Eclipse

Eclipse se dit d’une absence parmi les membres d’un réseau, disparition momentanée vers une destination inconnue, comme se dit de l’événement d’un astre qui en cache un autre. Deux acceptions réunies en ces jours d’août, où, par exemple, je me suis éclipsé de ce blog, y mettant, le jour de publication normal, un renvoi vers un article édité un 11 août, mais celui de 2020. Six ans avant donc. Non sans intention, celle de mettre en relief une certaine disparité, disparité de pensée, éclectisme diront certains avec un sourire en coin, ou enfin retour à une ligne éditrice plus apaisée diront d’autres, alors qu’il ne s’agit que de cela : continuer au fil du temps, avec parfois un retour sur soi-même. Ce blog existe maintenant depuis vingt ans. Oui, vingt ans, vous avez bien lu. Le 6 août exactement fut sa date anniversaire. Jamais je ne relirai tout ce que j’ai écrit depuis. Ce sont des milliers de pages. Il m’arrive parfois de faire une ponction, de lire un vieux billet. Je suis souvent alors déçu. Mal écrit, maladroit dans l’expression, naïf etc. voilà tout ce que j’en pense. Mais cela reste un témoignage. De quoi ? D’un humain qui écrit, qui trouve que la vie n’est que plus belle dès qu’on en fait le récit, que ce soit au travers de voyages, de lectures, d’assistance à des spectacles, d’écoute de la musique. Sans l’écriture, tout cela s’effriterait et disparaîtrait dans l’inconsistance vaine de l’oubli. Si je pouvais avoir un maître, ce serait Proust, ou bien ce serait Juliet. Le second ayant offert le plus parfait exemple d’un journal étalé sur plus de cinquante ans, le premier ayant accompli l’œuvre d’une vie de manière beaucoup plus construite et théorisée qu’un simple journal. Qu’est-ce à dire ? Que je vais un jour écrire mon « Temps retrouvé » qui fournirait la clé de tout ce que j’ai produit jusqu’ici ? Je ne suis pas aussi prétentieux. Ce que j’ai écrit ne sera jamais publié, n’ira dans les mains de personne, il s’est évanoui au fur et à mesure que je l’écrivais et que certains avaient l’amitié de me lire. Je sais gré à ceux-ci : ils me fournissent la seule preuve que j’ai que, parlant, je m’adresse à quelqu’un. Ils sont si peu nombreux. Je crois avoir en ce moment deux cent cinquante « abonnés ». Ils ne me lisent pas tous, bien entendu. Je sais gré à quelques amis de me lire avec assiduité, mais ce ne sont pas les mêmes depuis vingt ans. Certains ont disparu. Certains, que je n’ai jamais connus, se sont évanouis de la blogosphère. Avec le temps, je suis devenu tolérant à propos des commentaires. Les pensées des autres, aussi différentes soient-elles de la nôtre, servent à l’aiguiser, et on doit leur savoir gré plutôt que de faire semblant de les ignorer. L’autre est là, et sa présence est précieuse pour nous signaler nos imperfections. Je sais gré à une amie de m’avoir signalé un jour que j’avais utilisé à tort un subjonctif après la préposition « après », et à un autre de m’avoir indiqué en douce avoir écrit « le nôtre » sans le circonflexe. Ce sont là preuves d’attention touchantes que j’apprécie beaucoup.

***

Au début, je parlais parfois de politique, ou de ce qu’on entend par là, à savoir des joutes le plus souvent inutiles se déroulant entre professionnels de la mise à profit personnel de la crise, dans son ampleur et sa vocation à l’échec. Je prenais parti comme on dit, je disais que j’allais voter pour untel plutôt que pour un(e)tel(le), persuadé que cela introduirait une différence fondamentale dans l’évolution économique et sociale de notre société. On m’attend au tournant. Ne faudrait-il pas un bon social-démocrate au pouvoir ? Une sorte de François Hollande, par exemple… voire, qui sait, un foudre de guerre de la France Insoumise. J’en suis hélas de moins en moins sûr, tellement les propositions faites par les camps en présence à gauche (je ne parle évidemment pas de la droite qui ne peut susciter comme réaction possible que le vomissement) sont hors de propos, hors-sol, dérisoires face à l’accentuation de la crise, qui n’est jamais que la crise, en particulier climatique, provoquée par le capitalisme dans sa recherche désespérée de valorisation. Si on veut savoir ce que je pense, rien de mieux à lire que cette note parue récemment sur le blog palim psao, qui compare la gauche en Allemagne (mais en France c’est évidemment la même chose) à une armée de zombies, écrite par le chroniqueur allemand Thomas Könicz, membre du groupe Krisis.

Extrait :

Ce faisant, cette « gauche zombie » s’inscrit pleinement dans le mouvement idéologique global des pays du centre du capitalisme tardif, dont les habitants continuent eux aussi simplement à faire comme si de rien n’était, pour ne surtout pas se réveiller dans le désert du réel. En fin de compte, par crainte d’une perte d’identité – de la perte de ce à quoi le capital a façonné les êtres humains par le biais de la socialisation –, même le premier pas vers une lutte émancipatrice pour orienter la transformation systémique à venir semble impossible : dire les choses telles qu’elles sont. Si le capital en train de s’effondrer n’est pas surmonté de manière émancipatrice, l’humanité sombrera dans la barbarie. En interaction avec des poussées de crise sociale et économique de plus en plus violentes. Ce sur quoi spéculent en revanche nos « zombies politiques post-gauches », c’est une petite place climatisée dans la gestion de crise.


« même le premier pas vers une lutte émancipatrice pour orienter la transformation systémique à venir semble impossible : dire les choses telles qu’elles sont ». Qu’est-ce à dire ? Que tout simplement, l’on doit s’attendre à une transformation systémique se produisant d’elle-même suite à l’effondrement du système dans lequel nous sommes plongés et que, dans cette attente, nous aurions tout intérêt à réfléchir à la manière d’orienter cette transformation vers ce qui pourrait être le plus favorable à la survie de notre humanité, ce qui devrait commencer par un état des lieux : dire les choses telles qu’elles sont. Nous en sommes loin. Cela devrait être le devoir d’un homme ou une femme politique de lancer l’initiative dans cette voie. Quel homme ou femme politique aujourd’hui prendrait un tel risque ? Il est tellement plus facile, il semble tellement plus prometteur électoralement parlant de n’en rien faire, de tenir des propos rassurants et de s’en prendre aux cibles habituelles et convenues des vieux combats de la gauche, réclamant du pouvoir d’achat et une meilleure distribution des maigres ressources d’eau, de matières premières alimentaires, et de fraîcheur encore possible (« avoir une petite place climatisée dasn la gestion de la crise »). De se replier sur de vieux schémas de la lutte des classes, d’adhérer au populisme, encourageant les gens à continuer d’utiliser leur voiture, à bouffer de l’industriel et à réclamer plus de confort matériel.

plage de Fécamp

Sur la plage de Fécamp, où je lisais le journal, j’apprenais que France et Italie s’entendaient parfaitement pour traquer les militants écologistes, dont ceux qui s’opposent encore avec courage à la ligne de TGV Lyon-Turin. Ainsi en plein effondrement climatique on trouvait moyen de s’en prendre non pas aux principaux responsables de la crise mais à ceux qui tentent de retarder ses effets.

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3 Responses to Eclipse

  1. Avatar de Debra Debra dit :

    Merci pour ce billet qui me touche beaucoup, si je peux oser écrire ainsi ici…

    ..

    Cet été je suis retournée non pas dans Proust que je n’ai jamais lu (mea summa culpa), mais dans Thomas Mann, « Mort à Venise ». Cela fait 50 ans que je n’ai pas mis les pieds dans « Mort à Venise ». A l’époque, j’étais étudiante en première année de fac, et vraiment très très loin des préoccupations de Mann dans « Mort ». (En passant, tout en trouvant les films de Visconti visuellement magnifiques, « Mort à Venise » et « Le Guépard » ne peuvent que trahir les propos de leurs auteurs, car « Le Guépard » parle de la mémoire, et je ne crois pas que le cinéma soit vraiment le meilleur médium pour parler de la mémoire. « Mort »… parle du chemin intérieur du personnage principal, et il y a d’importantes réflexions philosophiques dedans qui passent à la trappe dans le cinéma.)

    J’ai constaté avec étonnement que je retrouvais le « Phaedre » dans « Mort », et que je l’avais oublié. Le « Phaedre » est dans mes préoccupations depuis le moment où je l’ai enfin lu, et ai pu reconnaître à quel point il était un chef d’oeuvre de l’humanité, un chef d’oeuvre de notre civilisation occidentale, et à quel point Platon est prophétique en pouvant déjà reconnaître combien pèse l’écriture sur l’inflexion de notre conscience, notre mémoire, notre… transmission. Le « Phaedre » dit tout cela par la fiction, le cadre du dialogue, et rien n’y manque pour pouvoir comprendre l’évolution de notre civilisation depuis très longtemps. C’est très émouvant, et cela permet de comprendre pourquoi la Grèce est notre musée depuis si longtemps maintenant, et pourquoi nous portons avec nous notre musée comme une tortue porte sa maison sur le dos. Ah… le poids du musée de la Grèce sur nous… et que nous pouvons sentir, si nous le voulons bien, avec la sortie de ce NOUVEAU FILM sur le musée de la Grèce dans « L’Odyssée » qui est façonné pour notre modernité, si je comprends bien, car je n’y suis pas allée, et je n’irai pas. Je reste résolument dans l’Ancien monde, sur le quai de la gare, en regardant le TGV prendre de la vitesse, encore plus de vitesse…

    Une petite correction sur ce que vous avez écrit, tout de même, peut-être en rapport avec le « Phaedre » : vous avez bel et bien PUBLIE sur ce blog. Votre écriture ici est publique, et ce constat est important. La différence entre « public », « publié » et « privé » est très importante pour les animaux sociaux que nous sommes encore (et pas des insectes…). Donc, vous publiez ici. Vous ne publiez pas dans vos mails privés, par exemple.

    Ailleurs cette semaine, j’ai interrogé les personnes avec qui je me trouve sur un site anglais en constatant notre besoin irrépressible de nous EX-PRIMER, ce qui donne « EX-PRESSION » qui est en rapport avec « presse », « pression » mais avec « IM-PRESSION » aussi. Tout cela tient ensemble, me semble-t-il. Il y un certain temps j’ai écrit une méditation étymologique sur la racine « presse », racine qui est très riche. Ce qu’on peut dire, c’est que le mot « presse » est en rapport avec la force, et ce n’est pas anodin du tout. On peut facilement oublier que « EX-PRESSION » est en rapport avec la force aussi, tellement on a envie de se sentir.. OBJET de la pression, et non pas sujet ? objet ? exerçant la pression ?

    Merci pour tous ces billets qui, comme vous avez si bien dit plus haut, me permettent de penser (mieux) un peu… contre vous ? En me frottant contre vous et votre pensée ? Il est vrai que quand on est CONTRE quelqu’un, ON LE TOUCHE. Pour notre civilisation moderne, le toucher est devenu tabou. Nous ne devons pas nous toucher. Cela me semble une évidence. Nous toucher est une invitation à la souffrance, et malheureusement, nous n’acceptons plus du tout collectivement ou individuellement que la souffrance fasse partie de la condition humaine d’un animal ? qui est VIVANT, qui vit de vie riche. Le refus d’accepter la souffrance de notre condition humaine est probablement le plus grand moteur de la crise de civilisation que nous vivons en ce moment. Le refus d’accepter les limites de notre condition en tant que corps matériel, soumis aux effets du passage du temps. Crise politique ? crise religieuse ? crise.. de civilisation. Ce n’est pas la première crise de civilisation que l’Occident a vécu. Mais c’est la première que NOUS vivons en tant que corps, esprits et âmes ?

    Puissions-nous être… à la hauteur de cette crise… je parle pour moi.

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  2. Avatar de Girard A Girard A dit :

    Bonjour Alain, je ne peux que me féliciter de souvent te lire. Cela a suscité des envies de lecture d ‘auteurs qui m étaient méconnus et qui me sont devenus familiers. Des auteurs pourtant difficiles d’accès. Il en est de même des récits d’expositions, de musées, etc…

    Ton appétence pour le  » beau » est contagieuse.Mais tu dis « si j’avais un maître ce serait….. » Est ce parce que tu te trouves aujourd’hui sans maître ou bien est ce autre chose?

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