Des journées parfaites

C’est pour moi le film de l’année. Une ode poétique de deux heures. J’emploie ici le mot « poétique » au sens où l’on dit depuis Hölderlin qu’il faut habiter poétiquement le monde. Cela signifie (pour moi en tout cas, je n’oblige personne à me croire) l’habiter le plus légèrement, sans rien qui pèse ou qui pose aurait dit Verlaine, le mot « poésie » renvoyant à une essence de l’être. Comme quand on voyage et qu’on s’impose de voyager léger, meilleur moyen de ne presque pas laisser d’empreinte, et on ne parle pas seulement d’empreinte CO2 comme il est devenu coutume de dire maintenant, oui bien sûr, cela aussi ça compte, mais pas seulement, c’est l’empreinte en général qui doit être légère. Si possible ne pas laisser de trace. Ce serait ce qu’il y a de mieux en matière d’écologie, le but ultime en quelque sorte. Mais c’est souvent un vœu pieux, bien entendu. Du moins tant qu’on ne nous en donne pas des exemples. Dans Perfect Days (beau titre emprunté à une chanson de Lou Reed), monsieur Hirayama a décidé de rompre avec sa vie d’avant. On ne le voit pas dans le film mais Wim Wenders, le réalisateur, confie dans certaines interviews, que ce monsieur a été probablement un businessman très riche, à l’image de sa sœur, que l’on aperçoit, qui, elle, l’est restée (grosse voiture noire brillante, chauffeur, manteau élégant) et qu’un jour, las du luxe et des fastes inutiles, il a choisi une autre voie, celle que nous sommes tentés de qualifier de voie de la liberté. Monsieur Hirayama a tout plaqué et, pour vivre, c’est-à-dire pour gagner le peu de sous dont on peut avoir besoin dans la vie quotidienne, s’est embauché à la mairie de Tokyo pour faire le tour des sanisettes. Il nettoie et récure les toilettes publiques. Incidemment : on en apprend beaucoup sur l’art et la manière de nettoyer les toilettes. De méchants critiques (on se demande parfois ce qu’il faut pour être critique de cinéma) ont prétendu que le film s’arrêtait à cela et que passer deux heures à suivre un employé municipal de chalet en chalet (d’aisance évidemment) pouvait passer pour ennuyeux. Ces critiques sont de mauvaise foi, ou alors, ils ne voient rien, ont un voile sur le regard qui leur empêche de voir l’extrême beauté de ce film. Car ce film évidemment lent et répétitif explose à tout instant en mille et unes épiphanies. C’est un compagnon de travail qui lui présente sa petite amie, laquelle est pressée d’écouter une cassette de Lou Reed sur le cassetophone de sa petite voiture qui lui sert à transporter balais brosse et serpillères, c’est un papier découvert derrière un carreau qui contient en germe une partie de morpion que l’on continuera de jour en jour, c’est des feuillages par lesquels s’infiltrent des rayons de lumière, que Hirayama tente de capter au moyen de son petit Olympus antédiluvien (et argentique bien sûr). C’est un de ces petits bars si typiquement japonais, fréquenté par deux ou trois personnes, ici tenu par une dame charmante à qui l’on demande si elle veut bien chanter, et qui s’exécute aussitôt, nous livrant une superbe interprétation de The House of the Rising Sun (connu en français sous le titre : Le Pénitencier, immortalisé par Johnny Halliday), ou bien c’est une nièce en rupture de ban qui débarque à l’improviste car elle en a assez de sa mère et du milieu de luxe dans lequel on la contraint de vivre. Ces épisodes sont des pulsations, des illuminations vers autre chose que la vie terne dominée par l’argent (ceci rejoint le thème de mes articles récents… comment vivre dans un monde dominé par ce qui a un prix). Hirayama vit dans une petite maison où il n’y a presque rien : un futon pour dormir, une lampe pour s’éclairer et des livres. Monsieur Hirayama lit beaucoup, ce n’est pas qu’il achèterait compulsivement des tas de nouveautés dans les librairies chics, non, ce sont juste des livres d’occasion ou qu’il emprunte à la bibliothèque. William Faulkner (Les palmiers sauvages), Patricia Highsmith, une autrice japonaise dont j’ai oublié le nom… et une fois par jour il cède à la tentation du grand bain, ce qui n’existe qu’au Japon, ces eaux chaudes et tourbillonnantes où vont se tremper nus, les hommes d’un côté et les femmes de l’autre. Qu’est-ce que le temps ? On l’ignore. La nièce et son tonton se promènent à vélo la nuit dans les rues étroites, ils crient à tue-tête La prochaine fois, c’est la prochaine fois, maintenant c’est maintenant. Comme s’il était possible d’en savoir plus sur le temps qui s’écoule. Je ne dévoilerai pas la fin, ce serait « divulgacher » comme on dit… elle est superbe. Sachons seulement qu’il s’agit d’une question d’ombre : les ombres s’obscurcissent-elles quand elles se superposent ? Beau sujet de réflexion… La dernière image du film nous laissera sur un portrait de monsieur Hirayama entre le rire et les larmes, inondé de bonheur. On sortira de ce film avec un sentiment immense d’apaisement. L’idée d’une réconciliation avec notre monde, alors que nous sommes la plupart du temps fâchés avec lui.

Perfect days nous donne ainsi un exemple parfait de ce que serait « habiter poétiquement le monde ».

C’est-à-dire l’habiter en dehors du poids de l’argent. Fuir la forme marchandise pour ne goûter que la joie de l’instant et des rayons de lumière dans les arbres.

On ne saurait passer sous silence ce qui peut surprendre le spectateur européen, notamment français : qu’une tâche si répétitive et si rejetée (ce qu’on appellerait avec mépris « nettoyer les chiottes ») apparaisse ici sous un jour tellement normal, régulier, banal, soit même présenté comme une activité au service de tous, du « commun » comme on dit aujourd’hui. Ainsi les tâches d’entretien ou de soin (le care) pourraient ne pas être, dans certaines sociétés, aussi « dissociées » qu’elles nous semblent l’être dans nos sociétés européennes. Bienheureux japonais qui s’inclinent avec respect devant qui accepte de se charger de telles tâches. Bienheureux japonais, également, pour qui les municipalités (ici celle de Tokyo) sont prêtes à dépenser des sommes considérables pour le bien-être de tous en mettant à disposition de tous des chalets publics aussi propres et enrichis de multiples innovations techniques. Propreté, pudeur, respect des autres, autant d’atouts dont peut s’enorgueillir une société (mais pas la notre, semble-t-il).

Ainsi, ce film n’est pas une ode à ce qui pourrait sembler un repli individualiste d’un personnage « unique ». Habiter poétiquement le monde ne signifie pas l’habiter seul. C’est aussi avoir une autre perception des gens autour de nous, les regarder avec bienveillance, ne pas les déconsidérer en fonction des tâches qu’ils accomplissent. Sourire au monde, c’est aussi sourire aux autres. Il me revient ici un mot d’Erri de Luca, le grand écrivain italien, qui disait dans une interview que la vraie politique commence par les sourires que nous sommes capables d’adresser à autrui.

Après le générique arrive une ultime image, laissons là, elle aussi, découvrir par les futurs spectateurs. Il y est question du mot japonais Komorebi (Ko : l’arbre, more : passer entre les feuilles, bi : la lumière, le jour).

Cet article, publié dans Films, Japon, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

5 Responses to Des journées parfaites

  1. Avatar de Debra Debra dit :

    Merci pour la critique. J’irai peut-être voir le film, quoique je me déplace très rarement au cinéma maintenant.
    Si je suis bien d’accord sur l’attrait de cet idéal, si même… je le pratique à ma manière, dans mon intérieur, avec ma pratique des toilettes qui m’impose de prélever de l’eau de notre vaisselle que je fais à la main, de nos « douches » dans la baignoire, car il y a plus de quinze ans je me suis… réveillée à ce qui me semble l’abomination d’utiliser indifféremment de l’eau traitée pour nos toilettes, ET pour nos robinets, j’ai quelques… réserves qui me viennent de ma pratique, de mon expérience en la matière.
    Les réserves viennent de ceci : laisser des traces, ou… ne pas laisser des traces ? Est-on, reste-t-on Homme si on se refuse à laisser des traces ?
    S’agit-il d’un choix de société, de civilisation ?
    Promouvoir l’idée de ne pas laisser de traces, n’est-ce pas sombrer dans une démarche où plus rien ne vaut, y compris… l’Homme ? Surtout… plus aucune matière, en sachant que ça fait des lustres qu’on nous « chante » les dangers d’avoir des… possessions.
    C’est une très vieille chanson, celle là. Que dis-je… une sirène, cette affaire.
    Cette chanson remonte bien plus loin que Jésus, d’ailleurs, qui a la cotte pour attirer les foudres d’un monde très ignorant maintenant (mais ne l’a-t-il pas toujours été, d’ailleurs ? Notre passé est si long.)
    Etre léger, voyager léger… J’ai toujours voyagé léger, mais il me semble que la matière PESE, alors que le pur esprit ? Ça ne se voit même pas.
    Et pour l’argent, je crois qu’il ne faut pas oublier cette dimension capitale de l’argent : dans nos sociétés o combien riches, les assurances vie nous assurent d’avoir un prix monétaire fixé sur la valeur de nos vies en cas de disparition, afin d’aider nos proches à faire face aux conséquences de notre disparition.
    Ce n’est pas négligeable, dans certains cas…
    Avons-nous décidé que tout devait avoir un prix, ou que le versant social de l’Homme devait pouvoir être traduit dans des chiffres en face de l’argent pour permettre à la société de continuer ? Nos âmes… notre être unique, et notre CHAIR forcément irremplaçable, échapperont toujours à cela…

    J’aime

  2. Habiter poétiquement le monde ne signifie pas l’habiter seul. C’est aussi avoir une autre perception des gens autour de nous, les regarder avec bienveillance, ne pas les déconsidérer en fonction des tâches qu’ils accomplissent. Sourire au monde, c’est aussi sourire aux autres. Il me revient ici un mot d’Erri de Luca, le grand écrivain italien, qui disait dans une interview que la vraie politique commence par les sourires que nous sommes capables d’adresser à autrui.
    Je suis parfaitement en accord avec ces belles phrases. Merci pour cette critique Alain !

    J’aime

  3. Ce film, vu le 10 décembre, est un bijou de faïence, de patience, de sagesse. 🙂

    J’aime

Laisser un commentaire