Carnet de lecture : « Crime et châtiment » (3): la souffrance humaine

Suite de ma lecture… Ce roman (Crime et châtiment) est décidément l’un de ceux qui auront suscité en moi le plus d’images marquantes et inoubliables. Preuve que la littérature est supérieure aux séries des plateformes du fait que les mots, lorsqu’ils sont bien utilisés, ont un pouvoir d’évocation, de production d’images internes que lesdites séries n’ont pas car, la plupart du temps, elles s’arrêtent à la surface des corps et des actions, alors que la littérature pénètre loin dans les affects des personnages : comme déjà dit, dans le roman, il n’y a pas de barrière entre le dedans et le dehors, le romancier peut se permettre ce luxe incroyable de nous faire aller sans transition d’une description d’une action toute extérieure vers une rumination profonde dans les méandres d’un esprit qui délire. C’est au prix de la lecture et de l’attention que l’on porte aux mots et aux idées que nous ressentons les émotions des personnages, le gouffre de leurs angoisses, le poids de leur indécision. Le roman ne nous dit pas ce qu’il en est vraiment, ne nous dit pas la « vérité » des personnages : à nous de la trouver. Dostoïevski a cette force, de nous faire bouger pour aller vers des émois et des pensées que nous n’aurions pas connues, nous faire quitter nos défenses, nous ouvrir à ce que nous ne connaissions pas de nous.

Raskolnikov (Georgy Taratorkin) in the film adaptation of the novel Crime and Punishment (1969, dir. Lev Kulidzhanov)

Une des scènes inoubliables est celle de la première visite rendue par Raskolnikov à Sonia (quatrième chapitre de la quatrième partie). Après que Dostoïevski a décrit le petit logement sordide où elle habite, en forme de quadrilatère très irrégulier avec un mur percé de fenêtres donnant sur un canal, je vois cet appartement, j’imagine le contexte, et réalise la figure pâle et maigre de la triste fille de Marmeladov, qui a du se résoudre à vendre son corps (« elle vit avec le billet jaune ») pour subvenir aux besoins de la famille et surtout ceux des petits-enfants qui restent après la mort du père et avant celle, probable, de la mère Katerina, fortement phtisique.

Cette scène est hautement symbolique : la rencontre entre l’assassin et la prostituée.

C’est cette fameuse scène où Raskolnikov s’incline devant Sonia, lui disant : ce n’est pas devant toi que je m’incline, c’est devant toute la souffrance humaine. Rodion se persuade qu’ils sont de la même trempe, lui et elle, car les deux ont tué (mais elle ne le sait pas encore pour ce qui le concerne, lui), « tu as tué une vie… la tienne (c’est pareil!) » lui dit-il. Il resterait à savoir pourquoi. Est-ce en vain ? Dans son délire, le jeune étudiant a cru qu’il fallait, pour améliorer le monde, se débarrasser de ceux qui le déshonorent, mais il ne peut pas penser cela de Sonia. Se suicider ne permet pas de réparer la souffrance. C’est là où la très jeune femme épate l’anti-héros dostoïevskien : la croyance en Dieu serait-elle la clé du mystère ? Raskolnikov est perturbé : « une folle en Christ ! une folle en Christ ! Se marmonnait-il… et c’est encore au cours de cette fameuse scène qu’intervient la lecture de l’épisode biblique sur la résurrection de Lazare, à la requête de l’étudiant, pourtant peu enclin à la croyance. A l’issue de la lecture, Sonia dit : « c’est tout sur la résurrection de Lazare », réplique où certains commentateurs voient le sens profond de l’œuvre, en l’interprétant non plus comme la simple annonce que le récit se termine là, mais comme une affirmation portant sur une totalité : tout le roman serait sur la résurrection de Lazare. Autrement dit, à la fin des temps (voire avant…) Raskolnikov et Sonia seront ressuscités en dépit de leurs crimes (lui sur la vieille usurière, elle sur elle-même).

Difficile donc de lire Dostoïevski sans être confronté au problème de Dieu, de son existence, de la foi qu’il nous donne, et qui serait la seule façon de supporter l’existence, même la plus sordide. Il faut que le non-croyant batte sa coulpe s’il a cru que la question pouvait être éludée si facilement. Cela ne signifie pas qu’il doive se convertir à l’idée, se mettre à « croire » en dépit de tous les autres sentiments qui l’animent ou de tous les arguments qu’il pourrait trouver dans sa défaveur. Mais il doit reconnaître l’existence d’une force singulière dans notre condition : celle qui nous maintient en vie, qui nous pousse, comme le disait Frédéric Boyer dans son magnifique livre sur l’espérance, à « continuer »… Car ladite « Espérance » n’est pas nécessairement à voir comme issue d’une transcendance, elle peut se manifester dans l’immanence : nous verrons plus tard (fin du roman) qu’elle ne se vérifie pas forcément dans une illumination divine, mais simplement dans l’amour que se porteront les deux personnages l’un pour l’autre. Je reprends ici ce que j’écrivais il y a quelques années après la lecture du beau livre de Frédéric Boyer, et je renvoie aussi à ce que Joséphine Lanesem disait récemment sur le même sujet. L’espérance n’est pas l’espoir, celui-ci serait toujours « espoir de quelque chose » alors que l’espérance est sans objet, elle attend que survienne l’inattendu ) et celui-ci parfois survient… ce qu’on appelle la grâce. Le personnage de Dostoïevski en sera touché puisqu’au moment même où il s’y attend le moins, où il se sera le plus avili à ses propres yeux, naîtra l’amour pour Sonia.

Une autre scène extraordinaire est celle de l’aveu proprement dit. Il a dit la veille à Sonia qu’il reviendrait pour lui dire la vérité sur la mort de Lizaveta. Entre temps s’est déroulé un triste épisode, où l’affreux Loujine (venu au départ pour se marier avec la sœur de Rodia) a mis Sonia en accusation au terme d’une mystification honteuse : il a caché un billet de cent roubles dans les habits de la jeune femme pour pouvoir l’accuser de vol en public. Ce Piotr Petrovitch est un misérable, proche en cela de la vieille usurière : Imaginez, Sonia, que vous connaissiez à l’avance toutes les intentions de Loujine, que vous sachiez (à coup sûr) qu’avec elles, ce serait la mort certaine pour Katérina Ivanovna, et pour les enfants, et pour vous aussi, en plus. Poletchka pareil, le même chemin pour elle. Bon, et donc : et si soudain, tout ça, on vous le donnait à juger : est-ce qu’il doit vivre, lui, sur terre, ou non, c’est-à-dire Loujine, vivre et faire ses saloperies, et que ce soit à Katerina Ivanovna de mourir ? Qu’est-ce que vous auriez décidé : à qui de mourir ? Je vous pose cette question. (p. 232, vol II). Mais Sonia ne veut pas répondre : Pourquoi vous me demandez ce qu’on ne peut pas demander ? Comment ça peut arriver que ça dépende de mon jugement ? Et qui donc m’a mise comme juge, pour dire qui doit vivre et qui ne doit pas ?

A nouveau une interrogation sur Dieu : qui m’a mise comme juge, pour dire qui doit vivre et qui ne doit pas ? Dieu en tout cas ne l’a pas fait, encore faudrait-il qu’il existe : l’Histoire, surtout lorsque, des décennies plus tard, camps nazis et staliniens couvriront une partie de l’Europe et de l’Asie, ne démontrera pas la présence d’un tel questionnement au creux de l’humanité.

La réplique de Sonia déclenche chez Raskolnikov l’urgence de la décision, celle de dire, d’avouer son crime (chap. IV de la cinquième partie). Comment décrire cette urgence autrement que comme une pulsion ? D’ailleurs, il réalise lui-même au moment de prononcer l’aveu que cet instant ressemble terriblement à celui où, debout derrière la vieille, il s’apprêtait à lui donner le coup de hache fatal, et qu’il avait senti « qu’il n’y avait plus un seul instant à perdre ». C’est un peu comme s’il était mu par quelque chose en lui qui dépasse sa volonté, on pense à ces « éclipses du sens » dont parle Kristeva, correspondant sans doute aussi aux crises d’épilepsie, auxquelles on sait que l’auteur lui-même était sujet. Le passage à l’acte est-il toujours un tel moment de bascule où le sens se met en suspens ? Le langage populaire a des mots pour cela, il dit : « on se jette à l’eau » et c’est vrai que lorsqu’on se jette à l’eau, littéralement, il faut arrêter un moment de respirer, de sentir, de réfléchir (en tout cas pour les gens comme moi qui ne sont pas très familiers avec l’élément liquide). Nos vies seraient pleines de ces moments de mise en suspens, que nous rationaliserions ensuite afin de leur donner une continuité.

Je suis venu te le dire – comment est-ce que vous le savez ? – je le sais […] – comment pouvez-vous le savoir, ça ?

Cette séquence de répliques pourrait apparaître dans de multiples contextes. Qu’est-ce que le ça auquel il est fait référence ? Bien sûr ici c’est l’assassinat, l’événement de l’assassinat, mais on devine que ce pourrait être autre chose, quelque chose comme le fondement de notre savoir inconscient, ce sous-sol dont parle aussi Kristeva, et dont on sait qu’il apparaît dans le titre d’une autre œuvre majeure de l’écrivain russe, préliminaire à Crime et châtiment : Les carnets du sous-sol. Comment peut-on savoir ça, en effet… ce qui nous fait agir, qui nous fait être, qui donne des raisons de vivre ? C’est un mystère, mais que celui qui a franchi le pas (le passage à l’acte) peut éclaircir. Ce qui est très troublant, et le trouble beaucoup, c’est qu’au moment où il va énoncer son crime, autrement dit dire l’imprononçable (ce « j’ai tué »), l’apparence de Sonia se met à ressembler pour lui à celle de sa victime, Lizaveta. Il y a coïncidence des images, ce qui fait que son aveu, il va le faire à qui sait déjà, à qui est la mieux placée pour savoir : la victime. Tour de force de Dostoïevski. L’aveu que l’on va faire, il est toujours fait à qui sait déjà. On ne donne qu’aux riches. Car eux seuls peuvent et savent faire quelque chose de ce qu’on leur donne. La réaction de Sonia est sublime. Bien sûr, elle ne le rejette pas. Bien au contraire : « qu’est-ce que vous vous êtes fait, qu’est-ce que vous vous êtes fait ! murmura-t-elle, désespérée et, se redressant d’un bond, elle se jeta à son cou, le prit dans ses bras et le serra contre elle de toutes ses forces ». Mais il lui reste à comprendre pourquoi… tous les arguments rationnels y passent… était-ce à cause de la faim ? Était-ce pour donner de l’argent à sa mère ? Aucune de ces raisons ne plaît à Raskolnikov, et même il ne voit pas clairement pourquoi il tenait tant à faire cet aveu, à moins que ce ne soit bêtement pour faire souffrir l’autre car en la faisant souffrir, il se débarrasserait ainsi un peu de sa propre souffrance. Mais pourquoi souffre-t-il ? Il ne souffre pas d’avoir commis un crime et d’en sentir le remords, il souffre, à ce qu’il dit, de ne pas être allé au bout de ce crime en l’éliminant de son esprit et en se hissant au niveau de ceux qu’il admire car eux, ils ont osé, et sont parvenus à changer l’histoire, en premier lieu ce Napoléon qui, décidément l’obsède. Autant dire ici que Raskolnikov ne nous est pas particulièrement sympathique… et il en revient à son même refrain : Mais c’est juste un pou que j’ai tué, Sonia, un pou inutile, dégoûtant, nuisible. Ce à quoi Sonia répond simplement : Un être humain – un pou !

Ainsi, Rodion Raskolinikov a cru que pour s’élever au rang d’homme il fallait passer à l’acte, autrement dit tuer, il fallait qu’il se prouve à lui-même qu’il en était capable, afin de voir ce qu’après il en adviendrait, mais ce qu’il en advient, c’est quelque chose de pire encore que ce qu’il éprouvait avant, quand il était dans l’indécision face à son avenir, et ce qu’il rencontre, c’est la souffrance, toutes choses que Sonia a su reconnaître très vite, par une intuition infaillible, comme elle sait qu’il ne pourra survivre à cette souffrance qu’en allant vers elle, en l’assumant, ce qui se fait en se dénonçant et en acceptant d’aller au bagne. Où elle l’accompagnera.

On est frappé par cette expression : « aller vers la souffrance », thématisée lors de cet épisode inattendu : l’auto-dénonciation du jeune ouvrier Nikolai pour un meurtre qu’il n’a pas commis, ce dont Raskolnikov pourrait se réjouir puisque cela le disculperait, mais ne trompe pourtant pas l’inspecteur Prophiri. Car il était devenu courant à l’époque que certaines personnes quelque peu mystiques « aillent vers la souffrance » ou soient volontaires pour « recevoir la souffrance ». cf. Chapitre II, sixième partie. Nikolai était de ceux-là, un « schismatique », ayant dans sa famille quelques « fuyards » (on appelait ainsi ceux qui fuyaient dans les bois pour refuser tout contact avec la société), il aurait commis un vol, et s’en rendant compte, il prend peur, il veut se pendre. « Savez-vous, Rodion Romanytch, ce que ça veut dire, chez certains, « recevoir la souffrance » ? Non pas accepter la souffrance pour quelqu’un, mais simplement « recevoir la souffrance » ; prendre la souffrance en soi, donc, et si ça vient du pouvoir, tant mieux ».

Aujourd’hui, cela nous dépasse, à moins que cela ne passe inaperçu. Est-ce qu’une bonne partie des crimes commis ne le seraient pas dans cet esprit ? Tuer, c’est se punir. Et souvent les êtres se punissent de leur misère. Sociale et affective. Ceux qui, comme moi, ne sont pas dans une telle misère, n’ont pas à se vanter de vivre à l’abri de telles pulsions.

à suivre

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6 commentaires pour Carnet de lecture : « Crime et châtiment » (3): la souffrance humaine

  1. Girard dit :

    « la littérature pénètre loin dans les affects des personnages » C’est un peu, comme la marche, lors de la traversée d’une géographie, comparée au voyage en auto par exemple.La longueur de la randonnée couplée à un tempo plus lent nous enracine et peut libérer alors les sensations des profondeurs.
    je terminerai la lecture du billet plus tard.

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  2. Debra dit :

    Je ne sais pas si ça nous dépasse tant que ça, ce « recevoir la souffrance ». Cela me découragerait grandement de penser que ça nous dépasse, le problème de la souffrance, de NOTRE souffrance, et de l’inévitable souffrance de la condition humaine qui ne fait que… se déplacer. Dès qu’on s’imagine qu’on l’a vaincue dans un endroit, elle surgit, ailleurs. Elle est comme l’eau avec le barrage. Tu mets en place un barrage, et l’eau cherche, et trouve, le moyen de se faufiler pour suivre son cours… vers le bas. Tôt ou tard.
    Quand j’étais adolescente, j’ai assisté aux débats passionnés en Utah pour essayer de contrecarrer le projet de créer le Lake Powell, grand paradis sportif nautique pour des touristes obèses américains, dans le désert. Le Lake Powell est le produit d’un grand barrage construit sur le Colorado, et sa création a provoqué l’inondation, et l’immersion de tout un réseau de beaux canyons sauvages, difficilement accessibles pour… le touriste obèse américain dans son grand bateau, avec sa grosse voiture.
    C’était dans les années 60/70, et maintenant, le Colorado (la rivière) étant ce qu’elle est, une rivière très puissante, charriant une quantité industrielle de sable, le Lake Powell s’ensable, et bientôt le barrage sera hors service, tellement le sable se sera accumulé derrière.
    Ce n’est que justice… c’était un projet démentiel, à une échelle démentielle.
    Je vais emporter « Crime et Châtiment » dans mes bagages cet été. Je suis coupable de ne pas lire assez de belle fiction. C’est là où l’on découvre le coeur humain le mieux. Et où on SE découvre en même temps.
    Et oui, Girard, entièrement d’accord pour l’image de la marche, avec le temps dont nous disposons en plus pour nous laisser pénétrer par LE TRAJET, sans nous mettre en pause en attendant d’arriver à destination/but…

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    • Alain LECOMTE dit :

      Je n’ai pas voulu dire que c’est le problème de la souffrance qui nous dépasse, mais cette idée « d’aller vers la souffrance », cette sorte de volontarisme qu’il y’a dans « recevoir la souffrance ». Oui, vous avez raison, les grands romans, c’est là où on découvre le mieux le cœur humain. Bonne lecture! Je suis en voyage en ce moment, alors c’est plus difficile pour lire et… pour écrire!

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  3. C’est une très belle analyse. Sonia me rappelle le personnage de l’idiot, dans le livre du même titre. Comme si toute la noirceur des livres de Dostoïevski ne servait qu’à relever la lumière irréductible de ces personnages d’autant plus centraux qu’ils se tiennent en retrait.

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  4. Pour moi, ce sont eux qui figurent l’espérance. Qu’il y ait de tels êtres sur terre suffit à mon espérance 🙂

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