’ouverture, comme on l’a vu avec la cérémonie d’ouverture des JO, dont les concepteurs ont du obtenir une protection policière. Autrement dit, là est aussi une autre mission de la gauche : être ferme sur la dénonciation de toute discrimination, quelle qu’elle soit, aussi bien de genre, d’orientation sexuelle, que d’appartenance ethnique ou nationale, et même, ajouterai-je, d’âge (sujet à creuser!). On doit aussi inclure à cette liste la classe sociale, mais alors en faisant attention à ne pas nourrir la vieille conception de la lutte des classes héritée du marxisme traditionnel : le but de la gauche n’est pas de déchaîner les colères stériles des uns contre les autres, mais au contraire, de mettre en évidence la commune domination des individus par le capital, c’est-à-dire le travail et le temps abstraits. Critiquant cette domination, elle sera mieux à même de dénoncer le rôle du capital sur l’évolution désastreuse de nos conditions de vie à tous et toutes (quelles que soient, là encore, les âges, les genres, les classes sociales, les appartenances ethniques…) corollaire des effets de son développement sur les ressources, l’environnement et le climat.

Et puis, les gens n’ont pas seulement manifesté contre la retraite à 64 ans et pour le NFP. Il ne faudrait pas oublier le contexte incroyablement nouveau et novateur fourni par la lutte des femmes dans le but qu’on les respecte, dans leur corps autant que dans leur rôle social. Les revendications et les protestations classiques (pour le pouvoir d’achat, de meilleurs salaires etc.) glissent sur le réel sans s’arrêter si elles ne parviennent pas à s’inscrire dans cet esprit nouveau. Quand les femmes manifestent aujourd’hui, ce n’est pas pour exprimer volonté de vengeance, haine des autres (des « hommes » par exemple) ou revendication catégorielle (« salaire » de femme au foyer), mais pour dénoncer un régime : le patriarcat, qui avance de pair avec le capitalisme (voir là-dessus le livre de Roswitha Scholz : Le sexe du capitalisme, paru aux éditions Crise et critique). Le patriarcat asservit toutes les femmes, sans discrimination, et aussi, oserai-je dire même si c’est secondairement, les hommes, du moins les êtres humains que le régime en question assigne aux places singulières de dominants (dominants sexuels et sociaux), car ils ne sont pas maîtres plus que d’autres des lieux qu’ils occupent au sein du régime (ne faisant souvent « au mieux » qu’en jouir de manière honteuse, ce qui est aussi humiliation, autant des corps que des esprits).

Finalement, la gauche devrait être universaliste, mais pas au mauvais sens qui a été celui pendant longtemps de la « classe bourgeoise » proposant un faux universalisme qui ramenait tout à ses intérêts (et plus généralement aux intérêts de la race blanche et du genre masculin!), au sens d’un véritable universalisme cette fois, qui ne serait pas un choix subjectif proposé par une certaine catégorie de l’humanité, mais le produit d’une évidente nécessité créée par les évolutions objectives et reconnue par tous et toutes.

1Comme dans l’émission de débats « C ce soir » sur le thème « La France est-elle de droite ? », sur la chaîne France 5, récemment en septembre.

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Retour à Ouessant

De nouveau Ouessant
après 2012, après 2014
puis 2017,
et 2019
et 2022

il pleut sur Ouessant
comme il pleut sur Brest
et comme sur la Bretagne en entier
au-dessus des pointes granitiques
il se met des masses de gris
comme la poussière d’un crayon graphite
au-dessus de Pern
à l’embarcadère de l’îlot Keller
et sur Créac’h
le phare en rayures blanches et noires
balayant la lande
de ses rayons bas qui ratissent la nuit.
La terre d’Ouessant demeure amère
le blé dur y est voisin de la bruyère.
Île parcourue
en large en long et en travers
pour sentir à nos pieds
l’humidité des sentiers
et la tendresse des mousses.


Depuis que je suis venu ici pour la dernière fois
pas grand-chose n’a changé
rien de nouveau ne pousse
un homme d’affaires brestois achète les hôtels et les auberges
pour les laisser fermées la majeure partie du temps
et des autos pot-de-yaourt électriques vont jusqu’aux limites
des prairies et des landes
mais le capitalisme ouessantin s’arrête à peu près à ça :
gagner un peu de sous, profitant du tourisme
comme dit notre logeuse, femme sympathique
qui fustige ces âpres au gain voulant de son île
faire un terrain de jeu doublé d’une autoroute.


Notre logeuse est une femme énergique,
on devine qu’elle vit seule
mais qu’elle est pourtant riche de ses relations
avec tous les îliens de la Terre
Elle s’occupe de sa mère,
elle garde en réserve de beaux livres sur son île
qu’elle craint que des voyageurs jaloux ne lui dérobent
comme ils l’ont déjà fait et elle s’en plaint.
Ouessant est l’île des livres,
c’est fou ce qu’il en paraît chaque année.
On les voit à la librairie de Lampaul,
les recueils de poèmes par des hôtes en résidence
les romans qui croisent des destins de gens de Bretagne et d’Irlande
des livres de photos des phares et des écueils
des ouvrages d’histoire qui content comment la politique
sous le Second Empire s’est immiscée dans l’île
y amenant des bienfaits comme le Créac’h, des écoles
et des forts protecteurs
en échange de fidélité, d’attachement à l’État,
d’attention mise à ce que l’on parle le français
et non la langue bretonne
mais la langue bretonne s’est accrochée au site
comme les berniques aux rochers de port Arlan.
Les livres d’histoire content aussi tous les naufrages
avant la construction des phares
et même après
puisque le dernier notable eut lieu dans les années septante
quand le pétrolier Olympic Bravery
échoua sa cargaison noire et gluante
du côté de Yusin.


Madame M. habite au-dessus de la vieille pharmacie,
certes elle est bavarde mais ses mots sont sertis de sagesse
elle a pensé et réfléchi et fait une question personnelle
des recommandations pour le tri des déchets
et l’économie de l’eau
pas de gâchis chez elle
le moindre bout de beurre qui reste ira compléter sa cuisine
les confitures seront goûtées jusqu’à ce que les parois des pots
soient lisses et transparentes
le pain sera là dès sept heures, avec un croissant s’il vous plaît
et n’attendez pas qu’elle sollicite un compliment :
elle serait gênée,
détournant le regard vers le vaste Océan.
L’île d’Ouessant ainsi continue à vivre
avec ses anciens marins, ses quelques cultivateurs
et surtout toutes ces femmes qui ont fait vivre l’île
pendant que les hommes étaient absents,
et puis un avion qui atterrit sur le coup de cinq heures
un dauphin paraît-il qui loge dans le port
des phoques au large lissant leurs moustaches ténues
des lapins de garenne fuyant vers leurs terriers
le miel des abeilles noires à l’abri des ronces
le sémaphore austère rappel de l’État
qui surveille par tout temps l’entrée des convois
la hutte bleue de Kadoran
lorgnant vers le large en quête d’Amérique
les moutons laineux qui se protègent du vent
quatre ou cinq vaches importées du continent
des chèvres innocentes qui ne savent que répondre
à vos doux compliments
et la vague, la vague toujours relancée
la vague à l’assaut des installations tremblantes
plan incliné vers la barque fragile
ruines englouties des cornes de brume
de la trompette qui était mue par de pauvres chevaux
qu’on courait ramasser dans la lande
sitôt que le brouillard s’annonçait
la vague qui percute
le socle de Nividic
qui jaillit plus haut que la Jument
qui donne de sonores coups de butoir
quand elle s’invite au fond des grottes
la vague, la vague
toujours relancée
qui arrive en douce comme une bête ondoyante
au long du courant
rusée comme Fromruz
grondante comme Fromveur
la vague qui laisse peu de chance
au pêcheur égaré
empêtré dans ses filets
amoureux des ondines
ou ramasseur d’ormeaux
la vague parlant seulement
aux oreilles de la lande muette.

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Sur une photo de Mary Ellen Mark


Je n’ai pas mis cette photographie de Mary Ellen Mark dans les séries que j’ai publiées ces dernières semaines sur ce blog, et pourtant elle est sûrement celle que j’ai préférée parmi les milliers de photos exposées à Arles au cours de ces rencontres, à moins que ce ne soit justement parce que je la préfère, et que cela me pose problème. On notera la perfection esthétique de cette représentation, l’équilibre des formes est parfait, l’harmonie des gestes et des visages a été saisie en un éclair par la photographe américaine. Les bras de l’homme enserrant la femme faisant avec ceux de celle-ci un motif en croix qui structure l’image, l’oblique du corps de la femme prolongeant l’inclinaison du visage lequel forme une sorte de V avec le visage barbu de l’homme, et les deux enfants à l’arrière comme une photo à l’intérieur d’une photo, les regards alignés, la main de la fille doucement posée sur la joue du garçon… Peut-être l’instant d’après, les choses et les êtres auraient bougé, on n’aurait plus senti cette plénitude. Pourtant cette photo nous emplit d’un malaise : jusqu’à quel point peut-on transformer une image de la misère en œuvre parfaite sur le plan esthétique ? N’y a-t-il pas ici une esthétisation de la misère qui nous gène profondément ? Cela est d’autant plus fort que nous sommes des sujets façonnés par une façon « bourgeoise » de voir les choses, c’est-à-dire conventionnelle, mue par une certaine idée de notre confort et que nous ne pouvons que jeter, du haut de cette attitude, un regard condescendant, tout juste de pitié, qui est bien le sentiment le pire que l’on puisse éprouver. Benjamin déjà exprimait cela dans ses essais sur Brecht. Il s’en prenait à la Nouvelle Objectivité, mouvement qui s’est développé en Allemagne dans les années vingt et trente et a donné déjà des œuvres magnifiques inspirées par la réalité sociale, il parle du procédé d’une certaine photographie à la mode, consistant à faire de la misère un objet de consommation ». Susan Sontag s’est aussi penchée sur la question, en particulier à propos des photos de Diane Arbus. La difformité peut-elle devenir objet de contemplation ? Lorsqu’on passe de longues heures à regarder les photographies exposées dans des Rencontres comme celles d’Arles, on voit bien sûr se distinguer plusieurs types de réponse à ces questions. Les photos qui émanent d’un artiste-reporter qui a tenu à nous montrer une situation unique ou très éloignée de nous, que nous ne connaîtrions pas sans lui, et pour lequels sans doute, il a risqué sa vie ou en tout cas a payé de sa personne, où il s’est exposé lui-même s’en tirent bien. On ne saurait reprocher à Duroy de nous montrer une vieille misérable poussant une cariole sur la route qui longe le camp d’Auschwitz car il nous montre là un état de fait que nous ne pourrions pas soupçonner, il tient son rôle d’informateur, tout comme lorsqu’il photographie l’écroulement du mur de Berlin avec une prise de vue saisissante qui nous fait sentir le poids des matériaux qui s’effondrent. La photo de Mark nous semble être d’une autre catégorie, en première approximation, elle s’est contentée de faire une photo « émouvante » et belle d’une famille dans la précarité, mais à y réfléchir, cela est une impression superficielle : il faut bien sûr entrer davantage dans la démarche de la photographe pour la comprendre. Après tout, elle a fait cette photo après avoir suivi longuement cette famille, avoir presque partagé sa vie, ce qui fut une épreuve longue et exigeante. D’ailleurs presque toutes les photos que nous voyons exposées des plus grands photographes sont issues de tels labeurs et de périodes très longues où il leur aura fallu se rendre familiers des uns et des autres, se confondre avec la nature ou avec le paysage urbain afin de prendre parfois une seule photo, mais qui sera faite de toute cette concentration. Ainsi n’en voudrons-nous pas trop à Mary Ellen Mark. IL en va de même pour Valérie Léonard, rencontrée alors qu’elle gardait la galerie où étaient exposées ses photographies d’un monde qui nous est complètement inconnu. Les baduys de l’Indonésie ne permettent à aucun visiteur de passer la nuit chez eux, s’ils veulent les voir, ils doivent venir de très loin puis repartir de là où ils sont venus le soir même, il devient difficile alors de faire un reportage photo ! Et pourtant, avec patience, avec les années où elle est revenue de manière inlassable, Valérie Léonard a réusii à obtenir leur confiance, elle a pu faire des séjours de plus en plus longs qui lui ont permis de réaliser ces reportages qui, à nous, si nous n’y prenons pas garde, sont peu de choses, un reportage de plus parmi tous ceux que nous pouvons lire dans les revues spécialisées, mais c’est nous qui sommes à incriminer, pas les auteurs et autrices de ces photos, à nous de recevoir un peu de ce respect et de cette attention qu’ils/elles ont témoigné. Ce que nous occultons aisément lorsque nous regardons des photographies, ce sont leurs conditions de production. Benjamin, encore lui, disait en parlant de littérature, qu’il y avait une tâche urgentissime de l’écrivain actuel (il disait cela en 1932) : « la conscience de la pauvreté qui est la sienne et qui doit être la sienne pour qu’il puisse commencer à neuf ». Son « travail » ne doit pas être seulement « travail sur des produits, mais toujours en même temps un travail sur les moyens de production ». Ce qu’il voulait dire par là, et qui semble plus vrai aujourd’hui pour la photographie que pour la littérature (malheureusement), c’est que le processus de production fait partie du produit, et que sans doute, c’est celui-là même que nous devons tâcher de percevoir, nous, pauvres regardants qui pourrions vite être happés par la paresse du regard.

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Kamel Daoud, les houris et la voix divisée

J’ai évoqué Houris de Kamel Daoud dans mon précédent billet. Un grand livre, disais-je. Et ô combien. Autant par la forme que par le fond. Livre rigoureusement construit qui commence par une partie sur « la voix », qui est celle de la narratrice et qui est la voix divisée, j’y reviendrai, se continuant par une partie transitoire où il est question d’un chauffeur de camion qui parcourt l’Algérie en tout sens car lui a été confiée la mission de tout raconter de ce qu’il a vu et de ce qu’il a appris, et qui charrie à l’arrière de son véhicule une masse de livres, comme symbole d’une connaissance introuvable, c’est donc la partie de la mémoire fracturée, et se terminant par « le couteau » où se dévoile un peu des racines du drame et se met à luire une petite lueur d’espoir qui s’appelle « vie ». Le couteau c’est celui d’Ibrahim (Abraham pour les Juifs et les Chrétiens) se préparant à égorger son fils et finissant par tuer un mouton en lieu et place. C’est le jour de l’Aïd dans le petit village de Had Chekala, ce n’est pas un hasard. La voix divisée, c’est peut-être celle que nous possédons tous, mais ici, la division se montre au grand jour, elle traduit une blessure physique innommable : Aube a eu la gorge tranchée au cours d’un massacre perpétré au cours de la guerre civile qui s’est déroulée en Algérie de 1992 à 2002, pendant « la décennie noire ». D’où le larynx brisé, les cordes vocales déchirées, et une cicatrice qui couvre le cou de la jeune femme d’une oreille à l’autre et la fait ressembler à l’Homme qui rit de Victor Hugo. Elle ne peut donc s’exprimer vers l’extérieur que par un chuintement de gorge : voilà la voix extérieure, alors que, à l’intérieur, tout est riche et fluide et peut développer un discours sans fin. Adressé à qui ? À l’embryon qu’elle a dans son ventre suite à un rare moment de rencontre heureuse avec un homme, un pêcheur qui, entre temps, a disparu en mer, voulant atteindre à la nage les côtes espagnoles. Cette dualité est une magnifique métaphore de l’être parlant que nous sommes tous.tes : langue des contacts et de la conformité d’un côté, et langue intérieure, des confidences que nous faisons à nous-mêmes, de l’autre. Je crois que Lacan en son temps, repris par J.C. Milner dans « l’Amour de la langue » appelait ça l’opposition entre la Langue et lalangue1, ou l’objet du linguiste d’un côté et le sujet de l’analyse de l’autre. « lalangue » exprime ici la vérité : pourquoi faire vivre un être à naître dans un monde aussi pollué ? La langue, elle, est soumise, quoiqu’on fasse, à l’État. Ici l’interdiction faite à quiconque de seulement raconter ce qui s’est passé entre 1992 et 2002. La langue est toujours celle d’un interdit. Barthes le disait bien quand il en dénonçait le fascisme. Quand la langue intérieure rencontre la langue extérieure, cela s’appelle la (vraie) littérature. Et c’est ce que fait Daoud faisant en sorte que sa propre langue intérieure accouche la vérité de la langue intérieure d’un personnage victime de la Terreur Religieuse. Kamel Daoud me dit à la fin de notre courte rencontre que cette femme existe vraiment. Oui, Terreur Religieuse, à mon avis, on peut employer ces termes (qui ne figurent pas dans le roman), ce sont eux qui sont les plus justes parce qu’ils ne visent pas seulement une religion particulière (l’islam en l’occurrence) mais toute religion puisque toutes, à un moment donné de leur histoire, ont donné lieu à un emballement de tueries et de massacres au nom d’un fétiche qui, soi-disant, nous protégerait (voire « nous aimerait » comme il est dit dans la religion chrétienne). Dans son interview récente sur France Inter, Kamel Daoud faisait de la religion l’expression d’un refus d’assumer sa sexualité, lorsque je le lui ai rappelé à Morges, il a tenu à nuancer, sans doute ne voulait-il pas apparaître tel un anti-religieux à tout prix, il voulait être conciliant. Mais je ne crois pas que cela soit blâmable de dire cela : la sexualité est toujours apparue probablement aux humains comme ravageuse, exigeante, détruisant les relations plutôt que les construisant, et distincte de l’amour, bien entendu, tant qu’une instance ne vient pas la contrôler. Alors on invente Dieu. Mais il ne faut pas croire que cette invention suffise : le roman de Kamel Daoud est très drôle quand il révèle au grand jour les obsessions des imams et des mollahs. Il n’est pas de meilleur connaisseur des sous-vêtements féminins par exemple que les imams. Ce sont eux qui les vendent sur les étals des marchés villageois ! Aube, la jeune narratrice, est très narquoise et très drôle quand elle s’en prend à eux. Comme dédommagement de ses souffrances, elle a reçu le droit d’exploiter un petit commerce : un salon de coiffure. Celui-ci se trouve juste en face d’une mosquée, qu’elle appelle la « mosquée au cercueil » parce que devant l’entrée est exposé en permanence un cercueil, où l’on peut mettre le mort que l’on accueille pour la prière du soir en attendant le lendemain où l’on changera de mort (cette mosquée existe bel et bien à Oran). La coiffeuse et ses employées s’amusent bien quand elles entendent tonner l’imam contre le maquillage, l’épilement des jambes et les parfums, qui devraient être interdits, pendant qu’elles sont en train de justement administrer tous ces bienfaits aux femmes des religieux qui sont venues en cachette. Elle va jusqu’à placarder la facture de la femme de l’imam sur le pare-brise de sa voiture. Tout cela ne plaît pas, bien sûr, et ledit imam a tôt fait d’envoyer ses sbires détruire le salon et voler tous les produits de beauté. Malaise devant autant de duplicité. La religion promet aux croyants de jouir des houris du paradis (les fameuses 72 Vierges que retrouvent, soi-disant, les martyrs après avoir commis leurs actes de djihad) en leur recommandant de piétiner, et même d’égorger, les femmes de la réalité…

Kamel Daoud à Morges le 1 septembre 2024

Aube a été baptisée ainsi par sa nouvelle mère, Khadidja, car la vraie mère est morte pendant le massacre, ainsi que le père et, surtout, la sœur, la compagne de jeu, l’inséparable, celle grâce à qui peut-être, nous l’apprendrons par la suite, la narratrice demeure encore en vie. Khadidja était une volontaire secouriste, elle a pris cette fillette de cinq ans dans les bras et a tout fait pour la sauver, elle y est arrivée, mais il reste toujours le problème des cordes vocales pour quoi elle donnerait tant, et ainsi Khadidja est prête à parcourir le monde afin de trouver un chirurgien qui pourrait les rétablir. C’est ainsi que pendant qu’elle est partie en Belgique à la recherche de la voix d’Aube (laquelle ? Voix intérieure ou voix extérieure?), cette dernière en profite pour partir à l’aventure, retourner au village où tout s’est produit vingt ans auparavant. Je ne raconte pas la suite, bouleversante.

Il faut savoir ici que Kamel Daoud, selon ses dires, a supprimé quatre-vingt pour cent des horreurs qu’il avait décrites dans une première version. De peur, semble-t-il, qu’on ne le croie pas.

Il me dit aussi que « les islamistes ne sont pas des gentils », sentence anodine en apparence mais qui cache davantage : au cours de sa conférence durant la croisière sur le Léman, il fustige les tendances politiques qui, en Occident, et particulièrement en France, cherchent à pactiser avec eux, dans une attitude dit-il, de culpabilité et de soumission. Nous voyons assez bien qui il vise. Il existe une sorte de complaisance à l’égard des religions et particulièrement de l’islam, qui prend pour prétexte une « volonté décoloniale ». Cette complaisance tombe bien mal. Elle ne sert en rien l’esprit de décolonisation, et ne ferait même au contraire que le contrecarrer en encourageant le maintien, dans les pays autrefois colonisés, de structures tout autant répressives que celles qu’avait imposé le colonisateur2.

1 cf. Il y a d’une part la langue, comme entité objective, qu’on peut décrire et même formaliser ; il y a d’autre part cette langue où l’être parlant inscrit son désir, son inconscient, sa subjectivité. Elle ressemble à la première ; en fait, du point de vue matériel, elle en est indistinguable, mais elle se déploie tout autrement: dans les jeux de mots, dans la poésie, dans les homophonies. Pour rendre compte à la fois de la ressemblance matérielle et de la différence radicale, Lacan avait forgé en un seul mot : la langue. Les grammairiens et les linguistes rencontrent la langue en un seul mot, mais ils ne veulent parler que de la langue en deux mots. Quand ils parlent de la langue (en deux mots), la jouissance qui les saisit leur vient de lalangue (en un mot). Bref, ils sont sans cesse renvoyés d’un point à un autre. Dans ce battement, s’installe, tantôt au départ, tantôt à l’arrivée, l’amour de la langue. J. C. Milner, l’amour de la langue.

2 Les structures coloniales sont répressives, bien évidemment, mais elles ne sont pas les seules à l’être ! On a vu tout le bénéfice répressif que pouvaient trouver les régimes qui se sont succédé après la colonisation, à nier cet état de fait. En Algérie aujourd’hui, comme y insiste Kamel Daoud, il est commode au régime en place de mettre tous les malheurs du pays sur le compte du colonialisme. On n’a jamais vu autant de fabrication de héros de la guerre d’indépendance au moment où l’on cache les massacres commis par les islamistes, lesquels, depuis, ont été réhabilités, touchant des pensions d’un montant supérieur à celui touché par leurs victimes.

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Portraits d’écrivain.e.s à Morges en 2024

Alain Mabanckou, extraordinaire de générosité, répondant à un questionnaire adapté de celui de Proust avec une magnifique spontanéité. L’écrivain qu’il aimerait ressusciter pour pouvoir discuter avec lui ? Gabriel Garcia Marquez, la qualité qu’il préfère chez un humain ? la capacité de se mettre à la place de l’autre. Son dernier livre s’intitule « Cette femme qui nous regarde ». On ne saurait le deviner : il s’agit d’Angela Davis. Quand il est allé récemment à Kinshasa c’était la première fois qu’il y allait, bien que ce soit tout près de la capitale du pays où il est né, il a pleuré tellement les gens lui semblaient être à l’abandon dans ce grand pays pourtant si riche en matières premières. Il vit désormais à Los Angeles et, adorant les fringues, il se précipite dans les ventes au rabais de vieux costumes qui ont été utilisés dans les films tournés à Hollywood. Avec une préférence pour la mode des années soixante-dix et les pantalons patte d’éléphant.

Julia Deck a changé de thématique en même temps que d’éditeur, voici un écrit autobiographique. Elle le revendique, elle assure sa questionneuse que « je » ici, renvoie bien à son « je » à elle ! Pas d’écart entre la narratrice et l’autrice. « Ann d’Angleterre » n’est pas un récit hagiographique portant sur quelque princesse du Royaume d’Angleterre, mais c’est ainsi qu’elle a surnommé sa mère. Femme remarquable à l’en croire mais à qui elle s’est souvent affrontée. En pleine forme jusqu’à ce que survienne un AVC. Il faut alors se battre pour qu’elle n’aille pas finir en EHPAD, se battre pour comprendre les discours contradictoires des médecins qui se penchent sur le cas. Julia Deck est drôle et attachante.

Katja Schönherr est en tandem avec Julia Deck dans cet atelier qui a pour titre « ma mère, ma bataille ». C’est une écrivaine allemande, née en RDA, vivant aujourd’hui à Zürich. Son roman, édité chez Zoé, porte le titre : « La famille Ruch ». Le personnage central est une mère, bien entendu, qui se prénomme Inge. Son fils est un beau salopard, menteur et mysogine, qui n’est pas prêt à faire un geste pour sa mère. Une petite fille, elle, est plus compréhensive, c’est par elle que passent les requêtes formulées par l’aïeule. Katja s’exprime en langue allemande, traduite par son éditrice. Elle et Julia s’entendent très bien pour déplorer la difficulté des rapports intergénérationnels. Elles donnent surtout la parole aux femmes. Les hommes disparaissent des radars par les temps qui courent… peut-être le méritent-ils bien.

Nous connaissons bien Daniel de Roulet, enfin… de nom et de réputation, car nous ne l’avons encore jamais rencontré, bien qu’il soit le fils du pasteur qui, autrefois, « accueillit » C. dans la religion protestante (dont elle s’écarte le plus possible depuis). Ce pasteur était celui de Saint-Ismier, dans le canton de Berne (à mi-chemin entre Bienne et La Chaux-de-Fonds). L’écrivain lui a consacré un livre émouvant sous la forme d’un échange de lettres, au moment où sa mère décidait de quitter ce monde par l’intermédiaire de l’association Exit. Saint-Ismier fut un important foyer de l’anarchisme, hébergeant aussi bien Bakounine que Kropotkine. Daniel de Roulet en a tiré un livre passionnant : « Dix petites anarchistes », récit de dix femmes rebelles à qui le canton donna un peu d’argent pour qu’elles mettent les voiles. Elles se retrouvèrent en Patagonie et eurent des vies incroyables. Daniel de Roulet fut lui-même anarchiste dans sa jeunesse, et, provoqué par une amante qui trouvait qu’il parlait beaucoup pour ne pas faire grand-chose, entreprit d’aller incendier le chalet d’Axel Springer, le magnat de la presse allemande des années soixante-dix. L’affaire fit grand bruit mais il ne fut jamais soupçonné. Quand le délai de prescription fut atteint, il dit « coucou, c’était moi ! », et cela bien sûr déchaîna de vieilles colères, un conseiller fédéral du nom de Freysinger voulut faire voter des lois rétroactives pour qu’il soit puni. Le village où eut lieu l’incendie lui rendit hommage et organisa une grande fête en son honneur : enfin les soupçons pouvaient s’éteindre quant à la participation d’un de ses habitants ! Daniel de Roulet s’est aussi beaucoup intéressé aux questions nucléaires. Il a écrit un court livre sur Fukushima. Dans un ouvrage sur le Japon, il osa se mettre dans la peau d’une victime de Hiroshima, ce qui lui valut un dur reproche de la part d’un étudiant japonais au cours d’une rencontre publique : qu’un européen se permette un tel geste c’était un peu comme si un japonais concevait un jeu video sur Auschwitz.

Fanny Desarzens a un joli visage mais peu de choses à dire. Son but est d’écrire « des histoires simples avec des gens simples ». Personne ne lui a dit que cela n’existe peut-être pas, des « gens simples ». Son compagnon d’intervention Lukas Bärfuss a identifié la région dont elle parle, le Jorat, partie du canton de Vaud, qu’elle décrit comme idyllique et emprunt de sérénité, mais lui, qui a du y trouver du travail, se souvient d’un pays traversé de conflits, où les rapports avec les gens n’étaient pas si « simples »…

Lukas Bärfuss est un grand costaud avec une belle gueule qui semble très connu en Suisse alémanique. Il a eu une enfance misérable entre une mère qui a fini par lui dérober sa bourse d’étude et un père voguant de prison en prison. Il a connu la rue avant de faire du théâtre et de se lancer en littérature où il a obtenu de beaux succès. Son dernier livre, « Le carton de mon père » pose la question de l’héritage. Son intervention est louable et pleine de bonnes intentions, elle se veut politique mais a peu de chances d’être entendue dans une société où l’héritage est le fondement de la réussite.

Bernard Comment est le fils d’un grand peintre jurassien, traducteur d’Antonio Tabucchi, co-scénariste de certains films de Tanner, ancien directeur de la fiction sur France Culture et auteur d’une vingtaine de livres, dont l’un, dont je me souviens, « L’ombre de mémoire », évoquait la figure du grand peintre de la Renaissance Pontormo. Il présente ici son dernier roman : « La ferme du Paradis ». C’est une manière de rendre hommage à sa ville natale, Porrentruy. Je sais, peu de gens connaissent. Et pourtant c’est l’une des « grandes villes » du petit canton du Jura qui acquit son indépendance de haute lutte dans les années soixante-dix. Elle est proche de la frontière, si proche même que celle-ci passe par la cuisine d’une ferme. C’est la ferme du Paradis. Si on va un plus loin, on trouve la ferme du Purgatoire. On ne trouve pas celle de l’Enfer. Mais en revanche un autre sommet d’un triangle épique est occupé par la colline des Juifs. Comme on le devine, c’est là que de nombreux persécutés passèrent la frontière pour fuir l’occupant : ils devaient courir, une fois le sommet atteint, ils étaient sauvés, n’ayant plus qu’à se laisser descendre de l’autre côté. Facile à dire hélas, beaucoup y perdirent la liberté, voire la vie. Bernard Comment fait l’éloge des migrations, prenant comme exemple ce que l’industrie horlogère doit aux exilés hautement qualifiés qui durent traverser la frontière pour fuir la répression contre les Protestants (il dit aussi que c’est l’éthique protestante qui est à l’origine de cette industrie : en terre catholique on se fût contenté de faire des bijoux, mais pour les réformés, il fallait en plus que la beauté soit utile!). Il dialogue avec un auteur bernois, Pedro Lenz, ce qui ne manque pas de sel quand on sait la situation conflictuelle entre Jurassiens et Bernois. Pourtant le dialogue est fort sympathique, le second reconnaissant ce que la Suisse toute entière doit aux cantons romands sur le plan des libertés et du progrès social. Pedro Lenz écrit en dialecte bernois. Les deux auteurs se rejoignent pour regretter que peu soit fait en Suisse pour améliorer la communication entre ses diverses parties : au lieu de viser à généraliser l’anglais (!), on ferait mieux de développer l’enseignement des diverses langues qui font une des richesses essentielles de ce pays. Bien plus que les banques ou le chocolat.

Claudie Hunzinger est une admirable conteuse, pleine de charme et aux yeux irradiant de jeunesse malgré ses quatre-vingt quatre ans. Elle écrit depuis longtemps, depuis qu’elle s’est isolée avec son compagnon, dans les années soixante-dix, sur les hauteurs des Vosges, dans une ferme abandonnée qu’ils ont retapée et où ils ont élevé des animaux. Elle, qui venait de la ville et sortait de l’université, s’est incroyablement bien adaptée à cette vie paysanne proche de la nature. Les animaux, notamment les plus sauvages comme les renards, les cerfs et les loups, sont ses principaux amis. On se souvient d’un livre récent qui a eu un beau succès sur les Grands Cerfs. Cette fois-ci, c’est un renard qui l’émeut. Elle décrit ce que c’est que dialoguer directement avec une telle bête quand elle ose pointer son museau à deux mètres car on lui a réservé quelque mets de choix. Mais pas seulement un renard. Un musicien aussi. Car le roman s’intitule « Il a neigé sur le pianiste ». Récit d’une invitation qu’elle avait lancée à un grand pianiste d’Europe de l’Est, comme une sorte de défit, mais qui l’a prise au mot. Voilà qu’il arrive, dans la neige et le froid. Alors elle est saisie du fantasme de le séquestrer (Philippe Sollers avait eu, selon ses dires, celui de séquestrer Martha Arguerich!). Nous rejoignons Claudie Hunzinger à son stand car s’y trouve la réédition de son premier livre qui relate son installation en 1967 : « Bambois, la vie verte ». Elle en parle encore avec flamme.

Catherine Safonoff intervient avec Claudie Hunzinger. Deux figures très dissemblables mais complémentaires. La seconde paraît sereine, la première est tourmentée. Il s’agit là encore d’une histoire de maison, mais celle de Catherine Safonoff est plus âpre, pleine de rancune et de sous-entendus. C’est une maison qu’elle a habitée pendant vingt cinq ans bien qu’elle appartînt à son ex, jusqu’au jour où celui-ci a voulu la récupérer pour la vendre et qu’il en a chassé l’autrice, qui lui voue depuis une haine féroce. Elle l’appelle Monsieur B. Monsieur B. est quelqu’un avec qui on ne peut pas parler. Une fois où cela aurait été possible c’est quand elle s’est retrouvée à ses côtés dans une voiture (Monsieur B. adore les voitures), alors il a parlé, mais en grommelant afin qu’elle ne comprenne rien. Le jeune animateur malicieux fait remarquer que c’est déjà bien qu’elle ait pu bénéficier de cette maison pendant vingt cinq ans sans jamais avoir de loyer à payer. La voilà brièvement assommée… « mais toutes les réparations, c’est moi qui les ai payées ! Monsieur ! ». Il y a chez Catherine Safonoff, dans ses excès, ses silences, ses hésitations, ses repentirs, quelque chose d’une Brigitte Fontaine. Drôle et pathétique à la fois.

Kamel Daoud. Sur cette photo, prise pendant la croisière sur le Léman, Kamel Daoud montre un air inquiet. C’est avant la conférence. Il n’est pas rassuré. Il annoncera qu’il est mal à l’aise sur l’eau, mais on devine autre chose, une sensibilité à fleur de peau, une inquiétude fondamentale. Il marque cette rentrée littéraire par un livre magnifique, un grand livre, qui fera date, « Houris », le récit à la première personne d’une jeune femme égorgée : elle a réchappé au massacre de Had Chekala (le 31 décembre 1999, non loin de Relizane) par miracle, il lui en reste un larynx fracassé et des cordes vocales déchirées, elle ne peut parler qu’au-dedans d’elle-même, ou alors c’est par un filet de voix presque inaudible, d’où la dualité – invention géniale de l’auteur – entre une voix intérieure et une voix extérieure. A qui adresse-t-elle son discours intérieur ? À un embryon qu’elle a dans son ventre. Comme elle soupçonne qu’il s’agit d’une fille, elle lui laisse prévoir qu’elle ne lui donnera pas accès à ce monde barbare où être une femme signifie subir les tortures. Son égorgement date de la sinistre période dite de la décennie noire en Algérie, qui fit environ 200 000 morts, et opposa les islamistes à l’armée régulière. Les premiers descendaient des montagnes pour égorger méthodiquement les villageois qui n’étaient pas, selon eux, suffisamment conformes à leurs règles. L’égorgement, c’est tout un art, on apprend au fil des pages qu’il vient de la tradition religieuse, celle d’Ibrahim pour qui Dieu autorisa que le fils sacrifié fût remplacé par un mouton. On dirait que depuis, tous les sujets humains peuvent être pris pour des moutons. Le livre de Kamel Daoud est glaçant, il ne laisse une lueur d’espoir qu’à la toute fin, que je ne révèlerai pas. Allant le voir à son stand, je lui souhaite bonne chance pour le Goncourt… il me fait une moue de scepticisme. Il veut surtout me laisser comme message que « les islamistes ne sont pas des gentils ». Je trouve qu’il a du courage d’écrire ce livre puisque la simple évocation de cette période en Algérie est punissable de lourdes amendes et de peines de prison (selon une loi dite de «réconciliation nationale »), je le lui dis mais il me répond que ce n’est pas lui le courageux, ce sont les gens comme cette jeune femme dont il parle et qui, me dit-il, existe vraiment.

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Fragment d’une promenade en Arles en 2024 – II

Randa Mirza – Beirutopia

Mo Yi

Diane Arbus

Bernd et Hilla Becher – Mines de charbon

Lewis Baltz

Lee Friedlander

Martha Rosler – House Beautiful: Bringing War Home

Lee Friedlander sélectionné par Joel Cohen

Nicholas Nixon – Les soeurs Brown

Stephen Dock

Stéphane Duroy

Au nom du nom, graffes, grapheurs et écritures – la surface sensible des graffitis

Cristina de Middel – voyage au centre

Quelle joie de vous voir – photographies japonaises de 1950 à nos jours

Ishuichi Miyako – Belongings

Uraguchi Kusukazu – Ama

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Fragment d’une promenade en Arles en 2024 – I

Mary Ellen Mark

Lahem

Debi Cornwall

à gauche: Randa Mirza, à droite Rajesh Vora

Nicolas Floc’h

Tonomura Hideka

Suzuki Mayumi

Yoshida Tamaki

Marine Lanier, Nhu Xuan Hua et Vimala Pons

Un peu de mistral a fait baisser la température. On peut marcher léger le long des façades des vieilles maisons bourgeoises un peu lézardées, parfois transformées en musées, ou parfois à l’abandon auprès des chapelles devenues salles d’exposition, pousser la randonnée jusqu’aux confins de la gare, près d’une friche d’entrepôts devenus Ground Control, et revenir en passant par le Monoprix, dans lequel on pénètre comme si l’on était un voleur, par l’arrière, franchissant de vieux débris et des mottes de terre. Vers le boulevard Emile Combes, on voit encore des maisons à l’allure de mas de l’ancien temps, aux volets couverts de peinture bleue pâle, un hangar encore qui est devenu la « maison des peintres », et beaucoup plus loin, le complexe de La Croisière, ensemble de salles d’exposition, de cinéma en plein air et de buvette réfectoire vendant des sandwiches et des salades grecques. Puis le Boulevard des Lices conduit vers d’anciens ateliers des chemins de fer, vers la tour LUMA de Franck Gehry, un peu en face du bâtiment long et plat, de verre et d’acier de l’Ecole nationale supérieure de la photographie. Arles, une ville désormais dévolue à l’art : en mai, nous y voyions le festival international du dessin, début juillet et en ce milieu d’août, les rencontres internationales de la photographie. Qu’en pensent les vieux arlésiens ? Ils ne semblent pas s’en plaindre même s’ils ont peut-être encore au fond d’eux-mêmes une préférence pour les plaisirs d’antan, comme ces deux hommes assis sur la place du Forum, vers dix heures du matin, se faisant part de leurs impressions après avoir vu – à la télé – les dernières courses qui se sont déroulées aux arènes de Béziers. A les en croire, tel torero au nom espagnol avait reçu de façon méritée une, voire deux, oreilles. On apprend ainsi, incidemment, que la corrida est toujours légale en France en ces temps où l’on a commencé de s’émouvoir, à juste titre, des souffrances infligées aux animaux. Mais tradition tradition… (les spectacles tauromachiques sont exceptionnellement tolérés dans les régions où une tradition locale s’y manifeste de manière ininterrompue depuis un bon laps de temps).

Les itinéraires dans Arles se croisent et se recroisent, on peut revenir au point de départ par un tout autre chemin, atteignant la chapelle de Méjean, proche de la librairie Actes Sud, puis suivant les paneaux indiquant la direction du musée Réattu, jusqu’à atteindre une petite rue transversale, la rue de Grille, au 14 de laquelle ouvre un petit espace dénommé Café-Vague. Ensuite on peut reprendre la direction de la porte des remparts qui ouvre à nouveau vers le chemin de la gare. On peut aussi tirer plutôt du côté des Arènes et se retrouver, héberlué, au sommet d’une colline de laquelle se laisse contempler la mer des toits d’Arles, tous de tuiles provençales, avec au loin, entre deux arbres, la silhouette de l’abbaye de Montmajour ; on longe la façade de l’église de la major, après deux virages parmi de vieux édifices romans, on découvre une église oubliée qui, elle aussi, a été transformée en lieu d’exposition : l’église Saint Blaise (toute proche d’une rue Blaise Pascal, bien évidemment). La descente fera basculer sur le petit jardin d’été qui longe le boulevard des Lices déjà aperçu. Ce faisant nous avons ignoré le centre, l’église Sainte Trophime, le palais de l’archevêché, l’église Sainte-Anne, entourant l’obélisque, et la rue de l’hotel de ville, bordée de galeries et de restaurants. Perpendiculaire à elle, avant d’atteindre la place en venant du boulevard, celle de la République qui longera le museon Arlaten et surtout conduira à l’espace van Gogh… On n’aura pas vu encore l’Église des Frères Prêcheurs. Tout cela viendra ensuite quand on aura digéré les expos présentes au long de ces parcours…

Les expos… si on commence par le haut du plan, donc la plus excentrée au Nord-Est, près de la gare, au Ground Control, là où, à mon goût, les mises en valeur sont les moindres, une expo étrange, Fashion Army, d’un collectionneur ayant exhumé de vieux cartons des photos d’uniformes et de tenues spéciales de soldat.e.s américain.e.s, habitées par un humour sarcastique, comme la tenue intégrant une toilette ambulante. Rien à voir avec l’expo voisine qui, elle, nous raconte l’enfance d’un artiste chinois de retour en son village qui n’a guère changé depuis qu’il était petit (Lahem). L’oeil malicieux de l’enfant comme un appel à s’immiscer dans un monde hors du temps coincé au plus profond de la Chine.

A Monoprix, une américaine, Debi Cornwall, montre comment l’on fabrique des citoyens et comment l’on forme les soldat.e.s au combat et à la traque des fugitifs dans des paysages désertiques qui ressemblent sciemment à l’Irak ; elle photographie aussi des rallyes trumpiens.

A la Maison des peintres, Rajesh Vora est allé dénicher d’incroyables villages au fond du Pendjab où les propriétaires de villas rivalisent d’exploits pour décorer les toits de leurs maisons, on y voit des haltérophiles musculeux, des chars d’assaut, des voitures de toutes les formes et surtout des avions, long courriers aux couleurs de toutes les compagnies aériennes. A côté de lui, une artiste libanaise, Randa Mirza, essaie de retracer le drame de son pays, elle photographie la foule dans la position d’un sniper et montre l’avant/l’après de la terrible explosion du 4 août 2020.

A la Chapelle de Méjean, Nicolas Floc’h nous montre le Mississipi tel qu’il l’a photographié de l’intérieur et de l’extérieur. De l’intérieur cela donne d’immenses photos monochromes qui ont la couleur du minerai ou des déchets qui se sont déposés en fonction de leur environnement, de l’extérieur, de somptueux noir-et-blanc des campagnes américaines et des villes comme Minneapolis.

Au Café Vague une jeune artiste japonaise, Tonomura Hideka fait un hymne à l’amour à propos de celui que se sont voués toute leur vie ses grands-parents bien qu’ils fussent l’une japonaise et l’autre coréen. « L’amour est liberté » dit-elle. Une de ses co-exposantes, Suzuki Mayumi, fait le lien entre les corps et les végétaux, les semences du corps et les graines des légumes. Une autre encore, Yoshida Tamaki, a fixé de grandes toiles pour recueillir les mouvements de la forêt.

Marine Lanier, au Jardin d’été continue sur la lancée des graines et des végétaux mais en très grand format, au voisinage de portraits géants de jeunes hommes et femmes énigmatiques, à vrai dire les « jardiniers », à la tête couverte d’une capuche.

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Le capitalisme a un début, a-t-il une fin?

« Quand commence le capitalisme? » se demande Jérôme Baschet dans un petit livre passionnant paru aux éditions Crise & Critique. Les historiens ne sont pas tous d’accord, ils se répartissent en plusieurs écoles, la thèse la plus courante ferait remonter le capitalisme à l’époque dites « des grandes découvertes », que l’on appellerait plutôt aujourd’hui, à juste titre, celle de l’expansion coloniale. 1492. « Découverte » de l’Amérique. Ou plutôt invasion des Européens, Gênois, Portugais, Espagnols sur les terres où vivaient ceux qu’ils appelleront Indiens puisqu’ils croyaient avoir trouvé une nouvelle route vers l’Inde. Et puis après, Magellan… ouverture des routes des épices, extension des échanges marchands. On frappe la monnaie. Je me souviens d’un voyage à Potosi. Les colons y avaient trouvé les plus colossales mines d’argent et pour l’exploiter immédiatement, avaient inventé de construire en cette ville des fabriques de monnaie, à coup d’asservissement des peuples autochtones à qui on ne laissait aucun choix et qui devaient trimer sans arrêt et sans jamais voir le jour. Quand tous furent morts d’épuisement, on fit venir les esclaves africains pour remplir la même tâche et ainsi de suite… La monnaie ainsi coulée et frappée remplissait les galions à destination de l’Europe et enrichissait les rois de l’époque, celle de la grandeur de l’Espagne. D’autres historiens font remonter les début du capitalisme bien plus loin dans le temps… les Phéniciens, déjà, ne pratiquaient-ils pas l’échange le long des côtes ? Ces historiens-là défendent donc « l’hypothèse haute » par rapport à la première. Mais il en est aussi qui défendent « l’hypothèse basse », et Baschet est de ceux-là. Le capitalisme aurait commencé aux alentours de 1750, et particulièrement en Angleterre. D’où viennent ces différences ? Du fait, défendu ici, que l’existence d’un capital ne crée pas automatiquement le capitalisme. Le commerce n’est pas le capitalisme. Les capitaines à bord de leurs voiliers échangent des biens, parfois entre eux et parfois contre de l’or ou de l’argent, mais globalement, la valeur demeure constante, chaque fois que je vends ou que je troque un objet, c’est en échange d’un objet ou d’une somme de monnaie qui est censé avoir la même valeur. Rien ne s’accroît. Seules changent les répartitions. Il faut juste que des gens extraient une valeur qui était déjà là, et comme ce sont des esclaves qui s’en chargent, on pourra dire cyniquement que ça ne compte pas, leur travail n’ajoute pas de valeur puisqu’il est considéré comme ressource inépuisable. On a trouvé l’art et la manière de faire circuler des biens en s’enrichissant au passage : les rois et la noblesse sont les premiers à recevoir et à pouvoir stocker l’or et l’argent venus des contrées lointaines. Ils en font ce qu’ils veulent. Ils achètent de somptueux objets, des colliers, des vêtements d’apparât (fabriqués par des artisans qui se font bien rémunérer leurs efforts, on les voit devenir eux-mêmes riches au sein des villes italiennes qui sont de plus en plus belles, ces artisans ont des aides, bien sûr, mais ce sont ou bien de futurs riches artisans eux-mêmes, ou bien des serviteurs attachés à la famille). Il faut attendre le milieu du XVIIIème siècle pour que la machine s’emballe : désormais, les biens deviennent marchandises, ils voient leur origine dans de vastes fabriques où se concentrent des masses de gens qui les produisent. Les propriétaires voient le parti à tirer de la force de travail développée par ces producteurs, ce ne sont plus des esclaves, ils sont « libres » et sont rémunérés pour pouvoir continuer à vivre, mais leur force de travail est vue elle-même comme une marchandise et c’est même la seule avec laquelle les producteurs peuvent réaliser un véritable bénéfice. Autrement dit, grâce à elle, la valeur s’accroît. La formule marxienne A-M-A’ peut s’appliquer : avec de l’argent on achète une marchandise, la force de travail, qui peut être revendue à un prix supérieur, simplement parce que l’on ne paie pas la force de travail à son juste prix.

Le Cerro Rico – Potosi – Bolivie

Mais s’il y a décalage entre existence d’un capital et amorce du capitalisme, s’il se passe au moins deux siècles et demi entre les deux, comment occuper cet intervalle ? Jusqu’ici on a pensé que le capitalisme mettait un terme au féodalisme, ou comme dit Baschet, au « système féodo-ecclésial », c’était dire qu’il n’y avait rien entre les deux. On serait donc amené à considérer que la féodalité a duré beaucoup plus longtemps que ce que l’on a cru, ceci est la thèse du « long moyen-âge », qu’il convient évidemment d’étayer. Que faisait-on du capital entre 1450 et 1750 ? (et même bien avant). Les riches marchands de la Renaissance avaient « du capital », autrement dit « une somme d’argent investie dans le but d’obtenir davantage d’argent », et il y avait des « activités du capital », mais ces activités ne visaient pas l’accroissement à tout prix. Les activités d’enrichissement étaient fortement contrôlées : l’Eglise médiévale diffusait une vision largement négative des activités liées à l’argent, et le but avoué des plus riches marchands était d’intégrer la noblesse qui regardait avec mépris la sphère des échanges commerciaux. Le commerce médiéval visait à acquérir, le commerce capitaliste visera, lui, à écouler ses marchandises.

Jérôme Baschet

La thèse de Baschet met à mal la conception marxiste classique qui aurait voulu que, partant vers les Indes et trouvant « l’Amérique », Christophe Colomb, déjà animé d’un esprit de lucre, y allât uniquement pour ramener des biens et de la fortune (primat de l’infrastructure sur la superstructure : le vrai fondement des actions serait dans le pur intérêt économique, la « spiritualité » n’étant là que comme façade, justification a posteriori d’une action). Cela ne se passe pas tout à fait comme cela, pensent certains historiens comme Baschet, car nous sommes en plein Moyen-Âge encore, c’est-à-dire une époque régie par l’ordre féodal et ecclésial. Si l’on part, ce n’est pas que pour rapporter des richesses (un peu aussi sans doute quand même!), mais c’est surtout pour accomplir un devoir sacré, celui d’évangéliser, ramener non seulement de l’or mais des esprits évangélisés (l’un des hommes de Vasco de Gama dit en 1498, en arrivant près de Calicut : nous venons chercher des chrétiens et des épices). Le marxisme classique voyait toute l’histoire comme animée par la lutte des classes et déterminée par des causes purement économiques, c’était un économicisme, si les idéologies et les artefacts culturels étaient perçus, c’était au travers de ce que l’on nommait la superstructure, et, c’est bien connu, c’était toujours l’infrastructure qui était déterminante, même si (comme disait Althusser) en dernière instance. L’analyse critique du marxisme opérée par Postone et Kurz a abouti à remettre en cause cette dichotomie facile et arbitraire. Il n’y a pas de différence fondamentale entre une infra- et une super-structure, c’est une forme-sujet globale qui fait avancer le capital, laquelle contient ses éléments matériels et ses éléments idéels. Cette forme-sujet est dominée à tout moment de l’histoire par une certaine conception de celle-ci et des rapports entre le sujet et le monde, définie déjà par Marx autrefois, comme forme de fétichisme. La religion est la première et la plus spectaculaire forme-fétiche que nous connaissons et qui a dominé fortement la civilisation occidentale pendant tout le Moyen-Âge, c’est même de cette manière qu’on pourrait définir le Moyen-Âge : la période de domination du fétiche religion, s’incarnant en Occident principalement par le catholicisme et la prééminence de la papauté. Si donc, à un moment donné, il y a apparition du capitalisme, c’est, selon la thèse de Baschet, sous la forme d’une transition : transition d’une forme-fétiche à une autre, la première étant associée au fétiche Dieu et caractérisée par la transcendance, et la seconde par une toute autre forme de fétiche, ramenée à la pure immanence, qu’on peut symboliser par le terme argent (Walter Benjamin avait déjà défini le capitalisme comme religion de l’argent). Cette transition ne s’exerce pas sous la forme d’une continuité : on ne saurait dire que le capitalisme était déjà en germe sous le régime féodal et qu’il s’est développé de façon progressive jusqu’à occuper la place universelle qu’il occupe aujourd’hui, mais que le changement se serait produit sous la forme d’un basculement. L’image qui vient à l’esprit spontanément et avec laquelle sûrement Baschet serait d’accord, est celle de catastrophe au sens de la Théorie des Catastrophes de René Thom (dont j’ai déjà parlé souvent sur ce blog, cf.). Autrement dit un changement de forme qui évolue sur une surface marquée par un cusp : un trajet s’effectue continûment dans un espace de contrôle (l’évolution d’un ou plusieurs paramètres dont dépend le phénomène étudié), mais sur l’espace substrat figure une singularité (un pli) qui fait que, franchissant une certaine zone, le phénomène bascule tout à coup dans un autre état que son état antérieur. Les paramètres d’évolution selon Baschet ne concernent pas que les changements objectifs qui se seraient produits dans la production et la répartition des biens (Baschet situe l’apparition du capitalisme en Angleterre en grande partie à cause de deux phénomènes très tangibles dans l’ordre matériel : la possession de colonies éloignées qui permettent à la puissance coloniale d’exploiter le coton nécessaire à l’industrie textile et la proximité des sources d’énergie, en l’occurrence le charbon qui permet de faire tourner les usines), mais aussi les évolutions mentales qui se sont produites au cours du Moyen-Âge sous l’influence de la Religion toute puissante, et particulièrement du rôle de la Papauté (on notera bien entendu que ce modèle catastrophiste laisse la place à l’idée que les anciens fétiches ne sont jamais totalement abolis, nous en voyons suffisamment d’exemples autour de nous, le fétiche argent faisant bon ménage avec le fétiche-Dieu, particulièrement aux Etats-Unis où il semble que l’un n’aille pas sans l’autre). Chapitre passionnant du livre de Baschet, que je ne saurais reproduire ici : il y analyse comment on peut passer d’une ontologie analogiste (au sens de Descola) à une ontologie naturaliste (toujours dans le même sens) qui est nécessaire à l’instauration du capitalisme (Descola dit exactement la même chose dans Ethnographie des mondes à venir).

A la fin, sommes-nous sûrs qu’un passage d’un autre ordre puisse se produire, marquant la transition vers un après-capitalisme ? Il serait en tout cas vain de croire qu’il s’agirait d’un passage symétrique par rapport à l’avènement dudit système. Les partisans optimistes de l’émancipation dans l’histoire parient sur un affranchissement par rapport à toute forme de fétiche, la sortie du capitalisme étant le passage d’un régime régi par un fétiche dominant vers un abandon de tout fétiche. Belle vue de l’esprit, dont, hélas, on peut douter. L’esprit humain peut-il vivre hors fétichisme ? Est-ce compatible avec la structure même de son inconscient ? Ces questions se posent plus que jamais, alors que, comme nous l’avons vu avec le phénomène sportif, le capitalisme prouve toujours plus son énorme capacité à engendrer de nouveaux fétiches ou à en régénérer de nouveaux. Loin de s’affranchir de tout fétiche, l’humanité pourrait fort bien retourner vers des fétiches anciens, comme l’illustre ce que certains penseurs d’outre-Rhin appellent le « religionisme », façon de se réfugier dans des moules anciens face à l’angoisse que suscite un avenir dominé par les risques liés aux changements climatiques et à la perte de biodiversité. Des formes d’hybridation tout à fait étonnantes pourraient apparaître entre rejet du fétiche-argent (peut-être) et adoption de nouveaux fétiches religieux.

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Jeux Olympiques et forme fétiche : l’exception et la norme

Il y a trois mois environ (le 10 et le 11 mai), j’assistais à un séminaire passionnant donné dans un lieu dévolu au débat critique en matière de société : La Générale, « Laboratoire artistique, politique et social », dans le 14ème arrondissement. C’était deux mois avant l’ouverture des Jeux Olympiques. Cette remarque n’est pas innocente car le thème général était : des origines du capitalisme à l’état d’exception permanent, or, justement les JO qui s’annonçaient avaient été pris comme exemple de cette manière d’instaurer, au nom de la sécurité et de l’exceptionnalité d’un événement, un type de régime très spécial où les contrôles dans l’espace public sont exacerbés. Un type de régime où finalement chaque instant, parce qu’il doit être considéré comme « exceptionnel » (et qu’en un sens, il l’est effectivement!) devient un instant où l’on accepte le contrôle social au nom de cette exceptionnalité, avec bien sûr, l’idée en filigrane que le régime d’exception est destiné à durer et à se perpétuer même lorsque l’événement qui l’a justifié aura disparu depuis longtemps. Le tour de force est évidemment que cette exceptionnalité soit revendiquée, applaudie, chérie. Efface tout ce qui pouvait paraître auparavant comme sentiment d’oppression, d’abandon ou de soumission dans une société qui souffre de ces maux au plus haut point. Le tour de force est que les individus collaborent tous (plus ou moins, mais rarement moins) à cette « réussite », et l’auteur de ces lignes serait un menteur s’il cachait avoir été lui aussi séduit par ces manifestations grandioses, auxquelles ont participé des penseurs et créateurs reconnus pour leurs qualités intrinsèques d’historien, de romancière, d’artiste, de metteur en scène etc. et par ces prouesses sportives inouïes où, en effet, des gens – les « athlètes » – se sont surpassés pour atteindre des records de vitesse ou de hauteur de saut inimaginables. L’exceptionnalité gouvernait nos vies et nous en étions heureux tellement nous sommes avides de moments où l’on pourrait oublier la réalité sociale et détacher nos regards des ressorts très concrets de l’idéologie (pour ne pas dire « la forme-sujet du capitalisme »). Ce genre de moment marque un sommet du régime d’ambiguïté auquel nous sommes soumis en permanence, non pas du fait de quelque aréopage malin qui gouvernerait nos vies à notre insu (selon une thèse complotiste abondamment répandue « à gauche »), mais de notre propre fait, en tant que participant à cette machinerie globale qui ne parvient jamais à s’arrêter depuis qu’elle a été lancée au début de l’ère du capitalisme. Ambiguïté bien sûr parce que nous ne savons pas interpréter les faits de manière univoque, que nous ne sommes jamais vraiment sûrs de la validité de l’appareil conceptuel que nous appliquons : et si, après tout, nous ne devions pas tout simplement accepter ce qui vient, et si les schémas que nous appliquons pour tenter de comprendre n’étaient que l’émanation d’une sorte de paranoïa critique ? Evidemment je ne crois pas en ce deuxième pôle de l’alternative, il me semble encore aujourd’hui nécessaire d’analyser au moyen de concepts adéquats ce qui se produit sous nos yeux, même si dans ce « ce qui se produit sous nos yeux », je trouve du plaisir (après tout la notion de plaisir est indépendante de notre notion de rationalité). Adoptant ce point de vue, je me dis que ce que je suis en train de décrire ici est tout simplement l’illustration de ce que les conférenciers du 10 mai (en particulier Johannes Vögele et Clément Homs) caractérisaient comme « fétichisme » : le fait qu’il y ait une matrice a priori autonomisée sur la base de laquelle fonctionne la société et qui est perçue comme quasi naturelle ou métaphysique. « Le fétiche est créé par les humains eux-mêmes mais n’apparaît pas comme tel. On n’est pas conscient du rapport qui s’établit à travers lui mais c’est toujours un rapport de domination, reproduit quotidiennement par les individus au travers de leurs actes, sans qu’il y ait jamais un geste créateur en soi, mais apparaissant de manière contingente dans les rapports sociaux et le métabolisme avec la nature ». Les rapports sociaux sont en effet toujours régulés par un médium métaphysiquement constitué. Dans le cas de Dieu, la matrice était personnelle, la représentation de Dieu était personnifiée. Dans la société moderne, le medium est anonymisé, dépersonnifié, se manifeste dans la forme argent mais n’en est toujours pas moins « métaphysiquement constitué ». Par exemple l’idée que la compétition est une valeur en soi, que le monde, à l’instar de la communauté sportive qui en est un modèle réduit embelli, est une communauté de vainqueurs et de vaincus, ou bien l’idée qui semble aller de soi que les « victoires » des athlètes appartiennent à une communauté nationale et qu’il est légitime d’établir entre les nations une hiérarchie calculée sur le nombre de leurs victoires. Ce n’est pas tant le contenu de ces idées qui soit critiquable directement, mais le fait qu’elles soient considérées comme naturelles (c’est ce que les auteurs susnommés appellent la « métaphysique réelle », autrement dit des connaissances au-delà de la physique qui sont admises comme telles sans que l’on n’ait jamais conscience qu’elles ont été créées par les humains, au même titre que l’idée de Dieu). En somme, on peut dire aujourd’hui, après quinze jours d’exploits sportifs myrifiques, et sans que cela ne nuise à ces derniers, que nous sommes dans une forme-fétiche de la société où le sport occupe une place de divinité. Et il va de soi que les grands champions sont adorés à l’égal des divinités d’autrefois, bien qu’étant ravalés au rang de dieux immanents (au même niveau donc que l’argent et la valeur d’échange).

Considérant ces questions sous l’angle historique, on en vient à conclure, comme le faisaient les conférenciers du 10/11 mai, que l’histoire est avant tout celle des rapports-fétiches : on serait par exemple passé à un certain moment de la société féodo-ecclésiale caractérisée par le fétiche Dieu à la société capitaliste caractérisée par le fétiche argent (et peut-être aussi d’autres fétiches comme le fétiche sport). Cette conception implique une aporie, justement signalée par Vögele et Homs à la suite de Robert Kurz, qui consiste en ce qu’il est contradictoire de prétendre expliquer les formes du passé (lesquelles appartiennent à une forme fétiche particulière) à partir de nos rapports aux fétiches actuels : nos interprétations du passé ne sont-elles pas des rétroprojections de nos propres catégories? (On peut dire de même à propos des études ethnographiques bien entendu). D’où le caractère particulièrement ardu de questions comme celle que posait au cours de ce séminaire l’historien Jérôme Baschet : Quand commence le capitalisme ? reprenant le titre du petit livre qu’il a publié aux éditions Crise & Critique en avril de cette année (sous-titré : de société féodale au monde de l’Economie), et sur lequel je reviendrai bientôt, et dont je dirai juste ceci : il y a aporie de l’histoire certes, mais comment ne pas se poser la question si on veut progresser sur des voies qui pourraient nous sortir du capitalisme, auquel cas il serait utile de savoir comment on passe d’un système à un autre, non que cela donnerait automatiquement une solution pour en sortir (et alors aller vers quoi?) mais parce que l’on réaliserait ainsi que le capitalisme n’est pas une fatalité et encore moins un aboutissement. Après tout, il pourrait bien être une anomalie dans l’histoire. En tout cas déjà en lui-même… un régime d’exception.

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