Un petit train poussif et le thé des collines

– Is it your first time here ?
– No, I already came…
– when ?
– fifteen years ago
– for what purpose ?
– visiting Tibetan refugees camps
– I see…

Le camp de réfugiés tibétains de Sonada est toujours là, à flanc de côteau le long de la seule et unique route qui monte vers Darjeeling. Sonada est une petite gare sur la ligne du toy train, ce fameux train construit par les Anglais à la fin du XIXème siècle et qui sert encore aujourd’hui quand il n’est pas en panne (il est actuellement en réparation sur le bas du parcours). La voie étroite suit la route, traversant la chaussée de temps à autre pour adopter l’un ou l’autre côté. La pente est telle qu’il a fallu recourir à des ruses de sioux pour venir au bout du projet, par exemple on a utilisé la solution des « Z-reverses » en trois ou quatre endroits : le train avance sur une voie jusqu’à dépasser un point de jonction avec une autre, un peu plus basse, là il fait marche arrière sur cette voie, puis ensuite repart avec plus d’élan sur une troisième, ou bien celle de la boucle, comme à Batasia loop : le train s’engage sur une boucle puis passe sur un pont situé au-dessus de sa voie d’arrivée avant de repartir.

Locomotive

Sonada s’est enrichi de chortens colossaux et de temples tout neufs. C’est bien la preuve que les administrateurs du camp n’avaient pas autant de besoins que cela lorsque je suis venu leur rendre visite. Les financements abondent pour la cause des tibétains. On ne saurait s’en plaindre évidemment. On ne peut que souhaiter que les réfugiés s’intègrent au mieux dans leur société d’accueil, ici indienne. Mais on peut aussi désormais penser à d’autres causes (les migrants qui arrivent en France par exemple).

Quand on continue le cheminement poussif et cahoteux, et crachoteux, et si lent qu’une personne à pied va aussi vite, du petit train montant vers Darjeeling, on passe aussi par l’immense centre de culture et d’éducation bouddhistes de Ghoom. Je me souviens avoir vu là des nuées de jeunes moines heureux sur les marches d’escalier du bâtiment principal. D’autres les ont remplacé depuis. J’irai voir s’ils semblent toujours aussi heureux. Je suis persuadé que oui.

Gare de Ghoom

Le nom de Darjeeling vient de celui d’un temple édifié là par un moine tibétain du nom de Dorjee, le temple s’appelait donc Dorjee-ling. A la place de ce temple aujourd’hui, il y a toujours un temple, et même plusieurs sur la colline de l’Observatoire (Observatory Hill), multitude de petites niches où brûlent les bâtons d’encens, autels furtifs avec des éclats rouges comme si des figues juteuses avaient éclaté sur les murs, foyer minuscule tout en haut où des lamas sont censés dialoguer avec des prêtres hindouistes, ce qui se traduit par une cacophonie interminable, l’hindouiste clamant ses prières et le bouddhiste murmurant les siennes.

On prépare Dussera. C’est l’une des deux grandes fêtes du calendrier hindou, l’autre étant Diwali. Toute la journée, s’entendront les hymnes chantés à la déesse Durga. Quand la préparation sera finie, dans sept ou huit jours, ce sera la grande fête. Il y a des estrades pour la parade sur le Mall.

logement chez l’habitant

Hier, montant en Jeep depuis Siliguri (quel joli nom, Siliguri, il y a une dizaine d’années, mon ami Maxime, bien plus jeune que moi, me faisait découvrir une chanson de Mathieu Boogaerts portant ce nom. Elle n’avait bien sûr rien à voir avec la ville), montant depuis Siliguri donc, nous nous sommes arrêtés pour passer la nuit un peu avant Kurseong, au milieu des champs de thé, au pied de la fabrique Makaibari. Nous en avons profité pour visiter celle-ci, apprenant à faire la différence entre thés noir, vert, blanc, Oolong. Le thé noir est fermenté. Le Oolong est seulement semi-fermenté. Le vert n’est pas fermenté : il est envoyé dans une machine qui fait de la vapeur, les petites feuilles entrant par le haut, voyageant d’étage en étage dans l’étuve et sortant par le bas, déjà séchées. On ne prend, on le sait, que les jeunes feuilles et même, pour le thé blanc, seulement les très jeunes feuilles, petites pousses blanches à peine écloses qui vont devenir un nectar se vendant très cher. Nous sommes très surpris de voir que de cette petite usine si vétuste, qui n’a sans doute guère changé depuis son installation par les colons anglais, sort une production mondialement connue et que l’on trouvera en particulier chez tous les bons marchands de thé de Paris ou de Grenoble (ou d’ailleurs…).

fabrique de thé

Darjeeling et ses collines : une économie du thé, bien entendu. Notre guide Ashish dit que les Anglais ont planté une espèce de pin particulier rien que pour fabriquer les boîtes d’emballage. Malheureusement, lorsque les coffrets au précieux contenu arrivaient en Angleterre… les amateurs se plaignaient que le thé n’avait plus le goût de thé, mais… de pin ! Alors, ils renoncèrent et firent les boîtes avec d’autres bois, mais laissèrent les pins en question qui forment bien 70 % des arbres que l’on voit… Leur avantage était de retenir la neige en hiver quand elle tombait drue sur les coquettes demeures anglaises (dont il reste assez peu, les tremblements de terre successifs étant passés par là…).

thé vert

Logement chez l’habitant : dans cette maison de Kurseong, toute peinte en vert, un merveilleux jardin tout autour… une cuisine d’autrefois, au sol en ciment, sans aucun ustensile moderne, avec de grosses cocottes à pression sur le feu entretenu par des bouteilles de gaz, nous y prenons le dîner (légumes surtout, dont occras et squash, drôle de plante dont aussi bien les racines que les fruits sont comestibles) et le petit déjeuner. Les enfants du couple sortent du lit, ils se préparent pour aller à l’école à 7h30. La petite fille, qui a huit ans, dit qu’elle parle hindi, népali et anglais… rien que ça.

A Darjeeling, nous logeons dans un bel hôtel tibétain, aux boiseries foncées et luisantes. Il est sur les hauteurs. De là haut, nous voyons la vie qui grouille sur Chowk Bazar. Quelques croquis à faire…

Le deuxième jour, au matin le ciel est moins brumeux, le dôme du Kanchenjunga émerge des nuées, grosse cloche blanche aux coulées lumineuses. Nous sommes à sa recherche. Peut-être la visite de l’Institut de la Montagne va-t-elle nous aider à le traquer. Las, c’est jour de fête… et c’est « closed », tout comme d’ailleurs le petit zoo attenant. Peut-être aurons-nous plus de chance plus loin avec le téléphérique ici dénommé « the rope », mais non, il est fermé aussi pour cause de maintenance. Alors « Happy valley » ? c’est encore une fabrique de thé. Nous n’en apprendrons guère plus qu’à Makaibari… Le musée de l’Himalaya et du Tibet (ouvert en 2015), lui, est ouvert. Sages vitrines où sont exposés des statuettes des premiers rois (Songtsen Gampo…), avec des commentaires en deux langues, anglais et tibétains, des objets de culte divers, des photographies, des exemples d’écriture, des listes de Dalai-lamas, des mandalas en trois dimensions, des instruments de musique et des plantes médicinales. Ce qu’on apprend : qu’avant le Tibet du bouddhisme et de l’écriture dérivée de celle du roi Gupta, il y aurait eu un autre royaume, le Zhang Zhung, qui possédait lui-même une écriture, déjà très proche de celle qu’on dit avoir été inventée par Thonmi Sambotha… alors le ministre du roi Songtsen Gampo n’aurait-il rien accompli en ce lointain VIIème siècle ? De toutes façons, ne faut-il pas des siècles pour façonner une écriture et celle des caractères imprimés (U-chen) n’est pas la seule qui existe, la U-med (littéralement « sans tête ») c’est-à-dire l’écriture cursive est plus abondante encore et reste ô combien mystérieuse…

Raj Palace

En sortant du musée, retour aux klaxons, aux moteurs qui vrombissent, frôlement des soieries des femmes, ricanements des mecs en errance, tribus de jeunes élèves en uniforme, filles ou garçons : Darjeeling a toujours été un centre important pour les études secondaires, les collèges se bousculent en haut des collines, certains sont des copies des collèges d’Oxford, les jeunes gens et jeunes filles y miment encore les comportements anglais, ceux-là sont évidemment de la classe / caste aisée, on sent qu’ils font les fiers dans leurs tenues astiquées. Des garçons et des filles se tiennent par la main : des couples se forment ainsi, probablement avec l’assentiment des parents qui attendent aussi de ces collèges de belles rencontres pour de futures unions matrimoniales.

Le troisième jour, il pleut. Le mois d’octobre n’est plus ce qu’il était. Faute encore au « global warming »… Un taxi nous conduit au charmant petit monastère de Yiga Choeling, dans Ghoom. Peintures très anciennes, au moins du XVIIème siècle, représentant comme à l’accoutumé Tara, Mahakala et divers événements de la vie du Bouddha. Le son d’une trompe nous sort de la contemplation : c’est un cortège d’enterrement qui se rapproche. Le défunt gît dans un cercueil de bois blanc mal jointé. Le moine qui nous a ouvert la porte commence ses prières. Nous nous faufilons pour ne pas déranger.

Yiga Choeling

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Un commentaire pour Un petit train poussif et le thé des collines

  1. Belle équipée, après l’éthé… 🙂

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