Tour en France – 2 (sous le signe de Soulages)

Entre Albi et Rodez, c’est un peu le désert, mais une campagne verte et paisible, pleine de vallées. Par exemple, nous franchissons le Viaur par un viaduc délicatement aérien qui l’enjambe… arrêt à Naucelle, petite bourgade du Segala, terre acide qui m’était jusque là inconnue, dont la spécialité, à ce que nous dit la patronne du bar, est le veau élevé sous la mère. Nous sommes en Aveyron dont la capitale est Rodez. Riche elle aussi d’une cathédrale massive aux tours de forteresse, qui renferme – encore – un orgue superbe. Mais avouons-le : nous ne sommes pas là pour la cathédrale (et pourtant) mais pour ce qui fait la renommée de Rodez depuis une dizaine d’années : son musée Soulages.

Une barre de métal couleur rouille, derrière les arbres d’un parc avec façades de verre filtrant la lumière, à la manière des surfaces noires dont le peintre est familier.

Dès la première salle, en sous-sol, on reçoit l’oeuvre comme un don. Ce sont des grands formats qui datent des années soixante, quand le peintre n’était pas encore converti à l’unicité du noir. Il a d’abord enduit la toile d’un jaune d’ocre ou d’un roux, puis il l’a recouvert de noir et il a commencé à en retirer une partie au moyen d’une truelle, faisant varier la force de la pression, laissant s’étaler des jeux de lumière et de substance parfois non prévus.

Puis on passe à de grandes salles dont la lumière du jour est filtrée. Soulages a découvert ce qu’il a appelé l’outrenoir, comme d’autres parlent d’outre Rhin ou d’outremer, autrement dit au-delà de. (On parle aussi d’ultragauche pour dire une vision du politique qui se situe au-delà de la gauche, à ne pas confondre avec l’extrême-gauche). Il a été un peintre au sens classique du terme à l’époque où il fréquentait ses amis des années cinquante, les Atlan, les Hartung, les Tal Coat, il peignait comme eux, utilisant plusieurs couleurs, avec brosses et pinceaux, puis progressivement le rôle du noir s’étendit. Il fut encouragé (notamment par Picabia) à persévérer dans cette voie du noir, jusqu’à ce qu’un jour des années quatre-vingt, pris dans une impasse, il se rende compte que le noir était autre chose que le noir. Que le noir était lumière. Et quand on est installé un long moment dans une salle centrale à regarder ce qui s’offre à nos yeux, la lumière en effet se révèle, elle bouge selon l’heure du jour et selon nos déplacements. L’acrylique a permis à Soulage d’étaler d’épaisses couches d’un noir parfois brillant qui, lorsqu’on les regarde sous certains angles nous apparaissent des blancs éclatants. Soulages depuis plusieurs années déjà usait du polyptique : assembler dans un même cadre d’acier plusieurs toiles au format très horizontal, des bandes, faisant alterner le mat et le brillant. Il utilisait aussi depuis longtemps des stries. Elles canalisent la lumière. Ainsi Soulages n’était plus peintre, il était capteur de lumière. Il fabriquait des toiles en maniant directement la lumière par l’entremise d’une matière sombre.

Capter la lumière. Sculpter la lumière. Offrir à la lumière tout un espace. C’est exactement ce qu’il a fait dans la fameuse abbatiale de Conques, où nous nous rendons le lendemain. Foin des vitraux d’autrefois qui représentaient des scènes religieuses mais qui obscurcissaient la nef. Soulages a voulu dépoussiérer, enlever le fatras des lueurs impuissantes et ternes. Avec ses nouveaux vitraux, faits d’un verre pour lequel il a dû travailler avec des spécialistes pendant trois ans, la nef de l’abbatiale apparaît dans toute sa clarté. Bien sûr, il ne fallait pas seulement le blanc du verre, il fallait aussi des rayures, comme les stries des tableaux noirs, afin de donner l’impression d’orienter le flux lumineux. Arcs et arabesques minutieusement dessinés. L’abbaye de Conques resplendit, de son intérieur comme de son extérieur, au sein d’un écrin de verdure qui semble luire en réponse des étendues noires et brillantes de l’artiste.

Le site de Conques pourrait faire craindre le sur-tourisme. Mais il semble qu’il y ait une retenue dans les groupes nombreux qui s’y pressent, peut-être déclenchée par le sentiment confus d’un endroit exceptionnel (bien sûr le caractère religieux du lieu y est pour quelque chose, mais il importe de souligner que Soulages n’était pas religieux et que tout ce qu’il nous dit de l’art se démarque fortement de toute conception mystique : il inscrit l’art dans sa matérialité, qui est celle des brosses, des pinceaux, des spatules et des lois de la lumière, cela contient bien sûr le refus de la représentation et de tout message à apporter). Une petite librairie, tenue par une charmante dame, est un lieu de repos et de fraîcheur à deux pas du célèbre tympan du Jugement Dernier, on y expose des œuvres d’artistes locaux et de jolies brochures de poètes avec illustration du peintre, comme cette petite plaquette de poèmes de Itsuji Yoshikawa, qui était un grand ami de Soulages. Ou bien le lumineux petit livre d’entretiens du regretté Charles Juliet. Ou encore un étonnant petit livre de Roger Vailland intitulé « Comment travaille Soulages », sur lequel il me faudra revenir car il contient toute une vision politique du rôle de l’art.

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1 Response to Tour en France – 2 (sous le signe de Soulages)

  1. Avatar de Debra Debra dit :

    J’avoue être très ambivalente.

    Pour la quasi totalité de mes amis… et mes ennemis français, je suis chrétienne, religieuse, parlant POUR la chose religieuse, mais ce jugement porté sur moi reflète une grande surdité et me laisse perplexe, finalement, tellement il est tenace, obstiné.

    J’ai été happée par l’art à l’âge de 9 ans, dans les grands musées de la côte Est aux U.S., et l’art qui m’a happée était celle du Quattrocento, où j’estime que l’Homme a été mis à la fête, dans un retour à un état amoureux envers la forme humaine représentée. L’Homme était au centre de cette…renaissance ? de la joie, et la beauté grecques. Peut-être de simples préjugés de ma part, mais la peinture est là, dans les innombrables Madones, Annonciations, dans sa glorification de la forme humaine et sa beauté. Dieu est là… en filigrane ; c’est l’Homme qui est à l’honneur. Et cela m’a grandement séduite pour mon plus grand bien.

    Au fur et à mesure que nous… avançons dans les siècles, je vois le retour du refus de la représentation, du figuratif, et cela… m’interroge. Pour faire vite, la lente progression de la chose scientifique en Occident restaure une nouvelle théologie « scientifique », trop près de l’ancienne pour mes goûts. Comme quoi, on ne fait pas ce que l’on veut, et on ne fait pas ce qu’on s’imagine/croit qu’on est en train de faire. Maintenant, je boude ces musées, sous l’impression qu’ils me transportent dans des églises… où je ne suis pas bien. Si « on » est incapable de fêter l’Homme, fêter son incarnation, à quoi bon… vivre ?

    Et j’y vois là une triste confirmation de ce que j’avance. Si ce qui se professe, se pense, art, nous conduit dans une telle aliénation, je le fuirai. Même si ça peut être… intéressant, et susciter ma curiosité, d’ailleurs. Le REFUS de la représentation, au profit de l’abstraction constitue une poussée de désincarnation pour moi, et.. je n’en ai pas besoin, tellement j’en souffre déjà. Je veux vivre et mourir… DANS un corps, pas ailleurs. Certes, une réaction ? très épidermique, j’en conviens. Elle serait moins entière si je n’avais pas la conviction ? de me faire assommer constamment par une idéologie qui prône cette désincarnation. Cette idéologie s’appuie sur… notre héritage religieux, malheureusement, et je le sais. Ce n’est pas un petit paradoxe que la religion qui célèbre notre.. incarnation, et l’incarnation du Christ a abouti à notre si grande aliénation. Mais c’est Origène qui a dit que « la corruption du meilleur engendre le pire », et, ma foi… c’est vrai. Je dois nuancer en refusant d’incriminer le seul Christianisme pour cette affaire, car probablement depuis le Paléolithique, sinon avant, l’Homme a travaillé CONTRE son incarnation. Cela s’appelle… la condition humaine.

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