Dans un premier temps, je fus assez enthousiaste à l’idée de lire ce petit tract qui vient de paraître chez Gallimard : « Le Français va très bien, merci », d’autant que je le savais écrit par quelques linguistes de renom dont j’ai fréquenté certain.e.s à différentes époques de ma vie professionnelle qui m’avaient alors donné le sentiment d’une valeur sure. Je partais d’un constat a priori similaire au leur. La langue n’est pas une pure norme, elle est une réalité vivante. Elle évolue, fait des emprunts aux langues voisines, se déforme et s’adapte aux supports techniques qui la véhiculent (supports solides, pierre, papier, supports immatériels, ondes, supports numériques). Les meilleurs linguistes, Noam Chomsky entre autres, ont mis l’accent sur la non-existence de langues pures : à aucun moment à aucun endroit on ne peut prétendre qu’une langue existe à l’état pur et isolé comme un diamant. Une langue évolue cependant à l’intérieur d’une structure, elle n’évolue pas « n’importe comment ». Si l’on peut dire en Français : « qui c’est qui vient ce soir ?», aussi bien que « qui vient ce soir ? » ou « qui est-ce qui vient ce soir ? » mais rarement « qui vient c’est qui ce soir ? » et encore plus rarement, voire jamais, « vient ce soir qui c’est ? » c’est parce que les positions pour les mots qui composent ces phrases sont prévues d’avance, la phrase elle-même étant le résultat de fusions et de déplacements vers les endroits que la structure permet. Il est certain que des « puristes » diront qu’ils préfèrent certaines formes à d’autres parce qu’elles leur semblent plus jolies phonétiquement, à vrai dire mieux en accord avec le sentiment de la langue qu’ils ont, par exemple « c’est qui qui vient ce soir ? » est dicible mais pas terrible sur le plan esthétique diront-ils, et je serai prêt à le leur concéder, à cause de ce « qui qui » au milieu qui fait un peu ridicule. Mais bon. Tout cela ne justifie pas les cris d’orfraie d’un Finkielkraut s’étranglant face au risque que la langue se perde. Finkielkraut est un puriste, un vrai, et sa position n’est assise sur rien s’il n’existe pas de langue pure. Alors il est de bon ton de rappeler quelques évidences comme le fait ce tract. Oui, la forme correcte d’aujourd’hui est souvent la faute d’hier (exemple de « fromage » qui vient plutôt de « formage »…), oui, il y a plusieurs français (de Suisse, de Belgique, du Canada, d’Afrique…), oui l’orthographe n’est pas la langue et beaucoup de conventions orthographiques sont purement arbitraires voire accidentelles, oui, l’accord du participe passé avec avoir et du complément d’objet direct s’il est placé avant est une vieille lune que l’on doit peut-être à un Clément Marot qui un jour aurait ainsi justifié une rime en «-ise » (bien que certains articles de Chomsky aient expliqué pourquoi cette règle est si volontiers admise) mais qui n’est plus justifié aujourd’hui. Quant aux anglicismes, il n’y a pas de réelle raison de s’inquiéter : les emprunts se font dans tous les sens. Lorsqu’un verbe anglais s’immisce dans la langue française, il ne se conjugue pas comme en anglais, il se conjugue comme en français, ainsi « to spoil » donne spoiler (et même peut-être son origine n’était pas si anglaise que ça, d’ailleurs qu’est-ce que l’anglais ? Tout comme on peut se demander qu’est-ce que le français?). Etc. etc. Bien sûr, on met dans l’enseignement trop d’accent sur l’orthographe, au détriment de l’analyse du contenu et l’on pourrait très bien autoriser aux examens l’usage de correcteurs orthographiques de la même façon que l’on autorise les calculettes pour les mathématiques. On ne mesure pas assez le poids de l’apprentissage de tant de conventions inutiles pour de jeunes cerveaux qui ont mieux à faire que mémoriser des listes d’exceptions (« chou, caillou, hibou, genou… »). Tout cela est bel et bon. Et on peut s’entendre là-dessus.
Mais il y a autre chose dans les travaux de ce groupe. Une sorte d’enthousiasme forcé face aux nouvelles manières d’échanger qui se font par Internet. Il est peut-être vrai que le support numérique a permis d’engendrer une masse d’innovations comme on n’en a jamais vu, des abréviations qui sont de vraies trouvailles. On peut peut-être s’émerveiller qu’un garçon de 12 ans écrive « wesh trkl tkt » pour « tranquille, t’inquiètes ». Mais cet émerveillement doit être de courte durée. On ne va quand même pas s’agenouiller devant les conventions qui s’établissent sur Tik Tok ou sur Twitter quand on sait ce que sont fondamentalement Tik Tok et Twitter, à savoir non pas des supports innocents pour la communication interindividuelle mais l’extension des stratégies du Capital (techniques de marketing) pour compenser la perte de valeur dans le processus de production des marchandises (voir là-dessus mes billets sur la critique de la valeur). Ni Tik Tok ni Twitter ne sont inventés pour créer de nouvelles manières d’utiliser la langue, pour « améliorer la communication », ou alors le croire serait tomber dans une naïveté plutôt navrante. Qui s’exprime sur les réseaux sociaux est tenu à une expression minimale, ce qui est privilégié c’est l’échange de messages courts, qui permettra ensuite une récupération facile via des algorithmes à des fins commerciales. Tout est fait évidemment pour que cette forme d’échange devienne largement répandue, et même pourquoi pas si possible la norme. Les blogs deviennent rares, en tout cas chez les jeunes : ils privilégiaient les textes au détriment des images et des « messages ». Les algorithmes de récupération de données n’aiment pas les phrases trop complexes, les subordonnées et les expressions de nuances. L’invention linguistique sur les réseaux sociaux n’est donc pas une invention libre, mais contrainte. Ignorer cela est faire un mauvais coup à la langue que l’on défend.
Les linguistes qui se disent atterré.e.s semblent avoir eux/elles-mêmes une conception de la langue qui se réduit au message, comme cela était déjà le cas autrefois des premiers théoriciens de l’information (Shannon et Weaver par exemple). Pour eux le message se réduit à l’usage d’un code et le seul problème est de savoir quelles variations de code sont admises (ils sont plutôt tolérants). Oserais-je dire qu’ils reprennent ainsi à leur compte les théories pré-chomskyennes des années trente, celles de Bloomfield et autres qui asseyaient leur conception du langage sur le modèle stimulus-réponse ? (une phrase, une réaction, le dialogue lui-même pouvant se décrire comme un enchaînement de perception de messages et de réactions immédiates). « Les linguistes sont les scientifiques de la langue, disent-ils, quand on est linguiste on observe les faits linguistiques », autrement dit on ne fait aucune hypothèse, on ne postule pas d’états mentaux, on n’essaie pas de prévoir ce que pourrait être la continuation d’un discours ou d’un dialogue. Ailleurs ils disent qu’ils recourent aux big data, comme si la science reposait uniquement sur des observations. Finalement, le réel a toujours raison, il parle de lui-même.
Or, désolé, mais le linguiste n’a pas que ça à faire s’il se veut « scientifique », il doit aussi entrer dans une démarche explicative. Non, tous les usages de la langue ne sont pas efficients de la même manière (pour éviter d’employer le mot « correct »), il arrive que voulant dire une chose, un locuteur se trompe, dise carrément le contraire ou, en tout cas, quelque chose qui n’a pas le sens désiré. On attend ici que le linguiste nous explique pourquoi cela arrive. Quelles sont les différences significatives dans l’expression ? Un correcteur orthographique est certes bien utile mais il ne peut pas deviner les intentions du locuteur, ainsi y a-t-il une différence entre « ses chaussures » et « ces chaussures », l’opposition s/c ici marque la distinction entre le possessif et le démonstratif, se tromper entre les deux provoque une variation de signification importante. De même pour l’opposition du futur et du conditionnel, marquée en français à la première personne juste par l’occurrence d’un petit « s » que certains élèves sont amenés à oublier (n’y aurait-il alors plus de différence entre le futur et le conditionnel?). Certains locuteurs peuvent croire que « tous les employés ne sont pas grévistes » a le même sens que « aucun employé n’est gréviste » (en se fixant rapidement sur une perception du sujet comme l’ensemble des employés auquel serait appliqué le prédicat « ne pas être gréviste ») alors que la signification en est : « il y a des employés qui ne sont pas grévistes » (car c’est la négation de « tous les employés sont grévistes »). Les linguistes atterré.e.s me diront certainement que ceci est une question de nombre : le jour où une majorité croira que l’on peut utiliser la première phrase pour dire qu’aucun employé n’est gréviste, il en sera ainsi. De même que le jour où une majorité de gens pensera que la terre est plate, la terre sera effectivement plate. Mais cela ne marche pas. Les faits linguistiques sont corrélés entre eux : « tous les A ne sont pas B » ne signifiera jamais que « aucun A n’est B » à moins de renverser totalement le système des opérations logiques sur lequel se fondent nos raisonnements, et en particulier ceux que nous faisons en mathématiques.
Les linguistes dit.e.s « atterré.e.s » oublient qu’à côté de la transmission de messages, la langue a deux finalités fondamentales, passées complètement sous silence dans ce tract. La première est de permettre l’argumentation et débouche sur le raisonnement y compris le raisonnement scientifique.
En général, notre premier apprentissage en classe de la rigueur se fait par l’intermédiaire des cours de grammaire. Je me souviens des analyses logiques de mon enfance, elles m’ont donné le goût du raisonnement logique et, plus tard, des mathématiques. L’usage de la langue dans ce domaine se traduit par celui des petits mots de coordination ou de subordination, bref, des mots logiques : et, ou, donc, si… alors, si et seulement si, supposons que etc. Locutions dont on admettra facilement qu’elles sont peu présentes dans les corpus d’échange sur Tik Tok… Puisque, comme on l’a dit, ces instruments de communication produits par l’industrie privée à des fins commerciales ne sont pas intéressés par les raisonnements. Les linguistes atterré.e.s disent que ce n’est pas grave, ils prétendent que « des chercheurs en psychologie ont pu montrer que les SMS n’ont pas d’influence négative sur l’orthographe des collégiens ». L’orthographe, oui, mais le reste ? La construction d’argumentations, la capacité à l’analyse critique des informations ? Qu’en sait-on ? Au moment où l’on s’effraie à juste titre de l’ampleur des croyances irrationnelles répandues sur les réseaux, ne peut-on pas incriminer en partie le type de communication qui s’y développe, éradicateur de tout raisonnement critique ?
L’autre finalité est celle de la construction du sujet, car nous sommes des sujets de langue et pas seulement des utilisateurs de la langue (la langue n’est pas un simple outil disait déjà Paul Henry il y a bien longtemps). Je reprendrai ici la belle formule employée par Pauline Bayle à propos de Virginia Woolf : « la présence au monde advient avant tout par la capacité à formuler ce que l’on ressent », cela signifie la recherche de l’expression la plus raffinée possible de ce que l’on éprouve. Or, ici la taille de l’expression est variable : de longues phrases peuvent être nécessaires pour traduire toutes les nuances d’une émotion, et nous touchons au rôle fondamental de la littérature pour ce qui est de l’édification et du maintien de la langue. Les linguistes atterré.e.s semblent n’en avoir cure. Pour le dire savamment, ils étudient le E-language (extensional langage, autrement dit ce que l’on peut voir facilement de l’extérieur par l’observation et la statistique) là où il faut analyser le I-language c’est-à-dire le langage intensionnel, celui qui est propre à chacun. Leur idéologie behaviouriste les aligne sur les psychologues de même tendance qui considèrent qu’on ne peut étudier l’humain que sous l’aspect des comportements observables (« les psychologues ont démontré que… » ah bon ? ). Le rapport de la langue à l’inconscient est, entre autres choses, coupé, inexistant. Le sentiment de la langue est quelque chose qui existe, qu’on ne saurait nier, il est propre à chacun. La littérature n’est certes pas, ou plus, la seule norme du langage et bien entendu elle emprunte elle-même ses formes aux formes existantes dans le langage parlé courant, mais elle est le lieu où se développe et se nourrit ce sentiment, elle constitue donc un accès privilégié à la langue telle qu’elle se pratique au moment où elle s’écrit. Et oui, il y a des textes mieux écrits que d’autres, des formules qui font mouche, mieux que d’autres… Pourquoi ? La linguistique n’aurait rien à dire là-dessus ? Faire croire aux jeunes apprenants que toute expression est valide simplement parce qu’elle figure dans le corpus (!) leur est dommageable puisqu’ils se rendront bien compte par eux-mêmes que certaines formulations sont plus efficaces, voire plus appréciées, que d’autres, et que de l’ignorer ils peuvent pâtir. En pâtir socialement n’est pas le pire, en pâtir individuellement, par incapacité à trouver la bonne expression, celle qui traduira le mieux ce qu’on ressent, est bien plus grave. On peut juste dire que peut-être ils ne s’en rendront pas compte, mais ce serait alors faire preuve de beaucoup de cynisme.


















































