Eloge des bâtards (Olivia Rosenthal)

Plus tard, je lus le dernier livre d’Olivia Rosenthal, cadeau d’anniversaire fictif (car non envoyable) au milieu de la période de confinement (merci à Claire B.!). J’avais été collègue avec elle lorsque j’officiais à Paris VIII, où elle anime un master de création littéraire. On dit que c’est en suivant ses cours que le dernier « livre-Inter » a pris naissance, écrit par Anne Pauly, un livre qui ne m’a pas laissé un souvenir inoubliable pourtant…

Olivia Rosenthal expérimente des formes et aborde des sujets risqués comme la maladie ou la mort (« On n’est pas là pour disparaître », « Mécanismes de survie en milieu hostile »…), tout en ne « traitant » pas ces sujets au sens où l’on pourrait dire « ceci est un livre sur la mort » ou « ceci est un livre sur la maladie (d’Alzheimer en l’occurrence) » mais en donnant plutôt l’impression de fuites, de courses fantasmagoriques au fond de la nuit, de choses mystérieuses qui peuvent advenir en dehors de toute logique. « Mécanismes… » était un ensemble de cinq récits où des personnages se poursuivaient, se cachaient, avaient peur au sein de maisons comme on ne peut en voir que dans les films de Hitchcock (d’ailleurs Olivia Rosenthal est une fan de Hitchcock, notamment du film « les Oiseaux », ce n’est pas étonnant), ces récits étant entrecoupés de digressions très didactiques expliquant l’effet de mort imminente (EMI) ou bien ce que les légistes savent de la décomposition d’un cadavre. J’apprenais ainsi que l’effet de mort imminente est abondamment documenté, que cela a un sens de dire « j’étais mort et mon esprit volait au-dessus de mon corps », que cela résulte d’un ultime sursaut du cerveau cherchant à se défendre. Quant à l’héroïne dont on suivait la trajectoire en parallèle, et qui disait attendre le retour de parents appelés d’urgence sur un lieu d’accident, on ne savait finalement jamais si elle était bien celle qu’elle prétendait être ou bien la personne qui était morte lors de cet accident… J’apprenais aussi ce qui peut se passer dans le cerveau d’une malade soudainement atteinte d’un grave AVC, ou victime d’une chute de cheval et se retrouvant avec une paralysie de tous ses membres… savoir tout cela ouvre des multitudes de portes à la narratrice car outre ce que des personnages peuvent vivre dans ce qu’on désigne comme « la réalité », il y a tout ce qu’ils vivent aussi ailleurs, dans la mort, dans l’inconscience ou le coma profond. Les gens dans le coma rêvent, ils rêvent qu’ils sont vivants et qu’ils poursuivent des sources d’eau limpide qui sans arrêt se dérobent à eux, et cela traduit leur soif qui, elle, est bien réelle.

Dans ce livre-ci (« Eloge des bâtards ») il s’agit d’opérations de survie dans un monde futur qui est presque déjà le nôtre, manigancées par un groupe de personnes qui ont presque toutes un prénom monosyllabique et qui se réunissent clandestinement les uns chez les autres en principe pour planifier leurs actions futures mais qui, au lieu de cela, se racontent leurs histoires individuelles, toutes marquées par des pères absents ou des mères foutraques. Ainsi se rendent-ils compte qu’ils sont tous bâtards, d’où le titre du livre et le nom qu’ils finissent par donner à leur groupe gentiment terroriste.

Y a eu un silence, peut-être qu’on n’avait pas mesuré à quel point Fox était deux (p. 69)

Ce sont donc des histoires de gens qui sont à la recherche d’eux-mêmes comme Fox, qui a un père qu’il n’a connu que trois fois, dont l’une à la chambre 22 de l’hôtel de Valence où il était venu rencontrer sa mère, enfin, baiser sa mère, pendant que lui on l’avait laissé seul, et qui est revenu dans cette chambre bien plus tard pour y faire l’amour lui aussi mais avec des hommes comme si l’un d’eux allait être peut-être son père. Roman construit autour de la parole à moins que ce ne soit autour de l’écoute : la narratrice angoissée se souvient de sa rencontre avec un autre gars, catalogué schizophrène et qui s’était soigné grâce à un groupe d’entendeurs qui lui avaient appris comment discerner les différents types de voix qui se font entendre à l’intérieur de soi.

Ces gens sont des militants, mais des militants un peu particuliers, qui luttent pour conserver le monde. Le monde ? Une somme d’images qui demeurent en nous et qui lentement disparaissent si l’on n’y prend pas garde ainsi qu’ont disparu les cabines téléphoniques, les juke-boxes, les billards électriques, les anciens bancs publics, les bus à plateforme, et tout ce qui menace de disparaître et dont nous n’avons peut-être pas idée y compris bien sûr les insectes et des espèces d’oiseaux, car tout cela s’inscrit dans notre temps de réduction de la biodiversité et de remplacement des spectacles et des réjouissances corporelles par les éléments du virtuel.

De ce point de vue, nous retrouvons les thèmes de Bifurquer, le livre co-écrit par Stiegler – qui vient de décéder, ce qui me laisse sur le regret de ne l’avoir jamais rencontré – même si c’est de manière moins directement « philosophique ». Parmi les thèmes communs, figure cette suggestion que l’action ne passe pas forcément par les canaux classiques de la revendication et des slogans. De même que Stiegler et al. mettent l’accent sur le développement de tâches qui par elles-mêmes réduiraient « l’anthropie » (comme l’éducation des jeunes enfants), Olivia Rosenthal insinue que parler de soi, savoir le faire, est une manière de faire groupe, de mettre en place des attitudes collectives plus efficaces que les manifestations et les actes violents. Parler de soi suppose évidemment l’écoute de l’autre, deux processus complémentaires qui sont comme le prélude à la mise en place d’une résistance, une nécessité pour que les individus se soudent les uns aux autres.

Dans une interview qu’elle a donnée, elle dit ceci :

Dans le livre, l’idée est de comprendre comment l’individu s’arrime à un groupe. Le groupe finalement ne peut se constituer qu’à partir du moment ou chacun prend la parole en son propre nom. C’est l’idée que l’action n’aura du sens qu’à partir du moment où chacun investit sa propre personne, son individualité, qu’il raconte quelque chose de son identité, sachant que ces identités sont fluctuantes et incertaines. C’est cela l’enjeu : comment arrive-t-on à s’engager en tant que soi-même ? C’est la condition même de l’existence du groupe.

C’est quelque chose que l’on doit méditer fortement, on se rend compte évidemment que ce n’est pas si simple à mettre en œuvre, que déjà, il faut être… plusieurs (!) et pas un ou deux. Dans l’éloge des bâtards, ils sont neuf, c’est plus que un ou deux, mais ce n’est pas beaucoup quand même. Chacun peut se poser la question : autour de soi, qui ? Combien ? Est-ce que le bon fonctionnement du groupe ne requiert pas abnégation, modestie, effacement de soi ? Toutes qualités difficiles à trouver… mais que la littérature aide à trouver, si on est attentif. En lisant ce récit multiple, je pensais à Nathalie Sarraute dans ses Tropismes ou dans un roman comme Martereau, que j’ai lu et aimé autrefois et que j’aimerais relire. La grande écrivaine décortiquait avec un soin extrême les minuscules mouvements de la pensée et du cœur qui se font jour au cours d’une conversation, d’une rencontre, mouvements qu’elle appelait tropismes et qui nous orientent face à l’autre. Il faudrait relire Sarraute, davantage expliquer ce que sont ces mouvements intimes, comment ils se forment, comment à partir d’eux se créent des amours ou des inimitiés. La narratrice d’Olivia Rosenthal s’analyse ainsi pendant qu’elle écoute Fox, Full, Oscar, Filasse, Clarisse, Sturm, Gell ou Macha, elle sait par exemple qu’à certains moments elle doit se protéger ou s’empêcher de parler afin de protéger les autres, c’est ce qu’elle appelle « élever un mur de protection » autour des paroles qui s’échangent.

Au début, j’ai eu du mal à jointer les pierres. Certaines n’avaient pas la forme requise. D’autres s’emboîtaient mal. Mais petit à petit j’ai manié la truelle avec plus d’adresse, mes gestes se sont affermis, le mur a grandi, il s’est élevé, il m’a mise à l’abri de Fox et lui de moi (p. 62).

Le cinéma occupe beaucoup de place dans ce livre, on pourrait presque associer chaque personnage à un film ; défilent ainsi des images des Parapluies de Cherbourg, de l’Armée des Ombres ou de la Prisonnière du désert, comme si les images des films étaient finalement plus sûres que nos souvenirs (ce qui n’est certainement pas faux).

Images, sensations plus fortes, plus fiables que les noms, dont on ne sait jamais vraiment l’histoire. Est-ce que je m’appelle vraiment Untel ou Untel ? Ne vaut-il pas mieux se donner à soi-même un nom arbitraire mais que l’on a choisi, comme simple étiquette ? Cette discussion qui a lieu au début du livre rappelle les vieilles questions abordées par les philosophes grecs, comme dans le Cratyle, où Socrate se demande si les choses ont vraiment un nom bien à elles ? Il fait alors dévier la question vers une théorie des onomatopées, des sonorités ayant par elles-mêmes un sens, contrairement à tout le courant linguistique moderne qui se basera sur l’arbitrarité du signe. Eternel débat entre l’essentialisme et le nominalisme, qu’Olivia Rosenthal tranche plutôt dans le sens de l’arbitraire. Tout ça pour dire qu’une question aussi banale que, c’est quoi ton nom, ça bouleversait nos repères, ça nous renvoyait à nos ancêtres. Et on n’aimait pas ça. Se baptiser soi-même, c’était beaucoup plus sûr. Ça avait l’avantage de nous protéger. (p. 29).

Ce roman est donc plus qu’un, voire plusieurs, récits (Olivia Rosenthal dit quelque part qu’elle s’est inspirée d’interviews qu’elle a faites de gens qui se déclaraient bâtards), c’est aussi un traité de philosophie, en même temps qu’une réflexion sur les conditions à réunir pour intenter des actions de groupe.

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