Récit de trek – 2

C’est à partir du deuxième jour que les choses vont mieux aller, vos jambes se sont faites à la rudesse du chemin, et votre souffle a trouvé son accord avec les pulsations ralenties de votre cœur. Vous commencez à ressentir comme un plaisir l’entrechoc rythmé qui a lieu entre la semelle de vos chaussures (de bonnes chaussures évidemment, je conseille des Meindl) et le sol dur qui sonne mat. Le contact avec la pierre devient même plus amical qu’il n’était au premier jour quand chaque caillou vous semblait hostile. Il suffit de prendre le bloc solide sous son bon angle et d’y poser le pied à plat, avec fermeté, mais sans brusquerie. La traversée des minces cours d’eau se fait de la même façon : si vos semelles sont dures, elles se poseront avec sûreté même sur l’arête d’une pierre, et si elles sont assez souples, elles vous permettront de quitter cette arête comme si vous la survoliez, avant de pouvoir sauter sur un galet plus plat et ainsi de suite évitant de trébucher, ce qui aurait pour fâcheux effet de vous faire mettre un pied dans l’eau et peut-être – qui sait ? – de mouiller votre chaussette, ce qui, vous l’avouerez, est bien le pire désagrément du trekkeur. Quant à votre sac sur le dos, il se fera moins lourd, d’abord objectivement parce que vous consommez peu à peu son contenu (et en particulier l’eau qu’il contient), mais aussi parce qu’il se fera de mieux en mieux à la géographie de votre dos. Le soin que vous aurez eu à le sangler convenablement (une sangle au niveau de la poitrine, une autre à celui de la taille) vous évitera le ballottement douloureux pour vos omoplates.

C’est désormais comme si le chemin lui-même venait à votre rencontre. Votre tête se vide. Les dernières pensées qui l’habitent encore ne viennent que pour un moment affleurer votre esprit, chassées immédiatement par d’autres, puis laissant la place à plus rien si ce n’est au rude souci d’avancer et d’atteindre un point lointain où déjà s’ébattent les chevaux…

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En route nous avons rencontré une file de touristes indiens redescendant du col et ayant donc choisi de faire cet itinéraire dans la direction opposée à la notre. Notre guide nous dit que c’est la première fois qu’il rencontre autant d’Indiens des villes à l’assaut de ces montagnes : les choses seraient-elles en train de changer et les Indiens eux-mêmes à leur tour deviendraient-ils sensibles aux joies du trekking ? Ils venaient de Bombay… C’était curieux et troublant de voir de belles Indiennes ayant troqué leurs saris contre des habits de montagne, et qu’il est doux le frais gazouilli de la langue Hindi parlé par une voix féminine !

Ce deuxième jour aura donc été plus facile que le précédent, en dépit de l’altitude toujours plus haute. Cela se traduit par une relative fraîcheur au moment de monter la tente. Une sieste viendra pourtant nous cueillir… tandis que le vent qui s’est levé fait claquer les parois de toile comme les voiles d’un bateau. Le temps ici change chaque demi-heure, une mini-tempête succède à la chaleur d’un soleil lourd. Les nuages défilent et certains se perdent en route en s’accrochant aux sommets environnants comme des loques déchirées. La neige qui est là-haut varie de la lumière étincelante au gris un peu triste qui vient du reflet de la pierre.

Au loin, des rideaux de pluie pendent des matelas de nuages amoncelés au-dessus de l’Indus.

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l’aquarelle de l’étape

(Phyang – Phyang phu)

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Récit de trek – 1

(NB: Kiki soso largyalo est de retour, après trois semaines d’absence, heureux de retrouver ses lecteurs connus et inconnus. KSL ne peut s’empêcher de revenir sur ces moments de vacances heureuses passés en altitude, dans la marche et la contemplation)

Depuis que les voyages s’organisent à l’autre bout du monde, vers des endroits souvent inaccessibles par des moyens de transport motorisés, on a baptisé « treks » les marches de plusieurs jours, en général avec guide et portage (par porteurs humains – au Népal – , chevaux – en Inde – , ânes ou yaks – au Tibet -) qui mènent d’un point à un autre en franchissant le plus fréquemment des zones de montagnes arides ou de plates étendues de désert.

Le Ladakh est un pays rêvé pour le trekking.

On y va pour l’altitude, pour les sentiers abrupts qui serpentent parmi les roches, pour les descentes dans les herbages, les huttes de pierres des nomades, les gompas accrochés aux promontoires d’un ciel éternellement changeant, la population rieuse et accueillante qui dit toujours « Djulé » en guise de salut, les gorges, les rivières, les arrivées dans les villages, cernés de champs dont le vert vif contraste avec la pierre jaune ou rouge des montagnes sèches. Les pays ont leur couleur. Quand on atterrit à Lyon, on voit bien que la France est bleue. L’Inde, elle, est rouge. Que ce soit dans la plaine et les villes (oriflammes hindouistes, saris éclatants) ou que ce soit dans les montagnes et les campagnes (rouge de la terre sèche).
Je ne connais pas directement les techniques de méditation, mais ce que je sais, c’est que ce genre de marche s’apparente à une longue méditation sur deux pattes…
Le premier jour est en général le plus dur : il consiste à se mettre en jambes et en souffle.

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(Départ de Phyang)

On part en général de relativement bas (en l’occurrence, depuis Phyang, près de Leh, à 3500 mètres) d’un fond de vallée où les blés ne viendront à maturité qu’en septembre. Et on remonte interminablement la rivière jusqu’à ce qu’elle soit torrent et qu’on la franchisse en équilibre sur un pont de lattes branlantes. Nous sommes escortés par les cinq petits chevaux loués, conduits par leurs poneymen, et par un guide. Qui préfère les tongues en plastique aux solides chaussures de montagne. Petit, rablais, la casquette enfoncée sur les oreilles, il évoque ses expéditions passées avec passion, comme la dernière qu’il a faite, celle du Parang la, qui va jusqu’au Spiti, la plus belle de toutes mais où on doit voiler les yeux des chevaux pour leur éviter d’être éblouis par l’éclat des glaciers, ou bien celle du Junlam, où il a dû rebrousser chemin parce que le débit des rivières était trop fort.

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Le contact avec l’altitude, l’ascension lente et continue nous épuisent. Le camp de cette première étape n’est pas fastueux, mais il possède l’essentiel : l’eau et l’herbe verte pour les chevaux. Notre installation dérange une famille de marmottes qui finira bien par profiter des quelques miettes que nous allons laisser (savez-vous que les marmottes des Alpes ont trop de cholestérol car elles se nourrissent entre autres des bouts de gras de jambon que laissent les marcheurs ?). Un aigle passe. Les chevaux broutent leur herbe. Le soir venu, quand une petite pluie brouillera la netteté des sommets, nous nous réchaufferons d’un repas de légumes et de riz sous la tente du guide et du cuisinier.

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(fatigue du guide)

Le sommeil vient ensuite, entrecoupé de réveils. Il arrive qu’on ait du mal à se rendormir : l’altitude cause une altération du souffle qui donne l’impression d’étouffer juste au moment où l’on va sombrer dans le sommeil, on se réveille alors en suffoquant comme si l’on sortait d’une apnée et qu’il faille avaler une énorme goulée d’air avant de replonger.
Souvent un doliprane aide à s’endormir. Eviter autant que possible les somnifères qui laissent groggy trois heures plus tard, ne sachant plus où on est et ne pouvant plus retrouver le sommeil jusqu’aux lueurs du petit matin.

 

(à suivre)

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Ladakh, entre neige et genévriers

« Kiki soso largyalo » retourne ce dimanche vers le pays d’où vient cette expression… Pour trois semaines (seulement). Autant d’interruption du blog lui-même à moins que… du lointain d’un cybercafé leh-teux (adjectif forgé pour l’occasion, qui vient du nom de la capitale du Ladakh, Leh) on ne trouve moyen de communiquer avec le reste de la Terre, de cette Terre virtuelle qui transporte nos confessions électroniques.

C’est une joie profonde, l’idée de retrouver ce Ladakh que nous n’avons pas vu depuis six ans. Anxieux, nous nous attendons à ce qu’il ait changé. L’abondance de touristes aura fait probablement son effet : les restaurants auront remplacé les modestes dhabas ainsi que les bistros de jardin dominés par les hauts murs du palais de Leh, dont on dit parfois qu’il fut inspiré à son architecte par le Potala.

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Leh la capitale s’était déjà beaucoup transformée depuis que les premiers voyageurs (dans les années soixante-dix) l’avaient découverte, telle un petit paradis où plusieurs populations vivaient en harmonie : les bouddhistes aux influences tibétaines à côté des musulmans originaires du Cachemire, auxquels se mêlait une petite communauté de chrétiens de l’église morave (on comptait encore trois cents membres en 1987). Ces groupes se réunissaient pour célébrer leurs fêtes respectives, sans aucune arrière-pensée prosélyte. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, où face à l’expansionnisme musulman, les bouddhistes ont cru bon de réagir en déversant du haut de leur monastère central, par haut-parleur, des mantras qui devraient en principe n’être que murmurés… Déjà dans les années quatre-vingt dix, les vallées convergentes étaient envahies par les camps militaires et il y eut une année (1998) où, passant par Kargil, le car qui nous transportait de nuit dut rouler tous feux éteints de peur des attaques pakistanaises le long de la ligne de cessez-le-feu (l’année suivante, il y eut la guerre, et la fameuse bataille de Kargil, gagnée par l’armée indienne).

Ladakh, c’est en réalité : « la-dags », ce qui veut dire le pays des cols. En 1989, l’ethnologue française Pascale Dollfuss a écrit un livre passionnant sur ce pays, dont le titre est : « Lieu de neige et de genévriers », livre que peu de gens connaissent car édité aux austères « Editions du CNRS », et qui est basé sur les « vingt-six mois de terrain (de 1981 à 1986) » qu’elle effectua dans un village du Bas-Ladakh qui s’appelle Hemis-shukpachan (le titre du livre est la traduction de ce nom). Elle dit dans son avant-propos qu’elle n’a pas voulu écrire une monographie, mais « essayer de comprendre, à travers l’analyse approfondie d’un village privilégié, le système de relations qui articule les différents niveaux de la réalité sociale, et analyser sous un éclairage nouveau les notions de liens de sang et de liens de résidence dans cette partie du monde ».

Une particularité de cette société est le rôle qu’y joue la notion de « maison » (khan-pa) : tout se passe comme si le nombre de maisons ne pouvait se modifier. « Unité économique, clef des relations sociales, chaque maison est connue sous un nom ; nom que portent non seulement tous ceux qui vivent sous un même toit, qu’ils soient parents ou alliés, mais que partagent également les habitants des différentes « maisons » (« grande » et « petites ») issues de la segmentation d’une même « maison mère » ». (Pascale Dollfuss, p. 150).

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La société ladakhie pratique traditionnellement la polyandrie (quand une femme épouse un homme, elle épouse aussi les frères), bien que ceci soit interdit par une loi de 1941. L’aîné, ou l’aînée (en cas d’absence d’enfant mâle) « reste toujours de facto l’héritier de la khan-pa. Quand il se marie et est reconnu chef de famille (généralement après la naissance du premier ou du deuxième enfant), son père s’efface, lui abandonnant la direction des grandes activités masculines et des décisions rituelles : il se retire avec sa femme dans une « petite maison », ne gardant qu’une vache, quelques chèvres et l’usufruit de quelques acres de terre. La mère également s’efface et laisse son autorité à la bru qui, désormais, régnera en maîtresse de maison, près de la bouche du foyer ». Il y a un proverbe pour cela : « quand la souris du dehors entre, la souris du dedans est évincée ». Si le fils aîné reste ainsi dans la maison, ses sœurs iront soit vivre ailleurs, dans une autre maison, soit deviendront nonnes ou bien encore vivront avec un des leurs. La fille aînée recevra la fameuse coiffe toute en turquoises léguée par la mère. Les frères iront parfois « se placer comme gendre en se mariant dans une autre khan-pa avec une aînée héritière afin d’en assurer la descendance », ou bien ils resteront comme co-époux sous la tutelle de leur frère aîné. Comme dans beaucoup de sociétés, le mariage est arrangé, mais contrairement au reste de l’Inde (où l’on sait à quel point il coûte aux parents d’une fille, à cause de la dot), ici comme dans d’autres endroits de l’Himalaya et au Tibet, les parents du jeune homme doivent payer « le prix du lait », dit autrement « le prix du sein », aux parents de la jeune fille « en dédommagement des années de soins ».

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Un mariage ladakhi peut se défaire (cela arrive souvent dans l’année même où a eu lieu la cérémonie) et on sera heureux d’apprendre, du moins je l’espère, que « l’existence d’époux adultères, de « mères célibataires » et d’enfants illégitimes est tout à fait tolérée et ne fait l’objet d’aucun ostracisme ! »

Une autre particularité que je trouve extraordinaire et qui semble être propre à toutes ces sociétés qui vivent dans des conditions d’altitude et de climat difficiles est l’entrelacs des liens qui se nouent pour assurer la solidarité des individus entre eux et qui comprennent, outre les liens de maison et de famille, des liens établis par la religion (et dans ce cas, le mot « religion » est bien conforme à son étymologie qui est celle de « relier les humains entre eux ») ou d’après le travail. Il est une cérémonie annuelle (chos-spun) (au quinzième jour du mois lunaire tibétain) où chaque personne désireuse de nouer relation pose un objet lui appartenant dans une assiette. L’officiant, un moine, en tire deux au hasard, puis deux, puis encore deux, et appelle, pour chaque couple ainsi formé les heureux bénéficiaires, qui se saluent et échangent leurs objets déposés. « Désormais, ils sont unis par un lien d’origine divine, plus fort, selon les villageois, que celui unissant un enfant à ses parents, ou un frère à sa sœur ; ils se doivent mutuellement aide et soutien jusqu’à la mort, voire au-delà ». (p. 184). C’est en fait exactement le genre de relation que la dame de Kalimpong souhaitait établir entre elle et moi. Ainsi cette pratique est-elle transverse par rapport à l’Himalaya, puisque je la retrouvais à l’autre bout, entre Népal et Sikkim.

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(carte du Ladakh)

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Le pays où tout le monde se fiche des J.O.

Savez-vous qu’il existe un pays de plus d’un milliard d’habitants qui se moque complètement des Jeux Olympiques ?

Un pays de plus d’un milliard d’habitants qui ne regardera même pas les Jeux Olympiques à la télé, non parce qu’ils seraient censurés (car c’est un pays démocratique depuis plus de cinquante ans, mise à part une courte période) : la chaîne publique les diffuse, mais ses dirigeants savent que c’est à perte car… dans ce pays, ça n’intéresse presque personne !

Savez-vous qu’il existe un pays de plus d’un milliard d’habitants qui, à ces J.O. va peut-être glaner une seule médaille, (au tir à la carabine), et que, dans ce pays… tout le monde s’en FICHE !

Savez-vous qu’il existe un pays de plus d’un milliard d’habitants où l’éditorialiste d’un des plus grands journaux déclare que La Chine aurait dépensé 1 milliard de dollars pour entraîner ses athlètes ces sept dernières années. Cet argent devrait plutôt être dépensé dans la construction d’écoles et d’hôpitaux, ainsi que dans l’urbanisation ?

Et oui, c’est incroyable, ce pays existe : c’est l’INDE !

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(sourire indien)

De savants analystes sont prêts à penser que c’est parce que les gens de ce pays manquent d’agressivité ! (hi ! hi ! ça les intéresse pas c’est tout).

Et vous n’aimeriez pas y aller passer vos vacances ?

(source : Le Monde du 11/08/08 )

Remarquez aussi qu’il existe une région du monde, mais hélas sous la botte du pays organisateur, qui se fiche des J.O., qui n’aurait jamais pensé même y envoyer un représentant si elle en avait eu la possibilité, une région du monde où, bon, d’accord, on aime le foot parce que c’est un JEU, mais où l’idée même de record à battre fait éclater de rire (elle est bien bonne ! pourquoi être meilleur que mon voisin, comme ça, gratuitement, si ce n’est pas pour en tirer un bénéfice dont lui-même pourrait profiter). Mais cette région du monde, hélas, ça lui coute cher, de vouloir faire des pieds de nez à ceux qui l’écrasent.

 

 

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Hamburg et vie studieuse en plein mois d’aout

Une semaine à Hambourg pour, comme chaque année, participer à une Ecole Européenne de Logique, de Linguistique et d’Informatique . hamburg-3.1218483825.JPGJe ne suis pas habitué à voyager en Allemagne. Je trouve les Allemands bien sympathiques. Courtois. Accueillants. Dans un café un peu chic où on sert de délicieux expressos, on m’offre le café. La ville hélas ne donne que ce qu’elle peut donner, assez peu. Tant elle a été reconstruite. Dans une architecture froide (on m’avait pourtant parlé de quartiers chauds…). Vers le marché aux poissons d’Altona, on peut manger des petits pains ronds avec des harengs crus à l’intérieur, pour deux euros cinquante seulement. D’une façon générale, la vie est incomparablement meilleur marché qu’en France. Mathilde, la fille d’un collègue, s’émerveille que le même paquet de bonbons coute deux fois moins cher à Hambourg qu’à Bordeaux. Mais la misère existe néanmoins. Elle se voit dans les recoins cachés des squares, qui ne sont pas balayés tous les jours. Elle se voit vers Repperbahn , auprès des boîtes de nuit miteuses, dont celle où, dit-on, les Beatles firent leur premier concert. Chaque jour apporte de la mer son paquet d’embruns sous forme d’orages et de ciels lourds. Les averses cinglent les rames geignardes de l’U-bahn.

 

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L’université, par les noms donnés à deux grands amphis, célèbre deux grandes figures de la vie intellectuelle allemande : Ernst Cassirer et Erwin Panofsky . Ca tombe bien je m’intéresse beaucoup à la peinture de la Renaissance en ce moment (dans l’avion, j’ai lu « la passion Lippi » de Sophie Chauveau , c’est très agréable, et c’est quand même extraordinaire de savoir si bien faire revivre par la narration des personnages du Quattrocento : ils sont tous là, à côté de Lippi : Masaccio, Masolino, Guido de Pietro qui deviendra Fra Angelico, tous sous la haute protection de Cosme. Bon moment de lecture, d’autant que Lippi était un fameux gaillard- qui fut moine, puis se défroqua pour épouser sa belle Lucrezia, une nonne, oui, une nonne, qui lui servait de modèle pour ses portraits de la Vierge. Si délicats. Si sensuels. Mais je m’éloigne. Ce n’était pas cet aspect de la Renaissance qui intéressait Panofsky. Probablement.)

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Tourisme? Voyage?

Sur France-Inter aujourd’hui un débat avait lieu avec des auditeurs sur les bienfaits et les méfaits du tourisme. Pénurie énergétique, pollution : les arguments contre le voyage lointain sont nombreux, et pourtant si on veut rencontrer « l’autre », sous toutes ses formes (autres visages et autres paysages), comment le faire sans voyager au loin ? Question épineuse pour « Kiki soso largyolo » qui repart en Inde cet été, marcher sur les sentiers de la Nubra.

Les débatteurs en appellent à « de nouvelles formes de tourisme » : un tourisme, disent-ils, « de proximité ». On peut sans doute, après tout, trouver l’autre au bas de chez soi. Intellectuellement, ça se défend. Après tout, l’autre commence à la limite de ma peau. Mais bon, allons-nous nous recroqueviller sur nous –mêmes, plaider pour un « chacun chez soi, les veaux seront mieux gardés » ? Désolé, je suis un incurable « voyagiste »… Un ami, que je n’ai plus vu depuis l’enfance, me raconte son voyage récent en Chine, ce fut pour lui une révélation. Il dit que ce voyage restera pour lui le voyage de sa vie, il dit qu’il a laissé un peu de lui-même dans ce pays et qu’il a hâte d’y retourner le plus vite possible pour y retrouver « ses chers amis chinois restés là-bas ». Cela me rappelle un voyage effectué en solitaire du côté de Darjeeling. J’errais parmi les jardins et les petites maisons en planche sur une colline dominant Kalimpong. Je croise un écolier rentrant chez lui, qui me demande une photo. Je lui demande son adresse afin de la lui envoyer lorsque je serai rentré en France. Il m’emmène chez lui. Il y a là une dame de mon âge, qui s’occupe de toute une fratrie, ce sont ses neveux et nièces (il est souvent le cas qu’une tante se sacrifie pour élever les enfants lorsque les parents travaillent), ils ont entre sept et dix-huit ans. Le garçon de seize ans fait des maquettes de bateaux, lui qui, ayant toujours vécu dans ces contreforts de l’Himalaya, n’a jamais vu la mer. Il a réalisé une maquette du Titanic en partant seulement de l’affiche du film. Il a fait les cheminées aussi hautes que des mâts. L’ainée, de dix-huit ans, est folle de joie de me voir et de me raconter ses projets. A un moment, la tante me dit : « I want you to be my brother », et elle va chercher les ornements pour la cérémonie qui nous fera désormais frère et sœur, elle met son plus beau sari. Je prends des photos. Grand moment d’émotion. Plus tard hélas les incertitudes du trafic postal entre l’Europe et l’Inde auront raison de nos contacts épistolaires, mais entre temps j’aurai envoyé ma contribution pour aider à la scolarisation de ces enfants. Ces moments-là n’existent que dans et par le voyage. Cette envie irrépressible que nous avons d’aller voir ailleurs, d’échanger avec notre semblable même s’il vit à dix mille kilomètres, comment la combattre ? qui arrivera à la combattre, même au nom de la chèreté du pétrole ? faut-il vraiment la combattre ? Mon ami revient de Chine : son capital d’information sur la Chine est totalement transformé. Comment cela aurait-il été possible s’il s’était contraint à ne pas y aller ? Bon, admettons, tout le monde ne « voyage » pas de la même manière… il y a des « bronzés » qui ne souhaitent qu’être transportés  pour aller trouver les mêmes plages et les mêmes hôtels que chez eux. On me dit que ceux-ci constituent  la majorité des touristes. Alors, à cause d’eux, il faudrait s’abstenir de parcourir le monde ? Méfaits du tourisme. Oui. Le mot « touriste » eut autrefois, à l’époque des guides Baedeker, ses lettres de noblesse : il ne les a plus aujourd’hui, car il s’est redéfini. « Tourisme » ne désigne plus que l’industrie qui porte ce nom et qui, telle n’importe quelle autre industrie, vend du voyage comme on vend des blue-jeans. « Voyage » est autre chose.

Ce billet est l’autre face de ceux qui évoquaient une réalité ô combien plus tragique : celle des migrants venus d’Afrique, dont je parlais hier, et encore avant-hier, celle de ces hommes que rien n’arrête dans leur folle envie de partir de leur trou de misère, pour essayer d’avoir une autre vie en Europe ou en Amérique. Peut-on les comprendre si on n’a pas voulu soi-même partir ?

 

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Le Titanic de Kalimpong
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Nièce et tante à Kalimpong

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Je continue à lire Bilal, sur la route des clandestins

Entendu à la radio à l’instant (14 heures) : huit cents émigrants interceptés à leur arrivée à Lampedusa, dont 437 femmes et 4 enfants. Ils étaient arrivés, semble-t-il, jusqu’au port.

 

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(jolie île n’est-ce pas?)

Quand on a lu Bilal, sur la route des clandestins , (cf mon billet du 24 juillet) c’est comme si on vous faisait une piqûre dans la moelle. Penser à ce qu’ont enduré ces gens avant d’arriver si près du but. Mais pourquoi ? Pourquoi ces milliers d’odyssées chaque mois dont seulement une infime partie parvient à son terme ? Il semblerait, selon Fabrizio Gatti, que si un émigré envoie ne serait-ce que 50 euros par mois chez lui, cela permet de faire vivre un village, mais alors pourquoi ne se trouverait-il pas assez de familles européennes pour parrainer de tels villages et éviter des drames inutiles ? Il y a autre chose. D’abord évidemment l’envie irrépressible de partir voir ailleurs, un sentiment qu’ont connu tous les humains et surtout les migrants de toutes les époques, et puis il y a la réalité des trafics en tous genres. Hallucinant comme s’enchevêtrent les complicités entre régimes africains soutenus par la France, dictature lybienne, armée nigérienne, Union Européenne, réseau d’Al Quaida, trafiquants en tous genres, vendeurs de bateaux de pêche d’occasion, etc. etc. Quelques extraits :

Le long des 2040 kilomètres entre la capitale du Niger et la frontière lybienne, il y a en tout douze postes de contrôle. Ce qui signifie qu’entre Niamey et Madama, chaque immigré subit au moins douze rapines. Chaque fois des soldats ou des policiers lui demandent 10000 francs. L’équivalent de 15 euros et 40 cents. Ils se contentent souvent de 5000 francs. Mais s’ils trouvent plus d’argent au cours des fouilles et des passages à tabac, ils raflent tout. La somme apparaît aussitôt dans toute sa folie. La traversée du Sahara peut rapporter en extorsions entre 60000 et 100000 francs par personne. C’est-à-dire plus ou moins 150 euros. Plus le coût du transport : les 15000 francs pour atteindre Agades et les 45000 francs pour arriver en Lybie en camion. Si on multiplie 150 euros par 15000, nombre de personnes qui voyagent chaque mois, on obtient le chiffre d’affaires au Niger seulement. Bénéfice net. Sans frais de production. Si ce n’est l’effort physique de fouetter, tabasser et torturer les immigrés lors des perquisitions. Sans parler du versant lybien. [p. 221]

Côté « mer » maintenant :

Un bateau de pêche peut embarquer jusqu’à 350 personnes : 1500 euros par 350, ça fait 525000 euros. En dollars, au change lybien, plus ou moins la même somme. Il faut déduire le prix de l’embarcation. Prévoir l’achat de quelques litres de fioul. Et bien sûr défalquer le pot-de-vin destiné aux fonctionnaires corrompus. En fin de compte, la dépense ne devrait pas excéder 35000 euros. Ce qui reste, c’est le bénéfice net : 490 000 euros. Ce qui revient à dire que chaque euro investi dans le marché des nouveaux esclaves en rapporte 1300. Un rendement de 1300 pour cent. Pour chaque voyage. [p. 264]

Donc un trafic profitable. Pour des voyages qui se terminent dans des geôles espagnoles ou italiennes (ou françaises). F. Gatti raconte comment, à partir de 1998, s’est mise en place la politique de répression en Italie. Le problème d’origine était que « jusque là, dans l’Europe libre, nul ne pouvait être emprisonné sans procès en présence d’un juge. Fût-il étranger. Et pour passer devant un juge, il fallait avoir commis un délit ». Alors on a inventé les Centres de Détention (question soumise, dit l’auteur, « à deux ministres du gouvernement progressiste en charge. Deux anciens communistes. »), qui se sont avérés pire que des prisons car « les détenus d’une prison ont plus de garanties de défense » [p. 269].

Mais ceci est déjà loin… tout le monde a appris la semaine dernière que Berlusconi avait fait passé une loi assimilant l’immigration clandestine à un délit. Le triste paradoxe est que cela va peut-être donner plus de droits aux émigrants !

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Soir de chaleur

From my window

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Althusser revient?

althusser160x220t.1217421773.jpgIl faut décidément que le climat intellectuel et philosophique soit en train de changer pour qu’on puisse lire désormais dans notre journal « préféré », Le Monde, un article, dû à la plume de Nicolas Weill, dans la série des « rétrolectures » (cette fois à propos de « Pour Marx », de Louis Althusser, paru en 1965), qui se termine ainsi:

Vu l’usage que feront du « retour du sujet » ceux qui, dans la décennie 1980, voudront mettre définitivement à bas le marxisme, cette critique de l’humanisme [N. Weill veut parler de celle d’Althusser] comme paravent illusoire de la domination bourgeoise visait effectivement un point sensible. De même, la dénonciation de la prétention d’une conception théorique à se geler en doctrine, dirigée contre le marxisme officiel d’alors, conserve toute sa pertinence, appliquée à une idéologie libérale qui prétend, sur un mode étrangement proche de la vulgate stalinienne d’hier, se confondre avec la nature des choses elle-même et évacuer toute alternative possible. En cela, un retour à Althusser pourrait se comprendre.

Inutile de dire que je souscris tout à fait à cette soudaine « compréhension »….

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