Le tract des linguistes

Dans un premier temps, je fus assez enthousiaste à l’idée de lire ce petit tract qui vient de paraître chez Gallimard : « Le Français va très bien, merci », d’autant que je le savais écrit par quelques linguistes de renom dont j’ai fréquenté certain.e.s à différentes époques de ma vie professionnelle qui m’avaient alors donné le sentiment d’une valeur sure. Je partais d’un constat a priori similaire au leur. La langue n’est pas une pure norme, elle est une réalité vivante. Elle évolue, fait des emprunts aux langues voisines, se déforme et s’adapte aux supports techniques qui la véhiculent (supports solides, pierre, papier, supports immatériels, ondes, supports numériques). Les meilleurs linguistes, Noam Chomsky entre autres, ont mis l’accent sur la non-existence de langues pures : à aucun moment à aucun endroit on ne peut prétendre qu’une langue existe à l’état pur et isolé comme un diamant. Une langue évolue cependant à l’intérieur d’une structure, elle n’évolue pas « n’importe comment ». Si l’on peut dire en Français : « qui c’est qui vient ce soir ?», aussi bien que « qui vient ce soir ? » ou « qui est-ce qui vient ce soir ? » mais rarement « qui vient c’est qui ce soir ? » et encore plus rarement, voire jamais, « vient ce soir qui c’est ? » c’est parce que les positions pour les mots qui composent ces phrases sont prévues d’avance, la phrase elle-même étant le résultat de fusions et de déplacements vers les endroits que la structure permet. Il est certain que des « puristes » diront qu’ils préfèrent certaines formes à d’autres parce qu’elles leur semblent plus jolies phonétiquement, à vrai dire mieux en accord avec le sentiment de la langue qu’ils ont, par exemple « c’est qui qui vient ce soir ? » est dicible mais pas terrible sur le plan esthétique diront-ils, et je serai prêt à le leur concéder, à cause de ce « qui qui » au milieu qui fait un peu ridicule. Mais bon. Tout cela ne justifie pas les cris d’orfraie d’un Finkielkraut s’étranglant face au risque que la langue se perde. Finkielkraut est un puriste, un vrai, et sa position n’est assise sur rien s’il n’existe pas de langue pure. Alors il est de bon ton de rappeler quelques évidences comme le fait ce tract. Oui, la forme correcte d’aujourd’hui est souvent la faute d’hier (exemple de « fromage » qui vient plutôt de « formage »…), oui, il y a plusieurs français (de Suisse, de Belgique, du Canada, d’Afrique…), oui l’orthographe n’est pas la langue et beaucoup de conventions orthographiques sont purement arbitraires voire accidentelles, oui, l’accord du participe passé avec avoir et du complément d’objet direct s’il est placé avant est une vieille lune que l’on doit peut-être à un Clément Marot qui un jour aurait ainsi justifié une rime en «-ise » (bien que certains articles de Chomsky aient expliqué pourquoi cette règle est si volontiers admise) mais qui n’est plus justifié aujourd’hui. Quant aux anglicismes, il n’y a pas de réelle raison de s’inquiéter : les emprunts se font dans tous les sens. Lorsqu’un verbe anglais s’immisce dans la langue française, il ne se conjugue pas comme en anglais, il se conjugue comme en français, ainsi « to spoil » donne spoiler (et même peut-être son origine n’était pas si anglaise que ça, d’ailleurs qu’est-ce que l’anglais ? Tout comme on peut se demander qu’est-ce que le français?). Etc. etc. Bien sûr, on met dans l’enseignement trop d’accent sur l’orthographe, au détriment de l’analyse du contenu et l’on pourrait très bien autoriser aux examens l’usage de correcteurs orthographiques de la même façon que l’on autorise les calculettes pour les mathématiques. On ne mesure pas assez le poids de l’apprentissage de tant de conventions inutiles pour de jeunes cerveaux qui ont mieux à faire que mémoriser des listes d’exceptions (« chou, caillou, hibou, genou… »). Tout cela est bel et bon. Et on peut s’entendre là-dessus.

Mais il y a autre chose dans les travaux de ce groupe. Une sorte d’enthousiasme forcé face aux nouvelles manières d’échanger qui se font par Internet. Il est peut-être vrai que le support numérique a permis d’engendrer une masse d’innovations comme on n’en a jamais vu, des abréviations qui sont de vraies trouvailles. On peut peut-être s’émerveiller qu’un garçon de 12 ans écrive « wesh trkl tkt » pour « tranquille, t’inquiètes ». Mais cet émerveillement doit être de courte durée. On ne va quand même pas s’agenouiller devant les conventions qui s’établissent sur Tik Tok ou sur Twitter quand on sait ce que sont fondamentalement Tik Tok et Twitter, à savoir non pas des supports innocents pour la communication interindividuelle mais l’extension des stratégies du Capital (techniques de marketing) pour compenser la perte de valeur dans le processus de production des marchandises (voir là-dessus mes billets sur la critique de la valeur). Ni Tik Tok ni Twitter ne sont inventés pour créer de nouvelles manières d’utiliser la langue, pour « améliorer la communication », ou alors le croire serait tomber dans une naïveté plutôt navrante. Qui s’exprime sur les réseaux sociaux est tenu à une expression minimale, ce qui est privilégié c’est l’échange de messages courts, qui permettra ensuite une récupération facile via des algorithmes à des fins commerciales. Tout est fait évidemment pour que cette forme d’échange devienne largement répandue, et même pourquoi pas si possible la norme. Les blogs deviennent rares, en tout cas chez les jeunes : ils privilégiaient les textes au détriment des images et des « messages ». Les algorithmes de récupération de données n’aiment pas les phrases trop complexes, les subordonnées et les expressions de nuances. L’invention linguistique sur les réseaux sociaux n’est donc pas une invention libre, mais contrainte. Ignorer cela est faire un mauvais coup à la langue que l’on défend.

Les linguistes qui se disent atterré.e.s semblent avoir eux/elles-mêmes une conception de la langue qui se réduit au message, comme cela était déjà le cas autrefois des premiers théoriciens de l’information (Shannon et Weaver par exemple). Pour eux le message se réduit à l’usage d’un code et le seul problème est de savoir quelles variations de code sont admises (ils sont plutôt tolérants). Oserais-je dire qu’ils reprennent ainsi à leur compte les théories pré-chomskyennes des années trente, celles de Bloomfield et autres qui asseyaient leur conception du langage sur le modèle stimulus-réponse ? (une phrase, une réaction, le dialogue lui-même pouvant se décrire comme un enchaînement de perception de messages et de réactions immédiates). « Les linguistes sont les scientifiques de la langue, disent-ils, quand on est linguiste on observe les faits linguistiques », autrement dit on ne fait aucune hypothèse, on ne postule pas d’états mentaux, on n’essaie pas de prévoir ce que pourrait être la continuation d’un discours ou d’un dialogue. Ailleurs ils disent qu’ils recourent aux big data, comme si la science reposait uniquement sur des observations. Finalement, le réel a toujours raison, il parle de lui-même.

Or, désolé, mais le linguiste n’a pas que ça à faire s’il se veut « scientifique », il doit aussi entrer dans une démarche explicative. Non, tous les usages de la langue ne sont pas efficients de la même manière (pour éviter d’employer le mot « correct »), il arrive que voulant dire une chose, un locuteur se trompe, dise carrément le contraire ou, en tout cas, quelque chose qui n’a pas le sens désiré. On attend ici que le linguiste nous explique pourquoi cela arrive. Quelles sont les différences significatives dans l’expression ? Un correcteur orthographique est certes bien utile mais il ne peut pas deviner les intentions du locuteur, ainsi y a-t-il une différence entre « ses chaussures » et « ces chaussures », l’opposition s/c ici marque la distinction entre le possessif et le démonstratif, se tromper entre les deux provoque une variation de signification importante. De même pour l’opposition du futur et du conditionnel, marquée en français à la première personne juste par l’occurrence d’un petit « s » que certains élèves sont amenés à oublier (n’y aurait-il alors plus de différence entre le futur et le conditionnel?). Certains locuteurs peuvent croire que « tous les employés ne sont pas grévistes » a le même sens que « aucun employé n’est gréviste » (en se fixant rapidement sur une perception du sujet comme l’ensemble des employés auquel serait appliqué le prédicat « ne pas être gréviste ») alors que la signification en est : « il y a des employés qui ne sont pas grévistes » (car c’est la négation de « tous les employés sont grévistes »). Les linguistes atterré.e.s me diront certainement que ceci est une question de nombre : le jour où une majorité croira que l’on peut utiliser la première phrase pour dire qu’aucun employé n’est gréviste, il en sera ainsi. De même que le jour où une majorité de gens pensera que la terre est plate, la terre sera effectivement plate. Mais cela ne marche pas. Les faits linguistiques sont corrélés entre eux : « tous les A ne sont pas B » ne signifiera jamais que « aucun A n’est B » à moins de renverser totalement le système des opérations logiques sur lequel se fondent nos raisonnements, et en particulier ceux que nous faisons en mathématiques.

Les linguistes dit.e.s « atterré.e.s » oublient qu’à côté de la transmission de messages, la langue a deux finalités fondamentales, passées complètement sous silence dans ce tract. La première est de permettre l’argumentation et débouche sur le raisonnement y compris le raisonnement scientifique.

En général, notre premier apprentissage en classe de la rigueur se fait par l’intermédiaire des cours de grammaire. Je me souviens des analyses logiques de mon enfance, elles m’ont donné le goût du raisonnement logique et, plus tard, des mathématiques. L’usage de la langue dans ce domaine se traduit par celui des petits mots de coordination ou de subordination, bref, des mots logiques : et, ou, donc, si… alors, si et seulement si, supposons que etc. Locutions dont on admettra facilement qu’elles sont peu présentes dans les corpus d’échange sur Tik Tok… Puisque, comme on l’a dit, ces instruments de communication produits par l’industrie privée à des fins commerciales ne sont pas intéressés par les raisonnements. Les linguistes atterré.e.s disent que ce n’est pas grave, ils prétendent que « des chercheurs en psychologie ont pu montrer que les SMS n’ont pas d’influence négative sur l’orthographe des collégiens ». L’orthographe, oui, mais le reste ? La construction d’argumentations, la capacité à l’analyse critique des informations ? Qu’en sait-on ? Au moment où l’on s’effraie à juste titre de l’ampleur des croyances irrationnelles répandues sur les réseaux, ne peut-on pas incriminer en partie le type de communication qui s’y développe, éradicateur de tout raisonnement critique ?

L’autre finalité est celle de la construction du sujet, car nous sommes des sujets de langue et pas seulement des utilisateurs de la langue (la langue n’est pas un simple outil disait déjà Paul Henry il y a bien longtemps). Je reprendrai ici la belle formule employée par Pauline Bayle à propos de Virginia Woolf : « la présence au monde advient avant tout par la capacité à formuler ce que l’on ressent », cela signifie la recherche de l’expression la plus raffinée possible de ce que l’on éprouve. Or, ici la taille de l’expression est variable : de longues phrases peuvent être nécessaires pour traduire toutes les nuances d’une émotion, et nous touchons au rôle fondamental de la littérature pour ce qui est de l’édification et du maintien de la langue. Les linguistes atterré.e.s semblent n’en avoir cure. Pour le dire savamment, ils étudient le E-language (extensional langage, autrement dit ce que l’on peut voir facilement de l’extérieur par l’observation et la statistique) là où il faut analyser le I-language c’est-à-dire le langage intensionnel, celui qui est propre à chacun. Leur idéologie behaviouriste les aligne sur les psychologues de même tendance qui considèrent qu’on ne peut étudier l’humain que sous l’aspect des comportements observables (« les psychologues ont démontré que… » ah bon ? ). Le rapport de la langue à l’inconscient est, entre autres choses, coupé, inexistant. Le sentiment de la langue est quelque chose qui existe, qu’on ne saurait nier, il est propre à chacun. La littérature n’est certes pas, ou plus, la seule norme du langage et bien entendu elle emprunte elle-même ses formes aux formes existantes dans le langage parlé courant, mais elle est le lieu où se développe et se nourrit ce sentiment, elle constitue donc un accès privilégié à la langue telle qu’elle se pratique au moment où elle s’écrit. Et oui, il y a des textes mieux écrits que d’autres, des formules qui font mouche, mieux que d’autres… Pourquoi ? La linguistique n’aurait rien à dire là-dessus ? Faire croire aux jeunes apprenants que toute expression est valide simplement parce qu’elle figure dans le corpus (!) leur est dommageable puisqu’ils se rendront bien compte par eux-mêmes que certaines formulations sont plus efficaces, voire plus appréciées, que d’autres, et que de l’ignorer ils peuvent pâtir. En pâtir socialement n’est pas le pire, en pâtir individuellement, par incapacité à trouver la bonne expression, celle qui traduira le mieux ce qu’on ressent, est bien plus grave. On peut juste dire que peut-être ils ne s’en rendront pas compte, mais ce serait alors faire preuve de beaucoup de cynisme.

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Performances textuelles dans le off

On en revient au off (puisque les places du in sont si difficiles à obtenir!). On n’est pas déçu. Il faut louer ici le courage et le talent inouï d’artistes inconnus, souvent très jeunes, qui n’hésitent pas à se montrer seuls en scène munis d’un texte parmi les plus difficiles appris par cœur. Parfois textes d’eux-mêmes, d’autres fois textes écrits par d’autres parmi les plus grands (Proust, Woolf, Duras…). Dans les premiers, performance éblouissante, au Théâtre des Halles, accomplie par Frédérique Voruz, auteure de son propre texte, Lalalangue, où il est question d’elle bien sûr, mais surtout de sa maman et ses névroses, agrémentée de vieilles diapos projetées qui la montrent, la maman, mais aussi la petite Frédérique en son jeune âge, et le papa un grand benêt d’ingénieur se parlant perpétuellement à lui-même (ou aux arbres). La petite Frédérique n’a pas eu de chance : sa mère, des années avant qu’elle ne naisse, a eu un grave accident d’escalade en compagnie de son père, elle y a perdu, outre les jumeaux dont elle était enceinte, une jambe (le père lui n’a eu qu’un bras cassé). Triste pour une fana de montagne. Mais déclara-t-elle à la sortie de son coma : « Je me vengerai sur les enfants ». Elle en eut huit. Frédérique nous parle de son doux moignon, peut-être la seule chose douce qu’elle avait en elle. Pour le reste, c’était rigueur, avarice et torture mentale. L’autrice seule en scène n’a pu s’en sortir que par une psychanalyse dont elle nous mime les mouvements avec humour (« on s’arrête là » dit la praticienne en secouant la cendre de sa cigarette en fin de séance). Pourquoi Lalalangue ? Parce qu’il s’agit, on l’a compris, de lalangue et non pas de la langue, au sens où Jean-Claude Milner, dans L’amour de la langue, dit ceci : « Il y a d’une part la langue, comme entité objective, qu’on peut décrire et même formaliser ; il y a d’autre part cette langue où l’être parlant inscrit son désir, son inconscient, sa subjectivité. Elle ressemble à la première ; en fait, du point de vue matériel, elle en est indistinguable, mais elle se déploie tout autrement : dans les jeux de mots, dans la poésie, dans les homophonies. Pour rendre compte à la fois de la ressemblance matérielle et de la différence radicale, Lacan avait forgé en un seul mot : lalangue ». alors ce qui est drôle ici, bien sûr, c’est que de ce mot bizarre et sans article (lalangue), Frédérique Voruz fasse un nouveau nom de la langue française : La lalangue, mais alors pourquoi pas Lalalangue et ainsi de suite…

Ce seule en scène de Frédérique Voruz a déjà connu les feux de la rampe, il est passé à la Cartoucherie, adoubé donc par Ariane Mnouchkine qui y a vu une « confession héroïque », il est mis en scène par Simon Abkarian qui est aussi l’auteur de la préface du livre. On pourrait presque dire que le texte est un condensé de psychanalyse lacanienne, semblable aux compte-rendus d’analyses que publiait Freud, mais évidemment en plus drôle et en plus « parlé ». Il est probable que beaucoup de spectateurs, surtout des spectatrices d’ailleurs, se reconnaissent, s’identifient dans cette histoire. Il suffit sans doute d’avoir eu une éducation religieuse, ici catholique mais je connais des protestant(e)s qui ne voient pas la différence. Il faut toujours souffrir pour gagner son paradis, il faut se priver de tout (« la privation est une jouissance »), et lorsqu’il s’agit de nourriture, cela donne : « manger de la merde en ayant sous les yeux une chose savoureuse interdite était pour ma mère la plus belle des jouissances ». A la fin, la petite Frédérique étouffe, elle est tout le temps surveillée, sa vie pourrait s’étioler comme une fleur qui n’aurait plus eau ni lumière, si le temps de l’analyse n’arrivait pas. L’analyste est une femme « très digne et très drôle ». Elle croise les jambes comme pour dire : « j’en ai, moi, des jambes, n’essayez pas d’être ce qui me manque ». Car on n’est pas là pour se lamenter ou pour pleurer sur des manques, on est là pour « démanteler une position inconsciente ». « En psychanalyse, dit Frédérique Voruz, on dit qu’on a toujours la vie dont on rêve, du moins inconsciemment. Il s’agit donc de mettre en lumière quelle zone cachée jouit d’une situation qui nous rend consciemment malheureux ». Et nous aurons la « réponse », l’aboutissement sous la forme d’une reconnaissance enfin d’un amour réel caché sous tant de mots blessants, l’élucidation d’un mystère : pourquoi vouloir être sa vie durant la jambe qui manque, se mettre sous le moignon, « je ne voulais pas qu’elle tombe. Mais qui de nous deux serait tombée ? C’est moi qui finalement ne savais plus comment tenir debout, comment me connecter au monde. Il me fallait un corps auquel me raccrocher le temps de me reconstruire ». Alors, on voit que la jeune Frédérique a désormais les moyens de s’ouvrir un chemin hors des décombres et des moisissures (dont sa mère s’obligeait à se nourrir). Ariane Mnouchkine. Le théâtre etc. C’est donc un magnifique spectacle que nous avons vu en ce 18 juillet, d’une psychanalyse incarnée – le mot n’est pas trop fort – dans une voix et un corps de jeune actrice enfin arrivée à ce qu’elle voulait.

Parmi les diseurs de textes de grands auteurs, Il y eut Olivier Barbéri qui, à la Chapelle de l’Oratoire, disait les vingt-cinq dernières pages du Temps retrouvé, dans Proust pour lire en soi-même. Une jolie prouesse de la part d’un passionné de Proust. Certes, il n’est pas Podalydes, qui, la semaine d’avant, nous faisait exploser de rire dans son numéro d’imitation des vieilles duchesses reçues chez les Guermantes, mais son phrasé pointilleux mettait l’accent sur les principales remarques philosophiques concernant le temps que contiennent ces dernières pages. Proust, déjà arrivé à un âge avancé, se demande comment il pourrait écrire ce livre qui lui permettrait enfin de ramasser en une œuvre tous les moments vécus au cours de sa vie, tant du côté des Guermantes que de celui des Verdurin, tous ces moments précieux qui, à la fin de sa vie – aussi bien que de la nôtre, puisque nous en sommes tous là – se pressent en lui pour constituer la somme immatérielle et miraculeuse de ses – de nos – souvenirs ? Il faut remercier ce monsieur Barbéri de nous avoir fait méditer à cette approche du temps. A la fin de son seul en scène, il nous parle aussi d’un aspect de Proust que l’on néglige trop souvent, ses engagements. Bien sûr en faveur de Dreyfus, mais aussi à propos de la séparation de l’église et de l’état.

Et puis, toujours parmi les textes venant d’auteurs qui ne sont pas l’acteur ou l’actrice, il y eut Emilie Faucheux interprétant si bien l’anthropologue Nastassja Martin en dialogue forcé avec un ours de Sibérie, dans Croire aux Fauves, au théâtre Présence Pasteur. Une femme seule en scène encore une fois mais dans des effets de lumière troublants et avec un accompagnateur sonore (Michaël Santos) qui savait restituer toute l’angoisse des forêts la nuit quand y rôdent loups et ours… J’ai déjà parlé sur ce blog du magnifique livre de Nastassja Martin. Emilie Faucheux en exprime toute la force comme si elle vivait elle-même cet affrontement décisif sur scène, face à ses spectateurs.

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Avignon le off 2023, grands acteurs et grandes actrices

Le off d’aujourd’hui n’est plus tout à fait le off d’autrefois, et on se dit parfois « tant mieux ». Ont tendance à disparaître les petites salles éloignées qui n’étaient pas faites au départ pour héberger des spectacles, les arrière-salles de bistrot où s’agite seul en scène un comédien amateur qui court après la gloire pendant que les rares spectateurs suent à grosses gouttes en plein cœur de l’été. De plus en plus de vrais théâtres, avec la clim et un peu d’espace pour allonger ses jambes. La Scala Provence en est bien sûr le plus parfait exemple, qui donne à voir des vedettes, des acteurs consacrés, des pièces assurées d’un beau succès avant même qu’elles ne démarrent. Chaque lundi elle propose même un concert, il s’agit donc d’un soir exceptionnel. Le lundi 10 juillet : un humour de Proust. Des extraits plein de drôlerie de la Recherche lus par Denis Podalydes, entrecoupés de morceaux de piano joués par Jean-Philippe Collard, autant dire le sommet de ce que l’on peut entendre tant en matière musicale que textuelle. Le sociétaire de la comédie française a sélectionné dans Proust les caricatures les plus féroces, les dialogues les plus perfides, les tableaux les plus incongrus d’une aristocratie décadente à laquelle le jeune Swann se heurtait, notamment dans le salon des Guermantes, et comme très souvent on parle de musique dans les salons, Collard illustre tous ces textes des morceaux dont il est question, Franck, Fauré, Chopin, Scarlatti. Podalydes extraordinaire en imitateur des vieilles duchesses dont les dentiers ont tendance à s’échapper ou chez qui l’exaltation à l’évocation d’une œuvre s’accompagne inévitablement d’une sécrétion accrue de salive. Et Jean-Philippe Collard exécutant en virtuose exceptionnel les morceaux les plus difficiles du répertoire pianistique. Moment de grâce absolue. On se demande si Proust ne manquait pas dans le fond de la plus élémentaire bonté…

Quelques jours plus tard au même endroit, c’est Jacques Weber qui remplace Podalydes, on ne critiquera pas l’artiste, brillant, même si parfois un tantinet cabotin, mais ils le sont tous me dit-on dans le trou de l’oreille, lui aussi dit des textes (il ne les lit pas, il les dit, ce qui certes fait une différence), il nous dit Rimbaud, « On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans », il nous dit le monologue de Don Juan sur la séduction (un peu à contre-courant de l’époque, il est bien qu’il le remarque), il nous dit aussi un merveilleux texte d’amour tiré d’où ? Je parierais pour Musset mais ici la culture me manque (et je me trompe, allez, c’est du Claudel), il nous dit Marguerite Duras, quand elle faisait la journaliste et qu’elle relatait ce qui entrait dans la série des « faits divers », en l’occurrence une famille de pauvres gens qui vivaient dans une maison de garde-barrière et à qui l’on avait retiré l’eau car elle ne la payait pas et qui de désespoir s’était allongée sur les rails du train, et puis d’autres encore, jusqu’à ce texte d’Artaud halluciné, qui dit Toute l’écriture est de la cochonnerie. Mais entre tous ces textes devant lesquels il faudrait simplement s’incliner, monsieur fait le drôle, l’amuseur public, un coup, il imite Jouvet, un autre, Gabin (pourquoi ne faites-vous pas plus de théâtre, monsieur Gabin ? Parce que le théâtre c’est trop difficile, je préfère le vélo). Il joue Corneille à 70, à 80, à 90 ans dans le « Marquise, si mon visage… » pour montrer à quel point il est virtuose dans l’art du travestissement, il évoque sa Bretagne où il travaille et raconte qu’un jour, Louis Seignier lui a donné la réplique sans connaître son texte ce qui donnait à la fin « et je ne sais plus ce que je dis, alors à toi de continuer », prétendant que le public n’y avait vu que du feu, quant à Sarah Bernhard, elle insérait au milieu des vers de Racine Que le jour recommence, et que le jour finisse, Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice, un vers supplémentaire qui disait qu’un vilain courant d’air venait des coulisses… Bien sûr il vante la langue française à laquelle le e muet procurerait sa souplesse, sans dire que toutes les langues sont belles. Lui, ce n’est pas un pianiste qui l’accompagne, mais deux virtuoses exceptionnels de l’harmonica (Greg Zlap) et de l’accordéon (Pascal Contet), qui lui procurent les ambiances qu’il souhaite avoir, qu’elles soient de mer agitée ou bien de vent de neige sur la glace. Beau spectacle donc même si un brin cabotinesque…

Pas de cabotinerie en revanche et beaucoup plus de rigueur inflexible dans le très réussi La guerre n’a pas un visage de femme, monté par Marion Bierry au Théâtre Girasole, sur des textes de Svetlana Alexievitch : cinq femmes solides, terriblement présentes sur scène, qui racontent leur guerre, celle de 1941 à 1945, elles qui avaient décidé de s’enrôler dans l’armée soviétique pour défendre leur patrie, refusant les affectations trop simples (dans les bureaux ou les dispensaires) pour aller au front, ramassant leurs camarades morts, se faisant amputer d’un membre, vivant le siège de Leningrad dans la peur et la faim, temps où les habitants de la grande cité du nord étaient condamnés à manger la terre pour pouvoir survivre, racontant aussi ce que leur statut de femme leur faisait subir, même de la part de leurs propres compagnons d’armes. Silence de mort, on reste en apnée durant une heure dix à entendre ces voix, à regarder ces visages de temps en temps ravagés par des douleurs et des cris. Monter cette pièce aujourd’hui. Alors que la guerre en Ukraine sévit et que les rôles y sont changés : aujourd’hui c’est l’armée russe qui tient le rôle des nazis. On n’en parle pas dans ce spectacle. Est-ce voulu ? S’attend-on à ce que le spectateur rétablisse de lui-même la vérité et ce qu’il en est de la situation actuelle ? Seule peut-être la réalisatrice le sait. En rester au premier degré et ne voir ici que l’exaltation de la gloire de l’armée russe serait en tout cas très décevant…

Un peu décevante, la pièce où joue Marie-Christine Barrault au lieu dit « Présence Pasteur » et qui s’intitule « Voyage à Zürich »… Les citoyens helvètes seront sans doute un jour fâchés que désormais, toute expression d’un voyage en Suisse soit devenue synonyme de mort assistée… Sur le programme, on nous dit qu’il s’agit de rendre hommage à l’actrice Maïa Simon, qui, en effet, à fait le fameux chemin. On s’attend à un texte fort, poignant, poétique et on se retrouve avec l’étalage d’un débat déjà mille fois entendu depuis que se pose le problème, des artifices de mise en scène plutôt inspirés de la plus mauvaise télé, comme lorsque l’officiant convie l’amie à échanger des arguments pour sa propre chaîne YouTube et qu’il se met dans la salle, confondu avec le public, hurlant dans son micro. Les personnages sont caricaturaux, depuis le fils éploré qui refuse d’être séparé de sa maman, la belle-fille trop heureuse qu’on en finisse, jusqu’à l’amie tentant de donner le change au moyen d’un humour caustique. La pièce ne concerne pas la mort, mais sa représentation sociale au sein d’une société qui tente de la rationaliser. On pourrait presque dire son acceptation commerciale. Dimension sociologique et non métaphysique. Les voisins sont-ils d’accord pour que des appartements de leur immeuble servent désormais de mouroirs (ils ont mis sur le pare-brise de l’auto : « allez mourir chez vous ! ») ? la question se pose dans les mêmes termes que s’il s’agissait d’appartements consacrés à la prostitution dans des immeubles de centre-ville. A la fin, que vouliez-vous qu’il arrivât ? Elle meurt bien sûr, et nous nous sentons mal à l’aise face à la scène, comme si la chose la plus intime était dérobée pour en faire un spectacle. Marie-Christine Barrault est évidemment sublime, elle tire tout le maximum d’un texte qui n’est pas à sa hauteur. Bien qu’elle joue la mort, elle arrive encore à incarner la vie et le bonheur pour tous ceux qui la connaissent depuis Ma nuit chez Maud.

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Jacob et Welfare

Cette année, Avignon est sous le signe de la langue anglaise, celle qui a nourri les plus grand(e)s, de Shakespeare à Woolf. Justement cette dernière : au cloître des Carmes, Pauline Bayle met en scène Ecrire sa vie, six comédien.ne.s dans la salle et sur le plateau qui jouent George, Tristan, Judith, etc. tous se connaissant depuis l’enfance et vivant en même temps les ruptures et les crises de la vie, sur des textes épars rassemblés de la grande romancière anglaise, tirés des Vagues ou de la Chambre de Jacob, aussi bien que de la correspondance et du Journal. C’est magnifique et je crois même que l’on éprouve encore plus de plaisir en s’en souvenant qu’en le suivant en direct, comme les excellentes nourritures dont la saveur n’en finit pas de s’engourdir en notre palais. La réalisatrice a été audacieuse, elle a installé des bancs pour les spectateurs sur le plateau, les autres sièges étant des gradins classiques qui surplombent la scène, réduite à un parterre de cailloux blancs sur lequel est posé en début de représentation une table de victuailles comme si on allait fêter quelque chose et de fait, oui, on s’attend à fêter quelque chose : le retour de Jacob. On a disposé un peu partout d’élégants ballons rouges qui voguent au gré du mistral – nous sommes en plein air – Malheureusement Jacob n’arrivera pas. Au début nous pensons qu’il est juste en retard, mais plus tard nous comprenons qu’il n’arrivera jamais. A peine entrons-nous dans les lieux (je suis accompagné de deux adolescentes, ma petite fille S. et son amie L.) que nous sommes accueillis par le spectacle : les comédien.ne.s sont parmi les spectateurs, ils ou elles nous demandent comment nous allons, si nous avons trouvé l’endroit avec facilité, « comme je suis heureuse de vous voir ! Merci d’être venus ! ». Nous irions bien sur le plateau, pour voir, mais les trois seules places restantes sont éparpillées et mes deux ados préfèrent que nous restions groupés. Et puis nous ne savons pas encore que ceux des spectateurs ou celles des spectatrices qui sont installé.e.s sur ces bancs vont être conviées à participer au spectacle. Comment ? Eh bien d’abord en chantant sur l’air des Beatles « Hey, Jude ! » remplacé par « Ja-cob ! ». Et puis plus tard dans cet effet inouï provoqué par la mise en scène au déclenchement de la guerre de 1914 : les cloches du cloître sonnent, la sirène résonne, les ballons rouges éclatent avec des bruits de bombes : les acteurs font évacuer le plateau ! Ce qui donne une impression de panique : chacun, chacune, reprenant vite fait ses affaires et cherchant au plus vite une des places de gradin restantes face à eux. C’est la guerre. Les accents du texte de Virginia Woolf s’accordent avec la période que nous vivons en ce moment, en un instant l’inquiétude gagne cette jeunesse et remplace l’insouciance, ils ne savent pas encore ce que sera l’horreur des tranchées, dont Jacob ne reviendra pas. La pièce est longue. Je ne saurais bien transcrire son intensité. A un moment, vers la fin, les personnages s’échangent leur nom, on ne sait plus qui est qui et ils ne le savent plus eux-mêmes. Je retrouve là un procédé qui m’a toujours enchanté chez Virginia Woolf, qui consiste à dissoudre les identités, à faire des personnes non pas des blocs d’individualité donnés d’avance mais des points de vue qui se forgent au cours des rencontres, des événements et des perceptions. Chez Woolf, le verbe est premier par rapport au substantif. Tout bouge, s’épanouit, resplendit, puis s’éteint et disparaît. Elle adopte ce schéma à propos des plus petites choses. Dans la Mort de la phalène, à laquelle il est fait allusion dans la pièce, son attention se concentre sur ce détail infime constitué par les mouvements de l’insecte, au début perçus comme un miracle de vie participant du flux constant de l’existence, et de la co-existence, des êtres, puis déclinant jusqu’à atteindre la mort. Ainsi pas de hiérarchie dans les formes de vie. Ontologiquement, il n’y a que des processus. La grande écrivaine a passé sa vie à exprimer ces petits détails, des instantanés, des moments de joie furtifs ou bien de tristesse, je retiens d’elle l’idée si bien dite par Pauline Bayle que, « pour Virginia Woolf, la présence au monde advient avant tout par la capacité à formuler ce que l’on ressent ».

Autre événement, sur lequel de nombreux critiques se sont déjà penchés : la mise en scène de Welfare, par Julie Deliquet en la cour d’honneur du Palais des Papes, d’après un documentaire, qui vient de sortir opportunément en France, de Frederick Wisemann. Que n’a-t-on pas dit ! Les grands journaux en ont fait des gorges chaudes. « Julie Deliquet met des SDF dans la cour d’honneur » (dixit l’Obs!), une mise en scène trop polie ( ?? dixit l’Huma), paradoxalement seul… Le Figaro semble avoir donné grâce à cette réalisation en y trouvant même des moments de cocasserie. Il est certes facile de comparer la pièce au film (que je n’ai pas encore vu) et de prétendre que ce dernier est bien supérieur… Mais il s’agit de théâtre, et comme dirait mon ami Jean, il s’agit de faire théâtre de tout. Le cinéma a le mérite de pouvoir faire varier la focale et de présenter des gros plans, au théâtre, on a désormais quelque chose pour cela : la video. Mais ce n’est pas le parti qu’a voulu prendre Julie Deliquet. Elle a donc fait preuve d’audace et de recherche de la difficulté. Lorsque nous entrons dans la cour d’honneur, des ouvriers s’affairent à démonter des tubulures qui se trouvaient sûrement là avant, des abris ? Des bureaux ? De sorte qu’au moment où commence vraiment le spectacle il ne reste plus qu’un grand terrain de basket. Il semble qu’on ait ouvert un centre d’accueil d’urgence pour les humains en détresse qui viennent rechercher une allocation ou simplement défendre leurs droits. Telle n’a pas obtenu son versement d’argent parce qu’on lui demandait les anciens bulletins de salaire de son mari, dont elle vit désormais séparée, alors qu’elle a bel et bien fourni lesdits bulletins mais que l’administration semble les avoir égarés. « Revenez ! » « mais non, dit-elle, c’est tout de suite que j’ai besoin de mon argent et je ne partirai pas avant de l’avoir reçu ! », telle autre aurait du se présenter avec son mari, lequel n’est pas venu à l’audience, et pour cause, il est hospitalisé, il ne pouvait pas venir ! Un autre attend depuis des heures qu’on veuille bien lui ouvrir un dossier de logement suite à l’incendie de son appartement, mais a-t-il bien déclaré le sinistre à son assurance ? Est-il bien en règle ? Un vieux blanc, vétéran des guerres de Corée et du Vietnam se perd en propos racistes, un couple est renvoyé car pas en règle et d’ailleurs la femme, qui est épileptique, est-elle bien la conjointe du monsieur ? Tout cela au milieu des larmes et des crises de nerfs. Seul un policier placide garde le calme, il est merveilleusement joué par Salif Cissé. A la fin, c’est lui qui met tout le monde d’accord pendant qu’un personnage triste, un certain monsieur Hirsch, termine le spectacle sur des accents tchékhoviens. Et parmi tous ces cas, des « travailleurs sociaux » ou du moins ceux et celles que l’on nomme ainsi, le plus souvent apeurés et se réfugiant derrière des règlements absurdes qui ne s’appliquent que sur la papier et jamais dans la réalité, contents d’avoir des procédures à respecter et cherchant à convaincre les demandeurs que s’ils ne suivent pas la sacro-sainte procédure alors ce ne sera pas possible… Ils s’accrochent à leurs règles dans l’espoir d’être récompensés un jour peut-être par une promotion, un changement de grade. Une femme espère devenir directrice du service, elle est persuadée qu’elle a tout ce qu’il faut pour cela, elle a passé les épreuves B1 et B2, elle a le nombre d’annuités qu’il faut, alors que faut-il de plus ? Heureusement, dans tout cela, il y a quelques « héros » de l’administration qui savent garder le fil et se rappeler au moment opportun qu’ils sont là pour aider et non pour faire respecter les lois. Spectacle bien mené, rondement mené, avec des comédiens et comédiennes excellent.e.s qui nous font croire en leurs personnages. Dommage qu’une rupture se produise au milieu du spectacle : il s’agit de faire une « pause » propice à quelque partie de basket et un peu de musique… rares moments d’ennui… dont d’ailleurs profitent quelques spectateurs non convaincus pour quitter les gradins. J’évoquais Tchékhov tout à l’heure. Et finalement, je ne croyais pas si bien dire, car, à la réflexion, ne trouve-t-on pas dans ce spectacle beaucoup de ce que nous aimons chez le dramaturge russe ? Des personnages souvent pathétiques bien que quotidiens, une action diluée dont les composants ne convergent pas toujours, de la mélancolie, de la dénonciation de l’état d’une société qui se délite, inquiète de son avenir. Allons, ce Welfare vaut bien une Cerisaie d’il y a deux ans !

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Beauté d’Arles en 2023

Beauté d’Arles. Le cloître de Sainte-Trophime, le portail roman avec juste derrière le Théâtre Antique, non loin de là les Arènes, la rue de l’Hôtel de Ville qui s’enfonce parmi les maisons basses et les galeries vers le musée Réattu et les quais, la Fondation van Gogh pleine de lumière, la place du Forum où l’on trouve encore trace de ce pauvre Vincent au travers du café qu’il peignit dans les couleurs vives du soir. Combien de fois n’a-t-on pas invoqué une telle beauté chargée de tant d’histoire ? Souvenir de van Gogh et processions chatoyantes de gitans, feria animée et, dès juillet, les Rencontres de la photographie qui viennent de commencer, nous y étions dès le premier jour (le 3 juillet). Un voile se levait sur des photos éblouissantes de couleur, de gris, ou de noir et blanc. Photos anciennes et « naturelles » ou bien photos modernes et savamment fabriquées avec des procédés complexes de solarisation ou de bains multiples dans des révélateurs successifs.

à droite en bas: Wim Wenders passant dans les rues d’Arles

Pour les premières, quoi de plus émouvant qu’un retour à la source avec Agnès Varda lorsqu’elle faisait son premier film à Sète, sa ville natale, quartier de la Pointe Courte, et qu’elle photographiait, avant de les filmer, les rues des quartiers pauvres balayées par les draps et les linges pendus sur des fils, ou des piles de bois et des enchevêtrements de poutres, au milieu desquels se promenaient les grands comédiens de l’époque Philippe Noiret et Sylvia Montfort. Une ville respirait avec la pêche, la texture des filets contrebalançait la fluidité de la mer. En fait de vagues, le film en montrait déjà l’exemple d’une nouvelle… au cinéma.

En restant dans le cinéma, on admire, un peu dans le même style que Varda, les polaroids de Wim Wenders, outils indispensables de la réalisation de l’Ami américain, étonnant film où Wenders réunissait devant la caméra ceux qui d’habitude étaient plutôt derrière : Daniel Schmidt, Nicholas Ray, Gérard Blain, Jean Eustache, avec en outre les immenses comédiens que furent Bruno Ganz et Dennis Hopper. La photo était un des thèmes principaux du film dont le scénario provenait d’un polar de Patricia Highsmith. On y voyait le héros, Hopper, se mitrailler littéralement au moyen d’un appareil polaroid au-dessus d’un billard américain qui recevait en pluie les épreuves encore mouillées qu’il avait réalisées de lui-même, sorte de suicide à l’appareil photo.

« La scène, dit Wenders, capturait avant son temps l’obsession narcissique dont nous souffririons tous plus tard, quand nous prendrions des selfies comme si c’était la chose la plus naturelle au monde ». En même temps, elle montre ce que cette obsession de la prise de vue de soi-même à à voir avec la mise à mort.

Cinéma, photo, peinture, tout se mêle et s’enchaîne dans cet assemblage d’expositions. Au Palais de l’Archevêché se révèle un photographe qui fut, toute sa vie, dans la discrétion, mais qui éclate au grand jour : Saul Leiter, qui n’a pas arrêté de sillonner sa ville New York depuis qu’il y était venu rejoindre ses amis peintres dans les années cinquante pour y mener une carrière d’abstrait versé dans le lyrisme expressionniste. Il a pris son appareil en bandoulière mais il a continué à peindre des gouaches subtiles aux tons aussi délicats que ceux qu’il privilégie dans ses épreuves couleur. Ses intérieurs, ses coins de table et ses vues au travers d’épais rideaux, voire ses silhouettes aperçues de derrière un parasol sombre ont quelque chose qui nous rappelle d’autres peintres comme Vuillard ou, plus près de nous, Jacques Truphémus à qui Lyon était ce que New York était à Leiter.

oeuvres de Saul Leiter : à droite: gouache et aquarelle sur papier japonais

La peinture se mêle d’ailleurs intimement à la photographie, comme dans cette exposition de deux jeunes femmes, Eva Nielsen et Marianne Derrien, qui réalisent la fusion des deux arts à propos de vues prises en Camargue, où les objets photographiés sont transférés sur des toiles par sérigraphie, où les photos sont solarisées, superposées, faisant apparaître des effets de matières translucides, le tout étant complété par de l’acrylique.

Peindrait-on aussi directement avec la lumière lorsqu’on photographie ? C’est ce que nous montre un ami qui expose en ce moment à la galerie Little Big Arles (pendant de la galerie Little Big Gallery qui existe à Paris, quartier Montmartre), Thierry Lathoud, qui travaille souvent, dit-il, un peu à l’aveugle, maniant plusieurs révélateurs sur la même photo, utilisant la solarisation lui aussi, et sur des papiers qui valent parfois fort cher, venus de Chine ou du Japon, faisant en sorte que, bizarrement, la couleur surgisse du noir et blanc par le miracle de la chimie. Il utilise justement un pinceau pour filtrer délicatement la lumière afin de rendre des paysages de forêts pleins de noirs profonds et d’éclairs lumineux.

Comme chaque année, la Fondation Louis Roederer décerne un prix découverte à de jeunes artistes émergents, sélectionnés sur un thème, cette fois : le sens au-delà des apparences, l’ambiguïté… Photos émouvantes, souvent surprenantes. Une fois de plus, on constate ce que les mesures de confinement liées à la pandémie de Covid en 2020, ont provoqué de choc parmi la population mondiale, c’est par exemple ce que montre le photographe Md Fazla Rabbi Fatiq, installé à Dacca, au Bengladesh, revenu dans sa ville natale au cours du confinement, et qui s’est plongé dans l’univers microscopique de son quotidien d’enfermé à longueur de journée. Drôle comme un regard attentif peut tirer d’une miette ou d’un insecte de quoi rêver… Dans la même série, l’artiste français Philippe Calia, intéressé par les espaces d’exposition en général, nous trouble au moyen de détails photographiés dans des musées indiens et de citations extraites de livres d’or. L’indienne Riti Sengupta photographie le mal-être de femmes vivant dans un lieu cloisonné et oppressant. Au fond de la nef de l’Église des Frères-Pêcheurs, trône un gigantesque écran qui montre l’oeuvre video de l’artiste vietnamienne Hiên Hoang, lent recouvrement d’un visage par des feuilles transparentes sorties d’un bol. Mais on peut parler aussi de Samantha Box, d’Ibrahim Ahmed et Lina Geoushy (artistes égyptiens qui posent la thématique du genre en Egypte), de Vishaï Kumaraswamy, qui filme le cheminement du deuil dans le corps humain au moyen de caméras 3D, de Nieves Mingueza ou bien encore de l’équatorienne Isadora Romero qui montre d’un regard désespéré la situation de l’agrodiversité en Amérique latine (au Paraguay par exemple, 94 % des cultures consacrées à l’exportation de soja ou de maïs transgéniques, et presque rien pour les cultures vivrières).

En l’église Sainte Anne encore, on entre dans l’univers de la photographie féminine nordique contemporaine, avec notamment la photographe finlandaise Emma Sarpaniemi dont l’effigie a été choisie pour servir d’emblème aux Rencontres et qui, comme par hasard, déambule en ce 3 juillet dans les rues d’Arles et à proximité de ses œuvres où elle se représente elle-même, créature de couleurs fraîches et pimpantes, mais aussi des photographes suédoises comme Erika McDonald et Hannah Modigh et d’autres encore, toutes regroupées sous le titre Sosterskap (soririté).

Arles n’est pas seulement le lieu d’expositions officielles données dans des églises et des palais, c’est aussi le lieu des galeries dont j’ai déjà cité une précédemment, c’est aussi l’endroit de mille rencontres, comme celle de ce photographe arlésien au seuil de sa petite galerie Constantin, gardien d’un trésor qu’il révèle en grande pompe à ses visiteurs et qui tient principalement dans de saisissantes photos de gitans.

à gauche: photo de Véronique Esterni, à droite: le photographe de la galerie Constantin

Un jour et demi ne suffit pas, il faudra revenir et terminer cette visite par ce que nous n’avons encore pu voir et s’annonce si extraordinaire, comme les magnifiques photos (déjà vues en un autre lieu) de Gregory Crewdson ou de Juliette Agnel, ou encore les photos exposées au Parc des Ateliers, à la Croisière ou à Monoprix…

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L’art ou le théâtre ? L’exemple de Paula Rego

Pouvons-nous confondre l’art et le théâtre ? Cette question m’est venue à l’esprit au moment où je superposais – un peu aléatoirement, un peu témérairement – deux activités : peinture et théâtre. La question est de savoir si deux telles activités peuvent en effet être superposées. D’un point de vue global, je dirai désormais que non. Mais si nous avançons un peu plus dans les rapports et les mises en correspondance, alors nous pouvons trouver des liens, des rapprochements. Le peintre en général est seul avec lui-même et n’entre pas dans ses personnages, contrairement au comédien ou au metteur en scène par exemple. Pourtant, ce n’est pas toujours le cas. Dans le stage de peinture que j’ai eu la chance de suivre du 26 au 30 juin, était au programme la grande peintre d’origine portugaise mais ayant vécu surtout en Angleterre, Paula Rego. Je ne connaissais d’elle jusqu’ici qu’un ou deux pastels, ayant copié autrefois l’un d’eux, mais là, on avait l’occasion d’en apprendre plus. Paula Rego a été (elle est morte l’an dernier) une extraordinaire metteuse en scène de ses fantasmes. Elle disait que la peinture n’avait aucun sens si elle ne lui permettait pas d’exprimer constamment sa perception de la vie. Une interrogation profonde qui traverse toute son œuvre est celle de l’identité de genre : hommes ? Femmes ? Êtres ambigus qui s’agitent aux branches d’un tourniquet au fil des toiles. Les grands mythes concernant « la » femme, sont sans cesse convoqués au travers notamment d’œuvres littéraires, ainsi de Blanche-Neige, ou des Bonnes de Jean Genet. Voilà deux œuvres bien éloignées et pourtant elles sont rassemblées sous l’égide de la peinture et de scènes crues, en général réalisées avec des pastels secs, d’un grand sur-réalisme mais où les identités sexuelles sont douteuses. Fantasme… dans une autre toile, il est question de famille : l’homme est comme un pantin adossé à une table pendant qu’une de ses filles le déshabille, l’autre riant sous cape à deux pas de là, pendant qu’on entend presque la mère prodiguer ses conseils. J’ai réalisé cette fois une copie approximative d’une œuvre d’une série connue : les Dog Women. Ce sont des femmes identifiées à des chiennes. Mépris, insulte ? Non, c’est juste pour montrer que les femmes ne sont pas forcément ce dans quoi l’idéologie commune voudrait les confiner, des êtres « doux », plutôt victimes que bourreaux. Paula Rego est et se proclame féministe, mais d’un féminisme particulier, dans lequel on ne s’en laisse pas compter sur l’infériorité supposée du genre féminin et où l’on se garde d’une glorification du « féminin » : les femmes grognent aussi, et peuvent être violentes, comme le furent les sœurs Papin. L’horreur est partagée entre les genres. Les gardiennes des camps nazi n’étaient pas plus humaines que leurs homologues masculins. Cette violence, Rego l’exprime par sa manière de dessiner, d’utiliser les pastels. Il est de bon ton, surtout dans une certaine peinture dite féminine, d’utiliser le pastel de manière douce et estompée. Rego elle, prend les couleurs les plus violentes, n’estompe rien, au contraire si elle a unifié un temps le fond de sa toile, elle se dépêche de rajouter des traits et des hachures pour marquer les griffures et les morsures que l’on devine en creux dans sa conception de son art. En ce sens, elle « joue » ses personnages, les manipule telles des marionnettes – du reste elle a elle-même réalisé un grand nombre de poupées de chiffon qui lui ont servi de modèles (on pense à Kokoschka et à sa poupée gonflable !). C’est un peu comme si elle faisait jouer à ses personnages de tissus les scènes qu’elle va peindre avant de les réaliser. D’où le lien avec le théâtre. Dans une mise en scène théâtrale, le metteur en scène ne se joue-t-il pas des comédiens comme de ces poupées ? Mais là, les poupées sont conscientes, parfois elles souffrent. Pour que la comparaison soit complète, il faudrait imaginer que les personnages du peintre souffrent aussi. La peinture serait alors souffrance, autant que jouissance. Je pense que les grands peintres contemporains l’ont vécue ainsi, ce n’est pas pour rien que parfois l’on compare Paula Rego à Francis Bacon : mêmes distorsions douloureuses du réel. On a dit aussi Balthus, mais Balthus était moins violent. Balthus était un homme, un peu pervers sans doute, voir à ce sujet ses tableaux de petites filles sages. Chez Rego, les petites filles sont loin d’être sages.

Paula Rego devant une Dog woman

[Stage à Eygalayes, Drôme (près de Séderon), organisé et dirigé par Fabrice Nesta et Thierry Cascalès, professeurs à l’ESAD Grenoble-Valence, du 26 au 30 juin, avec une vingtaine de participant(e)s – j’étais le seul participant masculin – qui ont imprimé à ce stage une ambiance de joie stimulante, et la préparation de mets succulents par Céline Arlaud. Les autres peintres au programme étaient Jacques Truphémus et Joan Mitchell, j’en reparlerai.]

The Family 1988
La Danse 1988
Balthus Trois soeurs 1955
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Les tourments d’un comédien amateur

Une fois n’est pas coutume : j’annonce sur mon blog des événements futurs, qui se tiendront du 1er au 9 juillet à Buis-les-Baronnies en la salle des Fêtes de La Palun (sortie de la ville en allant sur Mollans). Evénements auxquels je participe, bien entendu.

Le 1er juillet, le Théâtre des Habitants (THD), dirigé par Serge Pauthe, donnera en soirée Station Raymond Queneau, suite de petites scènes empruntées à une pièce de Denise Bonal : Les Pas perdus, auxquelles on a intégré une courte pièce de Raymond Queneau : En passant… Le thème, on l’a compris, est ce qui se passe dans les gares ou sur les quais du métro. Dans les gares, il y a plein de gens bizarres. Denise Bonal en avait fait une pièce, on y voyait une petite fille partir sans sa maman vers un hôpital, une vieille dame nostalgique courant après un amour perdu, des gamines en fuite et des amants désespérés.

Quant au métro, il s’y connaissait, Queneau, qui y avait déjà promené une certaine Zazie. Là, les deux actes de sa pièce se font miroir. Dans les deux cas, la même situation : une femme (resp. un homme) qui souhaiterait vivre autrement, avoir un amour plus fort, une vie plus intense, elle (resp. il) arrive sur le quai avec le mari (resp. la femme), qui râle tout le temps. Et vient un passant (resp. une passante) qui apporte la lumière et l’espoir. En parallèle, le mari (resp. l’épouse) connaît une aventure avec une mendiante (resp. un mendiant).
A la fin tout se résout par l’arrivée du dernier métro.

Condensé un peu facile de nos vies, qui s’arrêtent elles aussi par l’apparition d’un événement anodin : en général la mort.

Je suis heureux de jouer dans cette pièce car j’ai toujours aimé Queneau, ce poète insolite qui a su mélanger la littérature et… les mathématiques. En cela, il est l’ancêtre évidemment de Jacques Roubaud, celui qui se déclare « mathématicien en retraite et poète en activité ». Il est aussi l’un des pères fondateurs de l’OULIPO.

On voit tout de suite quand un écrivain fait de l’œil aux mathématiques. Par exemple, ci-dessus, j’ai condensé l’intrigue de deux actes en une seule phrase, ce qui m’a conduit à employer l’écriture : X(resp. Y) qui se lit : X, respectivement Y, peu utilisée dans les textes littéraires habituels et qui sort tout droit des mathématiques, où, là aussi, on cherche à minimiser l’expression tout en factorisant au maximum ce qui peut être factorisé. Cela permet de faire ressortir des similitudes et des isomorphismes. Ce genre d’exercice littéraire ressort typiquement de l’esprit oulipien. Autant que le plan du réseau du métropolitain, Queneau connaissait les mathématiques de son temps. Son livre Bords, édité chez Hermann dans les années soixante, contenait un passionnant article sur le groupe Bourbaki qui n’entra pas pour peu dans ma décision d’en faire (des mathématiques). C’était un heureux temps où l’on attendait beaucoup du futur. Notamment, le passage aux mathématiques dites « modernes » allait, à n’en pas douter, fournir des générations de gens capables de bien raisonner. Raté.

Pour compléter ce spectacle, d’autres pièces sont invitées, produites dans la région, dialogue de deux adolescentes sur les questions qui les tourmentent, comme une sorte d’Esther (celle de Riad Satouf, pas celle de Racine) au théâtre, mis en scène par le père de l’une des deux (Maxence Descamps, dirigeant d’une compagnie théâtrale à Nyons) (passera au festival off d’Avignon sous le titre Faut qu’on parle), et reprise du Repas des Fauves, une pièce de Vahé Katcha interprétée ici par la compagnie du Théâtre des Deux Mondes de Vaison-la-Romaine, qui sera à l’affiche également à Paris en septembre, pièce qui nous terrifie à l’avance : en 1942, de riches bourgeois festoient pendant que deux officiers allemands sont tués en bas de chez eux, les SS, pour sévir, décident d’envoyer deux personnes par étage pour être exécutées, dans le cas des bourgeois qui festoient, faveur : ce sont eux mêmes qui, au dessert, choisiront leurs victimes !

Le 9 juillet, nous ferons des lectures en hommage à l’Ukraine. Textes des grands poètes ukrainiens du passé (Taras Chevtchenko, Lessia Oukraïnka) et de poètes modernes et contemporains avec musiques interprétées par une famille réfugiée vivant au Buis.

Un jour, la guerre s’est invitée à notre table.
Au début, nous ne savions pas qui elle était,
nous l’avons regardée un peu de biais, dubitatif,
était-ce bien la guerre ? Celle qu’on nous avait contée
autrefois, avec ses prisonniers, ses corps à corps,
ses combats de rue, ses bombes et ses soldats ?
Oui, c’était bien cela.
C’est cela, une vraie guerre.

Ces envahisseurs, ont-ils un nom ?
Peut-on les parer du nom d’un peuple libre ?
Eh bien non, ces soldats envoyés comme chair à canon
ne sont pas les représentants d’un peuple libre,
ils viennent d’un empire qui s’effondre
qui n’en finit plus de s’effondrer depuis le premier effondrement
et qui dans un dernier sursaut veut vaincre
et écraser toute liberté, autant à ses portes qu’en lui-même

Répétitions obligent… il ne me reste plus assez de temps pour avancer dans ma lecture de la Dialectique négative… mais… Queneau, Ardono, ça rime, non?

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Adorno et la dialectique négative – 1

[Préambule : j’ai déjà dit sur ce blog que je ne suis pas un philosophe « professionnel », ne disposant d’aucun diplôme dans cette discipline, même si j’ai été amené au cours de ma carrière professionnelle à enseigner des sujets en rapport avec elle, notamment logique et philosophie du langage. Les articles que je publie sur ce blog dans la rubrique « philosophie » doivent donc être pris pour ce qu’ils sont : des compte-rendus de lecture et des approfondissements émanant d’un amateur éclairé, d’un passionné qui utilise en partie son temps de retraite pour explorer des domaines qu’il n’avait pas eu le temps d’explorer auparavant, mais en aucun cas quelque avis « autorisé » que ce soit. Aujourd’hui, je commence une série de réflexions à propos du philosophe allemand, membre de l’Ecole de Francfort, Theodor W. Adorno, qui s’avère avoir été sans doute l’un des plus grands – sinon le plus grand – philosophes du XXème siècle. Cet intérêt pour Adorno résulte des mes lectures préliminaires portant sur Benjamin (lesquelles avaient été déclenchées par mes conversations avec mon ami Jean Caune), mais aussi du fait que, dans certaines théories contemporaines dont je me suis fait l’écho récemment – notamment la Wertkritik et la Wertabspaltungskritik (pour le dire en langue originale!), la référence au philosophe est ô combien explicite et revendiquée, au point que certains passages des écrits de théoricien.ne.s de ces courants apparaissent parfois comme de purs décalques de passages de l’œuvre d’Adorno].

Penser, c’est faire corps avec soi-même, être fidèle à ce flux permanent qui nous parcourt et fait que nous sommes capables à tout moment d’identifier une saveur ou une vision que nous avons déjà connues, ou de forger la notion d’une saveur ou d’une vision nouvelle, flux qui ne s’arrête jamais, se balance au rythme des mouvements de notre corps, la marche, la flânerie, l’écoute d’une cantate de Bach, l’attention soudaine mise à une voix que nous reconnaissons à la radio, le passage d’un livre qui nous émeut. C’est pourquoi la pensée est concrète et les concepts s’engendrent en nous au fil de notre errance quotidienne.

En même temps, la pensée est un flot que l’on endigue, et peut-être n’est-ce pas un mal puisque ce n’est qu’en l’endiguant que nous pouvons espérer atteindre un but, une compréhension de faits qui nous semblaient inaccessibles. On endigue la pensée par la logique et par la science, et par la philosophie bien entendu qui vient à nous comme un chemin, même si c’est pour nous dire qu’il ne mène nulle part, car il mène toujours à lui-même et c’est déjà ça.

Une émission récente sur France-Culture avait le mérite de nous rappeler la conception hégélienne sur ces sujets, celle que l’on trouve bien sûr chez Hegel lui-même mais aussi chez des penseurs du XXième siècle qui, tout en étant critiques par rapport à cette œuvre, ne s’en sont pas moins appuyés sur elle pour opérer leur critique, comme pour dire que le philosophe d’Iéna n’était pas allé assez loin, s’étant réfugié à partir d’un certain moment dans le confort du conservatisme : finalement, il fallait accepter le monde tel qu’il était puisque ce n’était jamais que l’Esprit en mouvement, autrement dit une force objective. Cet hégélianisme conservateur s’empare de nous, il s’est emparé de moi à certains moments, comme il s’est emparé d’autres personnes sans doute car il y a dans notre pensée des tendances qui visent à atteindre un repos, un arrêt sur des formes stables qui nous satisferaient bien… Ayant croisé l’Empereur près d’Iéna, Hegel n’a-t-il pas osé écrire à son ami Niethammer ceci : « J’ai vu l’Empereur cette âme du monde sortir de la ville pour aller en reconnaissance ; c’est effectivement une sensation merveilleuse de voir un pareil individu qui, concentré ici sur un point, assis sur un cheval, s’étend sur le monde et le domine». Où fallait-il que vint se loger l’idée d’un esprit qui tend sans cesse à se réaliser au cours des péripéties de l’Histoire pour que l’illustre philosophe en vint à l’identifier à la personne de… Napoléon.

Je comprends mieux Hegel, cependant, lorsque j’ai saisi cet aspect de la pensée, qui fait corps avec nous-même, qui possède donc son mouvement propre dont nous ne pouvons jamais nous abstraire, le philosophe l’exprime en disant que être et pensée ne sont jamais extérieurs l’un à l’autre, que la pensée de l’être coïncide avec l’être de la pensée, et que cette dernière est toujours en mouvement, comme notre corps, ne se complaisant jamais dans l’identité à soi, mais avançant toujours de sorte que l’identique d’un instant rencontre sa négation, afin de donner en sortie un nouvel identique, lequel évidemment ne se maintient qu’un fragment d’instant. Sans cette notion de négativité, nous n’avancerions pas. Vertige. Evidemment, cela condamne la logique au sens classique du terme – on sait cependant que Hegel a voulu formuler une autre logique, une logique dialectique, que jamais personne n’a réussi à formaliser.

Dans l’émission sus-mentionnée, on présentait Adorno comme un critique assez féroce de Hegel car selon lui, l’inventeur de la dialectique n’était pas allé assez loin : il y avait forcément, pour le second, un moment où l’identique s’atteint : c’est dans la totalité, l’horizon infini. En tant que mathématicien, je vois bien ce qu’on veut dire : la mathématique moderne ne s’est pas contentée, comme au temps d’Aristote, d’un infini « potentiel », il lui fallait poser un infini actuel. « Il y a de l’infini » dit l’un des axiomes de la théorie des ensembles (repris par Badiou dans sa philosophie de l’être et de l’événement), ce qui signifie que, à terme, tout ce qui est dépassement de l’unité vers un autre (la suite des entiers naturels si l’on veut un exemple) finit par se récupérer au moyen d’une totalité affirmée (même si, bien sûr, à son tour, celle-ci s’inscrit dans une suite d’ordinaux qui va vers le transfini). Je crois que si l’on s’intéresse tant aujourd’hui à des penseurs comme Walter Benjamin et Theodor Adorno c’est parce qu’ils ont, eux, voulu montrer que tout n’était pas compris dans le Concept. Hegel a trop vite voulu subsumer le négatif, dit Adorno dans sa Dialectique négative. Selon lui, la philosophie prenait tout son intérêt là où justement Hegel jetait un regard négligeant, « dans le non conceptuel, l’individuel et le particulier », tout ce que Platon déjà rejetait dans l’éphémère et le négligeable et à quoi Hegel n’accordait… qu’une « existence paresseuse » (!)

Adorno écrit ce texte en 1966, plus de vingt-cinq ans après que Benjamin a disparu. On ne peut s’empêcher de se demander ce que ce dernier en aurait pensé, lui que sa mort aura empêché de connaître les principales horreurs du vingtième siècle, même s’il les pressentait. Adorno réalise sans doute une partie de ce qu’envisageait Benjamin, mais une partie seulement, car pour lui, l’important était sans doute de prendre la pensée de manière immanente, telle qu’elle jaillit de nos promenades et de nos expériences quotidiennes, peut-être est-ce ainsi qu’il faut comprendre ce texte qui nous paraît si énigmatique, Rue à sens unique, livre bizarre s’il en est, où l’auteur semble divaguer entre scènes de le vie urbaine, aphorismes et considérations sur l’écrit (qui se serait échappé des livres pour se répandre dans nos villes). Adorno pourtant n’est pas tendre envers son aîné : « Benjamin, dont la première esquisse des « Passages » alliait de façon incomparable une capacité spéculative avec une approche micrologique des contenus chosaux, a jugé plus tard dans une correspondance sur le premier état proprement métaphysique de ce travail, qu’on ne peut le mener à bien que sous une forme « illicitement » poétique », ce qui ne saurait suffire au penseur de l’Ecole de Francfort, et où il voit une véritable capitulation : Benjamin aurait baissé les bras constatant avec effroi la limite du Concept… Mais dit Ardono – et ceci excite notre curiosité – c’était pour une raison bien simple : la foi toute nouvelle que mettait Benjamin dans le matérialisme dialectique ! Il croyait avoir trouvé une vision du monde définitive. C’est bien là ce que nous avons vu plus haut : l’échec assuré pour toute restauration d’une positivité, qui, désormais, obstruerait le chemin de la pensée.

Le livre d’Adorno est, sans conteste, l’un des plus difficiles que j’ai lus jusqu’ici. Celui qui a rédigé la postface, Hans-Günter Holl, dit, dès le commencement : « En présence d’un texte aussi hermétique que la Dialectique négative, le lecteur, même le plus rigoureux et exempt de préventions, est forcé, avant même d’aborder toutes les difficultés du contenu, de lutter contre des réactions qui vont du refus à la colère en passant par l’agressivité. Si l’on ne parvient pas à rendre ces réactions productives pour la compréhension elle-même, à les resituer dans leur relation avec l’ampleur des problèmes développés, problèmes qui passent aussi à travers notre propre personne, le texte reste inaccessible tel un livre fermé de sept sceaux. ». Eh bien, nous voilà prévenus… mais ce n’est en aucun cas une raison de baisser les bras… Essayons de rendre nos réactions productives !

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Juste avant l’été

Commencent les vacances d’été. Rencontres avec des personnes riches en talent et en esprit, ce n’est pas que le reste de l’année, nous n’en trouvions pas sur notre passage : bien au contraire, quelques amis nous restent, ils sont, malgré leur âge, pleins encore de projets et de foi dans la littérature, le théâtre ou la philosophie, ils lisent et nous font lire Marx ou Adorno, Benjamin ou Scholem… nous font répéter Queneau ou déclamer des poèmes en hommage à l’Ukraine.

Ils participent activement à des commémorations très fortes.

A l’initiative du Cercle Bernard Lazare, le 80ème anniversaire du soulèvement du ghetto de Varsovie a donné lieu, à Grenoble, le 24 mai, à une lecture bouleversante du Chant pour le peuple juif assassiné, long poème dû à l’auteur yiddish Yitzhak Katzenelson qui raconte dans le menu détail cette insurrection qui dura vingt-sept jours au cours desquels des individus pauvres et captifs, qui n’avaient trouvé pour se défendre que des tessons de bouteilles et des cocktails Molotov artisanaux parvinrent à résister à des troupes allemandes aguerries. Dommage, ce texte est difficilement trouvable aujourd’hui, il est épuisé, n’est plus réédité. Il fut écrit au camp de Vittel, où l’on détenait en France les détenteurs de passeport étranger, avant que son auteur soit envoyé au camp d’Auschwitz où il fut gazé dès son arrivée. Nous connaissons ce texte parce qu’il fut confié à une autre détenue du même camp, Myriam Novitch, qui l’avait enterré dans trois bouteilles scellées, et qui fut une rescapée des camps : elle retrouva le lieu et les bouteilles. Cette lecture était accompagnée d’une musique sublime écrite par la compositrice française Eliane Aberdam, piano, violon et clarinette, où l’on retrouvait des accents de la musique traditionnelle juive.

La musique tient une grande place dans ce début de vacances et j’en parle même si je ne suis pas un spécialiste. Musique encore vivante. Musique qui parvient à s’échapper de la norme industrielle imposée depuis si longtemps sur les chaînes de radio et de réseaux sociaux les plus écoutées. Il n’est pourtant pas difficile de la trouver, il suffit de prêter l’oreille à de petits concerts, à des ensembles qui tentent tant bien que mal, et par leur propre passion, de faire vivre des compositeurs anciens ou contemporains dont les œuvres défient le temps et les époques. Œuvres toujours originales qui, si on les écoute avec le recueillement voulu, génèrent en nous des espaces purifiés, nous faisant entendre les battements de notre cœur et nous mettant à l’unisson d’un univers qui vibre en silence autour de nous au moment même où ailleurs, des vacarmes écrasent des âmes et des corps et anéantissent des souffles de vie. Dans le vieux bourg du Landeron (dont j’ai déjà parlé ici), une association, Les trouvailles classiques du Landeron, co-dirigée par l’ami Claude Lebet, le grand luthier rencontré en février, organise des concerts presque chaque mois, qui ont lieu dans la Chapelle des dix-mille martyrs. On y trouve cette musique toute tournée vers la pensée et l’émotion subtile, le simple silence et l’écoute intérieure. Cette fois, il s’agissait d’un quatuor uniquement composé d’altos.

Le vieux bourg du Landeron

L’alto est l’instrument central dans les orchestres, entre la mélodie des violons et la basse des violoncelles, on le voit peu souvent seul et encore moins souvent accompagné d’autres semblables à lui-même. On croit qu’il n’y a pas de répertoire pour cela, et pourtant… Ce dimanche 4 juin, l’Ensemble Media Res, constitué d’un Italien, de deux Espagnols et d’une Anglaise, tous résidents à Bâle, interprétait le concerto pour 4 violons (mus en altos pour l’occasion) de Telemann, et des pièces de Tallis, Loher, Bridge, Waelput, Bowen et Penderecki. Telemann bien sûr… musicien ancien auquel on s’attend en pareil lieu, mais les autres, qui sont-ils ? Le second cité, Silvan Loher, est un jeune suisse né en 1986, qui vit actuellement en Norvège. On lui a commandé Les violons de l’automne, il en est ressorti de tendres mélodies sur des paroles de poètes, dont Verlaine bien entendu, chantées par une jeune cantatrice du cru, Vera Hiltbrunner. De Penderecki, on avait droit à une cadence pour alto solo datant de 1984, moment de grâce ultime dans ce concert qui déjà n’en manquait pas. Ces compositions graves nous emmenaient toutes vers des sommets d’où l’on peut contempler la nouvelle beauté printanière en même temps que l’on entend les échos tragiques de l’histoire. Ne doit-on pas à Krzysztof Penderecki de grands oratorios en mémoire des victimes d’Auschwitz et d’Hiroshima ?

[A la sortie, lors du traditionnel pot servi autour de quelques bouteilles de blanc local, rencontre avec un très jeune homme (une vingtaine d’années) qui a traduit les dernières œuvres de Spinoza (traité de grammaire de la langue hébraïque) ainsi que le traité de grammaire hébraïque de Johannes Buxtorf, célèbre hébraïsant suisse du XVIème siècle, montrant par là-même que le premier n’avait fait que recopier le second, ce qui enlève du même coup tout support à l’idée que Spinoza aurait exprimé dans sa grammaire des idées philosophiques cachées. La conversation vient des livres qu’il a entre les mains : un original de l’oeuvre de Buxtorf, dont il vient de faire réparer la reliure par une jeune demoiselle qui se trouve également présente, je touche avec émotion ces vieux grimoires. Le jeune homme me dit qu’il va intégrer le CNRS à la rentrée. Après coup, j’apprends que non seulement il intègre le CNRS, mais qu’il a été classé premier au concours en 35ème section… Un petit génie, autrement dit !]

La peinture aussi est là. A Martigny, la fondation Gianadda expose Turner, en collaboration avec la Tate Gallery. Le titre de l’exposition est « The Sun is God », une formule que, paraît-il, le grand peintre anglais prononça à la fin de sa vie. Turner et ses trains qui s’enfoncent dans la brume, Turner et ses horizons mouillés, ses rougeurs lointaines et ses soleils levants, Turner qui bien avant les impressionnistes, a saisi la façon dont se décompose la lumière, s’inspirant pour cela des découvertes de Newton et des théories élaborées par Goethe, et n’hésite pas à aller peindre l’impossible : les rayons du soleil eux-mêmes. On a envie de dire la lumière se peint elle-même, elle se mire en elle, on ne voit plus à la fin que du blanc, ou de multiples variétés de blanc, Turner serait-il l’envers de Soulages ? Si ces blancs se distinguent (comme dans le cas de celui-ci les noirs) c’est par les plis et replis des pinceaux et des brosses, par la matière en quelque sorte, comme si la lumière était finalement matière, à moins que ce soit l’inverse, matière-lumière. On dit, dans une notice distribuée à l’entrée, la composition de sa palette : seulement des pigments jouant dans le jaune et dans le blanc : or, ocre, miel, tournesol, canari, blond vénitien, fleur de soufre, jaune de chrome, laque de jaune. Sa passion pour la lumière et donc le Soleil, le conduit à composer des odes mythologiques et à peindre, j’allais dire « filmer », des sortes d’embarquements pour Cythère, ici en l’occurrence des départs pour quelque bal masqué se produisant à Venise, l’immortelle ville de ses rêves, la vraie ville de l’eau. L’expo Turner se termine le 24 juin. Dommage. Après, retour au regard des fauves… une autre manière d’honorer la couleur et la lumière.

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Souffrance dans le travail abstrait

J’ai beaucoup parlé ces temps-ci de la philosophie « marxienne ». On aurait pu penser, j’ai même pensé un temps, que le « marxisme » était terminé, qu’il n’y avait plus rien à attendre de cette approche qui se serait ossifiée avec le temps. Et puis la découverte des écrits de Moïshe Postone m’a ébranlé : ainsi pouvait-on lire Marx autrement. Qu’est-ce qui me déplaisait tant chez le « vieux » Marx, mis à part le fait qu’il ait été récupéré à des fins politiques par des partis qui bâtirent leur « succès » sur des interprétations rabâchées de quelques-unes de ses professions de foi? C’était cette approche ossifiée, en forme de catéchisme ou de philosophie (trop) facile quand il était question de lutte des classes affichée comme un mantra. Cette façon d’affirmer tout le temps que seuls les ouvriers souffraient au moment même où… on ne voyait plus guère d’ouvriers autour de nous, et où, au contraire on voyait beaucoup de cadres, d’ingénieurs, de techniciens et même de managers qui souffraient vraiment. Burn-out, souffrance au travail, suicides. Il suffisait de regarder certains films, comme Un autre monde, de Stéphane Brizé, avec Vincent Lindon et Sandrine Kiberlain… pour y voir une souffrance certes différente de celle des ouvriers du XIXème siècle, mais bien réelle.

Y. qui travaille dans l’organisation de voyages et se situe à un rang élevé de la hiérarchie de son entreprise me disait encore hier matin à quel point il était rongé par l’angoisse de ne pas réussir, la dureté d’un travail où il faut sans cesse maintenir un niveau « concurrentiel », le lourd sentiment de responsabilité quand on doit assurer la paie d’une centaine d’employés, avec en plus, dans ce type de branche, la nécessité de répondre aux critiques parfois issues de bonnes intentions « écologiques » mais souvent simplement venimeuses, empruntes d’une jalousie sociale émanant, par exemple, de professeurs d’école qui diviseraient volontiers l’univers en deux : les riches, auxquels appartiendraient évidemment cadres et managers, et les pauvres dont ils feraient, bien sûr, eux, partie. Y. en avait eu des sueurs froides, des symptômes violents, maux de tête, fourmillements, aphasies momentanées, et avait dû consulter. Le verdict était sans appel : c’est le travail, ce travail-là plus spécifiquement, qui conduit à ces troubles. Alors bien sûr, il peut paraître étonnant de se référer encore à Marx, ou aux descendants de Marx. Or, c’est bien Robert Kurz, issu de la pensée marxienne qui écrit dans son Manifeste contre le travail (co-écrit avec Ernst Lohoff et Norbert Trenkle) que « si la classe ouvrière en tant que classe ouvrière n’a jamais été l’antagonisme du capital et le sujet de l’émancipation humaine, réciproquement les capitalistes et les managers ne dirigent pas la société selon la malignité d’une volonté subjective d’exploiteurs. Aucune classe dominante dans l’histoire n’a mené une vie aussi peu libre et misérable que les managers surmenés de Microsoft, Daimler-Chrysler ou Sony. N’importe quel seigneur du Moyen-Âge aurait profondément méprisé ces gens. Car, tandis que celui-ci pouvait s’adonner au loisir et gaspiller sa richesse de manière plus ou moins orgiaque, les élites de la société du travail n’ont droit à aucun répit […] Elles ne sont elles-mêmes que les esclaves de l’idole Travail, de simples élites de fonction au service de la fin en soi irrationnelle qui régit la société ». Dire cela surprendra évidemment tous ceux et toutes celles qui sont attaché.e.s à la vieille forme du marxisme.

D’abord la première phrase : en elle-même étonnante. Elle dit que, dans le fond, la classe ouvrière n’a jamais été l’antagonisme du capital, et qu’elle n’est pas, comme cela pourtant semblait être exprimé dans le Manifeste du Parti Communiste, le sujet de l’émancipation humaine. Cela tient à l’analyse que fait Kurz et qu’ont faite aussi d’autres auteurs comme Postone et Gorz, à savoir que le système capitaliste est un tout et qu’il englobe deux formes de la même substance, la substance-valeur, une forme fluide et une forme figée. La première se réalise dans le travail porté par ceux qui vendent leur force, qui est un travail abstrait (car il n’est pas vu comme la tâche concrète qu’il réalise mais comme quantité interchangeable avec d’autres du même ordre), constituant l’essence même de la valeur, et la seconde se réalise comme « capital » autrement dit comme argent. L’argent vise à produire de l’argent, le travail abstrait fabrique la marchandise et transforme en marchandise aussi bien ce travail même qui est fourni que celui ou celle qui le porte. S’il en est ainsi, si, fondamentalement, le travailleur n’a pas d’autre fonction que vendre son travail comme une vulgaire marchandise pour participer au processus global d’augmentation de la valeur, on ne voit vraiment pas pourquoi et en quoi il serait un « sujet émancipateur », et le raisonnement est le même en passant au niveau supérieur de « la classe ouvrière » en général.

La suite est aussi étonnante : le vieux marxisme a toujours vu les patrons comme de riches oisifs se prélassant dans le confort de leur maison bourgeoise et fumant de gros cigares pendant que leurs ouvriers triment pour leur apporter de quoi alimenter ce luxe. Cette image est un cliché du passé. Les « patrons » d’aujourd’hui triment, ils créent des start-ups qui leur demandent un investissement énorme en temps et en énergie. Ils mettent en place des réseaux qu’ils doivent surveiller à tout moment, ils ne quittent pas leur travail, gardant sans arrêt smartphone ouvert, prêts à réagir promptement à la moindre alerte. Les managers travaillent sous des contraintes de rentabilité que n’ont pas connues leurs prédécesseurs lointains. Kurz, toujours, dit : « L’idole dominante [c’est-à-dire l’idole-travail]sait imposer sa volonté impersonnelle par la contrainte muette de la concurrence à laquelle doivent se soumettre aussi les puissants […] S’ils ne s’y soumettent pas, ils sont mis au rebut avec aussi peu de ménagement que les « forces de travail » superflues. Et c’est leur absence même d’autonomie qui rend les fonctionnaires du capital aussi infiniment dangereux, non leur volonté subjective d’exploiteurs. Ils ont moins le droit que tout autre de s’interroger sur le sens et les conséquences de leur activité ininterrompue, de même qu’ils ne peuvent se permettre ni sentiment ni état d’âme ».

On dira qu’au-dessus des dirigeants d’entreprises, il y a les sacro-saints « actionnaires » et que c’est à eux qu’ils doivent rendre des comptes, comme si la machine s’arrêtait là. Ce sont les actionnaires, c’est le système néo-libéral, tout ce qu’on veut mais ce ne sont que rarement des êtres de chair et de sang, les actionnaires sont anonymes, ils se fondent dans un ensemble, une masse que l’on appelle parfois fonds de pension, et qui s’avère être une entité aussi abstraite que la masse de travail salarié fournie par les ouvriers et employés. Nous sommes ainsi pris dans un système qui a une fin en soi irrationnelle.

Les sujets qui s’agitent dans ce système éprouvent de la rage, de l’angoisse, le sentiment, évidemment justifié, que leur travail n’a pas de sens, ils se sentent juste parfois soulagés de pouvoir en faire porter la responsabilité sur d’autres sujets, lesquels pourtant ne sont guère différents d’eux. Il en résulte conflits, mépris, invectives, jusqu’à la haine des uns envers les autres. Des militants écologistes, auxquels j’ai fait référence plus haut, s’en prennent à ceux et celles qui, à leurs yeux, ne font pas les gestes qu’il faudrait faire, ou bien exercent des boulots qui les mettent en conflit avec leurs valeurs, ils leur en veulent, les stigmatisent, sans voir qu’ils sont pris dans les mêmes boucles systémiques, que l’idole-travail est toujours présente et que, quelles que soient les tâches auxquelles les uns et les autres se livrent, ils sont avant tout sous sa domination.

C’est le fétichisme majeur aurait dit Marx, le fétichisme du travail. Il conduit à ce que, de manière permanente, à la radio ou à la télé, des ministres et des économistes nous rappellent inlassablement la nécessité et la « valeur » du travail. C’est un discours fétichiste, autrement dit une idéologie, en ce qu’il inverse les rapports : le travail, de principe dominé, devient dominant. La réalité du travail abstrait propre au capitalisme nous est masquée, cachée sous l’apparence d’une propriété universelle et intangible, propre à l’être humain. L’homme, disait-on, est un être de travail, c’est le travail qui le constitue, quoi de plus beau, de plus noble, de plus sérieux, de plus gratifiant pour qui l’exerce ? Dangereux jeu sur les mots. Un mot est un être chatoyant, il peut revêtir divers aspects. Quand il s’inscrit comme intermédiaire entre l’humain et la nature, qu’il consiste par exemple à construire une habitation, un lieu pour exister, qu’il aboutit à des œuvres d’art, à des objets artisanaux utiles comme des poteries, des plats ou des outils qui labourent le sol pour y récolter de quoi se nourrir, le travail est évidemment une activité gratifiante et exprime une qualité profonde de l’humain. Mais nous sommes loin alors de la notion de travail abstrait qui caractérise le capitalisme.

On dira certes qu’il existe encore « de beaux métiers », qu’on fabrique encore des montres ou des meubles, qu’il y a encore des architectes et des maçons, des vignerons et des producteurs de légumes… mais – comme on l’a vu dans le beau film suisse Unrueh – même dans ces métiers, tôt ou tard, on est entraîné dans la course folle à la valorisation de la valeur, il faut produire plus pour vendre plus et plus loin, les vertus intrinsèques d’une activité sont englouties dans l’abstraction du travail, cela se traduit par baisse de qualité, transformation en bien quantifiable, obéissance à des règles de commerce, dissolution dans l’administration. Des tâches autrefois accomplies avec le plaisir que l’on ressent à exercer son habileté sont transformées en automatismes. Apparaît le « Sujet automate », voir là-dessus Marx encore qui a très bien analysé le processus.

Les tâches intellectuelles elles-mêmes en subissent l’effet : chercheurs et professeurs sont contraints à trouver par eux-mêmes l’argent qu’ils vont valoriser par leurs travaux, ils passeront plus de temps à rédiger rapports et projets qu’à « chercher » à proprement parler (et encore cette recherche là sera-t-elle soumise aux contrats qu’il aura fallu signer avec entreprises et grands organismes), et puis la recherche elle-même s’engloutira dans le data-mining, comme si l’effort intellectuel consistant à faire des hypothèses, à enrichir une théorie, n’était plus rien face aux données qui vont parler d’elles-mêmes et révéler toutes seules, par leur seule magie, l’essence des choses.

Ainsi l’abstraction (du travail) aura-t-elle finalement tué la vraie abstraction, celle des théories et des représentations formelles qui sont plus que nécessaires pour que nous atteignions un minimum de compréhension de ce que nous sommes et de ce que nous faisons.

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